‹ Etude sur Alexandre IIChapitre 3 sur 13 · SON COURONNEMENT · texte numérisé non relu

SON COURONNEMENT

Voici le portrait que M. le marquis de GusUnes a tracé d'Alexandre 11^ lorsqu'il n'était encore que grand-duc.

« L'expression du regard du grand-duc héritier est la bonté. Sa démarche est gracieuse, légère et noble; c'est vraiment uii prince ; il a l'air modeste sans timidité, ce dont on lui sait gré. L'embarras des grands est si gênant pour tout b monde, que leur aisanee nous parait de raffabilité, c'en est réellement. Quand ils se croient de^ pagodes, ils sont gênés par l'opinion qu'ils ont d'eux-mêmes, et qu'ils n'espèrent pas faire partager aux autres. Celte sotte inquiétude n'atteint point Je grand^duc. Sa présence fait avant tout l'impression d'un homme par&ite-r^ ment élevé ; s'il règne jamais, c'est par l'attrait inhérent a la grâce qu'il se fera obéir, ce n'est pas par la terreur, à moins que les nécessités attachées à la charge d'empereur de Russie ne changent son naturel en changeant sa position. Le grandduc brille au milieu des jeunes gens de sa société, sans qu'on sache à quoi tient la distance qu'on remarque entre eux, si ce n'est à la grâce parfaite de sa personne. La grâce dénote tou*? jours une aimable disposition d*esprit ; il y a tant d'âme dans la démarche, dans l'expression de la physionomie, dans les altitudes d'un homme l.,. Tel qu'il est, en un mot, le grand-

duc (le Russie est un des plus beaux modèles de prince que l'on puisse rencontrer. »

Celte esquisse d'Alexnndre II, lorsqu'il n'avait que vingt ans, est encore aujourd'hui très-ressemblante.

Grand de taille, le Tzar a la démarche droite et fière, mais sans roideur. Son œil bleu et limpide reflète toute la douceur de son caractère^ toute l'aménité de son esprit, toute la profondeur de sa pensée.

Cette grâce extérieure n'exclut pas chez lui la virilité. Son aspect imposant, martial, quand il parle, quand il agit dans ses fondions de souverain, revêt les allures placides du bon père de famille lorsqu'il est au milieu des siens.

Sa voix sonore retentit dans le champ de manœuvre ou dans les allocutions publiques ; elle devient caressante dans la conversation familière.

Point de préoccupation chez lui du rôle extérieur qu'il est appelé à jouer. Il reste ce que la nature et l'éducation l'ont fait : digne et réservé dans la vie publique, affectueux et tendre dans la vie privée.

Formé depuis longtemps au rôle de souverain, avant de monter sur le trône, Alexandre II a pris de sa mère la bonté germanique, les poétiques inspirations, et de son père la fermeté de caractère, l'énergie de volonté.

Ce qui domine en lui, c'est le tact parfait qu'il apporte dans tous ses actes, dans ses moindres paroles.

On le respecte comme empereur, on l'aime aussi comme représentant, au sommet des grandeurs, les vertus de la famille, la bonne grâce du foyer domestique.

« C'est un fait physiologique bien remarquable— a dit avec raison M. Hippolyte Castille dans son portrait d'Alexandre II — que les fils empruntent le plus souvent aux mères, non-

seulement les traits du visage , mais encore les plus aimables qualités de l'âme, k

Né le 29 avril 1818, alors que son père était encore grandduc, Alexandre fut, dès le berceau, entouré des soins les plus assidus, les plus touchants.

Sa mère, Alexandra-Féodorowna, fille de Guillaume III, roi de Prusse, ressentit toutes les joies douces et fiéres de lu première maternité.

Nicolas partagea ces sentimenls^, et c'est dans les termes les mieux sentis qu'il fit part de la naissance de son fils à l'archevèque de Moscou.

« Très-saint Prélat, écrivait-il, j'ai vu avec la crainte d'un faible mortel, mais avec l'espérance d'un chrétien fidèle, approcher le moment le plus décisif de ma vie; incertain de ce que la Providence m'avait réservé, j'avais affermi mon âme par un vœu religieux, et j'attendais avec résignation la volonté de Dieu.

« Il a plu à la divine Providence de me faire goûter le bonheur d'être père ; elle a bien voulu conserver et la mère et le fils. L'expression de la reconnaissance qui n'est pas nécessaire à celui qui scrute les cœurs, devient indispensable pour celui qui en est pénétré. Le vœu que je m'empresserai de remplir est d'ériger, sous l'invocation d'Alexandre Newski (patron du nouveau né), une chapelle dans l'église de la nouvelle Jérusalem (couvent des environs de Moscou). C'est l'humble offrande d'un père heureux qui confie au Tout-Puissant son bien le plus précieux, la destinée de sa femme et de son fils.

« Vous, Eminence, vous serez mon aide et mon guide dans l'accomplissement d'un vœu si cher à mon cœur. Que de ferventes prières pour la mère et le fils soient adressées au pied de cet autel élevé par la reconnaissance d'un père. Que le

Tout-Puissant prolonge leurs jours pour leur bonheur, pour le service du souverain, pour l'honneur et le bien de la patrie ! . • . >

On sent dans cet écrit rattachement profond que Nicolas avait pour sa digne compagne, pour Tcnfant qui venait de naître I Les paroles du père qui aime, qui se sent aimé, prennent un caractère touchant sur les lèvres du fier autocrate !

Les quelques lignes qui vont suivre nous font pénétrer dans Tintérieur même de la famille impériale. Nous les empruntons aux Souvenirs jiersonneU de l'un de nos écrivains les plus distingués, M. Léouzon Le Duc, que nous aurons maintes fois l'occasion de citer dans cette étude, parce que nul mieux que lui n'a apprécié plus justement les hommes et les choses de la Russie*

« Dès le berceau, Alexandre se vit l'objet des soins les plus attentifs delà part de son père. Nicolas passait auprès de lui les nombreux loisirs que lui laissait sa position de grand*duc, et quand, plus tard, il fut parvenu au trône, son plus grand bonheur était de se dérober aux préoccupations du pouvoir pour présider à ses jeux enfantins... ^

« Il prenait plaisir à initier le jeune grand-duc, à peine sorti des langes, à la discipline du soldat. Rien ne le charmait tant que de le voir revêtu d'u» petit costume militaire ; il lui faisait faire l'exercice, réglant sa tenue, ses mouvements avec ce sérieux et cette rigidité dont il usait avec ses troupes. De tels jeux ne souriaient que médiocrement à Alexandre. Il leur préférait ceux auxquels présidait sa mère ; ceux-là étaient plus sympathiques à sa douce nature.

