‹ Étude raisonnée de la versification françaiseChapitre 47 sur 73 · DU SONNET · texte numérisé non relu

DU SONNET

Parmi les compositionç à forme invariable, la plus importante est sans contredit le sonnet.

C'est à cause de cela que nous avons réservé pour la fin l'étude de ce petit poème.

A vrai dire, le sonnet forme un genre particulier et ne peut se ranger exclusivement dans aucun, car il embrasse à peu près tous les sujets, dans son cadre restreint. A l'aide de cet instrument, le poète peut tout chanter : Dieu, la Patrie et le Devoir, aussi bien que l'amour et la Nature. Il peut être grave ou badin, galant ou satirique à son gré, sans pouvoir atteindre toutefois jusqu'au lyrisme élevé, l'inspiration s'accommodant mal d'une prison si étroite. Aussi Hugo, Lamartine et tant d'autres ontils dédaigné cette forme poétique.

On connaît le fameux vers de Boileau :

Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème !

Il y a certainement là un peu d'exagération ; mais il faut bien avouer que la plupart des versificateurs ne se doutent pas des qualités multiples que doit réunir cette petite œuvre : c'est pourquoi les mauvais sonnets foisonnent, sans que les bons soient introuvables, comme le prétendent certains criti- * ques. En somme, il est plus facile de mettre la main sur un bon sonnet que sur un bon poème. Avec un peu d'application, bien des poètes peuvent se tirer

honorablement d'un sonnet, tandis qu'ils seraient incapables d'une œuvre de longue haleine.

Chacun sait que le sonnet se compose de 14 vers partagés en deux quatrains sur deux rimes et en deux tercets. Mais on oublie trop souvent que chacune de ces divisions doit avoir un sens complet par elle-même, tout en se rapportant au même objet principal, car l'unité doit être rigoureusement observée ici.

Il faut viser à faire du sonnet le développement d'une idée maîtresse qui doit se résumer au dernier tercet, dans un vers piquant et relevé. C'est ce trait final qui constitue la beauté de l'œuvre, l'essence même du sonnet ; s'il fait défaut, le but est manqué.

Il faut donc, avant tout, que la chute soit heureuse; mais on doit veiller aussi à la perfection de la forme.

On ne souffre, dans le sonnet, ni un vers faible, ni une expression impropre ou superflue. Tout doit y être exact, poli, châtié ; en un mot, les vers ne doivent rien laisser à désirer sous le triple rapport de la propriété des termes, de la richesse des rimes et de Fharmonie générale.

Les quatrains ne comportent que des vers croisés, mais on peut faire rimer le premier vers avec le troisième ou avec le quatrième, à volonté ; il suffit que le second quatrain soit conforme au premier.

Les tercets se prêtent à différentes combinaisons. Les deux suivantes sont les plus ordinaires et les mieux disposées pour mettre en relief le trait final :

i^ On fait rimer ensemble les deux premiers vers de chaque tercet, tandis que le dernier vers de l'un rime avec 1 e dernier de l'autre. Chaque tercet affecte ainsi la disposition de la strophe régulière de six vers.

2® Le premier tercet étant seul disposé de la sorte, c'est le deuxième vers du second qui rime avec le dernier vers du premier.

En retournant cet ordre, c'est-à-dire en mettant le tercet final du cas précédent à la place du premier tercet, on obtient une troisième combinaison dans laquelle le sonnet se termine par deux vers suivis. Si les rimes sont masculines, la chute peut encore être heureuse ; mais, avec des rimes féminines, il est plus difficile de marteler le trait piquant : la vigueur de la pensée peut seuJe sauver la situation. Nous l'avons essayé dans notre sonnet sur Paris.

Enfin, on termine quelquefois par des rimes redoublées, comme dans cet exemple, tiré d'un sonnet de M. F. Melvil :

Ses yeux s'ouvrent enfin. « Ah ! lui dlfc-il tout bas. Que vous d«rmez longtemps, ma cruelle rêveuse ! l'ourlant les jours dorés sont rares ici-bas.

Aimons J sojons heureux ! la mort hâte ses pas,.. » Mais, tandis quMl supplie, elle, pâle et nerveuse, Ecoute un chant d*amour lointain, qu'il n'entend pas.

Mais, en aucun cas, les deux tercets ne doivent former des rimes suivies.

Les sonnets dits libres ne sont pas admissibles non plus. Quand on adopte un genre déterminé, il faut suivre les règles qui le caractérisent.

Nous allons donner ci-après un certain nombre de sonnets de notre composition, non pas avec la prétention de les offrir comme modèles^ mais pour montrer à la fois les diverses constructions dont nous venons de parler, et la variété de ton que comporte le sonnet.

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