CHAPITRE IL
Jeunesse d'Alain Chartier à la eonr et ses premières poésies.
Nous avons vu qu'il ne pouvait y avoir entre les deux frères Guillaume et Alain une assez grande diflférence d'âge pour que l'éclat de leur succès ne les ait pas signalés, à trèspeu de distance l'un de l'autre, comme pouvant également faire honneur à l'Université de Paris, si puissante alors par les sujets qu'elle formait, et à la haute bourgeoisie à laquelle appartenait leur famille. C'est à ce double titre que durent s'ouvrir de très-bonne heure, pour Guillaume, l'aîné, la carrière de l'Église, où il devint plus tard évêque de Paris, et pour Alain, le plus jeune, celle de la cour, où ses talents allaient le placer au premier rang parmi les écrivains de son siècle.
En supposant qu'il n'y eût pas même une année de différence entre les deux frères, c'est-à-dire qu'ils fussent nés l'un et l'autre en 1391 et 1392, date probable, selon M. du Fresne de Beaucourt, de la naissance de Guillaume, on voit qu'Alain pouvait avoir à peine vingWrois ans accomplis à l'époque de la bataille d'Azincourt ; et cependant
— allé Livre des Quatre Dames, qu'il compose à ce sujet et sous rimpression encore récente de ce grand événement, n'est certainement pas une œuvre de début. Outre que c'est le plus étendu de ses poèmes, pour être choisi comme arbitre par ces dames qui plaident si longuement leur cause devant lui, il fallait que sa réputation eût depuis quelques années au moins parfaitement justifié sa compétence dans ces délicates questions de l'honneur et de la galanterie. Quels avaient donc pu être l'éclat et la rapidité de ses succès pour avoir effacé si vite les préventions qui durent accueillir à la cour l'entrée d'un si jeune homme, osant y prendre comme notaire et secrétaire du roi la place d'un poète tel qu'Eustache Deschamps, dont le nom était alors dans toutes les bouches, à la cour comme à la ville, où il s'était fait beaucoup d'ennemis, mais où il trouvait encore plus d'admirateurs? M. Lenient, dans un portrait tracé de main de maître et plein de ces traits étincelants qui lui sont familiers, a remis dans sa véritable lumière historique et littéraire la figure de ce poète qui avait apporté à la cour le frànc-parler de la bourgeoisie et son énergique langage. Censeur impitoyable du temps présent, Eustache Deschamps ne cessait d'y opposer comme une leçon de plus en plus importune l'image d'un passé auquel il devait l'éclat et la popularité de son nom, et dont il gardait, ainsi que Christine de Pisan, son élève, et bien d'autres encore, un pieux souvenir. Sa persistance dans ce rôle courageux et honojable avait même fini par amener pour lui une disgrâce dont rien ne pouvait le relever, surtout auprès des dames qu'il ménageait de moins en moins (M. Lenient, p. 238). C'était donc de ces dames, au contraire, que le jeune Alain, en venant prendre comme secrétaire la place d'un censeur importun et grondeur, devait attendre des ménagements
adressés bien plus à ses talents poétiques qu'aux agréments de sa personne et de son extrême jeunesse. C'est ce qu'il comprit de bonne heure et ce qui fut évidemment la première cause de ses succès, comme on peut le voir dans le Lay de Plaisance (p. 537), où il recommande de fuyr mélancolie en faisant appel à tous les gays esbatements de l'amour et de la jeunesse, aux jeux et aux danses sous les frais ombrages, aux sons des harpes et vielles^ aux galants propos, aux balades nouvelles^ en un mot à tous les jeux d'esprit et à tous les genres d'exercices qui selon lui font le charme de la vie et sont également profitables â Vâme et au corps (page 541).
Dans cette sorte de programme des fêtes qui dégénéraient trop souvent en orgies funestes à Charles VI et aux deux premiers dauphins, le jeune secrétaire ne manquait pas de mêler, comme il le fait presque partout, une plainte personnelle sur le peu de succès de ses galants hommages aux dames, moins sensibles aux amoureux soupirs de son cœur qu'aux charmes et aux ressources inépuisables de son esprit. Il excellait, en effet, dans cet art de la gaie science dont ne s'était guère souciée l'humeur de plus en plus chagrine de son prédécesseur, Eustache Deschamps. C'est par là qu'il était toujours le bienvenu dans toutes les fêtes, où les dames et demoiselles le faisaient asseoir à leur table, et où leur courtoisie le retenait tout un jour en plaisantes et belles paroles^ comme il le dit, par exemple, dans le Lay de la Belle-Dame Sans-Mercy (p. 504). Mais s'il aime à parler des manèges et du doux propos des intrigues galantes, ce n'est presque jamais sans un triste retour sur lui-même et sans quelques plaintes, toujours exemptes d'amertume cependant, sur le peu de cas que les dames paraissent faire des hommages de son cœur amoureux. Il ne s'en prend
qu*à lui seul de ses disgrâces, et nous dit dans le Livre des Quatre Lames, par exemple (p. 601 ) :
Je suis ^
Celny qui à moi-mesme nuis
Par mon mallieTir, n'oncques depuis
Mon enfance n^eus fors ennuis,
Et en amours, Courte joye, longues douleurs.