« Le rôle de la grande-duchesse Alexandra dans Téducation de son fils a été capital* C'est elle qui, la première, lui apprit à parler, nous dirions presque à penser. De là, ces charmes

délicals de Tesprit, ces nobles instincts du cœur, celtç tendance vers l'Europe qui se manifestèrent de si bonne heure chez le futur héritier du trône. »

Le premier gouverneur d'Alexandre fut le général Mœrder, protestant et d'origine allemande.

Homme droit, éclairé et bienveillant, il apporta dans la direction donnée aux études du jeune prince une entente parfaite du caractère de l'élève qui avait été confié h ses soins.

Tout empreint des suaves inspirations qui lui venaient de sa mère adorée, Alexandre se complaisait plus aux douces expansions du cœur qu'à la lecture des livres, toujours ingrate et aride pour le premier âge.

Le général Mœrder redevint alors enfant pour cet enfant. Il sut habilement s'assimiler à son élève, et dépouiller pour lui de leur enveloppe sérieuse les formules didactiques. 11 s'appliqua surtout, en laissant intactes les nobles qualités d'âme d'Alexandre, à rendre son jugement droit en toutes choses.

Cette éducation si bien commencée, fut interrompue brusquement par la mort du général Mœrder. Nicolas, qui venait de monter sur le, trône, regretta sincèrement ce digne serviteur, et, de concert avec l'Impératrice, il lui donna pour successeur le poète Joukowsky.

Un poète ctaitil bien l'homme propre à de semblables fonctions? Et comment Nicolas avait-il été amené à lui confier une mission aussi délicate? C'est qu'en Russie la littérature s'inspire au foyer du génie national , et que Joukowsky fut l'un des plus fidèles, l'un des plus éloquents interprètes de cette littérature populaire.

« Joukowsky — dit le prince Elim Mestcherski , dans son livre des Poètes russes — a le mérite d'avoir bien compris le romantisme, et, toujours sage cl modéré, de ne s'être pas laissé

entraîner trop loin par l'esprit de réforme. Loin de dénigrer les anciens, il les apprécie d'autant mieux qu'il les juge impartialement, n'étant plus influencé par l'esprit de servilité des classiques actuels. C'est son exemple qui a préservé la littérature russe de mettre au monde des monstres romantiques comme nous jen voyons malheureusement dans d'autres pays.

« 11 a employé avec un très-grand succès l'un des moyens les plus puissants du romantisme par lequel ce genre doit nécessairement se naturaliser dans chaque pays où il commence à s'introduire, et contribuer à donner à toutes les littératures une impuUion nationale. Ce moyen, c'est d'avoir recours aux traditions populaires empreintes des vives couleurs indigènes du merveilleux. »

C'est en déroulant sous les yeux de son élève les légendes nationales, c'est en faisant passer devant lui, et à grands traits, les règnes de Rurik le fondateur, d'Oleg le conquérant, d'Olga l'administrateur, de Vladimir le chrétien, d'Iaroslaf le législateur, d'André le politique, d'Alexandre Ncwski le saint, d'Ivan 1", de l'habile Dmitri Donskoï, vainqueur desTatars, de Pierre-le-Grand, de Catherine II, d'Alexandre I«', que Joukousky lui apprit le culte des grandes choses, et avant tout le culte de son pays. En même temps il appelait l'attention du jeune prince sur la civilisation des autres parties de l'Europe. •

Sous la main d'un tel maître, Alexandre fit de rapides progrès.

Joukowsky est mort le 26 mars 1852 ; il était né en 1783.

De son côté, l'empereur Nicolas initiait le grand-duc aux spécialités diverses de l'art militaire.

Mais l'Impératrice n'avait pas abdiqué son rôle, son influence

de mère. Elle était là, veillant avec une sollicitude dévouée à chaque pas fait par son fils dans la voie de la science et de l'histoire. Elle entretenait sans cesse chez lui ces nobles effusions du cœur, ces tendres sympathies qui firent chérir Alexandre des compagnons de son âge admis à partager ses jeux.

Dans un chapitre de ses Souvenirs personnels sur la cour de Russie 9 M. Léouzon Le Duc nous fait assister à un tableau digne du pinceau de Van-Dyck. Ce tableau représentée famille impériale pendant Tenfance d'Alexandre II.

C'est d'abord le grand-duc Michel , frère de l'empereur Nicolas, et sa femme la grande-duchesse Hélène avec leurs àenx filles ; les quatre fils de l'empereur Nicolas, Alexandre, Constantin , Nicolas et Michel ; ses trois filles , les grandesduchesses Alexandra, Marie et Olga.

L'empereur Nicolas aimait à voir tous les siens réunis autour de lui : ses fils et ses filles demeuraient sous son propre toit, au palais d'hiver ; ils ne le quittaient qu'à leur mariage , époque à laquelle l'empereur donnait a chaque couple un palais particulier. Seul, Alexandre conserva, même après son mariage, ses appartements et sa maison au palais paternel.

Vivant au sein d'un vaste cercle, Alexandre devait y trouver nécessairement plus d'un contraste propre à éveiller en lui, soit des sympathies, soit des antipathies. Sa mèi*e le charmait, son père lui imposait; il les aimait toutefois également l'un et l'autre. Il vénérait son oncle Michel, dont la bonté faisait oublier celte nature rude , fantasque qui devait le froisser si souvent.

Il chérissait ses trois sœurs, les grandes-duchesses Marie, Alexandra et Olga ; mais il se portait avec plus d'effusion vers cette dernière, qui le ravissait surtout par son idéale beauté.

La différence de caractère entre Alexandre et Constantin

qui, dés rcnfancc, avait manifesté une fermeté d*àme allant jusqu'à la rudesse, fut la source quelquefois de légères querelles.

Investi de fort bonne heure du grade d'amiral-général des flottes de Tempire, Constantin fit arrêter un jour Alexandre pour être venu sans autorisation à son bord.

Ce trait, et beaucoup d'autres que l'on pourrait citer, sert à démontrer le contraste parfait qui existe entre les deux frères.

Il advint cependant qu'Alexandre eut un mouvement irréfléchi d'orgueil pour lequel il fut puni par son père comme son frère Constantin l'avait été pour son incartade.

Nommé sous-officier dans la garde à l'âge de quatorze ans, il traversait, quelques jours après cette promotion, l'une des salles du palais impérial ; plusieurs hauts dignitaires se levèrent à son approche et s'inclinèrent devant lui.

Flatté de cette marque de respect de la part de si grands personnages, le jeune prince se mit à repasser plusieurs fois dans la salle pour recevoir les mêmes saluts; mais, cette fois, généraux et ministres restent assis. Ils ont accompli leur devoir en saluant une première fois , ils n'iront pas au-delà.

Très-surpris de cette manière d'agir, le grand-duc courut se plaindre à son père. Pour toute réponse, l'Empereur le prenant par la main, le conduisit dans la salle où se trouvaient rassemblés les dignitaires, et là, après une allocution sévère, il détacha les épaulettes de l'uniforme de son fils. « Vous êtes trop jeune , lui dit-il , pour porter ces épaulettes ; je vous les reprends ; ne les réclamez que lorsque votre conduite aura prouvé que vous êtes capable de les porter honorablement. »

Alexandre n'oublia jamais celte sévère leçon.

