CHAPITRE l
APERÇU SUR l'État de la Russie avant Alexandre ii.
Au dire des anciens, la Russie était un pays inabordable où le soleil ne pénétrait jamais !
Cependant, les Grecs fondèrent une colonie à l'embouchure du Dnieper et bâtirent la ville d'Olbia. Ses habitants, sous Trajan, étaient civilisés, lisaient Platon et chantaient les vers d'Homère en marchant au combat.
Après la mort d'Attila, les Slaves, qui d'abord avaient été incorporés et confondus avec les Huns, parvinrent, au vi* siècle, à s'emparer du pays situé entre la mer Baltique, l'Elbe, la Theiss et la mer Noire.
Bélisaire éloigna de Constantinople le torrent dévastateur qui menaçait cette capitale. Peu à peu les forces, le nombre et l'indépendance des peuples slaves diminuèrent et s'éva-
nouirent. Il n'en survécut plus qu'une seule tribu destinée à jouer plus tard un grand rôle dans les annales de l'histoire ; ce fut celle qui devint plus tard la souche de la nation Russe, laquelle étonne aujourd'hui le monde par l'étendue de ses possessions et le développement de sa puissance.
La Russie — dit M. de Las-Cases dans son Atlas historique — occupe un tel rang parmi les puissances de l'Europe, elle y exerce une si grande influence qu'elle fixe tous les regards et captive tous les intérêts.
Il n'y a guère plus de cent ans que Pierre-le-Grand , resserrant d'une main créatrice des liens épars, vint, à la tête d'un peuple nouveau , prendre place parmi les puissances européennes. Depuis ce souverain , et dans un aussi court intervalle, quel immense accroissement, quels gigantesques résultats n'ont pas produit sur ces vastes pays la science des lois , l'art du gouvernement , les bienfaits du commçrce , sources précieuses qui constituent la civilisation et enfantent la grandeur des peuples !
La Russie s'étend, dans l'est de l'Europe, depuis l'Océan Glacial jusqu'à la mer Noire, et depuis la mer Baltique jusqu'à la mer Caspienne. Elle est plus grande que tout le reste de l'Europe. Ce n'est cependant qu'une partie de ce vaste et puissant empire qui se prolonge aussi en Asie et en Amérique. Sa plus grande longueur de l'ouest à l'est, c'est-à-dire depuis Kalisch jusqu'au port de Pétropawlowski , à l'extrémité du Kamtscbatka,estde quatorze mille quatre cent dix kilomètres ; sa plus grande largeur du nord au midi, c'est-à-dire depuis Kola en Laponie jusqu'à la frontière de Perse, est de quatre mille huit cent soixante kilomètres. C'est le huitième de la terre habitable.
Ce vaste territoire est occupé par plus de soixante millions
d'habitants distribués sur le sol d'une manière fort inégale, et qui différent complètement entre eux d'origine, de langage et de religion.
La principale race, la plus nombreuse, la plus compacte, est celle des slaves; on ne l'estime pas à moins de quarantequatre millions d'individus.
La langue russe appartient à la grande famille des langues sla venues qui se font entendre depuis les bords de la mer Adriatique jusqu'aux côtes de l'Amérique septentrionale.
Telle qu'elle est aujourd'hui, la langue russe est riche en mots et en forme ; sonore, flexible, gracieuse et souvent pittoresque, elle se plie à tous les tons et à tous les genres, et sa naïveté est aussi parfaite que son élégance.
Le Russe , dont on a si souvent et tour à tour exagéré les vertus et les vices, doit être jugé suivant la classe à laquelle il appartient.
L'homme du peuple est naturellement doux, serviable , hospitalier, doué d'une grande intelligence. Il est courageux jusqu'à la témérité et sait endurer avec patience et résignation les maux auxquels son humble condition le condamne.
Le noble a l'esprit militaire ; il se distingue par sa merveilleuse aptitude à se familiariser avec la science administrative, l'habileté de la diplomatie, les langues et les mœurs étrangères.
La plupart de nos écrivains se sont attachés à faire ressortir combien la vénalité avait corrompu les mœurs des classes élevées en Russie. Il eut été plus juste, cependant, d'apprécier les brillantes sommités de la noblesse russe, que de s'arrêter à de regi*ettables exceptions qui disparaîtront sous l'action incessante du gouvernement aussi intelligent que moral inauguré par le règne d'Alexandre II.
Avant d'esquisser à larges traits la voie toute nouvelle dans
laquelle la Russie s'avance aujourd'hui a grands pas sous la main de son chef suprême, examinons rapidement ce qu'était cet immense empire avant Pierre-le-Grand.
En 1689, la Russie n'avait pas un vaisseau ; son armée de Strélitz était une milice de janissaires. En cas de guerre, les nobles accouraient avec leurs vassaux comme au moyen-âge ; puis, la campagne accomplie, ils rentraient dans leurs foyers.
Devenu maître absolu de l'empire, Pierre P", qui avait comparé l'état des autres contrées de l'Europe avec celui de la Russie, ne songea plus qu'à exécuter ses plans de réforme en changeant l'esprit, les mœurs et les idées de son peuple.
Son armée régulière commence à se former par les deux régiments destinés à sa garde, lesquels portent encore aujourd'hui les noms des bourgs où ils furent recrutés : Préobrajenski et Séménovski .