Sans dame suis, dit-il dans le Lay de Plaisance (p. 537), onc ne me fut donnée.
Loyale amour jusqu'à celle journée, Car je n'ay pas sens pour y labourer ; Ainsi me fault tout seulet demeurer.
Dame qui soit ne sera huy pénée Pour m'estrener ; n'est pour moi dame née.
Cet aveu prouve qu'il lui fallut pendant quelque temps payer ainsi les frais de sa mauvaise mine, car Dieu ne lui avait donné force de corps ne usage d'armes, comme il nous l'apprend lui-même à la fin du Quadrilogue (p. 453), et c'est là une condition indispensable de ce que l'on appelle les bonnes fortunes. Il en possède cependant au plus haut degré la théorie comme la pratique, et personne n'a mieux décrit que lui les causes qui, dans tous les temps, ont présidé aux triomphes et aux déceptions des intrigues amoureuses.
Tel est, en effet, le sujet de l'ouvrage, qui est, après le Livre des Quatre Dames, le plus long de ses poèmes, puisqu'il ne contient pas moins de treize cents vers. André Duchesne lui donne pour titre : le Débat des deux Fortunés d'Amour^ d'après le manuscrit qu'il a eu sous les yeux, et il a raison de préférer ce titre à celui de Débat du Gras et
du Maigre que portent, on ne sait trop pourquoi, toutes les vieilles éditions, sous , prétexte, sans doute, du contraste que fait avec la bonne mine du chevalier à bonnes fortunes la triste figure du chevalier moins heureux. André Duchesne parlât croire que les quatre vers suivants, qui terminent ce poème, lèvent toute espèce de doutes sur son authenticité (p. 581) :
Cet livret voult dicter et faire escripre Pour passer temps sans courage viUain, Ung simple clerc que Ton appelle Alain, Qui parle ainsi d'amours pour oyr dire.
ce qui ne serait peut-être pas une preuve décisive, puisque ces vers n'ont été ajoutés qu'après coup au manuscrit, si l'on ne reconnaissait là parfaitement la manière et les idées habituelles d'Alain Chartier à cette époque de sa jeunesse. Il y a là une espèce d'inventaire assez complet et d'une vérité pratique de tous les' temps, des biens et des maux dont l'amour est la source, des manèges ordinaires de la galanterie, de ses triomphes et de ses déceptions. L'optimisme du chevalier fortuné l'amène à cette conclusion que, tout bien considéré, l'amour étant le mobile le plus puissant de tous les êtres animés, rend tous les sentiments généreux. On lui doit, par conséquent, joZw^ de joie que de douleur (p. 566). Une conclusion toute contraire ressort du tableau qui est la contre-partie du précédent, et tout aussi exact et complet au point de vue pratique. C'est la doctrine du pessimisme, exposée longuement et avec force antithèses, mais sans amertume, comme toujours, par le chevalier malheureux, vestu de rpoir^ assez sur Vescollier^ nous dit le poète qui a bien l'air de parler là pour son propre compte, et ce triste plaidoyer se termine ainsi (p. 577) :
Pour ce maintien Et ponr esbattre à ceste fois soutien, L'onnetp: gardant qae des dames je tiens Qu'en amours a plus de mal que de bien«
Après que les deux chevaliers ont pris de nouveau la parole pour défendre et maintenir leur conclusion dans une double réplique, les débats sont clos par les dames, entre lesquelles les avis sont partagés, lorsque Tune d^elles propose de déférer le jugement de ce procès au bon comte de Foy, rhéritier de ce Gaston Phébus si admiré de Froissart, son hôte, qui semble voir en lui le type par excellence de la chevalerie féodale. Cet avis est adopté (p. 580), et l'auteur, ou, comme on disait alors, V acteur^ qui semble. n'avoir fait en tout ceci que l'office de greffier, seul clerc présent escoutantpar derrière ^ nous dit-il (p. 581), nous apprend que l'on est convenu d'envoyer à ce noble comte un procèsverbal de la séance et de soumettre la décision à son jugement»
Il n'est pas inutile de remarquer que dans cette longue énumération des faits les plus minutieux du commerce de la galanterie, il n'est pas question une seule fois de ces prouesses chevaleresques, de ces tournois et de ces belles expertises d'armes, si chères aux dames chargées de couronner le vainqueur ou de consoler le vaincu qui portaient leurs couleurs. Il n'est pas question davantage de ces beaux déduiz de la chasse qui tenaient tant de place dans les splendeurs de la vie féodale, et dont parle avec tant d'enthousiasme ce brillant Gaston Phébus, le père, qui, nous dit-il, s'est tout son temps délité par espécial en trois choses : l'une est en armes^ l'autre est en amours^ et Vautre si est en chaise (Tissot , Leçons et Modèles de littérature
française^ 1. 1, p. 34), mais qui prétend n'être passé maître que dans la dernière.