Lorsqu'il eut atteint l'âge de seize ans, âge de majorité sui-

vant les lois de l'empire, il dut prêter serment. Cette céréttionie fut des plus imposantes. Elle eut lieu le 4 mai 1834, dalis la grande chapelle du palais d^hiver, en présence de l'Empereut et de la famille impériale, des grands officiers de la couronne,' du corps diplomatique et des hautes notabilités de l'Etat.

« Seigneur Dieu de nos pères et Roi des rois, dit le Tiaréi tvilsch en terminant la formule du serment qu'il venait de prononcer à haute voix. Seigneur éclaire et dirige-moi dans là grande tâche qui m'est réservée ; que la haute sagesse qui régne sur ton trône m'accompagne ; fais-la descendre des cieUx, afin que je puisse discerner ce qui est agréable à tes yeux et ce qui est juste selon tes lois. Que mon cœur soit dans tes mains. Ainsi soit-il. »

De ce moment, Alexandre dut se vouer tout entier aux devoirs sérieux que lui imposait son titre d'héritier du trône. Premier aide-de-camp du Tzar, hetman (1) des cosaques, commandant le régiment des lanciers de la garde, chancelier dé l'université de Finlande, dignité la plus chère à son cœur, tout le temps qu'il ne consacrait pas aux éludes les plus ardues, il le passait à cheval, à côté de son père, qu'il accompagnait aux revues, aux inspections, apprenant de lui l'art du conamandement et des manœuvres.

Couchant sur un lit fort dur, un /// russe, pour tout dire, Alexandre se levait dès l'aube, et, enfermé dans son cabinet de travail, il étudiait la stratégie, la tactique, la science de l'administration.

(1) L*ataman ou hetmân, le chef des cosaques , était jadis élu par eux. Un ukase de Pierre II (1729) revendiquait seulement le privilège d'approuver et de confirnier l'élection de llietman. L'impératrice Anne (1734) ne fit que suspendre temporairement l'exercice de ce droit, qu'abrc^ea Nicolas en nommant son propre fils chef des cosaques.

Heureux lorsque quelques instants lui étaient laissés pour aller les passer dans les appartements de sa mère : oubliant auprès d'elle les fatigues de l'esprit, il retrouvait les douces joies du cœur, ces joies qui font aimer, qui font vivre.

Mais ces joies étaient rares, et les exigences des diverses études qu'Alexandre s'était imposées étaient telles que bientôt, cédant à la fatigue de cet incessant labeur, un ennui mortel s'empara de son âme.

Cet état n'échappa pas à Nicolas. Sa tendresse paternelle comprit que l'élément russe avait trop dominé dans les dernières années de l'éducation qu'il donnait à son fils. Il envoya le grand-duc en Allemagne, et mit à ses côtés le comte Orloff.

Alexandre parcourut l'Allemagne, distrait, rêveur. Partout des honneurs lui étaient rendus sur son passage. Rois et ducs soupçonnaient le but secret de ce voyage^ qui devait sans doute être un mariage avec quelqu'une de leurs filles ; aussi faisaientils de leur résidence une sorte à'Eden enchanté dès qu'apparaissait le fils aîné du Tzar. Mais Alexandre passait devant toutes ces princesses qui rayonnaient devant lui, inattentif, le cœur malade et vide, fuyant tout cet apparat, toute cette mise en scène.

Enfin Alexandre arriva à la cour de Hesse-Darmstadt, où régnait le grand-duc Louis II.

« Là aussi des fêtes lui furent données — dit M. Léouzon Le Duc dans son Etude sur Alexandre II — mais il n'y prit qu'un médiocre intérêt, et l'on s'attendait à le voir quitter la cour de Hesse comme il en avait déjà quitté tant d'autres, la main et le cœur libres, lorsque, tout à coup, on apprit que dans un entretien secret avec Louis II, Alexandre lui avait demandé en mariage la princesse Maximilienne-Wilhelminc-Auguste- Sophie-Marie, sa fille.

« Cette nouvelle étonna tout le monde. La jeune princesse était si modeste, elle vivait si retirée, son père lui-même s'occupait si peu d'elle ! comment avait-elle pu séduire un aussi haut prince que le fils de l'empereur de Russie ? Or, c'était précisément ce charme de la réserve, cette poésie de l'aban* don qui avaient fixé sur elle l'attention d'Alexandre. Dans la mélancolie résignée de cette âme, il avait trouvé un écho à sa propre mélancolie. C'était bien là la femme que la Providence lui avait préparée. Du reste, la fille du grand-duc de Hesse avait d'autres titres à l'affection du Tzaréwitsch. Elle était propre a ravir son estime. En effet, il serait difficile de rencontrer un esprit plus distingué joint à un plus noble caractère. Une femme supérieure , madame Katinka de Fitz, l'avait élevée, n'oubliant rien de ce qui pouvait embellir et fortifier son intelligence, rien de ce qui pouvait élever les sentiments de son cœur.

« Le choix du grand-duc Alexandre ayant été agréé par Louis II et par l'empereur Nicolas, la princesse Marie ne tarda pas à quitter son pays pour se rendre en Russie. »

Son arrivée à Saint-Pétersbourg fut accueillie par les hourras d'un peuple immense. Sur toute la ligne du cortège officiel les églises étaient ouvertes, et le clergé, revêtu des ornements sacrés, bénissait à son passage la belle fiancée.

Le soir, toute la ville fut illuminée.

Avant d'être fiancée officiellement et mariée au grand-duc héritier, la princesse Marie dut s'instruire dans la religion dé son nouveau pays et apprendre la langue russe. Telle est la loi fondamentale de l'empire. Ce ne fut que le 16 avril 1841 que ce mariage fut célébré. Le manifeste que l'Empereur publia dans ces circonstances, se termine par ces mots :

« Après avoir accordé avec joie notre entière approbation

au choix de notre fils et héritier bien-aimé, et appelant les bénédictions du Tout-Puissant sur cette alliance dans la grande chapelle du palais d'hiver, et en présence du clergé et d'une assemblée de laïques, nous l'avons solennellement fiancé à la future épouse de son choix, qui, la veille,, avait embrassé notre profession de foi orthodoxe et reçu la sainte confirmation*

< En portant à la connaissance de nos peuples cet événe* ment bien cher à notre cœur paternel , nous ordonnons dç donner à l'auguste fiancée de notre fils et héritier bien-aimé le Tzaréwitsch grand-duc Alexandre-Nicolaiéwitsch, le nom de grande-duchesse Marie-Alexandrowna avec le titre d'altesse impériale. »

A dater de ^on mariage, Alexandre perdit celte mélancolie qui lui était habituelle avant son départ pour l'Allemagne, Heureux du choix que son cœur avait fait, il trouva dans Tcst prit distingué, dans l'âme tendre de Marie-Alexandrowna les charmes et la grâce intimes auxquels sa digne mère l'avait initié dans son enfance.

