‹ Étude sur Alain ChartierChapitre 18 sur 30 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

8a naissance, sa fiunillf , ses études à ITniTersité de Paris.

C'est à M. du Fresnede Beaucourt quel'on doit de connaître enfin d'une manière positive le lieu de la naissance d'Alain Cliartier et sa fiamille. D était fils de Jean Chartier, bourgeois de Bayeux, qui vivait en 1387 et 1404, Le grand-père de Jean Chartier est compris dès 1309 dans une liste des notables habitants de Bayeux.

La famille d'Alain Chartier appartenait donc à la bonne bourgeoisie, avant d'avoir été illustrée par ses deux membres les plus connus, Guillaume et Alain. Un document qui se trouve aujourd'hui entre les mains de M. du Fresne de Beaucourt nous apprend que les Chartier s'étaient signalés par leur dévouement constant à la cause de la monarchie , et qu'Alain Chartier avait deux frères , Thomas et Guillaume. Un acte authentique du 8 août 1455, que l'on peut consulter soit dans les pièces pou?^ set^ir à l'histoire des mœurs et des usages du Bessin au moyen-^ge (Caen, 1822, p. 30

et 31), soit dans la Revue nobiliaire (livraison de janvier 1866), prouve que Guillaume était l'aîné et parvint de bonne heure à une position qui dut lui permettre d'aider les siens. Il sut, en effet, se distinguer à l'Université de Paris , où il iwi premier escollier de Charles VII, alors dauphin.

Le feu bon roy esmeu de bonne colle

Tenoit des clers et boursiers à l'escoUe ;

Et fut jîidis son escollier premier

Le bon évesque de Paris Charretier

Qui en son temps fist grand fruit en l'estude.

(^Les Vieilles de Charles Vlly par Martial , de Paris, t. II, p. 27).

En 1432, docteur déjà fameux en l'un et l'autre droit, il est appelé par Charles VII à l'Université de Poitiers, pour y professer le droit canon, et pourvu, vers la même époque, de la cure de Saint- Lambert, près Saumur, ainsi que du titre d'archidiacre de Gand, au diocèse de Tournay.

M. du Fresne de Beaucourt établit très-bien qu'on ne peut, sans invraisemblance, donner à sa naissance, une date antérieure à 1392. Il aurait alors débuté à quarante ans dans les fonctions de professeur de droit canon à Poitiers, et serait devenu évêque à cinquante-cinq ans, en 1447. Si l'acte du 8 août 1455, dont nous avons parlé plus haut, ne permet pas de douter que Guillaume n'ait été le fils aîné de Jean Chartier, Alain cependant ne pouvait pas avoir tout-à-fait deux cLiinées de moins : on ne peut, eu efifet, reporter sa naissance après 1394. Autrement il faudrait admettre qu'il avait à peine dix-neuf ans quand il composa son Livre des Qxmtre Dames, où l'on voit qu'elles le prennent pour juge de leurs débats, ce qui ferait supposer contre toute vraisemblance qu'il aurait été déjà en réputation et en crédit bien

avant Y âge de dix-neuf ans, puisque la bataille d'Azincourt, qui est le sujet évidemment tout récent de cette discussion, a eu lieu en 1415.

Duchesne, dans la préface de son édition qu'il dédie à Mathieu Mole, met Alain Chartier au nombre des ancêtres de cet illustre magistrat. Il compte dans la fcimille Chartier, depuis Guillaume et Alain, plusieurs personnages qui ont occupé des postes considérables. Deux d'entre eux se seraient fait remarquer au Parlement, l'un sous le règne de Louis XI, l'autre, Mathieu Chartier, < lumière de son siècle en juris- » prudence, auquel maistre Charles du Moulin et Jean de » Luc donnent mille belles louanges en leurs écrits. » Le célèbre dialogue des avocats de Loisel renchérit encore sur ces éloges. Enfin, la dernière personne qui ait porté le nom de Chartier, dame Marie Chartier, aurait épousé messire Edouard Mole, « très-digne conseiller et depuis président en » la cour du parlement de Paris, > père du procureur général Mathieu Mole, sous le patronage duquel Duchesne place son édition. On aimerait à croire qu'avant de parler ainsi au magistrat illustre dont il cherche à se concilier la bienveillance, Duchesne avait consulté des titres authentiques. Cependant Godefroy(l) dit formellement que les avocats célèbres et les conseillers au Parlement de Paris, du nom de Chartier, appartiennent à une familled'Orléans entièrement différente de celle de Guillaume et d'Alain. D'ailleurs, si ces Chartier avaient appartenu à la famille d'Alain, Loisel n'eût pas manqué de le dire dans ses conférences, auxquelles assistait Pasquier, grand admirateur du poète orateur. En outre, Alain Chartier ne dut jamais être marié; lui-même, dans le débat des deux

(1) Godefroy, historiographe de France , né en 1615, mort en 1668 ; Preuves et Ohsertations siir les Mémoires de Camines^ édition de 1706, t III, p. 28.