Étaient-ce là des souvenirs trop effacés à cette époque, ou bien tout oe beau train d'amour, comme disait un siècle plus tard François I®% qui s'efforça d'en rétablir les traditions, était-il trop peu de la compétence d'un jeune poète, bourgeois d'esprit et de race, comme maître Deschamps, son prédécesseur, pour qu'il lui fut permis d'en parler? Christine de Pisan n'en a pas parlé non plus peut-être par le même motif. Mais il y avait à la cour plusieurs grands seigneurs qui, comme le jeune Charles d'Orléans, par exemple, cultivaient fort la poésie et aimaient à en parler le langage aux dajnes. Or, dans le recueil de leurs œuvres qui porte le nom du prince parce qu'il y eut la principale part et qu'il a été, en quelque aorte, le centre de ce commerce des beaux esprits de cour, leur silence ne peut plus, avoir le même motif que pour un âls de la bourgeoisie, et ce silence est complet en ce qui concerne les grands coups de lance et surtout la chasse, qui, il est vrai, n'était guère permise à un prisonnier ; mais tous les correspondants de Charles d'Orléans n'étaient pas des compagnons de sa captivité. En revanche, l'amoar est le sujet à peu près exclusif de toutes leurs inspirations poétiques, et il s'en faut de beaucoup qu'ils le comprennent et le décrivent comme notre poète bourgeois à qui son bon sens et l'humeur tant soit peu narquoise de sa race ne permettent pas de prendre au sérieux les afféteries toujours plus ou moins quintessenciées de leur langage.
Ces considérations, sur lesquelles nous reviendrons plus tard, parce qu'elles appartiennent à l'histoire des mœurs et de la littérature, nous semblent pleinement justifiées par le Débat du Réveille-Matin, et plus particulièrement encore par le Lay de la Belle^Dame Sans-Mercy^ qui, comme
nous allons le voir tout-à-rheure, fit événement et presque scandale à cette époque, auprès des dames de la cour les mieux disposées en faveur du jeune poète.
Le Débat du Réveille-Matin est un dialogue nocturne d'un ton assez leste et dégagé, et même tant soit peu ironique, nullement sentimental d'ailleurs, à quelques banalités près, entre deux jeunes compagnons couchés dans le même lit, et dont l'un dort de bon appétit, tandis que l'autre, tourmenté par d'amoureux soucis, après avoir pendant quelques instants respecté le paisible sommeil de son voisin, finit par l'éveiller pour lui faire ses confidences et lui demander conseil sur les pensées qui l'obsèdent et le tiennent éveillé malgré lui. Celuici ne se prête pas sans répugnance à un pareil entretien, car il aimerait bien mieux dormir, et le ton de ses réponses aux questions de son camarade se ressent évidemment de cette disposition. Les unes et les autres peuvent, en effet, se résumer dans ce peu de mots : Tâchez donc de dormir et d'oublier vos peines jusqu'à demain !
Car il languist qui ne repose.
Je ne pourrais être content Quant à moi de ne dormir point.
Qu'avez vous, quelle mouche vous point?
Mais si celle que vous aimez a autant de belles qualités que vous le dites, elle ne peut manquer de finir par être touchée de votre amour. Continuez donc votre doux servage.
Et puis quand eU' vous sentira Humble, secret et bien amant, Par Dieu son cueur s'adoulcira.
Dame n'a pas un cueur d'aimant.
Sachez dans tous les cas attendre patiemment :
Bien attendre n'est pas muser.
— Oui, mais tant qu'en loyauté me tiens, Peult survenir autre serrant Et me reculer de ses biens Que j'ai pourchassez par ayant.
(lUd.)
— S'il plaît mieux que vous et sait mieux se faire aimer, vous n'avez pas le droit de vous plaindre ; ne l'essayez même pas,
Car il convient que les dons voisent Aux sainctz à qui ilz sont vouez.