En 1850, le voyage du grand-duc Alexandre au Caucase appela l'attention de l'Europe entière. Pendant que l'empereur Nicolas se rendait à Varsovie, où rimpératrice avait établi sa cour ; pendant que le grand-duc Constantin parcourait, à la tète de ses escadres, les divers parages de la Baltique et du golfe de Finlande, Alexandre s'acheminait vers le Caucase, escorté d'une suite nombreuse. Sa première halte fut à Pul? tava. Là , sur ce champ de bataille où Charles XII fut vaincu, Alexandre demeura seul toute une journée ; puis il alla s'age^ nouiller dans l'église dite de Notre-SauveuTt où Pierre-le- Grand avait remercié Dieu de sa victoire.

Que de grandes images, que de souvenirs én^ouvants durent se présenter alors à l'esprit de Théritier du trône de Russie !

Arrivé à Pawlysch, sur les frontières du gouvernement de Kherson, il passa en revue les colonies militaires « puis il se rendit à Nioolaîef, le principal arsenal maritime de l'empire,

Alexandre fit voile ensuite vers Sébastopol. Cette ville, immense garnison, offrait déjà à cette époque un aspect imposant. JjO grand-duc n'y fit qu'un court séjour. Il visita ensuite, sur la côte méridionale de Grimée, Aiupka, si célèbre par la résidence du prince Worontzoff, qui rappelle les merveilles des palais enchantés des Mille et une Nuits.

Après un séjour de quelques heures à lalta et au village de Massandra, le grand-duc se dirigea vers les régions du Caucase, Son entrée à Tiflis, capitale de la Géorgie et résidence du gouverneur-général du Gaucase, fut un jour solennel. Dès que le peuple l'eût aperçu, il le salua d'une immense acclamation; puis» tout à coup un grand silence se fit. Ale^andrç, la tête nue, s'était arrêté devant une croix de fer et priait. Gette croiîç rappelait un triste souvenir. Treize ans auparavant, à la place même où elle se dressait, l'empereur Nicolas, sortant de Tiflis en voiture, avait versé et failli périr.

Le cadre de notre étude ne nous permet pas de donner ici l'itinéraire du grand*duc dans les régions du Gaucase, ni de raconter les splendeurs officielles des réceptions qui lui furent faites.

Le caractère de ce voyage de l'héritier de la couronqe de Russie eut cela de particulier et de sérieux que partout Alexandre se mêla au peuple et s'enquit de ses besoins , que partout où se dressaient une école, un gymnase militaire, une église, il entrait dans l'école, dans le gymnase pour apprécier, dans la maison de Dieu pour prier.

Partout où il y avait des larmes à essuyer, des douleurs a consoler, car le Caucase est la Sibérie militaire de la Russie, Alexandre se montra plein d'une touchante commisération. 11 n'avait pas oublié que dix ans auparavant il avait été visiter la Sibérie, et que là il avait souffert cruellement à la vue des malheureux exilés.

Une lettre autographe de l'empereur Nicolas vint trouver le prince au milieu de ses pérégrinations lointaines, et lui porter le précieux témoignage de la satisfaction paternelle.

« Alfesse impériale, lorsqu'après la mort de mon frère bienaimé, le grand -duc Michel - Paulowitsch , de bienheureuse mémoire, je vous confiai la haute direction des écoles militaires de Tempire, j'étais persuadé que vous suivriez dans l'éducation de la jeunesse la même régie de conduite qui avait été adoptée par votre prédécesseur et immortel ami. Tout ce que j'avais espéré, vous l'avez accompli.

« En examinant le rapport que vous m'avez soumis sur l'état des écoles militaires en i849, j'ai reconnu avec un sensible contentement que tous les efforts qui ont été faits pour élever la jeunesse, pour la former dans la science et dans Tart militaire, avaient eu pour but capital de développer en elle une saine intelligence des principes de la morale, des sentiments éclairés de loyauté et d'honneur, de même qu'un dévouement et un amour inaltérables pour le trône et la patrie. Je remercie du fond du cœur votre Altesse des soins paternels qu'elle a pris d'élever chrétiennement, et dans le véritable esprit russe, la jeunesse qui lui était confiée. »

Un brillant combat contre les Circassiens mit fin au voyage d'Alexandre dans le Caucase.

Voici dans quels termes le prince Worontzoff, commandant en chef, rendit compte à l'empereur Nicolas de cette affaire.

« Nous sommes sortis hier de la forteresse de Wosdwishenskaja avec une escorte convenable, composée de l'infanterie de mon régiment de chasseurs , de six sotnia de cosaques de la ligne, d'une sotnia de cosaques du Danube , de deux sotnia de cosaques du Don, d'une milice indigène nombreuse et d'une troupe de tcherkesses soumis. Suivant sa coutume, son Altesse Impériale le grand-duc héritier marchait à cheval au centre de l'avant-garde.

a Arrivé entre les fleuves Roschnia et Walerik, son Altesse aperçut un groupe d'ennemis en~deça de la chaîne des avantpostes. Elle s'élança aussitôt de ce côté, suivie de son escorte, des généraux du détachement , d'une partie des cosaques et de la milice indigène. Elle s'approcha si prés de l'ennemi qu'il put tirer sur son Altesse. Mais soudain il fut mis en fuite et poursuivi par les cosaques et les tcherkesses de Tavant-garde jusqu'à ce que mon^ convoi , formé de cosaques de la ligne et d'Asiates, eût pu tomber sur ses derrières.

« Le chef dés ennemis, frappé à mort sous les yeux mêmes de son Altesse Impériale^ laissa son cadavre entre nos mains : ses armes furent remises à son Altesse.

« Ce n'est pas sans inquiétude, je dois le dire, que j'ai vu le grand-duc héritier s'avancer si bravement au-delà de la chaîne, et à une assez longue distance de sa suite, fondre à toute bride sur l'ennemi ; surtout considérant que son Altesse montait un cheval d'une ardeur sans pareille , et qu'il était impossible à aucun homme de son escorte de la suivre. »

En terminant son rapport , le prince Worontzoff demandait la croix de Saint -Georges de 4« classe en faveur du grand-duc.

L'Empereur, considérant que ce combat contre un ennemi aussi intrépide que résolu attestait la bravoure de son fils, lui

envoya par le colonel Patkul les insignes de Saint* Georges.

Ainsi se termina le voyage du grand-duc au Caucase ; il avait duré deux mois.