Fortunés d'Amour, se donne le titre de clerc. Dans un raa- \'^ nuscrit qui contient ses œuvres, il est qualifié de « véné- » rable, discret et saige maistre Alain Chartier, en son » vivant docteur en décret. » Enfin, la lettre à Charles VI et le discours aux Hussites nous prouvent qu'il appartenait à l'Église. Il n'est pas probable, en effet, qu'on eût confié à un laïque le soin de parler au nom de la foi orthodoxe devant des hérétiques ; de plus, lui-même déclare à Charles VI, au début de sa lettre, qu'il est personnellement contraint par son devoir de défendre la liberté de l'Église. On peut douter s'il a été prêtre et archidiacre (l'épitaphe d'Avignon, dont l'authenticité est plus que suspecte, lui donne seule ce dernier titre); mais il est incontestable qu'il n'était pas ho7nme lay^» et par suite qu'il n'a pu se marier.

On nomme encore et on cite fréquemment, comme frère d'Alain et de Guillaume Chartier, Jean Chartier, historiographe de France, chapelain du roi et auteur d'une histoire de Charles VII autre que celle dont nous avons parlé. Mais celui-ci n'est ni leur frère, ni même leur parent, quoiqu'on dise l'inscription que la Société académique de Bayeux a fait placer dans cette ville, sur la maison formant l'angle des rues Saint-Malo et du Goulet : « Ici naquirent » dans le xiv® siècle, Alain Chartier, poète, orateur, his- » torien, et ses deux frères, Jean, historiographe de » Charles VII, Guillaume, évêque de Paris. » Le curieux document de i\l . du Fresne de Beaucourt ne peut laisser à ce sujet aucun doute. Nous lisons, en effet, dans les lettres données par Louis XI, en faveur des Chartier ou plutôt des Boutin, leurs parents : « Feuz noz amez et serviteurs, » maistres Alain Chartier et Thomas Chartier frères, » notaires et secrétaires de nostre dit feu seigneur et père, » eulz et nostre amé et féal conseillier, l'évesque de Paris,

» qui à présent est demeurant en notre service, etc., etc. » Les trois frères étaient donc Guillaume, Alain et Thomas, sur lequel on n'a pu jusqu'ici découvrir aucun renseignement, et rien ne prouve que Jean Chartier ait appartenu à la même famille.

Alain Chartier nous apprend lui-même qu'il avait quitté la Normandie pour aller à Paris faire ses études à l'Université (voir l'épître latine à l'Université), où l'avait sans doute précédé son frère aîné Guillaume. L'Université, qui formait surtout des clercs destinés à devenir des théologiens, des prêtres ou des professeurs in utroque jure, et qui conférait surtout les grades de licencié et de docteur, en était encore dans son enseignementau irivium&idi\\quadrivium, ce que l'on appelait les sept arts libéraux, cadre assez vaste d'ailleurs pour laisser une large place aux discussions de la / scolastique, notamment à celles qui divisèrent longtemps les ï écoles en deux grands partis, celui des thomistes et celui des . scotistes. Parmi les nombreux collèges successivement institués sous son patronage et soumis à sa juridiction, deux surtout, celui du cardinal Lemoine et celui de Navarre, fondés au commencement du XIV® siècle, avaient acquis une grande importance. Le dernier était de beaucoup le plus célèbre et le plus florissant des deux, grâce à son origine royale qui lui avait valu de nombreux privilèges, car il avait été institué par la femme de Philippe-le-Bel, Jeanne de Navarre. Cependant on ne trouve pas le nom des Chartier parmi ceux des élèves dont le docte Lannoy a recueilli les listes. Alain lui-même, si reconnaissant pour l'Université, sa mère-nourrice, aima mater, ne nous dit pas dans quel collège il a fait ses études. Ce n'est pas à l'Université dans tous les cas qu'il pouvait être redevable et qu'il avait à faire hommage de ses premiers succès dans la poésie française,