- Ceulx qui n'en ont si s'en appaisent.
Voici enfin la conclusion qui sert comme de moralité pratique à cette petite pièce : '
Celuy est bien sot qui se assert Pour venir à si grant dangier, / Que son service et loyer pert; C'est assez pour vif enragier.
Les trois strophes de huit vers chacune qui terminent ce dialogue sont ajoutées au manuscrit, comme Duchesne a soin de le faire remarquer.
Ce n'est assurément pas sur ce ton qu'il est jamais parlé de Tamour dans les poésies de Charles d'Orléans. Il y a dans ce petit dialogue une certaine pointe de gaîté et de gaillardise gauloise en quelque sorte, qui semble permettre de le compter au nombre des débuts poétiques de notre jeune auteur , d'autant plus qu'on n'y trouve nulle trace des tristesses personnelles dont presque toutes ses autres pièces portent plus ou moins l'empreinte. Ce n'est pas, d'ailleurs, de l'exactitude rigoureuse de la chronologie que nous avons à nous préoccuper en ce moment. Il nous suflSt de savoir
que les œuvres dont nous parlons appartiennent au temps de sa première jeunesse à la cour. Or, parmi ces œuvres, il n'y a que le Livre des Quatre Dames qui porte par luimême une date assez précise, très-peu postérieure évidemment à celle de la bataille d'Azincourt. C'est aussi le plus long des poèmes de notre auteur, puisqu'il ne contient pas moins de 3,600 vers. Nous en parlerons plus particulièrement ci-après.
Nous ignorons si les dames de la cour ont approuvé ou blâmé sérieusement les petites gaîtés légèrement malicieuses du Réveille-Matin et l'espèce d'innovation dont il donnait l'exemple en fait de galantes discussions ; mais il est certain^ ou du moins plus que probable, car le témoignage de notre poète sur ce point n'est pas une pure fiction, qu'elles crurent devoir se montrer plus sévères pour le Lay, ou plutôt le petit poème en six cent cinquante-huit vers de la Belle- Dame Sans-Mercy^ dont l'apparition, comme nous venons de le dire, fit presque scandale à la cour. Celle que le poète appelle la belle dame sans merci a bien l'air, selon nous, d'une femme spirituelle, mais honnête et sensée, de la bourgeoisie, plutôt que d'une grande dame de la cour. Elle prête volontiers l'oreille aux protestations passionnées de son adorateur, auxquelles elle n'oppose que le persifflage de ses réponses. A cela près, la pièce remplit pour le mieux et dans le meilleur style du temps toutes les conditions imposées pour la poétique de la galanterie. Elle commence par des plaintes assez touchantes sur la mort qui a tolli à l'auteur sa maîtresse :
n fault que je cesse
De dicter et de rimoyer,
Et que j'abandonne et délaisse
Le rire pour le larmoyer.
Cependant deux amis viennent remmener à une fête qui avait lieu dans un verger voisin. C'est un dîner suivi de danse et égayé par un ménétrier. L'entrée du nouveau convive est accueillie avec joie par les dames et demoiselles qui le tindrent illec tout le jour
En plaisans parolles et beUes, Et en très gra<îienx séjour.
Âu moment où le ménétrier donne. le signal de la danse, le poëte, à qui sa tristesse ne permet pas d'y prendre part, se tient à l'écart et reste spectateur mélancolique et observateur silencieux d'une scène qu'il nous décrit et qui semble n'être qu'une réminiscence du gracieux tableau que nous a tracé Froissard des amours du prince Novi et de la comtesse de Salisbury (Froissard, t. P*", p. 93 et 107) ; mêmes préludes de la passion timide, mais profonde et silencieuse, qui se trahit d'abord chez un chevalier tout vestu de noir^ par des rega.rds jetés à la dérobée, mais avec persistance, sur la belle dame sans merci ; puis celle-ci finit par s'apercevoir de ce manège, et finit par prêter l'oreille aux doux propos, bien moins pour les encourager que pour se donner le malin plaisir de les réfuter. Soupirs langoureux, protestations d'une fidélité à toute épreuve, rien ne pçut vaincre l'incrédulité toujours un peu railleuse de la belle dame, qui n'admet pas que Ton puisse mourir du mal d'amour (p. 517), et qui ne paraît pas disposée à user du privilège qu'ont les dames de faire la blessure et de la guérir. Voilà des rigueurs qui semblent dépasser un peu la commune mesure.