Sa marine, c'est d'abord une chaloupe radoubée par un pilote hollandais; puis, peu de temps après, toute une flotte, créée sous ses yeux par les soins d'ingénieurs et de marins étrangers, entre par le Don (1696) dans la mer Noire après s'être emparée d'Azof.
Sa capitale, Saint-Pétersbourg, sort d'un marais.
Ses victoires s'achètent par des défaites.
Il est ouvrier et soldat avant d'être lép;islateur.
En un mot, la Russie lui doit tout : lois, police, discipline militaire, marine, commerce, sciences, beaux-arts ; il a tout entrepris, et ce qu'il n'a pas achevé s'est perfectionné selon ses vues.
La Russie moderne — dit M. de Ségur — est la création de Pierre-le-Grand. C'est de sa grande vie qu'elle vit encore. Ce rude despote est peut-être, non-seulement le plus grand homme, mais le plus grand citoyen des temps antiques et
modernes ; jamais le génie humain ne conçut un projet aussi gigantesque, aussi utile, et ne l'exécuta avec une vigueur aussi inflexible et aussi suivie dans l'ensemble et dans les moindres détails.
La Russie lui doit six provinces nouvelles, trois mers, un commerce étendu, une bonne police, des forteresses, plusieurs ports, une armée régulière de plus de deux cent mille hommes, une marine de deux cent quarante bâtiments de guerre, une multitude d'établissements pour les arts, les belles-lettres et les sciences, toutes choses inconnues avant lui chez cette nation qu'il lança d'une main si puissante dans la civilisation.
Après sa mort, le programme, que l'on est convenu d'appeler le Testament de Pierre- te-Grand, devait lui survivre et tracer dans sa pensée altière la voie de ses successeurs.
L'authenticité de ce document ne nous parait pas, toutefois, bien démontrée, et beaucoup d'écrivains russes le considèrent comme apocryphe ; nous allons néanmoins le reproduire , parce que, généralement, on l'envisage comme un manifeste de guerre permanente à l'Europe, et que le but principal de cette étude est de faire ressortir la politique aussi sage que mesurée qui préside actuellement aux destinées de la Russie.
« Au nom de la très-sainte et indivisible Trinité, nous, Pierre V\ à tous nos descendants et successeurs au trône et gouvernement de la nation russe.
« Le grand Dieu, de qui nous tenons notre existence et notre couronne, nous ayant constamment éclairé de ses lumières et soutenu de son divin appui, me permet de regarder le peuple russe comme appelé , dans l'avenir, à la domination générale de l'Europe. Je fonde celte pensée sur ce que les nations européennes sont arrivées, pour la plupart, à un état de vieillesse voisin delà caducité, ou qu'elles y marchent à grands pas. Il
s'ensuit donc qu'elles doivent être facilement et indubitablement conquises par un peuple jeune et neuf, quand ce dernier aura atteint toute sa force et toute sa croissance. Je regarde Tinvasion future des pays de l'Occident et de l'Orient par le Nord, comme un mouvement périodique, arrêté dans les desseins de la Providence qui a ainsi régénéré le peuple romain par l'invasion des barbares. Ces émigrations des bommes polaires sont comme le flux du Nil qui, à certaines époques, vient engraisser de son limon les terres amaigries de l'Egypte. J'ai trouvé la Russie m/ère, je la hh&e fleuve; mes successeurs en feront une grande mer destinée à fertiliser l'Europe appauvrie, et ses flots déborderont malgré toutes les digues que des mains affaiblies pourront leur opposer, si mes descendants savent en diriger le cours. C'est pourquoi je leur laisse les renseignements suivants ; je les recommande à leur attention et à leur observation constante.
« Entretenir la nation russienne dans un état de guerre continuelle pour tenir le soldat aguerri et toujours en haleine ; ne le laisser reposer que pour améliorer les finances de l'Etat , refaire les armées et choisir les moments opportuns pour l'attaque ; faire ainsi servir la paix à la guerre et la guerre à la paix dans l'intérêt de l'agrandissement et de la prospérité croissante de la Russie.
« Appeler par tous les moyens possibles , de chez les peuples les plus instruits de l'Europe, des capitaines pendant la guerre et des savants pendant la paix pour faire profiter la nation russe des avantages des autres pays, sans lui faire rien perdre des siens propres.
« Prendre part, en toute occasion, aux affaires et démêlés quelconques de l'Europe, et surtout à ceux de TAlIemagne, qui, plus rapprochée, intéresse plus directement.
« Diviser la Pologne en y entretenant le trouble et les jalousies continuelles ; gagner les puissants à prix d'or ; influencer les tièdes , les corrompre afin d'avoir action sur les élections des rois ; y faire nommer ses partisans, les protéger; y faire entrer les troupes russiennes et y séjourner jusqu'à roccasion d'y demeurer tout à fait. Si les puissances voisines opposent des difficultés, les apaiser momentanément jusqu'à ce qu'on puisse reprendre ce qui aura été donné.
« Prendre le plus qu'on pourra à la Suéde, et savoir se faire attaquer par elle pour avoir prétexte de la subjuguer. Pour cela, l'isoler du Danemarck, et le Danemarck de la Suède, et entretenir avec soin leurs rivalités.
a Prendre toujours les épouses des princes russes parmi les princesses d'Allemagne pour multiplier les alliances de famille, rapprocher les intérêts et unir d'elle-même l'Allemagne à notre cause en y multipliant notre influence.
