DE LA COMPOSITION
Composer, c'est inventer, disposer et exprimer des pensées.
Chaque esprit ayant sa manière propre d'inventer, on ne saurait donner que des règles très générales à cet égard.
Avant tout, il s'agit de bien définir le sujet que l'on veut traiter, afin de ne pas en sortir. En second lieu, il faut s'occuper de la division du sujet, c'està-dire rechercher les idées principales à mettre en relief et les dégager des idées secondaires, pour donner à chacune d'elles l'importance qu'elle comporte réellement.
Cela fait, on passe à la Disposition.
L'enchaînement des idées se déduit en quelque sorte des idées elles-mêmes : il n'y a qu'à se conformer à la logique et au goût. La logique indiquera la place de chaque idée principale, et le goût aidera à disposer les idées secondaires de façon à ne rien changer à la physionomie générale de la pensée qu'elles développent.
Venifioaiion 8
Le sujet ainsi mûri et son plan bien dressé, l'auteur n'a plus qu'à prendre la plume et à suivre son inspiration.
La plupart des jeunes poètes se dispensent volontiers de ce travail préparatoire : de là, ces écarts^ ces longueurs, ce manque de méthode et d'unité que l'on remarque dans leurs productions.
Messieurs les Parnassiens ont beau traiter Boileau de vieille perruque ^ c'est encore à lui qu'il faut avoir recours, lorsqu'on veut un bon conseil. Or, jeunes auteurs, n'oubliez point qu'il a dit :
Avant donc que d'écrire, apprenez à penser !
La première chose dont il faut s'inquiéter en prenant la plume, c'est de choisir un rythme approprié au sujet. Une étude spéciale n'est pas nécessaire pour déterminer le ton à prendre : il ressort clairement du sujet lui-même, et nous aimons à penser que personne ne s'avisera, par exemple, d'écrire une élégie sur un ton badin. Mais dans le ton général, gai ou triste, léger ou grave, simple ou élevé, il y a des degrés.
C'est dans le choix du genre de composition, dans celui des stances et de la coupe dont elles sont susceptibles, que l'auteur fait montre de son goût et de son expérience. L'inspiration entre aussi pour beaucoup dans ce choix souvent spontané : d'un coup d'œil, le vrai poète voit si le sujet qu'il aborde prête à une ode, à un poème, à un sonnet, etc., et s'il doit employer tel ou tel modèle de stance.
D'ailleurs, le style n'étant que le vêtement de la pensée, le rythme doit suivre l'évolution de l'esprit chaque fois que le poète n'est pas emprisonné dans un cadre particulier qui paralyse ou qui gêne son inspiration.
Cette variété est presque nécessaire aune pièce de longue haleine ; mais il ne faut pas que Vuniié du sujet en souffre. Aussi le genre mixte convientil principalement aux œuvres philosophiques et aux pièces fantaisistes ; l'ode surtout s'en accommode fort bien, uu beau désordre étant Tua 4^ ses caractères.
Si les poètes experts peuvent se livrer à leur inspiration, il en est poutant qui doivent se mettre en garde contre une tendance trop exclusive de leur esprit : affectionner telle ou telle forme, c'est bien ; mais ce serait une faute que de vouloir plier tous les sujets au même rythme.
Quel que soit le genre adopté, il ne faut pas perdre de vue les qualités générales du style, qui sont : l'originalité, la convenance, la pureté, la clarté, la précision et l'harmonie.
V originalité consiste à ne pas copier servilement un modèle, quelque grand qu'il soit : l'écrivain doit s'attacher à être lui-même et à se distinguer par des qualités persoimelles.
La convenance est le parfait rapport entre l'expression et la pensée, dans l'ensemble de l'œuvre comme dans ses détails. Ainsi, s'il se rencontre dans un sujet triste une pensée moins sombre, il faut que le style le marque sans détonner sur l'ensemble, la variété ne devant jan" ais nuire à l'unité.
La pureté du style n'a pas besoin d'être définie : le mot en dit assez par lui-même. Qu'on n'aillé pas croire, toutefois, que cette qualité n'impose au poète que l'obligation d'écrire correctement, suivant les lois de la grammaire et de la logique ; elle lui prescrit aussi de rechercher le terme propre, afin que ses vers ne renferment pas de ces mots hasardés
Et qui, par force et sans choix enrôlés, Hurlent d'effroi de se voir accouplés.
Les jeunes auteurs tombent souvent dans cette faute, ainsi que les poètes à l'inspiration facile qui oublient de remettre leurs vers sur le métier.
