V. Hngo
Elles s'emploient plus rarement encore que celles de sept vers. En voici pourtant quelques exemples :
no ÉTUDE RAISONNÉE
Ote la crainte aux cœurs et la ride aux visages ; Donne aux. amants Tespoir et la force aux époux ! D'une heure de folie éclaircis l'œil des sages, D'une heure de raison éclaire l'œil des fous. Cours en muscles d'acier sur le. flanc des athlètes, Monte en vie au sein chaste où se pend l'enfant nu ! Déborde en strophes d'or des lèvres des poètes, Eclos en vérités dans ces têtes muettes Qui se penchent sur l'inconnu !
Etienne BonneAa.
La nuit a peuplé les cieux
D'étoiles et d'anges, Tout reste silencieux
Au nid des mésanges :
L'ombre les vit s'endormir
La tête sous l'aile, Mais, hélas ! triste et fidèle, Je viens ici pour mourir Près d'elle.
Lorédaa Norbert.
Ah ! maman, tu me dis sans cesse :
Aime bien Dieu par dessus tout ;
Il est l'appui de la faiblesse ;
Dans l'univers il est partout
Veillant sur nous en tendre père !
— Partout ? J'entends, mais en quel lieu
Le trouve-t-on, petite mère ?
Petite mère, Je voudrais tant voir le bori Dieu !
R. Chabran.
Nous voici arrivés à la strophe de l'ode classique, à celle qui offre le plus d'ampleur et de majesté, quand on sait en tirer parti.
Elle se compose le plus souvent d'octosyllabes comme dans cet exemple, tiré de Tode de Lefranc de Pompignan sur la mort de J. B. Rousseau :
Le Nil a vu sur ses rivages Les noirs habitants des déserts Insulter par leurs cris sauvages L'astre éclatant de Tunivers !
Cris impuissants ! fureurs bizarres !
Tandis que ces monstres barbâtes Poussaient d'insolentes clameurs, Le Dieu, poursuivant sa carrière, Versait des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs !
Mais rien n'empêche d'adopter un autre mètre, l'alexandrin, par exemple, ou l'heptasyllabe. On peut aussi mêler deux vers plus courts !{4^^ io°*«) à des alexandrins. Le couplet suivant offre une autre coupe encore :
Voici la nuit blanche et rieuse, La nuit si douce au mois de mai :
La brise passe, harmonieuse.
En berçant le lys embaumé...
La vague soupire ;
C'est l'heure où la lyre
Dit son chant d'amour !
Prends garde, petite î
Où vas-tu si vite
A la fin du jour ?..
Loais Oppepin.
Il est seulement important de remarquer que la strophe de dix vers ne comporte guère qu'une seule disposition de rimes : un quatrain suivi d'un sixain régulier : il faut donc qu'il y ait un repos bien marqué après le quatrième vers, et un autre, qui peut être plus léger, après le septième.
112 ETUDE RATSONNEE
Elles se composent d'un quatrain suivi d'un huitain à triples rimes. Victor Hugo les a employées dans ses meilleures pièces, mais entremêlées à d'autres, afin d'éviter la monotonie. En voici une tirée de la belle ode à Napoléon II :
Oh ! demain, c'est la grande chose !
De quoi demain sera-t-il fait ?
L'homme aujourd'hui sème la cause, Demain, Dieu fait mûrir l'effet.
Demain, c'est l'éclair dans la voile, C'est le nuage sur l'étoile.
C'est un traître qui se dévoile, C'est le bélier qui bat les tours.
C'est l'atrtre qui change de zone, C'est Paris qui suit Babylone ; Demain, c'est le sapin du trône :
Aujourd'hui, c'en est le velours !
La suivante est extraite d'une poésie couronnée par l'Académie française et intitulée Sursum corda :
Bien étrange était sa démence !
Quoi ! pensait-il, lui, par des vers.
Lorsque rien ne se recommence, Rajeunir le vieil univers ?
Dans notre main sèche et ridée La coupe du songe est vidée ..
Pour le triomphe d'une idée Qui lutte encor de notre temps ?
On a pesé même la gloire ; Inscrire un vain nom dans l'histoire, Quel plaisir creux et dérisoire !
Tout s'estime en deniers comptants !
Jeanne Loiseau.
Chacune de ces strophes est divisée en trois quatrains par un repos intérieur à observer après les quatrième et huitième vers.
On pourrait accoupler la stance régulière de cinq vers à celle de sept dont nous avons donné un spécimen en langue provençale. Dans ce cas, le repos se trouverait après le cinquième et le huitième vers.
Nous avons passé en revue les stances le plus généralement employées. On peut certainement trouver encore d'autres combinaisons : l'essentiel est qu'elles soient harmonieuses et en rapport avec le sujet traité.
Nous conseillons, toutefois, de ne pas accumuler à plaisir les complications : si le discours de l'orateur ne doit pas sentir l'huile, à plus forte raison, les vers du poète ne doivent-ils pas trahir par trop la recherche, le souci de l'effet.
Il n'est pourtant pas impossible d'allier le mérite do la difficulté vaincue à la grâce et au naturel de la poésie ; mais une inspiration chaude et soutenue est nécessaire. Voici, par exemple, une stance de huit vers provençaux, tirée d'une pièce adressée à son gendre, comme bouquet de noce, par notre ami Jean Monné, le zélé secrétaire du Félibrige. Chaque vers renferme une répétition qui produit une sorte de chant dont la cadence n'est pas sans charme :
It4 ÉTUDE RAISONNÉE
Emé de poutoun uno amo es garido ; Toun amo es garido e cantes, urous ; Tu, canteS) urous, lou bèu de la vido :
Lon bèu de la vido es d'èstre amourous ! Fau èstre amourous pèr gagna l'empèri ; De gagna l'empèri es un dous neitar ; Es un dous neitar que vous rende lèri :
Pèr vous rendre lèri es proun d'nn regard !
Traduction :
Avec des baisers, une âme est guérie ; Et, le cœur guéri, tu chantes, heureux ; Tu chantes, heureux, le beau de la vie :
Le beau de la vie est d'être amoureux !
Or, être amoureux, c'est gagner l'empire ; Et gagner l'empire est un doux nectar , C'est un doux nectar qui vous rend le rire :
On trouve le rire au fond d'un regard !
Notre tâche est terminée, en ce qui concerne les lois de l'harmonie, aussi bien que pour l'ensemble des règles prosodiques.
Mais, pour faire de notre ouvrage le vade mecum des jeunes poètes, nous allons consacrer une deuxième partie à la Composition^ en général, et nous dirons un mot des conditions que doivent réunir les divers genres de compositions en vers.
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