« Rechercher de préférence l'alliance de l'Angleterre pour le commerce comme étant la puissance qui a le plus besoin de nous par sa marine, et qui peut être le plus utile au développement de la nôtre. Echanger nos bois et autres productions
contre son or, et établir entre ses marchands, ses matelots et les nôtres, des rapports continuels qui formeront ceux de ce pays à la navigation et au commerce.
« S'étendre sans relâche vers le Nord, le long de la Baltique, ainsi que vers le Sud, le long de la mer Noire.
c Approcher le plus possible de Constantinople et des Indes. Celui qui y régnera sera le vrai souverain du monde. En conséquence, susciter des guerres continuelles tantôt au Turc, tantôt à la Perse ; établir des chantiers sur la mer Noire ; s'emparer peu à peu de cette mer ainsi que de la Baltique^ ce qui est un double point nécessaire à la réussite du projet; hâter la décîidence de la Perse, pénétrer jusqu'au golfe Persique ; rétablir, si c'est possible, par la Syrie, l'ancien commerce du Caucase et avancer jusqu'aux Indes qui sont l'entrepôt du monde.
« Une fois là, on pourra se passer de Tor de l'Angleterre.
« Bechercher et entretenir avec soin l'alliance de l'Autriche, appuyer en apparence ses idées de royauté future sur l'Allemagne et exciter contre elle, par-dessous la main, la jalousie des princes ; tâcher de faire réclamer du secours de la Bussie par les uns ou par les autres , et exercer sur le pays une espèce de protection qui prépare la domination future.
« Intéresser la maison d'Autriche à chasser le Turc de l'Eu-
rope et neutraliser ses jalousies loi*s de la conquête de Conslaniinople, soil en lui suscitant une guerre avec les anciens états de l'Europe, soil en lui donnant une portion de la conquête qu'on lui reprendra plus tard.
« S'attacher a réunir autour de soi tous les Grecs unis ou schismaliques qui sont répandus, soit dans la Hongrie, soit dans le midi de la Pologne ; se faire leur centre, leur appui, et établir d'avance une prédominance universelle par une sorte de royauté ou de suprématie sacerdotale : ce seront autant d'amis qu'on aura chez chacun de nos ennemis.
« La Suède démembrée, la Pologne subjuguée, la Turquie conquise, nos armées réunies, la mer Noire et la mer Baltique gardées par nos vaisseaux, il faut alors proposer séparément et très-secrètement, d'abord à la cour de Versailles, puis à celle de Vienne, de partager avec elle l'empire de l'univers.
u Si Tune des deux accepte, ce qui est immanquable en flattant leur ambition et leur amour-propre, se servir d'elle pour écraser l'autre ; puis écraser à son tour celle qui demeurera, en engageant avec elle une lutte qui ne saurait être douteuse^ la Russie possédant déjà en propre tout l'Orient et une grande partie de l'Europe.
« Si, ce qui n'est pas probable , chacune d'elles refusait l'offre de la Russie, il faudrait savoir lui susciter des querelles et les faire s'épuiser Tune par l'autre ; alors, profitant d'un
moment décisif, la Russie ferait fondre ses troupes, rassemblées d'avance , sur l'Allemagne, en même temps que deux flottes considérables partiraient, l'une de la mer d'Àzof , et l'autre du port d'Arkhangel chargées des hordes asiatiques sous le convoi des flottes armées de la mer Noire et de la mer Baltique; s'avançant par la Méditerranée et par l'Océan, elles inonderaient la France d'un côté, tandis que l'Allemagne le serait de l'autre, et ces deux contrées vaincues, le reste de l'Europe passerait facilement et sans coup férir sous le joug.
« Ainsi peut et doit être subjuguée V Europe^ »
Nous le répétons, l'existence de ce document est contestée par plusieurs écrivains russes , et cependant M. Léouzon Le Duc, dans son ouvrage intitulé La Russie et la civilisation européenne, affirme qu'il fut esquissé par Pierre P' en 1710, après la bataille de Pultava, retouché par lui en 1722, après la paix de Nystad, et formulé définitivement en 1730 par le chancelier Ostermann , puis connu de Louis XV et de ses ministres dés l'année 1757 ; mais nous sommes dans l'impossibilité de contrôler ces assertions.
Quoiqu'il en soit, si l'on rapproche les termes de ce testament politique de cette vieille prédiction qui, sous Vassili III (1425-1462), promettait aux Russes de régner sur les sept collines de Byzance, on comprend l'action sans cesse envahissante de la Russie depuis le règne de Pierre-le-Grand jusqu'à celui de Nicolas I". On la comprend encore mieux lorsqu'on examine avec impartialité quel était l'état du peuple russe du xvii® au xviii* siècle.
« Il faut — a dit avec une grande autorité dans un travail inédit sur la Russie , M. le comte Joseph de Maistre — que ses législateurs ne perdent jamais de vue une considération de la plus haute importance, c'est que la civilisation russe a coïncidé
avec l'époque de la plus grande corruption deTesprit humain, et qu'une foule de circonstances ont mis en contact, et pour ainsi dire amalgamé la nation russe avec celle qui a été tout à la fois le plus terrible instrument et la plus déplorable victime de celte corruption.