Cependant, jusque là, tout est bien peut-être au gré des dames les plusf difficiles à satisfaire. Toutes, en efiet, même
les plus inflexibles, permettent plus ou moins à un galant d'espérer, de leur dire même
BeUe PhiKs on désespère Alors qu'on espère toajonrs ;
toutes enfin, aujourd'hui peut-être tout aussi bien qu'alors, aiment assez qu'il bénisse son martyre, mais non pas qu'il en meure autrement que par métaphore. Mais c'est la mort, une mort très-réelle, qui seule met fin au martyre du pauvre chevalier éconduit ; il meurt véritablement du mal d'amour. Là est le tort qui rend tous les autres impardonnables. Aussi les dames se révoltèrent-elles au point de fulminer contre le téméraire novateur une accusation formelle du crime de lèse-galanterie, dans une requête en règle, où elles lui reprochent d'avoir dressé des embûches et plus d'un guet apens en la gaste forest de longue attente. . . .^ en ung pays qui se nomme dure responce où ont esté plusieurs destroussez dejoye et desers de liesse par les brigayis et souldoyers de refus; d'avoir enfin encloz soubz un langaige affaité les commencemens et ouvertures de mettre rigueur en la court amoureuse, et rompre la queste des ■ humbles servans, et à tollir Veureux nom de pitié qui est le pareme7it et la richesse de leurs autres vertus^ etc.^ etc.. . (p. 523-524.) Cette requeste est dûment signifiée au prévenu, à qui on donne deux mois pour préparer sa défense (p. 525).
n la présente, en efiet, dans une pièce miiivXéQExcusationy d'un meilleur style que l'étrange prose des actes de cette procédure. Est-ce par ironie qu'il en a reproduit et multiplié comme à dessein, en les chargeant outre mesure, les formules pédantesques et le grotesque amphigouri? Ou n'est-ce là qu'une concession, très-passagère Dieu merci,
à des habitudes de langage que nous retrouverons encore en plein XVIP siècle dans les fictions analogues de la Carte de Tendre ? Cette forest de longue attente par exemple est bien la même que celle qui est désignée par le même nom dans plusieurs des rondeaux de Charles d'Orléans, qui l'appelle aussi la forest d'ennuyeuse tristesse.
L'attente et la tristesse pour le pauvre prisonnier semblent n'être que celles de l'amour; mais c'est bien certainement aussi le regret de la liberté qu'il attendit pendant vingtcinq ans. Ces idées et ce langage déjà un peu surannés, mais qu'imposent peut-être encore aux gens de lettres les grands airs de cour, ne sont pas heureusement dans les habitudes les plus constantes de notre poète ; il n'en conserve que l'abus des symboles, des personnifications, des métaphores à outrance, poussées dans l'allégorie jusqu'à une sorte de matérialisme poétique, toutes choses qui, remarquons-le en passant, n'ont jamais pu prendre racine dans la bourgeoisie et bien moins encore dans la classe populaire ; car il n'y en a pas trace dans Olivier Basselin et dans Villon par exemple. C'est, en efiet, sous la forme d'une allégorie que le poète accusé présente sa défense dans VEœcusation.
Il a vu, dit-il, moitié dormant, moitié veillant y l'amour en personne qui lui a reproché vivement son crime, et lui a dit en le menaçant d'une de ses flèches :
Tu mourras de ce péché quitte, Et se briefment ne t'en desdiz, Prescher te feray hérétique, Et brasier ton livre et tes ditz.
Il se dédit en efiet, après avoir essayé humblement d'expliquer et d'atténuer sa faute :
Je suis (dit-il), aux dames ligement.
Car ce peu qn'oncqnes j'euz de bien, D'onneur et de bon sentement, Vient d^elles, et d'elles le tien.
Cette protestation est suivie d'une longue énumération des mérites du beau sexe, auquel il consacre désormais, dit-il,
Caenii corps, sens, langue, plume et bouche.
Cette soumission apaise enfin la colère de l'amour qui remet au carcas la flesche dont il l'avait menacé, en lui disant :
Puisqu'à ma court tu te réclames, J*en suis content, et tant t'en di Que je remetz la cause aux dames.
Or, les dames avaient assurément trop bon cœur pour ne pas pardonner enfin à un de leurs plus fidèles serviteurs, qui ne leur avait jamais donné d'autre sujet de plainte plus sérieux que celui-là.
Lui-même avait fini par éprouver qu'elles ,ne sont pas toutes sans merci, et qu'un vieux proverbe dit avec raison :
Au pays d'amour il n'est mie Ki laid amant, ni laide amie.
