‹ Étude raisonnée de la versification françaiseChapitre 7 sur 73 · DES RIMES ÉQUIVALENTES · texte numérisé non relu

DES RIMES ÉQUIVALENTES

Au dire de tous les prosodistes, la rime est surtout pour l'oreille. Nous n'y contredirons pas ; cependant, il nous semble qu'on doit s'attacher également à la rendre satisfaisante pour l'œil.

Les vers sont faits pour être dits, objectent les novateurs ; dès lors, pourvu qu'il y ait plénitude de son entie deux rimes, qu'importe la différence d'orthographe !

Partant de ce principe, M. J. A. Ducondut, dans son Essai de rhythmique française y demande hardiment qu'un singulier puisse toujours rimer avec un singulier analogue. Il dit à ce sujet :

< Par exemple, les substantifs singuliers : trou-peaUy dépôt y repos; sultan, instant ^ temps; hiver ^ vertj reverSy etc. ont mêmeconsonnance, et néanmoins il ne peuvent rimer ensemble, malgré la plénitude de la désinence identique. Mais ajoutez à ces mots le signe du pluriel, s ouXy qui ne se prononcent paSy enécrivant : troupeaux, dépôts y repos ; sultanSy instantSy temps ; hivers y vertSy revers y ils riment, et même richement. Ainsi ce sont les consonnes muettes, correspondantes ou analogues, qui constituent pour nous l'exactitude de la rime, établie, en grande partie, pour l'œil. >

Cette argumentation ne manque pas d'une apparence de justesse ; mais nous ne saurions Tadopter, pour une raison bien simple : c'est qu'en édictant les prohibitioxis qui nous occupent^ on n'a pas eu

en vue d'opposer le singulier au pluriel, mais seulement de concilier les exigences de ces deux organes : l'oreille et Toeil.

Toute la question est de savoir si Ton a eu tort ou raison de se préoccuper de l'œil.

Si les vers n'étaient pas faits pour être lus, nous serions peut-être de Tavis de M. Ducondut ; mais comme nous les lisons plus souvent que nous ne les entendons débiter, il s'ensuit que l'œil a bien le droit d'exiger quelque satisfaction.

N'e3t-il pas vrai que nous ne goûtons de plaisir complet que lorsque tous les sens qui sont affectés le sont agréablement ?

Par exemple, une chanteuse douée d'une belle voix et qui se ferait entendre dans la coulisse, vous charmerait incontestablement... parce que votre oreille — seul organe affecté — serait satisfaite.

Mais que l'artiste vienne à se montrer sur la scèn e , éprouverez-vous le même plaisir, si elle vous présente un physique désagréable, un corps difforme, une physionomie revêche ?

Non, évidemment, parce que l'œil sera affecté en même temps que l'oreille et qu'il ne sera pas satisfait comme elle.

Qu'on veuille bien méditer cette comparaison et qu'on en fasse l'application à la poésie : on recon. naîtra que le versificateur doit compter aussi avec l'œil.

Celui-ci se montre d'ailleurs accommodant, puis- *que, à défaut de rimes absolument semblables, il admet les rimes équivalentes.

Ainsi on peut fairerimer ensemble franc Qirang^ lokQ\ coq ou estoc, etc.. les lettres 6', g, k, et «^ étant équivalentes, de même que :

d et t : Ex. fmity nid — vibrant, différend ;

/ et ph : nef, Joseph — enfant, éléphant ;

n et m : commun, parfum — faim, enfui \

s Qt X OM ^ : frits, prix, ri\ — passés, asse^.

é équivaut à ai de même son : embaumé, mai,

ère, èle, êne, etc., sont de même équivalents à aire, aile, aine, eine, etc.

En dehors des mots terminés par des consonnes équivalentes, il en est quelques antres qu'on pourrait, ce nous semble, faire rimer ; par exemple :

Sourd et bourg — long et aplomb.

Ne vaut-il pas mieuxlaisser aux poètes des libertés de ce genre que de leur concéder en certains cas le droit de dénaturer Torthographe d js mots ?

Les rimes ci-dessus ne me clio.|ue it nullement, tandis que mes yeux ne peu/e.it s'habituer à voir côte à côte long et ballon, court et cour, malgré la plénitude du son.

L'essentiel, en ce qui nous occupe,c'e3t qu'il yait une consonne correspondante à !a fi.i des mots accouplés.

— Affaire de symétrie, dir-a-t-on, simple trompe-

l'œil !

. — Eh ! mon Dieu, je n'en disconviens pas. Mais^ en ce monde, ne vivons-nous pas plus ou moins d'illusion ? n'attachons-nous pas le plus grand prix à l'apparence ?

' Il est d'ailleurs un fait surlequel on ne saurait trop insister : c'est que la valeur d'une œuvre poétique fàitjpasseraisémentsurunerimepauvre ou hasardée.

' C'est ainsi que le Comité de la Province n'a pas songé à reprocher à M. Leprévost la faiblesse delà rime masculine dans le quatrain suivant de sa belle ode à Vercingétorix :

' Comme un lion blessé, dans sa rage puissante, Se dresse et frappe un dernier coup, Plus terrible, .à ta voix, la Gaule agonisante, Ainsi se retrouva debout !

Le lyrisme des vers fait qu'on ne s'aperçoit même pas de la licence prise par le poète.

Ces remarques faites, et tout bien considéré, la règle qui exige pour la rime l'identité ou l'équivalence de la lettre finale au singulier ne nous semble donc pas excessive, d'autant qu'elle admet une exception à l'égard des noms propres, pour ne pas trop gêner le poète :

Elan peut s*associer à Friedlandy

Thahor à bord, etc.

. : Au pluriel, on peut faire rimer des mots dépourvus au singulier d'une lettre finale identique ou équivalente, la lettre 5 ou x leur donnant à l'œil la même terminaison.

Ainsichamps rime avec flancs, déserts avec mers, jaloux avec coups, etc.

• On a pourtant établiune exception : lesterminaisons dans lesquelles entre la lettre r ne peuvent s'associer à d'autres où cette consonne ne se trouve pas : étrangers ne rime donc pas exactement avec vengés.

C'est là, pour nous, une licence parfaitement admissible.

Mais il en est d'autres que l'on ne sauraittolérer, et ceci nous amène à parler des rimes de notre quatrième catégorie.

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