« Jamais cela ne s'est vu. Toujours les prêtres et les oracles ont présidé à l'enfance des nations : ici, c'est tout le contraire. C'est dans les boues de la régence que les germes de la civilisation russe se sont échauffés et développés. La littérature du XVIII* siècle est arrivée en Russie subitement et sans préparation, et les premières leçons de français que ce peuple entendit furent des blasphèmes. »
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si , pendant une longue période de temps, les Tzars ont cherché à agrandir leur domination plutôt en étendant les forces matérielles de leur pays au dehors qu'en développant ses forces morales au dedans.
Aussi voyons-nous, sous le règne d'Elisabeth Pétrowna (1741-1762), le maréchal Apraxin envahir la Prusse à la tête de l'armée russe et contraindre : la ville de Mémel à capituler.
Le 23 juillet 1759, SoUikoff pousse ses détachements jusqu'aux portes de Berlin ; après un combat de huit heures, les Prussiens prennentla fuite, laissanthuit mille des leursétendus sur le champ de bataille , et au général russe la gloire d'avoir triomphé du grand Frédéric.
Catherine II (1762-1796) détruit la flotte turque dans le golfe de Tschesmé, achève la conquête de la Crimée et porte les limites de la Russie jusqu'au-delà du Caucase.
Maîtresse d'un immense empire , elle appela des bords du Rhin et de quelques contrées de l'Allemagne, pour en multiplier les habitants et en exploiter les richesses , des colons
auxquels elle fil distribuer des terres. Elle fonda des hôpitaux, fit creuser des canaux et créa deux cent seize villes nouvelles. En 1775, elle publia un règlement administratif par lequel elle s'eiforça de mettre un terme à l'arbitraire des officiers civils, et fixa le mode d'administration pour tout l'empire qu'elle venait de diviser en gouvernements et districts.
Sous Paul P*^ Pétrowich (1796-1801), des armées russes paraissent en Italie et triomphent , sur la Trebbia et à Novi , des armées républicaines de la France ; il faut le génie de Masséna pour repousser à Zurich les troupes disciplinées et aguerries de Korsakoff.
Sous Alexandre I" Paulowich (1801-1825), c'est-à-dire un siècle à peine après les réformes de Pierre I*', les armées russes envahissent deux fois la France et deux fois entrent à Paris.
Ce règne peut se partager en trois périodes distinctes.
La première, époque de paix et de tranquillité, fut entièrement consacrée à l'exécution des projets de Pierre-le-Grand et de Catherine II sur les améliorations intérieures réclamées par les véritables intérêts du pays.
La seconde période, époque de combats et de tumulte, développa dans les guerres successivement soutenues contre la Suéde, la France, la Turquie et la Perse, les forces de l'empire.
La troisième période enfin, qui fut celle de la politique , réalisa le plan que Pierre-le-Grand avait indiqué cent ans auparavant, quand, après avoir battu et dispersé la flotte suédoise sur les côtes des îles d'Aland, il s'était écrié : « La nature n'a créé qu'une seule Russie, elle ne doit point avoir de rivale ! »
Pendant ces trois périodes bien distinctes de son règne, Alexandre fit preuve de modération, d'humanité et d'activité,
et sut seconcilîer l'affection des peuples autant par la noble simplicité de ses manières que par l'affabilité vraiment remarquable de son caractère. Ce fut lui qui, le premier, fonda et développa en Russie le plan d'une éducation essentiellement nationale. 11 améliora considérablement le système d'administration intérieure ; il s'occupa avec non moins de zèle des besoins du commerce ; il permit à la noblesse de s'y livrer, et cette importante mesure fit entrer dans la circulation une grande masse de capitaux. Partout il traita les hommes en hommes. En moins de vingt-quatre années de règne il fonda sept grandes universités et plus de deux mille écoles primaires. Les lycées d'Odessa et de Tsarkoé-Sélo lui doivent leur existence.
•La servitude personnelle fut abolie par ses soins en Esthonie, en Livonie et en Courlande, et lorsque, le 1" décembre 1825, la mort le surprit à Taganrog, port de la mer d'Azof à cinq cents lieues de sa capitale, il méditait les bases de la complète abolition de l'esclavage dans toute l'étendue de ses états.
Alexandre désigna pour lui succéder le second de ses frères, Nicolas Paulowich. Un paquet cacheté, déposé aux archives du conseil de l'empire pour être ouvert après sa mort, contenait l'acte d'abdication du grand-duc Constantin et l'ordre formel de l'Empereur de proclamer Nicolas comme chef de l'État.
A peine au pouvoir, le nouveau Tzar eut à réprimer une sédition terrible qui éclata à Saint-Pétersbourg.
Sa résolution calme, sa majestueuse énergie imposèrent à tous. Plus de deux mille rebelles restèrent sur le champ de bataille.
« Quelques années après la conspiration de 1825 — dit M. Léouzon Le Duc dans son histoire de la Russie contempo-
raim — le bruit courut a Saint-Pétersbourg que dans les colonies militaires du gouvernement de Novgorod une effroyable révolte avait éclaté. Les soldats colons, exaspérés des violences et des concussions de leurs chefs, les avaient pendus à des arbres. Nicolas partit aussitôt accompagné d'un seul aide-decamp, et arriva inopinément au milieu des révoltés.
« Quel crime est le vôtre ! leur dit-il ; qui vous a poussés à le commettre ? répondez !
« A la parole du Tzar, tous ces hommes, naguère si furieux» se courbèrent dans la poussière criant grâce!