Le triste obstacle de la laideur physique n'existait que de son côté sans doute, quand sa fidélité au culte des. dames lui en fit rencontrer enfin une disposée à agréer l'hommage de son cœur et à lui faire espérer le don d'amoureux merci. Elle lui a imposé ppur toute épreuve, nous dit-il, une année
de silencieux et discret servage, condition qu'il a dû accepter sans discussion, car il déclare lui-même
Qu'amant doit estre ung an en crainte , Sans oser descouvrir la plainte De quoy sa pensée est attalnte.
(Livre des QfMtre Darnes^ p. 681.)
Est-ce avant le terme de cette épreuve que la mort lui tollit celle qu'il appelle sa dame et sa maîtresse ? Ce qu'il nous apprend seulement, c'est que ce malheur est postérieur au Livre des Quatre Bames, puisque c'était à celle-là qu'avait été déféré le jugement de leur procès.
Cette perte, dont il né parle jamais que dans des termes vraiment touchants et profondément sentis, finit par l'attrister au point de le faire renoncer pour jamais à toutes joyeuses écritures. Il faut, en effet, ce nous semble, placer à peu près à cette date, c'est-à-dire peu de temps après la bataille d'Azincourt, la résolution qu'il prit, et dans laquelle il persista, de dire adieu pour jamais aux poésies qui avaient été jusque-là le texte exclusif, en apparence du moins, de ses compositions. Telle est la résolution qu'il exprime dans les seize derniers vers de sa complainte sur la mort de sa dame :
Si prens congié et d'amours et de joye Pour vivre seul à temps que mourir doye, Sans moy jamais trouver en lieu n'en voye Où liesse ne plaisance demeure.
Les compaignons laisse que je hantoye.
Adieu chansons que voulentiers chantoye, Et joyeulx ditz où je me délectoye !
Tel rit joyeulx qui après dolent pleure.
Le cueur m'estraint, angoisse me court seure. Ma vie fait en moy trop long demeure, Je n'ay membre qu'à mourir ne labeure Et me tarde que jà mort de dueil soye.
Bien ne m'est bon, n*aatre bien n'assavenre Fors seulement Tattente qne je meure, Et me tarde que briefment viengne Theure Qu'après ma mort en paradis la voye.
Est-il besoin de dire qu'en prenant, comme nous l'avons fait jusqu'ici dans les poésies mêmes d'Alain Chartier, les détails biographiques que nous venons de donner sur cette première époque de sa vie à la cour, nous n'avons pas eu un seul instant la crainte de ne faire en tout cela qu'une histoire purement imaginaire? Ses poésies sont, d'ailleurs, de tous ses ouvrages , le seul où il se mette directement en scène. Dans tous les autres, et particulièrement dans ceux où il est question des affaires publiques, quelle que soit la part qu'il y ait prise, il ne nous parle presque jamais de lui, pas plus que des personnages qui y figurent , si ce n'est pour nous rendre compte de ses impressions personnelles et des pensées philosophiques ou religieuses dont elles sont pour lui le sujet. Il n'y a à peu près rien à en tirer pour l'histoire proprement dite. Quant à cette partie de la biographie que nous faisons avec ses poésies, outre que nous n'avions pas à notre disposition d'autre source historique que celle-là, dont rien d'ailleurs ne démontre l'invraisemblance, c'est une histoire qui n'est pas plus imaginaire que celle de Froissard, telle que nous la font connaître ses poésies et ses chroniques, dont la véracité, toujours sincère même dans ses erreurs, n'a jamais été mise en doute par personne, pas plus que sa constante et naïve bonne foi , et qui sont acceptées à peu près unanimement comme une image de sa vie et du monde auquel elle a été consacrée tout entière. Que ces détails, fournis par notre auteur seul sur sa jeunesse à la cour, soient d'ailleurs vrais ou fictifs, en partie peut-être , mais
non certes en totalité, ils n'en sont pas moins, comme chez Froissard, une assez fidèle peinture de ce monde à part, où s'est écoulée la première période de la vie de notre jeune poète, celle des joyeuses écritures auxquelles nous venons de voir qu'il a dit adieu pour jamais. Toute discussion sur la sincérité de son témoignage à cet égard serait donc purement oiseuse, ce nous semble, puisque nous savons que rien ne vient le démentir d'aucun autre côté, et que nul autre que lui, après Eustache Deschamps, ne fait mieux revivre pour nous une époque qui est pour notre littérature , dans cette partie de son histoire, suivant l'heureuse expression de Bossuet (Discours de réception à l'Académie) , celle des jeux de r enfance, dont notre langue n'est pas encore toutà-fait sortie, à beaucoup près. L'ardeur d'une jeunesse emportée (ibidem) n'éclatera guère de ce côté qu'un siècle plus tard,' mais elle ne s'est déjà malheureusement que trop fait sentir dès ce moment, dans un monde tout autre que celui de la pure littérature et de la poésie française, dont nous nous sommes exclusivement occupés jusqu'ici.
