‹ Étude raisonnée de la versification françaiseChapitre 24 sur 73 · DE L'HARMONIE IMITATIVE · texte numérisé non relu

DE L'HARMONIE IMITATIVE

Passons maintenant à l'harmonie imitative.

Elle prend le nom à^onomatopée^ quand on s'attache à imiter par le son lès choses dont on parle.

Glouglou j froU'froUy piaffe forment des onomatopées, comme aussi les vers suivants :

Celui-ci faisait sonner sa sonnette.

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?

Ici, on le voit, Tallitération même contribue à l'effet.

Mais l'harmonie imitative ne se borne pas à produire quelques images de ce genre ; elle a un but plus élevé : mettre constamment l'expression en rapport avec la pensée. Les vers doivent refléter les tableaux qu'ils nous présentent et jusqu'aux sentiments qu'ils expriment.

Si vous dépeignez une action rapide, hardie, votre vers doit être rapide etmouvementé aussi, c'està-dire composé de syllabes courtes et brèves :

Mais si le daim léger bondit^ vole et fend Pair, Le vers vole et le suit aussi prompt que l'éclair.

La grivî au cri perçant fuit et rase les treilles...

Le chagrin monte en croupe et galope avec lui.

Si, au contraire, on veut exprimer une action lente, les syllabes longues et pesantes doivent dominer dans le vers :

Quatre bœufs attelés, d'un pas tranquille et lent, Promenaient dans Paris le monarque indolent.

En mélangeant avec habileté les brèves et les longues, les sons pleins et les consonances sourdes, on peut vraiment donner la sensation de bien des choses. En écoutant ces vers de V, de Laprade :

Un char dont l'essieu crie en montant le coteau, Balance, au pas des bœufs, son odorant fardeau. Aux arbres du chemin, chaque fois qu'il se penche, Laissant fleurs et gazons pendus à chaque branche...

ne croirait-on pas voir s'avancer le lourd chariot rempli de foin, tant cette peinture est réussie ?

Et n'entendez-vous pas se répercuter le bruit du tonnerre, avec ce vers :

Et la foudre en grondant roule dans l'étendue...

Que de passages imitatifs dans le récit de la mort d'Hippolyte !

Ses superbes coursiers, qu'on voyait autrefois Pleins d'une ardeur si noble obéir à sa voix. L'œil morne maintenant et la tête baissée, Semblaient se conformer à sa triste pensée.

Quel contraste entre les deux parties de ce quatrain 1 On sent la noble allure des coursiers dans le deuxième vers, et leur abattement dans le troisième.

Mais les voici surpris et effrayés :

Des coursiers attentifs le crin s'est hérissé»,.

C'est que

. . . . sur le dos de la plaine liquide S'élève à gros bouillons une montagne humide ; L'onde approche, se brise, et vomit à nos yeux. Parmi des flots d'écume, un monstre furieux...

Remarquez avec quelle majesté s'avance cette vague montagneuse qui se brise au troisième vers, en même temps que la césure.

Et cette peinture du monstre :

Sa croupe se recourbe en replis tortueux...

Jusqu'au mouvement de reflux de la vague qui contribue à la sublime horreur du tableau :

Le flot qui l'apporta recule épouvanté !

Voici maintenant lafuite désordonnée des chevaux :

A travers les rochers la peur les précipite, L'essieu crie et se rompt : l'intrépide Hippolyte Voit voler en éclats tout son char fracassé !

N'assiste-t-on pas véritablement à cette course vertigineuse ? ne semble-t-il pas entendre l'essieu crier, et le char se briser au dernier vers, tant les sons pleins et métalliques employés par Racine rendent bien l'image qu'il a voulu rendre ?

La Fontaine nous donne souvent dans ses fables de véritables peintures. Boileau excelle aussi dans les effets descriptifs. Quel mouvement dans ses Embarras de Paris ! que d'images dans son Lutrin^ celle-ci entre autres, si expressive :

La Mollesse à ces mots, succombant sous Pefifort, Soupire^ étend les bras, ferme rœil et s'endort.

Prenons ces trois vers de notre grand fabuliste :

L'onde était transparente ainsi qu'aux plus beaux jours : Ma commère la carpe y faisait mille tours Avec le brochet son compère.

Cette description si simple ne semble-t-elle pas

refléter la transparence de Teau, le calme de la nature et jusqu'à la quiétude insouciante des poissons ?

Les vers peuvent, en effet, avons-nous dit, traduire même les sentiments qui les ont dictés,

La tristesse et la joie, la folie et la sagesse ne sauraient avoir le même langage, puisque le style est en quelque sorte le miroir de Tâme.