« Expliquez-vous, reprit Nicolas, je vous Tordonne !
« Alors, les deux plus anciens de la colonie racontèrent les longues atrocités dont ils avaient été victimes. Leur récit était empreint de tant de sincérité, le regret d'avoir commis ce qip l'Empereur qualifiait de crime était si vif, que Nicolas ne put s'empêcher de les prendre en pitié.
< Allez, leur dit-il, que Dieu vous fasse miséricorde, mais gardez-vous, une autre fois, de vous faire justice vous-mêmes, votre Empereur est là pour protéger l'innocent et punir le coupable. *
La première invasion du choléra en Russie fournit encore à Nicolas une occasion solennelle de faire preuve de courage. Le peuple de Saint-Pétersbourg, comme celui de bien d'autres villes, ne pouvant se résoudre à voir dans le fléau une calamité naturelle» l'attribuait aveuglément aux médecins, aux étrangers, aux Polonais surtout, qui, disait^il, avaient empoi* sonné les sources. Des meurtres horribles, mais isolés, ec commettaient chaque jour. Des médecins avaient été jetés par les fenêtres ; des passants ihoffensifs égorgés ou pendus. Mais voici qu'un matin on entend circuler dans toute la ville le bruit d'un massacre général ; bientôt la place de la Sennaïa,
vaste comme un camp, se couvre d'une foule hideuse, armée de haches, vociférant des cris de mort ; médecins, étrangers. Polonais s'enfuient et se cachent. La nouvelle de ce tumulte arrive enfin jusqu'au cabinet de l'Empereur. Il n'hésite pas un instant, il part seul dans un droschky à un cheval et apparaît, soudain, au milieu de la foule stupéfaite. L'Empereur! l'Empereur ! murmure-t-on de toutes parts.
Mais déjà Nicolas, debout dans son droschky, domine la foule du geste et du regard.
« Où allez-vous ? malheureux ! s'écrie-l-il de cette voix vibrante avec laquelle il commandait à ses troupes ; vous voulez donc égorger des innocents! Frappez plutôt votre poitrine et demandez pardon à Dieu de vos péchés, car ce sont vos
péchés qui ont attiré sur vos têtes le mal qui vous désole
à genoux ! »
Aussitôt des milliers d'hommes tombent à genoux et prient Dieu en se frappant la poitrine.
Tels sont les événements intérieurs qui ont marqué les commencements du règne de Nicolas I".
Quant à la politique extérieure, Nicolas en laissa la direction au comte de Nesselrode, l'un des conseillers les plus intimes de son frère l'empereur Alexandre.
Le comte de Nesselrode a pris une part active à tous les actes qui ont signalé la politique étrangère de ce pays. Esprit délié, pénétrant, caractère plein de réserve et de prudence, l'illustre diplomate a imprimé pendant longtemps aux affaires extérieures de la Russie une direction aussi habile que mesurée.
Sous Nicolas, cette politique devint plus entreprenante, plus hardie, surtout du côté de l'Orient, où la Russie dicta les conditions de paix , d'abord dans le traité d'Âkerman ^ et en«
suite dans celui de Tourkmantchaï qui enleva à la Perse ses plus belles provinces.
La flotte russe avait pris une part glorieuse à la bataille de Navarin et à rémancipalion de la Grèce. Bientôt la Russie eut à soutenir une guerre contre la Turquie. Ses armées victorieuses avaient franchi les Balkans et campaient déjà aux portes de Constantinople quand Nicolas accorda la paix au sultan Mahmoud. Il lui restitua les provinces conquises et les places fortes, à l'exception de la forteresse d'Anapa. Le Tzar prit en outre sous sa protection les principautés de Moldavie et de Valachie.
Le secours prompt et énergique qu'il accorda à la Porte ottomane contre les agressions du pacha d'Egypte, valut à la Russie le traité d'Unkiar-Skélessi (8 juillet 1833) qui procura à cette puissance une position assurée contre toutes les agressions maritimes par les Dardanelles et le Bosphore.
Ce traité a, du reste, été mis à néant par le protocole du 15 juillet 1841.
A l'égard de l'Europe occidentale, la politique de l'empereur Nicolas ne tendait qu'à veiller à la conservation de l'ordre monarchique et du principe de la légitimité, tels qu'ils avaient été établis et reconnus par les congrès de Vienne et d'Aix-la-Chapelle. On s'explique parfaitement son hostilité contre la Révolution de Juillet, dont les conséquences heurtèrent de trop près les intérêts et les sympathies politiques de la Russie , en amenant en Belgique le renversement de la dynastie d'Orange, et en Pologne une insurrection contre le pouvoir impérial.
Après une campagne aussi dure que laborieuse, Nicolas triompha de cette insurrection. S'il sévit avec rigueur contre
ce noble pays, il y fut poussé moins par sa propre volonté que par les exigences du vieux parti russe.
Maître absolu sur tous les points de son empire, Nicolas ne songea plus qu'à hâter les réformes intérieures dont il avait tracé le plan en faisant une guerre acharnée aux abus de Tadministration.
Adoré de son peuple, il apparaissait dans les rues de Saint-Pétersbourg entouré de tout le prestige de sa puissance et de la noblesse de sa personne.