Arrêtons-nous un instant devant l'étrange contraste que présente avec toutes ces frivolités le spectacle des événements politiques , qui semblent n'apporter aucun de leurs échos dans ces gynécées de cour où se sont renfermées jusqu'ici nos recherches biographiques. Quelles sinistres pages dans notre histoire que celles où se déroule le terrible drame de la guerre civile et de la guerre étrangère I L'Anglais appelé en France par un prince du sang royal, un duc de Bourgogne ; les fureurs de la multitude déchaînées à l'envi par les Armagnacs et les Bourguignons et par ces grands seigneurs féodaux qui, au XVP siècle, appelleront cela lâcher la grande levrière; manifestes hypocrites ou incendiaires de tous les chefs de partis; déclamations furibondes à l'Hôtel-
de- Ville, appelé alors le Parloir aicœ bourgeois, ou sur la place publique et jusque dans les chaires ; attentats criminels sous les yeux mêmes d*un fils du roi ; proscription des suspects ; pillages dans les villes et dévastations dans les campagnes par tous les partis tour à tour ; meurtres de princes du sang royal tombant sous les coups de gens de leur famille ou de leur caste; massacres dans les prisons, rien enfin iCy manque de tous les antécédents les plus sanguinaires de nos discordes civiles et du régime à jamais maudit de la Terreur, et si la vie des rois y est épargnée par la multitude, qui garde encore un respect traditionnel pour leur personne, parce qu'elle voit encore en eux Timage de la France, ils restent cependant sous le coup des doctrines menaçantes du régicide, prêchées audacieusement au nom de la religion, par le théologien Jean Petit, Todieux apologiste de cet assassin de race royale, qui s'appelle Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne, et qui périt lui-même au pont de Montereau, d'une mort tristement semblable à celle de Louis d'Orléans, sa victime.
On se demande comment, au milieu de toutes ces criminelles saturnales, il pouvait y avoir à la cour, auprès du roi et en même temps aussi à la brillante cour des ducs de Bourgogne, ci riche en beaux esprits de tous les genres, où s'étalait le luxe ruineux des fêtes chevaleresques les plus fastueuses, comment, dis-je, il pouvait y avoir des hommes et des femmes capables de prêter l'oreille et de goûter quelque plaisir à des frivolités du genre de celles dont sont remplies des poésies telles que le Lay de Plaisance^ les Deitœ Fortunés d'Amour^ le Lay de la Belle-Dame Sans-Mercy et même le Livre des Quatre Darnes^ qui se ressent bien peu assurément des grandes douleurs publiques d'Azincourt. La tristesse du poète y est sensible, sans contredit; elle est même assez touchante dans la complainte sur la mx)rt de
sa dame^ par exemple, qui est évidemment postérieure au Livre des Quatre Dames ; mais si, dans cette complainte , il dit adieu pour jamais à toutes les joyeuses escritures, les nialheurs de la France semblent n'y être absolument pour rien , puisqu'il n'en dit pas un mot, et ne donne dans cette pièce, pas plus que dans toutes les autres du même genre, d'autre motif à sa douleur que la perte de sa dame et maîtresse. Sans doute, ce n'était ni le lieu, ni le moment de faire, comme on dit aujourd'hui, de la politique ; mais rien ti'empêchait de paraître attristé par les malheurs publics, sans froisser aucun parti. Et cependant le poëte^ dès cette époque, avait déjà depuis quelque temps pris dans les événements une part très-active et digne assurément d'un serviteur dévoué de la royauté et de la France, comme nous allons le voir.
Dans tout ce que nous avons vu jusqu'à présent, le Livre des Quatre Dames est le seul où il soit fait mention des événements , et du plus terrible de tous assurément , car le désastre d'Azincourt semblait mettre le comble aux malheurs de la France et consommer sa ruine ; et cependant, dans les trois mille vers dont se compose ce poème, à peine est-il question de la France et du coup mortel qui vient de la frapper. Il s'agit seulement de savoir laquelle est la plus à plaindre des quatre dames, bien plus touchées du sort de leurs amants que des maux du pays. Encore le poète n'aborde-t-il le sujet qu'après une longue description des charmes de la campagne, où il promène ses rêveries attristées au milieu de toutes les riantes images de la vie champêtre qui le réjouissent sans le consoler. Tandis qu'il contemple, en soupirant, les amours des bergers et bergères dont le bonheur lui fait envie, les quatre dames s'offrent par hasard à sa rencontre, et c'est alors seulement, c'est-à-dire après un préambule de trois cent quatre-vingt-cinq vers environ, que commence le débat
dans lequel elles le prennent pour juge, quand frappé de leur tristesse il leur en a demandé la cause. La première dame pleure la mort du guerrier qu'elle aimait, et qui a succombé en cette tvhs-dure et maudite journée d'Azincourt (p. 607), après avoir vaillamment combattu de hache et de lance, et sa douleur, ses plaintes et son désespoir s'épanchent en plus de cinq cent trente vers.