Alexandre était rentré le 35 novembre 1850 à Saint-Péters*bourg. Moins de cinq ans après» le 2 mars 1855» l'empereur Nicolas était couché sur son lit de mort. Il rendit le dernier soupir, sans effort, sans douleur ; on put le voir dans son cabinet, étendu sur un simple lit de camp et recouvert de son manteau militaire. Son visage était calme ; la mort en avait respecté la beauté et la majesté.

Ij'empereur Nicolas laissait six enfants qui sont, dans Tor» dre de leur naissance, le grand-duc Alexandre, aujourd'hui Empereur sous le nom d'Alexandre IL; la grande^duchesso Marie, veuve de Maximilien, duo de Lcuchtenberg ; la grande* duchesse Olga, mariée au prince royal de Wurtemberg; le grand-duc Constantin, le grand-duc Nicolas et le grand^duc Michel.

Les funérailles de l'empereur Nicolas furent pleines de splendeur. Mais à côté de ce deuil officieU la douleur du peu* pie russe, pour lequel le souverain est à la fois un père et le représentant de Dieu sur terre, fut profonde et sincère. Tous priaient dans les églises et pour le tzar Nicolas et pour son successeur le tzar Alexandre II.

Au nombre des rescrits envoyés par Tempereur Alexandre II, a l'occasion des mutations qui se firent dans les grands commandements des forces de terre et de mer, nous mentionnerons celui qu'il adressa au prince Mentschikoff.

« Prince Alexandre Iserjiewitsch,

« Mon auguste père a reçu, à son regret sincère, dans les derniers jours de ses soins infatigables pour la défense de

rÉglii^e et de Ifi patriOi la nouvelle que votre santé délabrée ne peut plus résiste^ aux travaux contiQuels que voqs avez pris sur vous avec l'emploi de commandant supérieur de§ forces de terre et de mer dans la Grimée.

« En vous déchargeant, conformément à votre denr^aiide et ^ux intentions expripfxées par l'Empereur qui repose ep Pieu, de ce poste de l'emploi de chef de Tétat^majorf-général de la n^arine et de gouverneur-pgénéral de la Finlande, afin àe vous accorder le repos indispensable pour le rétablissement de votre santé, pendant que vous restez cependant adjudant-^génét rai et membre du conseil de l'empire, je rends pleine justice fi l'abpégation avec laquelle, malgré votre état maladif, vous avez rempli jusqu'ici les devoirs importants et compliquiez ^<J votre mission.

« Pans la profonde affliction générale occasionnée par la perte de notre bionfaileur, c'est une consolation pour noup que la bravoure vraiment russe avec laquelle les troupes coni fiées à vos ordres ont fajt tête à l'enneipi et ont résisté 9 toutes ses tentatives,

« Remerciez en mon nom tous les braves défenseurs de Sébastopol pour les actions éclatantes dont ils ont enrichi qos annales utilitaires; le chef, entré dans la vie éternelle, de l'armée orthodoxe, bénit d'en haut leur constance et leur intrépidité sans exemple.

« Je reste votre affectionné.

« Alexandre;. »

I^e prince Gortschakoff remplaça le prince Mentschikoff dans le commandement supérieur des forces de terre et de mer de la Criniée.

Une scène touchante se passa au palais d'hiver, lorsque le nouvel Empereur y reçut le personnel des écoles militaires.

« Messieurs, leur dit-il, j'ai voulu vous réunir encore tous chez moi pour prendre congé de vous en ma qualité de votre chef supérieur... Pendant six ans j'ai vécu avec vous, et pendant tout ce temps vous m'avez rendu bien heureux. Je vais vous lire moi-même mon ordre du jour. »

L'Empereur commença cette lecture d*une voix haute et sonore. Quand il en fut à ces paroles où il rappelait que les six années de sa direction personnelle des écoles militaires avaient été six années de douce satisfaction pour son cœur, on vit quelques larmes rouler dans ses yeux et on entendit trembler sa voix.

Puis , à un autre passage , il ouvrit ses bras au général RostoftsofT, chef d'état-major des écoles, et il le pressa sur son cœur.

Après avoir achevé la lecture de l'ordre du jour, Alexandre, vivement ému, embrassa successivement les membres du conseil et les directeurs des écoles.

S'adressant ensuite aux sergents-majors, élèves de toutes les écoles : « Approchez-vous tous de moi, plus près! » Et des larmes se mêlèrent de nouveau aux paroles de l'Empereur. « Enfants, leur dit-il, aimez votre Empereur comme vous aimiez votre chef; gardez la mémoire de notre commun père et bienfaiteur ; je vous transmets sa bénédiction et la mienne. » Et il imposa les mains sur la tête des deux cadets qui étaient les plus proches.

Faisant encore quelques pas en avant dans la salle , et se plaçant devant le premier corps des cadets, il dit : « Je donne au premier corps l'uniforme de son bienfaiteur, d'impérissable mémoire , l'empereur Nicolas , en souvenir de son amour paternel pour ce corps; la compagnie de Sa Majesté (!'• compagnie, 1" bataillon) portera désormais sur ses épaulettes le

chiffre du défunt Empereur. » Il dit ensuite aux officiers de recelé militaire du génie : « Vous porterez désormais le nom du corps du génie de Nicolas, à qui cette institution doit son existence. »

S'adressant enfin à tous , l'EmperjBur ajouta : « Pendant tout le temps que j'ai eu la direction des écoles militaires, je n'ai jamais éprouvé que du plaisir ; les progrès de l'éducation des jeunes gens réjouissaient le défunt Empereur, notre bienfaiteur commun, et me valaient sa bienveillance; ils me réjouiront également... Encore une fois, je vous remercie tous, tous, tous! »

Cette expansion d'âme, Alexandre en a fait preuve bien souvent, surtout dans ses relations avec l'université de Finlande, dont il traitait les étudiants avec une bienveillance toute particulière.

Dès son enfance, sa sensibilité — dit l'auteur des Sauvenirs personnels — se trahissait par des saillies qui plus d'une foisi ont fait concevoir de bien légitimes espérances.

« Qu'aurais- tu fait des conjurés du 14 décembre 1825? — lui demanda un jour l'empereur Nicolas. — Je leur aurais pardonné, répondit le jeune prince. »

L'empereur Nicolas, avant sa mort, avait adhéré à l'ouverture de négociations pacifiques, basées sur les conclusions du traité passé entre la France, l'Angleterre et l'Autriche, à la date du 2 décembre 1854.

Cet acte rappelait les déclarations contenues dans les notes échangées le 8 août précédent entre ces trois puissances, en vue de demander à la Russie des garanties sérieuses pour le rétablissement de la paix.

Ces garanties étaient au nombre de quatre :

1" Cessation du protectorat exercé par la cour impériale de Russie sur les principautés de Moldavie, de Valachie et de Servie, et les privilèges accordés par les sultans à ces provinces placées sous la garantie collective des puissances;

2» Liberté de la navigation du Danube;

3° Limitation de la puissance russe dans la mer Noire par la révision du traité du 13 juillet 1841 , dit des détroits ;

4° Renonciation au protectorat religieux réclamé exclusivement par la cour de Russie à l'égard des sujets du Sultan professant la religion grecque..