« L'empereur Nicolas — dit M. Léouzon Le Duc dans la Russie contemporaine —> est, sans contredit, le plus bel homme de son empire, de l'Europe peut-être. Il a en lui de l'Apollon et du Jupiter. Grand de taille puisqu'il dépasse six pieds, il a le front large et dépouillé au sommet, la charpente du visage à la fois robuste et harmonieuse, le nez parfait, les muscles des joues mobiles, mais ne manifestant leur mobilité qu'au gré de la volonté intérieure; la bouche fort belle, les lèvres couronnées d'une légère moustache fièrement retroussée, également flexible à l'expression sévère du commandement et aux grâces du sourire, les sourcils arqués et chevelus, symbole de force; le regard imposant et magnétique au-delà de ce qu'on peut dire.
« Pour apprécier dans tout son ensemble la grande physionomie de l'empereur Nicolas, il faut le voir soit dans une revue militaire, ^oitdans une cérémonie religieuse. Alors, toutes ses facultés se déploient; vous avez vraiment devant vous l'idéal de l'autocrate. L'uniforme sous lequel l'empereur Nicolas produit toujours le plus d'effet, c'est celui de général des cosaques. Cet uniforme, à la fois léger et majestueux, ne lui laisse rien perdre de la solennité de sa personne; il s'y drape comme un
pontife. Celui de l'armée ou même de la garde» quelque beau qu'il soit, est loin de le faire ressortir aussi bien.
« Jamais l'empereur Nicolas ne quitte l'habit militaire. Tout ce qu'il se permet, lorsqu'il est seul chez lui ou dans sa fomiiie, c'est d'en pter les lourdes épaulettes et d'en dégrafer le col. Partout ailleurs , il a dans sa tenue la même rigueur que le dernier des conscrits.
« Cet habit de soldat n'est point chez Nicolas un vain symbole. Sa vie est rude comme la vie des camps. Dès le matin , avant le jour, quand tout l'empire dort encore, l'Empereur est debout, les épaules couvertes d'un vieux manteau de guerre qui lui sert de robe de chambre, préparant les ordres qu'il donne dans la journée à ses ministres. Il mange peu et simplement, boit à peine, dort, comme tous les Russes, sur un matelas de crin piqué. Il travaille à l'excès: rien ne se fait dans l'empire qu'il ne l'examine par lui-même et dont il ne prenne l'initiative. »
Au commencement de 1853, l'empereur Nicolas crut que le moment était enfin venu de réaliser le programme traditionnel du gouvernement russe à l'égard de la Turquie. Une flotte formidable était préparée dans le port de Sébastopol , une armée russe était prête à marcher sur Constantinople.
L'état de l'Europe semblait encourager ces projets de conquête. En effet, dans la pensée du Tzar, l'Autriche, que la Russie venait de secourir avec ses armées en Hongrie , ne pouvait se montrer que reconnaissante; la Prusse, fidèle à sa politi* que et à ses liens de famille, devait nécessairement être une alliée dévouée ; l'Angleterre, rivale de la France qui venait d'ac* clamer pour empereur le neveu de Napoléon 1", ne s'unirait
pas au successeur de celui qu'elle avait combaltu pendant vingt ans.
Quant à la Turquie, pauvre , faible et désarmée, elle allait courber le ttoni devant ses futurs maîtres.
La question des Lièux-Saints fut le prétexte de cette levée de boucliers. Lord Stradford de Redcliffe a résumé en quelques mots, dans une dépêche adressée par lui en 1850 à lord Palmerston, lés détails de cette affaire : « Le point en litige est le droit de possession à certaines parties de l'église du Saint* Sépulcre à Jérusalem. On accuse les Grecs d'avoir usurpé des propriétés qui appartiennent de droit aux catholiques, et d'avoir à dessein laissé tomber en ruines les chapelles et particulièi'ement les tombeaux de Godefroy de Bouillon et de Guy de Lusignan. La légation française croit être autorisée par traité (art. 33 des capitulations de 1748) à entreprendre la revendication des droits de l'Eglise latine. »
De 1850 à 1852, des négociations se poursuivirent entre la France et la Turquie pour le règlement de cette question. Le gouvernement français se montra jusqu'à la fin animé des intentions les plus pacifiques; mais cette modération ne pouvait être partagée par la Russie.
Aux ouvertures de l'Angleterre, M. de Nesselrode^répondit : « Qu'il ne voyait aucun terme moyen et que l'on avait raison d'être inquiet, parce que c'était là une très-mauvaise affaire. *
La question des LteuX'^Saints était donc résolue de fait lorsque le prince MentsohikofT fut envoyé à Constantinople.
L'un des plus riches et des plus fastueux seigneurs de l'empire, le prince Mentschikoff représentait complètement l'idéal du vieux parti russe. Aussi, était-il merveilleusement choisi pour une ambassade qui devait prendre tout le caractère d'une menace agressive.
A peine arrivé à Constanlinople, il propose à la Porte de conclure avec la Russie un traité secret par lequel le Tzar mettrait, en cas de besoin, une armée de 400,000 hommes et une flotte à la disposition du Sultan , pourvu que l'Eglise grecque fût placée purement et simplement sous la protection russe.
La Porte résista avec fermeté. En présence de celle résolution, le prince Menlschikoff' renonça au projet de traité secret, mais il demanda un acte positif et obligatoire de garantie.
La réponse fut un refus, et le prince Menlschikoff quitta Constanlinople avec toute sa légation.