L'amant de la seconde dame a été fait prisonnier précisément comme Charles d'Orléans, et peut-être est-ce pour cela que cette plainte est la plus longue de toutes, puisqu'elle comprend plus de huit cent trente vers. La troisième soutient que son sort est plus triste encore, car elle n'a aucune nouvelle de son amant, et c'est ce qu'elle croit démontrer en cinq cent soixante-cinq vers. Enfin, et par une gradation où il est facile de voir quel côté incline déjà la pensée du juge, la quatrième dame prétend établir que son malheur est le plus déplorable; il semble en effet qu'elle ait raison, car son amant n'a pu échapper à la mort et à la captivité que par une fuite honteuse; il vit, mais déshonoré pour jamais. On peut donc admettre à la rigueur que ce plaidoyer ne soit pas moins long que les trois autres et atteigne le chiffre de six cent quatre-vingt-quinze vers environ. Le plus long de tous après, celui de la deuxième dame, n'a que cent quarante vers de plus. Or en jugez^ dit la troisième dame qui à ce moment prend de nouveau la parole, et abrégez le débat. La recommandation semble un peu tardive peut-être, mais elle ne saurait venir plus à propos pour engager les parties à ne point abuser du droit de réplique. Le juge ou Y acteur n*a pris part à tous ces longs discours que par quelques mots de sympathie ou de consolation adressés à chacune des plaignantes en réponse à leurs plaidoiries.
Si l'oh était tenté de nous reprocher comme un peu puéril le soin minutieux en apparence avec lequel nous avons relevé les chiffres que nous venons de relater et qui prouvent combien notre auteur, ainsi que presque tous nos vieux trouvères, ignorait ce précepte :
Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire,
nous répondrions qu'il ne faut pas se contenter de voir là une de ces aberrations que l'on met trop facilement sur le compte de la barbarie si longtemps reprochée au moyen-âge, mais bien plutôt un des traits caractéristiques des mœurs littéraires de cette époque. Joinville nous apprend que dans les circonstances les plus critiques, les chevaliers s'occupaient fort de ce qu'on pourrait dire d'eux en chambres des daines. Il n'en était pas tout-à-fait de même au temps de Charles VI, et l'on semble y avoir trop peu parlé à la cour du désastre de Nicopolis par exemple, où l'islamisme en avait fini pour jamais avec les derniers restes des croisades ; mais les esprits les plus frivoles ne peuvent manquer d'être frappés par un événement tel qu'Azincourt, et les questions agitées par les quatre dames ne sont pas autre chose après tout que les quatre cas dont toutes les batailles dans tous les temps offrent le plus d'exemples. C'étaient certainement ceux dont il devait être le plus fréquemment parlé en chambres des darnes^ à l'occasion comme toujours de ce qui est pour elles l'intérêt par excellence, c'est-à-dire de la galanterie, et il appartenait à leur poète en faveur dans le moment de leur fournir d'amples matériaux pour le texte inépuisable de leurs discussions. Voilà pourquoi, sans doute, elles ne durent pas se plaindre comme nous de sa prolixité. Ces chambres des dames d'ailleurs, comme plus tard les salons,
donnaient évidemment le ton au bel esprit ; c'était là que le poète de cour trouvait des juges et souvent des rivaux, tels que le jeune Charles d'Orléans par exemple.
Ce que nous ne saurions trop faire remarquer cependant, c'est qu'à toutes ces interminables plaidoiries ne se mêle presqu'aucune pensée autre que celles qui concernent l'amour et ses exigences à l'égard des dames et des devoirs qu'elles imposent aux chevaliers qui recherchent leurs bonnes grâces et ne peuvent se passer de leurs suffrages.
Voilà, selon nous, la seule excuse de notre auteur pour un défaut qui lui est commun avec tous ses contemporains et dont nous ne prétendons nullement l'absoudre; mais pour ne pas y tomber nous-mêmes en cherchant à le justifier, hâtons-^nous de le suivre sur un autre théâtre où sa justification sera plus complète parce qu'elle repose sur des titres bien autrement sérieux, et que les éloges qu'ils lui ont valu au XV® et au XVI® siècle méritent, nous le croyons, de trouver de l'écho au XIX®.