Le nouveau Tzar fit connaître publiquement qu'il voulait suivre cette voie de conciliation. La circulaire adressée le 10 mars 1855, par M. de Nesselrpde, à tous les agens diplomatiques de la Russie, pose habilement la question. Ce document a une importance telle que nous croyons devoir le reproduire en son entier.

« Saint-Pétersbourg, 26 février (10 mars) 1855.

« Ma dépèche du 18 février vous a fait connaître l'avénement de S. M. Alexandre IL J'ai eu l'honneur de vous envoyer en même temps le manifeste impérial donné le premier jour du gouvernement de notre auguste souverain. Cet acte exprime la conviction profonde avec laquelle S. M. reconnaît l'importance des devoirs qu'elle est appelée à remplir.

« La Providence divine lui impose ces devoirs au milieu d^une grande épreuve. En montant sur le trône de ses ancêtres, l'Empereur voit la Russie engagée dans une lutte telle que les annales de l'histoire n'en connaissent pas d'autre au commencement d'un règne nouveau*

« Noire auguste souverain accepte cette épreuve en se confiant à Dieu avec le sentiment de sécurité que lui inspire le dévouement inébranlable de son peuple, avec une vénération religieuse pour la mémoire de son bien-aimé père.

« Il recueille dans sa succession, avec une piété filiale, deux obligations qui lui sont également sacrées. La première exige de S. M. le développement de toute la puissance que la volonté de Dieu a mise dans ses mains pour la défense de l'inlégrité et de l'honneur de la Russie.

« La seconde impose à S. M. le devoir de consacrer avec persévérance ses soins à Tachèvement de Tœuvre de paix dont l'empereur Nicolas avait déjà sanctionné les bases. Fidèle à la pensée qui se manifestait dans les dernières dispositions de son auguste père, l'Empereur a renouvelé les pouvoirs et confirmé les instructions dont avaient été munis les plénipotentiaires russes depuis le mois de décembre, à l'époque où les négociations de Vienne devaient être ouvertes.

« De cette manière, les intentions de l'empereur Nicolas seront remplies consciencieusement. Leur but était : de rendre a la Russie et à l'Europe le bienfait de la paix ; de consolider la liberté du culte et le bien-être des populations chrétiennes en Orient, sans distinction du rite qu'elles professent ; de placer les immunités des principautés sous une garantie collective; d'assurer la libre navigation du Danube, au profit du commerce de toutes les nations; de mettre fin aux rivalités des grandes puissances dans l'Orient, afin de prévenir le retour de nouvelles complications; enfin de s'entendre avec elles sur la révision du traité par lequel elles ont reconnu le principe de la fermeture des détroits des Dardanelles et du Bosphore, et d'arriver par là à une transaction honorable pour toutes les parties^

« Une pacification , fondée sur ces bases, appellerait , en mettant fin aux calamités de la guerre, les bénédictions de toutes les nations sur le nouveau gouvernement. Cependant, la Russie le sent profondément, et chacun devra le reconnaître, Tespérance de la conclusion de la paix resterait infructueuse si les conditions de la transaction à conclure devaient dépasser la juste limite que le sentiment de la dignité de la couronne trace irrévocablement aux résolutions de notre auguste souverain.

« L'Empereur attendra tranquillement la manifestation des vues qui guident la politique des cabinets appelés a résoudre , de concert avec la Russie , cette question qui est d'un intérêt général pour toute la chrétienté. Notre auguste souverain portera dans cette délibération un esprit sincère de concorde. Voilà la pensée que je suis chargé par S. M. de vous exprimer en son nom.

« Les instructions générales dont vous êtes muni vous tracent la marche que vous devez continuer à suivre relativement aux rapports que vous avez à entretenir avec le gouvernement auprès duquel vous êtes accrédité. L'Empereur, en vous confirmant aujourd'hui dans le poste que vous avez obtenu de la bienveillance de son auguste père, aime à compter sur votre fidélité et votre zèle.

« Il est dans ses intentions que par votre conduite et votre langage, vous rendiez témoignage, en toute occasion , de la loyauté avec laquelle la Russie accomplit les obligations qui reposent sur la foi des traités , de son désir constant de vivre en bonne harmonie avec toutes les puissances ses alliées ou amies ; enfin du respect qu'elle porte à l'inviolabilité des droits de tous les états, et de sa ferme résolution de faire respecter les droits que la divine Providence a confiés à l'Empereur, en

le faisant lo gardien et le protecteur de Thonneur national de son pays.

« Vous êtes invité à faire connaître la présente à la cour auprès de laquelle vous avez eu Thonneur de représenter l'empereur Nicolas, de glorieuse et,bien-aimée mémoire.

« Signé : Nesselrode. »

C'est en présence des termes de cette circulaire que s'o\ivrirent les conférences de Vienne. Les puissances délibérantes n'étaient évidemment pas d'accord sur la définition précise et la portée des quatre garanties.

La première conférence eut lieu le 15 mars 1855. Les plénipotentiaires étaient : pour l'Autriche, MM. de Buol et de Prokesch ; pour la France, M. de Bourqueney ; pour la Grande- Bretagne, lord John Russell et le comte de Westmoreland; pour la Russie, le prince GorstchakofiT, frère du général en chef de l'armée de Crimée, et M. de TitofiT; pour la Turquie, Aariff- Effendi.

La séance fut ouverte par un discours de M. de Buol, qui avait été concerté entre les puissances alliées, et avait pour objet de rappeler le texte des quatre garanties acceptées comme point de départ des négociations.

En ce qui concerne les deux premiers points, le prince Gortschakoff consentit à ce que le protectorat exclusif de la Russie sur les principautés danubiennes fit place à la garantie collective des grandes puissances. Il consentit aussi à la libre navigation du Danube.

La troisième garantie, destinée à faire cesser la prépondérance de la Russie dans la mer Noire, fut l'objet des plus vives discussions. Les plénipotentiaires russes crurent devoir demander l'ajournement de cette solution, en vue de passer im-

média tement à la discussion du quatrième point rclalif au protectorat des sujets grecs de la Sublime-Porte.

* Le but de cette stratégie diplomatique, fort habile, était éTÎdent »^ dit M. Edouard Gourdon, dans son Histoire du Congrès ie Pixris. — La Russie, en adhérant aux deux premiers points, pensait avoir séparé a jamais rAllemagne des puissances occidentales, en la désintéressant; en adhérant au quatrième, elle espérait diviser les alliés du 2 décembre , et laisser la France et TAngleterre isolées sur la question de la mer Noire, question vitale auprès de laquelle toutes les autres étaient secondaires. »

L'envoi ultérieur aux conférences de Vienne de M. Drouyn de Lhuis, alors ministre des affaires étrangères de France, et d*Aali-Pacha, l'un des fonctionnaires les plus considérables de la Turquie, eut pour but de fournir à la discussion des quatre garanties de nouveaux et puissants éléments de force et de soutien.