La clarté de l'expression découle nécessairement de la clarté de la pensée :
Ce que Von conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Dès lors, pour éviter l'obscurité, la première condition est de savoir exactement ce qu'on veut dire ; il faut ensuite ne pas viser à parler autrement que tout le monde. Il est rare qu'un auteur affecté de ce travers ne s'embarque pas dans des phrases où les propositions s'enchevêtrent et où foisonnent les inversions malheureuses. C'est que rien ne contri-
bue à la clarté comme le naturel^ c'est-à-dire la simplicité exempte d' affectation, mais non de grâce et de noblesse.
L'écrivain ne doit jamais chercher à faire montre de ses moyens :
L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a.
Quel auteur est plus naturel que La Fontaine, lui qu'on a surnommé le Bonhomme ? Et pourtant, en est-il un plus fin et plus spirituel dans sa merveilleuse simplicité ?
Ne recherchez donc pas à dessein les fioritures ; mais employez-les quand elles vous viennent naturellement à l'esprit ; mettez surtout beaucoup d'ordre dans vos pensées, afin qu'elles s'enchaînent sans effort et que chacune d'elles jette comme une lumière sur celle qui la suit. Alors votre style sera clair, ce qui est, sans contredit, la qualité la plus essentielle.
La précision consiste dans l'heureuse expression de la pensée, exempte d'exagération ou de réticence et formulée à l'aide des m ots strictement nécessaires.
Cette qualité exige donc la suppression de tous les termes parasites qui alourdissent la phrase sans rien ajouter à l'idée. Il ne faut pas toutefois la confondre avec la concision : celle-ci consiste à dire beaucoup en peu de mots ; elle comprime pour ainsi dire la pensée de manière à lui donner plus de force et d'énergie ; mais, par cela même, elle ne saurait convenir à tous les sujets, car il en est qui dem**"dent certains développements.
Pousser la concision à l'extrême serait tomber dans Variditéy mais ce défaut est peu commun. Manquer de précision, au contraire, semble être la caractéristique de bon nombre de nos auteurs modernes à qui Ton peut appliquer le vers de Voltaire relatif à la prolixité ou diffusion :
Un déluge de mots, sur un désert dMdées !
En résumé, la phrase doit exprimer ce que l'auteur veut dire et rien de plus, mais aussi rien de moins. En poésie, toutefois, soyez plutôt concis que prolixe.
Nous ne reviendrons pas sur Vharmonie. Mais nous dirons un mot des qualités particulières à chaque genre de style.
Au genre simple^ qui se distingue par une marche aisée et familière, par la régularité de ses constructions et le naturel et la concision de ses tours, on peut ajouter comme qualités secondaires : \^ grâce, la naïveté et la vivacité.
Ce genre comprend les sujets didactiques, les narrations, les mémoires, la correspondance.
Le style tempéré demande des ornements ; son but est de charmer l'imagination et de toucher agréablement la sensibilité ; il convient, dès lors, aux romans, aux discours, aux descriptions... Les qualités qui lui sont propres sont la richesse^ ou abondance des idées et des images, V élégance, la finesse, qui a trait à l'esprit, et la délicatesse, qui se rapporte au cœur. Fénelon excelle dans le genre tempéré, de même que Buffon, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand.
Le genre sublime répond à l'élévation des sentiments, à Texaltation que donne une passion ardente et une conception très vive. Ses qualités distinctives sont V énergie dans la pensée, la véhémence dans l'expression, la magnificence dans les images, la grandeur dans le sentiment.
C'est dans ce genre que se déploient les plus grands mouvements de la passion, dont les tragédies de Corneille et de Racine nous offrent tant d'exemples ; c'est dans ce genre que se produisent leshautes méditations philosophiques et religieuses et les inspirations du véritable génie poétique.
Bossuet et Massillon, en prose, sont les maîtres du genre sublime ; nul écrivain de notre époque ne les a égalés ; mais nous pouvons opposer Lamartine et Hugo aux grands poètes du XVII* siècle.
Le style élevé s'accommode fort bien de la simplicité de l'expression, caria grandeur réside dans le sentiment et non dans les mots ; mais cette simplicité doit être constamment rehaussée par la noblesse.
\\ convient maintenant de dire que les trois genres de littérature se coudoient et se confondent le plus souvent dans un même ouvrage, lorsque celui-ci a quelque étendue, et il ne saurait en être autrement, attendu que l'esprit et le cœur ne se maintiennent pas toujours au même diapason.
La variété dans les sensations doit amener la variété dans le style et en faire le charme, car la monotonie engendre vite la fatigue et l'ennui.