Un mois après, l'armée russe franchissait le Pruth el envahissait le territoire de la Turquie.
Encouragé par la présence, dans les eaux de l'Archipel, des escadres combinées de la France et de l'Angleterre, Abd-ul- Medjid déclara la guerre à la Russie qui avait envahi son territoire.
Sur le Danube et en Asie, les Turcs se montrèrent héroïques el valeureux soldats en présence d'un ennemi bien supérieur en nombre et en discipline.
L'insuccès du siège de Silislrie amena la retraite des Russes sur la rive-gauche du Danube.
Pendant que l'Autriche négociait diplomatiquement pour rétablir la paix sur des bases solides et durables, les puissances alliées s'étaient mises en mesure d'agir contre le Tzar dans la mer Noire, dans la Baltique , dans la mer Blanche et jusque dans l'Océan Pacifique.
Le 8 août 1854, le jour même où étaient signées les notes de Vienne, le débarquement des troupes françaises s'effectuait dans la baie de Lumpas. Le 9 août, des travaux de siège furent entrepris contre la forteresse de Bomarsund qui s'élevait me-
naçante au-dessus des îles d'Aland et semblait défier les flottes alliées avec sa triple rangée de canons et ses immenses tours de granit. Une division d'infanterie française, des troupes do marine et un petit corps anglais furent placés sous les ordres du général Baraguey-d'Hilliers. Le& travaux du siège furent conduits avec une extrême vigueur par le général Niel, qui déjà s'était révélé aux sièges deConstantine et de Rome comme officier du génie d'une grandevaleur et dont les qualités , comme homme de guerre, ont été plus tard appréciées à Solférino. Le 15, la tour du Sud tomba au pouvoir des Français ; le 15, la tour du Nord se rendit aux Anglais. En récompense de ce fait, le général Baraguey-d'Hilliers reçut le bâton de maréchal de France, et le général Niel la plaque de grand-officier de la Légion d'honneur.
Dans l'Euxin* Odessa était bombardée par huit frégates.
Cette ville se trouvait alors protégée par quatre batteries , armées ensemble de trente-quatre pièces d'artillerie. En outre, trois autres batteries avaient été établies aux abords de la ville.
Malgré ces redoutables défenses, les Russes virent détruire en quelques heures leurs fortifications, leurs batteries et leurs magasins militaires.
En même temps, une division de frégates à vapeur sous les ordres de l'amiral Lvons recevait la mission d'aller détruire les établissements russes sur les côtes de Crimée et des provinces caucasiennes. Plutôt que de subir cet outrage, les Russes aimèrent mieux brûler de leurs propres mains Anapa, Redoul' Kalé, Usurghet, Soukoum-Kalé.
Partout, du reste, la Russie se mettait résolument sur la défensive (21 juillet 1854). C'est alors qu'à Varna fut résolue l'expédition de Crimée.
Dès les premiers jours de mai 1854, une armée de 50,000
Français et de 25,000 Anglais avait été envoyée en Turquie. Le maréchal de Saint*» Arnaud commandait en chef nos troupes. Il avait pour premier aide-de-camp le jeune colonel d'état^ major Trochu, dont l'armée connaissait depuis longtemps la valeur et les talents militaires. Le prince Napoléon et les gênéraux de division Ganrobert, Bo^uet, Forey étaient placés à la tête de Tinfanterie, et le général d'Allon ville commandait la cavalerie. Le colonel de Martimprey était chef d'état^major!* général. Le colonel Lebœuf commandait, l'artillerie et le colonel Ardant le génie.
Le commandant en chef de l'armée anglaise était lord Raglan, plus connu sous le nom de Fitï-Roy Sommerset, qu'il portait lorsqu'il combattait en Espagne sous les ordres du due de Wellington.
Le major -^général était S. A. R. le duc de Cambridge.
Le 5 septembre 1854, l'escadre de transports, avec son immense convoi de navires de commerce, arriva devant la baie d'Eupatoria, au point choisi pour le débarquement.
L'armée russe, sous le commandement du prince Menlschikoff, était établie à une petite distance, derrière les rives de l'Aima et sur les hauteurs escarpées qui dominent cette rivière, Solidement fortifiés, et couverts par une formidable^ artillerie de gros calibre, 50,000 Russes attendaient avec impatience le moment de la lutte.
A midi et demi, l'armée alliée, développée |sur une étendue dQ plus d'une lieue, arrive sur l'Aima, où elle est reçue par un feu terrible de tirailleurs.
Bientôt l'Aima est traversée au pas de charge, puis on arrive au pied des hauteurs sous une grêle de balles et de mitraille. Alors commence la vraie bataille sur toute la ligne, Pe part et d'autre, que de brillants épisodes, que d'abnégation et d'hé-
roïsme ! C'est à la baïonnette que toutes lea positions sont enlevées. Devant ces impétueuses charges d'infanterie^ l6$ combinaisons savantes des généraux russes sont impuissantes et vfiiines. Ils donnent Vexemple d'une résistance des plus api** niâtres» des plus acharnées ; mais la victoire ne tarde pas à se décider en faveur des alliés» et l'armée du prince Mentscbikoff est obligée d'abandonner le plateau si formidable de l'Âlma.
Vaincu par la maladie qui le minait depuis plus d'une année, le maréchal de Saint- Arnapd fut obligé de s'embarquer pour la France, laissant le commandement au général Ganrobert, le jour mèipe où Balaklava fut occupé.