Mais dans une dernière séance, provoquée par tous les plénipotentiaires, les diplomates russes repoussèrent formellement le système de limitation des forces russes dans la mer Noire, comme incompatible avec la dignité de leur souverain.

La conférence de Vienne dut alors s'ajourner indéfiniment. Lés négociations étaient donc rompues, mais l'Autriche n'avait pas consenti à faire un cas de guerre du refus de la Russie.

Seules, la France et l'Angleterre se maintenaient résolument dans la voie où elles s'étaient engagées. Les hostilités reprirent leur cours.

Le général Ganrobert avait donné sa démission , et le général Pélissier avait pris le commandement en chef de nos troupes.

Peu de jours après, le mamelon vert et les ouvrages blanos furent attaqués et pris d'assaut par nos soldats.

Le géaéral Pélissier pensa que l'heure était venue de tenter un coup décisif sur Malakoff. Le 18 juin 1855, l'assaut fut donné : mais malgré des prodiges d'héroifsme » nos soldat» furent obligés de se replier dans les tranchées après avoir éprouvé des pertes considérables.

D'où venait donc cette résistance aussi énei^iqu^ qu'habile de la part des Russes? Ce siège de Sébastopol n'était plus seulement un siège, c'était une campagne dans toutes les règles.

En effet, si le côté sud de la ville était investi et attaqué par tes travaux d'un siège régulier, le côté nord restait ouvert an ravitaillement de la place et aux libres communications de l'armée assiégée avec les forces réunies dans l'intérieur de la Crimée sous les ordres des généraux russes. Des renforts, d«s munitions y entraient chaque jour. D'un autre côté, notre flanc était constamment menacé par l'armée russe campée sur la Tchernaïa, de sorte que si l'armée alliée assiégeait Sébastopol, elle était par le fait sinon assiégée, du moins bloquée elle-même sur les plateaux d'Inkermann et de Balaklava.

C'est ici le lieu de parler du général russe Todtleben, dont le nom appartient désormais à l'histoire. En France, sa renommée est aussi populaire qu'en Russie.

En 1854, le capitaine Todtleben venait d'être promu au grade immédiatement supérieur de lieutenant-colonel, quand le général de Schilder, commandant du génie à l'armée du Danube, le demanda comme l'officier dans lequel il avait le plus de confiance.

Le lieutenant*colonel assista à toutes les affaires, qui, à cette époque, eurent lieu entre les troupes russes et turques, et fut

chargé au mois de mai, en qualité de major de tranchée, des travaux de siège devant Silistrie.

Au mois d'août 1854, le prince Gorlschakoff, alors général en chef de l'armée du Danube, soupçonnant le projet des alliés contre la Crimée et fort inquiet du sort de Sébastopol , dont il connaissait l'extrême faiblesse du côté de la terre, expédia de sa propre autorité le lieutenant-colonel Todtleben au prince Mentschikoff, en Crimée, et le lui recommanda de la manière la plus chaleureuse.

Jusqu'au débarquement des armées alliées, le lieutenantcolonel Todtleben ne fut investi d'aucun emploi officiel à Sébastopol. Il ne resta cependant pas inactif et s'occupa à étudier à fond le terrain sur lequel il devait bientôt conquérir une renommée qui ne périra pas. En même temps il se lia très-étroitement avec les amiraux Nakliimoff, Karniloifet Istomine, qui l'estimèrent à sa juste valeur.

Les trois amiraux, tués tous trois pendant le siège, organisaient la résistance opiniâtre des marins qui eurent à supporter, à peu prés seuls , le premier choc de l'attaque, et, comme leurs dignes chefs, payèrent de leur vie, presque jusqu'au dernier, leur dévouement héroïque à la patrie.

Quant au lieutenant-colonel Todtleben, il improvisa, pour ainsi dire, tous les moyens de résister à un siège non prévu. Les formidables travaux de défense élevés par ses soins, détruits chaque jour par le feu des alliés , et reconstruits chaque nuit avec une prodigieuse rapidité, attestent l'une de ces merveilleuses aptitudes militaires devant lesquelles tous doivent s'incliner.

Electrisée par l'exemple de chefs aussi braves, aussi dévoués, l'armée russe montra au plus haut degré cette màlc énergie, cette intrépide opiniâtreté qui faisaient dire au grand

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Frédéric qu'après avoir lue les soldais russes, il fallait les renverser.

Blessé grièvement par une balle qui lui avait traversé la jambe droite, Todtlebed, malgré les souffrances aiguës qui le retenaient au lit, continua de diriger jusqu'à la fin la glorieuse défense par laquelle son nom s'est immortalisé.

Nommé successivement colonel, général, aide-de-camp-général de l'empereur de Russie, Todtleben fut chargé ultérieurement des travaux de défense ordonnés , d'abord pour fortifier Nicolaïef, et ensuite pour mettre Gronstadt à l'abri de toute attaque prévue de la part de l'armée alliée.

Né à Mittau (Gourlande), en 1818, le général Todtleben est d'une taille au-dessus de la moyenne, et d'une constitution très-robuste. Il porte dans ses traits, dans son maintien, l'empreinte tout à la fois d'une intelligence supérieure et de cette modestie qui est toujours le signe caractéristique du vrai mérite.

Reprenons le cours rapide de notre récit des événements de guerre en Crimée.

. Epuisé par les longues fatigues de ce siège meurtrier, le général Raglan était mort , laissant l'armée anglaise sous le commandement du général Simpson.

Le 15 août 1855, six divisions d'infanterie russe, appuyées par cent-soixante pièces de canon, se portèrent sur la droite de la Tchernaïa. Le 16, a quatre heures du matin, l'attaque commença contre l'armée piémontaise qui était venue joindre son contingent a celui des alliés. Elle soutint vaillamment ce choc terrible, et donna le temps aux troupes anglaises et à trois divisions françaises d'accourir sur le champ de bataille. Après cinq heures d'une lutte furieuse, les Russes se retirèrent, laissant un grand nombre de morts sur le terrain.

Ce fut le dernier effort tenté contre nos lignes par le prince Gortschakoff.

Dès ce moment, un nouvel assaut fut décidé par le général Pélissier, et le jour en fut fixé au 8 septembre. C'est à midi, en plein jour, que nos colonnes d'attaque s'élancent contre Malakoff. C'est là» sur ce terrain, qu'a lieu cette lutte gigantesque que nos écrivains , que nos peintres ne sauraient reproduire avec trop de grandeur. Vingt fois les positions sont prises et reprises tour à tour. Russes et Français sont confondus dans cotte mêlée sanglante, terrible, où les cadavres humains s'entassent les uns sur les autres, sans que la victoire se décide. Enfin» le drapeau français , tout souillé de sang, tout déchiré, apparaît et se dresse sur la cime de la tour !