A la vérité, l'inflexion de voix, le geste, l'attitude sont pour beaucoup dansl'expression du sentiment; mais les mots en eux-mêmes, par leur douceur, leur rudesse ou leur sonorité, et surtout par leur succession, par le tour qu'on leur donne, contribuent aussi à produire l'effet voulu.

Il n'y a certes aucune loi fixe qui indique au poète les termes dont il doit se servir ; c'est affaire d'instinct; mais cet instinct ne le trompera pas, s'il a soin de se substituer au personnage qu'il met en scène.

Voici pourtant quelques indications générales.

Un tour vif et enjoué sied à l'homme heureux ; un rythme lent et monotone à celui que le chagrin accable ; un ton amer au paria.

Le langage de la tendresse et de l'amour, qu'il soit empreint de chaleur ou de douce poésie, sera toujours musical, tandis que celui de l'homme en colère sera rude et dissonant ; la passion aura des accents tumultueux, pressés ; la sagesse, un ton grave et austère, etc., etc..

Prenons quelques exemples :

Le dédain du chêne pour le roseau n'éclate-t-il pas dès ce début :

Vous avez bien sujet d'accuser la nature :

Un roitelet pour vous est un pesant fardeau...

Et dans ce simple vers, bien martelé :

II nous faut ton moulin : que veux-tu qu'on t'en donne ?

ne sent-on pas la morgue de l'intendant royal s'adressant à un simple meunier ?

Admirez, au contraire, l'humilité du petit poisson qui implore le pêcheur :

. . . Que ferez-vous de mol ?

Je ne saurais fournir au plus qu'une bouchée : Laissez-moi carpe devenir.

Quel contraste avec le ton goguenard sur lequel on lui répond :

Poisson, mon bel ami, qui faites le prêcheur, Vous irez dans la poêle et vous aurez beau dire, Dès ce soir on vous fera frire.

Parfois, l'emploi de certaines figures contribue grandement à l'effet. Racine, voulant dépeindre l'horreur d'Hermione pour Oreste après la mort de Pyrrhus, et la hâte qu'elle a de se débarrasser de sa présence, a employé la disjonctiofiy c'est-à-dire qu'il a supprimé toute conjonction dans les vers ci-après quinousmontrent ainsi Hermionehaletante:

Adieu, tu peux partir, je demeure en Epire, ]e renonce à la Grèce, à Sparte, à son empire, A toute ma famille !

Oreste va maintenant nous fournir un exemple du désespoir qui s'indigne, dans cette tirade d'une ironie si acerbe :

Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance ! Oui, je te loue, 6 ciel ! de ta persévérance ! Appliqué sans relâche au soin de me punir, Au comble des douleurs tu m*as fait parvenir ; Ta haine a pris plaisir à former ma misère ; J'étais né pour servir d'exemple à ta colère. Pour être du malheur un modèle accompli :

Eh bien, je meurs content, et mon sort est rempli !

Il n'est pas jusqu'à la répétition des sons en ir à l'hémistiche, qui ne contribue à nous montrer la rage concentrée de celui qui parle.

Veut-on l'explosion de ce même sentiment de désespoir? Corneille va nous le montrer s'exaltant jusqu'à l'imprécation, dans la bouche de Camille fulminant contre Rome, après la mort de son fiancé :

Puissé-je de mes yeux y voir tomber la foudre. Voir ses maisons en cendre et tes lauriers en poudre, Voir le dernier Romain à son dernier soupir.

Moi seule en être cause et mourir de plaisir !

La douleur triste et résignée n'a point cet éclat ; elle revêt l'accent mélancolique :

Au banquet de la vie, infortuné convive,

j'apparus un jour et je meurs :

je meurs, et sur la tombe où lentement j'arrive.

Nul ne viendra verser des pleurs.

Quelle majestueuse sérénité dans ces conseils de Joad au jeune roi Joas :

Promettez sur ce livre et devant ces témoins Que Dieu fera toujours le premier de vos soins ;

Que sévère aux méchants, et des bons le refuge, Entre le pauvre et vous, vous prendrez Dieu pour juge, Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin. Comme eux vous fûtes pauvre et comme eux orphelin.

La noble simplicité de la forme s'allie à merveille avec l'élévation de la pensée. Ce langage paternel et austère à la fois, répond en outre fort bien au caractère du grand-prêtre.

Une dernière citation nous prouvera combien la simple disposition des mots peut contribuer à rendre palpable, pour ainsi dire, l'idée que l'on veut exprimer :

A genoux, à genoux, à genoux sur la terre Où ton père a son père, où ta mère a sa mère. Où tout ce qui vécut dort d'un sommeil profond ! Abîme où la poussière est mêlée aux poussières. Où sous son père encore on retrouve des pères. Comme Tonde sous l'onde en une mer sans fond !

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