Le surlendemain il mourut en mer à bord du Bertholletf enseyeli, on peut le dire, dans son triomphe. Sa perte fut un deuil national pour toute la France.
Le cadre de cette étude ne nous permet pas 4e suivre lea opérations militaires, même dans leurs détails les plus sommaires, des armées alliées en Crimée. Inkermann, Traktir, le siège de S^bastopol sont des faits de guerre admirables que l'histoire enregistrera. dans ses fastes. Jamais adversaires plus dignes de se mesurer n'entrèrent en lice. Devant la furia /r^fi* césçt devant l'inébranlable solidité des Anglais, jamais nos ennemis intrépides ne se laissèrent décourager. Chaque nuit ils réparaient les dégâts causés par nos batteries et ils élevaient de gigantesques ouvrages ; ils apportaient à la défensq dQ Sébastopol une énergie , une puissance de moyens qui font le plus grand honneur au général prince Gorstschakoff et au génie militaire de la Russie si glorieusement représenté à cq siège mémorable par le jeune général Todtleben.
L'hiver était arrivé et devait nécessairement ralentir les travaux du siège. La diplomatie saisit cette occasion pour remettre en discussion les combinaisons pacifiques.
Mais un événement bien autrement considérable vint alors émouvoir l'Europe et ouvrir de nouvelles perspectives à l'œuvre de pacification. Le 28 février 1855, le Tzar fut atteint d^une violente inflammation de poitrine. Couché sur un lit de maroquin et couvert de son vieux manteau militaire, Nicolas attendit impassiblement l'instant suprême. Lorsqu'il sut que son poumon était paralysé, il dit stoïquement: « A quelle heure étoufferai-je ? »
L'Impératrice qui le chérissait s'écriait : « Garde-moi auprès de toi, J6 voudrais mourir avec toi si cela était possible; » maïs il l'éloigna en lui disant qu'il la ferait appeler lorsque l'heure viendrait.
Quant aux versions nombreuses qui ont été faites , à cette époque , des derniers conseils donnés par Nicolas à son fils Alexandre, la plus accréditée est celle-ci :
« Mon cher fils, aurait dit à Alexandre le Tzar mourant, je regarde comme une nécessité indispensable pour vous de faire la paix, même en acceptant la limitation de la puissance russe dans la mer Noire. Cette concession sera imputée non à vous mais à moi. J'ai été trompé sur le caractère de l'opinion publique en Angleterre. Je n'avais pu admettre la possibilité d'une alliance entre ce pays et la France. Je croyais l'empereur Napoléon animé d'une haine irréconciliable contre les Anglais. »
Il ajouta « qu'avec sa force de volonté. Napoléon III ne cesserait d'humilier la Russie ; que la France et l'Angleterre unies rallieraient toute l'Europe, sauf la Prusse sur le corps de laquelle la France n'hésiterait pas à passer au besoin. »
Le 2 mars 1855 , l'empereur Nicolas mourut, debout pour ainsi dire, regardant d'un œil calme la fin de sa puissance sur la terre et s'inclinant devant Dieu dans l'éternité.
« Le i^tentissement de ce trépas soudain fut immense — dit M. Edouard Gourdon dans son Histoire du Congrès de Paris. — L'auteur, le véritable auteur de la guerre disparaissait; la gueri'e aUait«elle cesser avec lui? Ceux qui le crurent, et ils furent nombreux, ne se rendaient pas un compte exact de la situation. »
En effet, quelque authentiques que puissent être les dernières paroles que nous venons de reproduire, l'empereur Nicolas, dernière expression de celte race conquérante et ambitieuse dont Pierre-le-Grand fut le chef, avait été forcé, pour tenter l'accomplissement des desseins traditionnels de ses prédécesseurs , de s'appuyer sur le fanatisme religieux de ses sujets et de surexciter des passions qu'il était désormais impossible de modérer et de contenir tout à coup. 11 laissait à son successeur un trône entouré de périls à l'extérieur comme à l'intérieur, la Russie envahie par des armées étrangères, mais aussi un peuple entraîné par une foi fanatique contre les Français catholiques, les Anglais protestants, et les Turcs sectateurs de Mahomet. Essayer de comprimer cet élan religieux était au-dessus des forcesr humaines ; le souverain qui aurait tenté cette œuvre irréalisable eût été brisé sans espoir. La lutte à l'intérieur contre le sentiment national était donc impossible. La lutte à l'extérieur était sans doute effrayante et peut-être aussi désespérée, ma,is la Russie a, par sa géographie, une merveilleuse situation défensive dans laquelle le temps et l'espace sont ses auxiliaires, et qui, dans la défaite même, lui permettent de braver l'ennemi. 11 n'y avait donc pas deux partis à prendre; quel qu'il fût, l'héritier de Nicolas était force de suivre la politique paternelle dès son avènement, sauf à la modifier peu à peu et à l'abandonner plus tard lorsque les dangers qui, au-dedans, menaçaient sa couronne se seraient atténués.
Le territoire russe envahi , les armées russes plusieurs fois vaincues l'obligeaient à relever avant tout» s'il était possible, rhonneur de son drapeau.
Alexandre II se trouva donc placé brusquement, et sans transition aucune, suivant l'expression de Napoléon III, en face d'une situation qu'il n avait pas faite.
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