car l'Université s'occupait alors encore moins que de nos jours à former des poètes pour notre littérature. On ne voit pas à cette époque quelle part était faite, si même il y en avait une, à la langue française dans le programme des études. Les poètes et les écrivains français en général se formaient eux-mêmes dans le commerce du monde ou ;. par la lecture des ouvrages français les plus en renom, et en suivant plus ou moins les voies tracées par l'usage, quand ils n'étaient pas de force à s'en ouvrir eux-mêmes de nouvelles, prétention que ne paraît jamais avoir eue Alain Chartier. Son succès n'en fut peut être que plus facile et plus prompt dans les premières poésies de sa jeunesse, où il paya son tribut aux genres légers les plus en vogue de son temps, à la cour plus que partout ailleurs. Mais il n'en conserva pas moins de ses études du collège, où l'enseignement religieux et les livres de TÉcriture-Sainte tenaient la plus grande place, un goût tout particulier pour les auteurs latins qu'il avait eus entre les mains et parmi lesquels son choix avait été fait de bonne heure. On voit, dans l'ouvrage intitulé Espérance ou Consolation des Trois Vertus, par exemple, p. 363, que ceux dont il recommande particulièrement la lecture sont Homère, Virgile, Tite-Live, Orose, Trogue-Pompée, Justin, Flaccus, Valère-Maxime, Stace, Lucain. A cette liste il faut ajouter Salluste et Cicéron, qui évidemment avaient leur place dans sa bibliothèque, ou sa librairiey comme on disait alors. Le premier surtout fournit un certain nombre de phrases au dialogue super deploratione Gallicœ calamitatis^ et l'on voit qu'il , cherche souvent à donner à sa prose latine et française le mouvement et la période oratoire du second. Il est probable qu'il ne connaît Homère et tout ce qui concerne la guerre de Troie que par les pseudonymes latins Dictys de Crète et

Darès le Phrygien. S'il cite très-souvent Aristote, mais malheureusement presque toujours dans ses pages les plus pédantesques, il n'a pu le lire sans doute que dans la traduction française, assez récente alors, de Nicolas Oresme, car l'étude du grec ne faisait pas encore partie du programme universitaire, et nous savons que, même au XVP siècle, lorsque, dans la lecture à haute voix d'un auteur latin, se rencontrait un passage grec, il était d'usage de passer outre en disant : « Grœcum est^ non legitur, » On voit cependant qu'il connaissait Avicenne « qui , nous » dit-il (p. 317), profondément atteignit les secrets de » nature, et nous laissa de très-belles distinctions de phi- » losophie et médecine, »- et son ennemi Averroès^ corn-mentateur d* Aristote. A la suite de ce dernier, on est étonné de trouver dans le même passage le nom de Jules- César, orateur et philosophe excellente nous dit-il ; puis il ajoute immédiatement : « et trouvons ses orations » escriptes et des œuvres d'astrologie par luy amendées. » Ce n'est pas non plus pour l'avoir lu dans le texte grec qu'il appelle Démosthènes ^ prince de beau parler et mirouer de » de toute éloquence » (p. 268). Mais il a lu dans le texte latin le livre de Consolatione de Boèce. Il connaît également le Thalmudy qu'il appelle « un livre compilé de bourdes » contre les chrétiens (p. 344) (1). ». Parmi les ouvrages modernes, il cite Brunetto Latini, Vincent de Beauvais (p. 363), et il a lu Dante et Boccace, ou du moins le livre de ce dernier de Casibus illustrium Virorum (p. 365). Mais son auteur de prédilection est évidemment Sénèque ; sans cesse il le cite. Séduit par ces défauts, dulcibus vitiis, qui avaient exercé sur la jeunesse latine une influence vaine-

(1) n cite aussi Térence.

ment combattue par le sage Quiiitilien, il emprunte à son auteur favori, en les exagérant souvent, les antithèses multipliées, les saillies étincelantes et les formes constamment aiguisées de la phrase. Ces défauts, qui faisaient de Sénëque un modèle dangereux sans doute pour une littérature en décadence, étaient peut-être après tout plus profitables que nuisibles au progrès d'une langue encore dans son adolescence et pour laquelle il était utile de s'exercer à la précision qui lui manquait encore. Le danger n'était donc pas, dans tous les cas, sans compensation. L'étude d3 Sénèque a contribué à développer le sentiment du style chez son imitateur, dont les lecteurs auraient été peut-être moins sensibles à des beautés plus naturelles. Nous verrons plus tard combien Pasquier lui savait gré de ces imitations, qui n'ont pas peu contribué à lui faire donner le titre de Père de Véloquence française. S'il est redevable à l'enseignement de son temps d'avoir eu pour maîtres, parmi les anciens, Aristote et Sénèque, c'est évidemment à ce dernier qu'il a les plus grandes obligations.

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