L'écrivain doit s'attacher à ménager habilement les transitions, à bien coordonner toutes les parties de son œuvre et à mettre en relief l'idée dominante.
Pour cela, une revue d'ensemble est nécessaire, et nous conseillons à nos lecteurs de remettre leur travail sur le métier, non pas vingt fois comme le voulait Boileau, mais trois fois, comme le faisait Bufifon. Cet auteur laissait un mois d'intervalle entre chacune de ses révisions, parce que l'esprit n'est pas toujours disposé de la même façon et que, d'ailleurs, il ne faut pas être trop imbu de son sujet pour l'apprécier comme il convient.
Enfin, comme on n'est jamais juge impeccable dans sa propre cause, il est bon de consulter un ami sincère et compétent avant de livrer ses œuvres à la publicité. Que de poètes qui n'auraient jamais i^AX gémir la presse s'ils avaient agi de la sorte ! Et la critique ne serait pas obligée de gémir elle-même sur réclosion de pareils vers...
Qui que vous soyez, poètes ; jeunes ou vieux, débutants ou experts :
Aimez qu'on vous conseille et non pas qu'on vous loue.
Mais pas de subterfuge ! Ne choisissez point pour . Aristarque quelqu'un que vous sachiez toujours disposé à applaudir ; ne faites pas non plus apprécier vos vers parun profane à qui l'on pourrait appliquer la phrase d' Appelles :
Ne^ sutor, ultra crepidam !
Ce sont là deux écueils qui perdent le^ jeunes ! ils prêtent plus volontiers Toreille à ceux qui louangent qu'à celui qui donne des conseils et qui a le courage de dire la vérité.
Ils sont rares, d'ailleurs, les censeurs impartiaux, dans le camp des directeurs de feuilles poétiques. Les uns, parinexpérience personnelle, sont de mauvais juges ; les autres craignent trop de perdre un abonné pour lui dire la vérité ! d'aucuns enfin, faisant trafic de tout, publient sans commentaires — mais moyennant finances — toutes les élucubrations qui leur sont adressées ! Ces gens-là rendent le plus détestable service à la littérature et aux littérateurs.
Ce ne sont pas vos amis, jeunes poètes ! gardezvous de le croire :
Un sajçe ami, toujours rigoureux, inflexible, Sur vos fautes jamais ne vous laisse paisible !
Le vague constitue le défaut principal des jeunes versificateurs : il est rare qu'ils ne deviennent pas obscurs, quand ils veulent paraître profonds.
La boursouflure et la vulgarité sont aussi fréquentes chez eux Qu'ils suivent le conseil de Voltaire : qu'ils traduisent leurs vers en prose ; c'est un crible infaillible ! Si la prose donne une phrase lourde et embarrassée, les vers ne valent rien ; si aucune idée ne se fait j our sous des mots redondants, leurs vers pompeux sont des outres vides.
Quant à la vulgarité des termes, elle naît quelquefois de l'inexpérience, mais souvent de la vulgarité de ridée : il ne faut pas oublier que tous les sujets ne se prêtent point au langage poétique.
C'est une aberration que de vouloir accoupler ces deux mots: naturalisme et poésie l
Si vous tombez dans le réalisme, vous pouvez commettre des vers, mais vous ne ferez pas de la . poésie, car la véritable Poésie ne vit que d'idéal : elle a son essence dans les sentiments élevés de l'âme et non dans les instincts grossiers de l'être : elle émane de Dieu même, et quiconque est sans foi et sans idéal ne saurait être animé de ce souffle divin.
Oui, la noblesse du cœur est nécessaire à qui veut se consacrer aux Muses, car la mission du poète est noble et sainte :
Le poète ici-bas est un preux chevalier,
Un apôtre sublime !
Comme le prêtre, il peut lier ou délier,
Et châtier le crime!
De tous les opprimés, c'est le ferme soutien^
Son rôle est de combattre ; Rien ne peut ébranler son courageux maintien,
Rien ne saurait l'abattre.
En lui, les malheureux ont un consolateur :
C'est le pauvre qu'il aime !
Sur le riche égoïste et le mal corrupteur
11 lance l'anathème!
Le Vrai, le Bien, le Beau : voilà son idéal !
Et la Foi, sa puissance !
11 a pour toi. Patrie, un culte filial,
Il parle d'espérance !
11 prêche à tes enfants la concorde^ et la paix,
Et flétrit leurs colères !
De la liberté sainte, il leur dit les bienfaits,
Parmi les peuples frères !
Debout, aux jours de trouble où de secrets penchants
Nous font lire des strophes.
Parfois l'heureux poète éloigne, par ses chants,
L'heure des catastrophes !
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