La nuit est venue, le drapeau russe se retire vers le côté nord de la place qui renferme deux citadelles. Au retour du jour, Scbastopol n'offre plus qu'un monceau de ruines etdecendres.

La prise de la partie sud de Sébastopol était un fait immense. Devait-il en sortir la paix ou la guerre? Le texte de l'ordre du jour adressé par le prince Gortschakoff aux troupes russes de Crimée^ laissait entrevoir, malgré ses termes énergiques, que cette lutte gigantesque allait, sinon cesser, du moins se déplacer. Voici le texte de ce document :

« Sa Majesté Impériale, notre maître, m'ayant chargé de remercier, en son nom et au nom de la Russie, les vaillants guerriers qui ont défendu le côté sud de Sébastopol avec tant d'abnégation, de courage et de persévérance, est persuadée que l'armée, après avoir acquis toute la liberté des opérations en campagne, continuera, par tous les efforts possibles, de

défendre le sol de la sainte Russie contre l'invasion de Pennmii. Mais, de même qu'il a plu à la sollicitude du père de h grande famille (rarmée) d'ordonner , dans sa haute prévoyanoe , la construction du pont, afin d'épargner, au dernier moment, le sang russe autant qu'il serait possible, l'Empereur m'a infesti aussi de pleins pouvoirs pour continuer ou cesser la défense die nos positions en Crimée selon les circonstances.

a Vaillants guerriers, vous savez quel est notre devoir ! Nous n'abandonnerons point volontairement ce pays où saint Wlai dimir reçut l'eau de grâce après s'être converti au christianisme que nous défendons. Mais il y a des conditions qui rendent quelquefois impraticables les plus fermes résolutions et inutiles les plus grands sacrifices. L'Empereur a daigné me laisser seul juge du moment où nous devrons changer notre ligne de défense, si telle est la volonté de Dieu. C'est à nous de prouver que nous savonis justifier la confiance illimitée du Tzar, venu dans notre voisinage pour y pourvoira la défense de la patrie et aux besoins de son armée. Ayez confiance en moi comme vous l'avez fait jusqu'à présent à toutes les heures d^épreuves que les décrets de la Providence nous ont envoyées. »

Alexandre II avait, en effet, voulu juger lui-même de l'état de son armée et des forces qu'elle pouvait opposer aux alliés. Son voyage dura un mois ; il séjourna à Simfèropol, h Odessa et à Bakhtchiseraï ; puis il fit l'inspection de toutes ]e$ troupes russes depuis le côté nord de Sébastopol jusqu'à la ferme de Mackenzie.

« Cette lointaine excursion ^ — dit l'auteur de VHistoire du Congrès de Paris — impressionna vivement le souverain qui n'avait pu retenir ses larmes lorsque, du haut du fort Constantin, il avait aperçu les ruines de la fière et vaillante Sébastopol, et tout auprès, sur cette terre qui était encore la Russie, les

teiites des armées alliées. L'Empereur, durant le retour, se montra expansif et bon ; il eut des regrets pour tous les braves que la terre recouvrait, et il rendit loyalement justice à la noblesse de caractère dont nos généraux avaient fait preuve pendant /^ette lutte formidable. Il parla de la France sans haine et de Tempereur Napoléon sans amertume. Jugeant la situation politique de la Russie telle que la lui avait faite la mort de son père, il la considéra avec tristesse et il exprima plusieurs fois le regret de ne pas avoir reçu la couronne dans des circonstances meilleures. »

En même temps, pour ainsi dire, Tempereur Napoléon avait prononcé le mot de paix à la distribution des récompenses décernées à Toccasion de Texposition universelle au palais des Champs-Elysées.

« La paix, pour être durable, avait dit Sa Majesté, doit résoudre nettement la question qui a fait entreprendre la guerre. Pour être prompte, il faut que l'Europe prononce, car, sans la pression de Topinion générale, les luttes entre les grandes puissances menacent de se prolonger, tandis qu'au contraire, si l'Europe se décide à déclarer qui a tort ou raison, ce sera un grand pas vers la solution. »

Cette paix, tout le monde la désirait ; soldats russes et soldats alliés , épuisés par les fatigues d'un siège meurtrier, se voyaient, en outre, cruellement atteints, dès le début de l'hiver de 1856, par deux graves épidémies, le scorbut et le typhus. Il faut lire, dans une relation du docteur Baudensayantpour titre: Une mission médicale en Crimée, le récit de toutes ces affreuses misères. Oh ! alors la gloire vous apparaît sous un manteau de deuil, le pied sur des cadavres et sur des ruines! Une trêve forcée allait, dans tous les cas, s'établir grâce à l'approche de la mauvaise saison. Dans un rayon de sept à huit lieues autour de

Sébastopol et d'Eupatorio, les villages avaient été évacués^ par tous leurs habitants, et l'armée russe n'y entretenait plus un seul cantonnement.

Les opérations maritimes dans la mer Noire s'étaient 1er* minées par la prise de Kinburn.

Kinburn , réunie à l'empire russe en 1788 en même temps que la Grimée, est située à sept kilomètres d'Otchakof sur une langue de terre étroite ; sa citadelle était armée de 60 bouches à feu et présentait , au moment de l'attaque, 1 ,800 hommes de garnison .

La défense de cette place fut, on doit le dire, des plus énergiques, ainsi que le reconnut l'amjral Bruat. Le général comte Kockanowitch n'accepta la capitulation qui lui avait été offerte que lorsque tous ses canons ou mortiers eurent été démontés. La garnison sortit de la place avec les honneurs de la guerre, et les alliés occupèrent aussitôt tous les ouvrages russes.

Le brave amiral Bruat, rappelé en France, ne devait pas revoir son pays ; il mourut en mer le 19 novembre 1855, et le Montebello ne ramena à Toulon que sa dépouille mortelle.

Déjà le froid était devenu très-vif; notre escadre ne pouvait plus songer qu'à la retraite. L'empereur Alexandre avait, du reste, donné des ordres pour rappeler dans l'intérieur la plupart des corps russes disséminés sur le littoral.

C'est dans cet état de choses que fut publié le document diplomatique trés^important dont voici un extrait :

« L'interruption momentanée des hostilités par suite de la mauvaise saison, disait H. de Nesselrode (circulaire adressée le 23 décembre 1855 aux agents diplomatiques de la Russie), a provoqué nécessairement l'espoir général qu'on en profiterait pour le rétablissement de la paix. Le cabinet impérial déclare n'avoir pas été le dernier à partager ce sentiment et à y

vouer sa juste sollicitude. Il avoue franchement que le désir exprimé par Tempereur des Français dans une solennité publique en faveur d'une paix prompte et durable» était en même temps, et est encore le vœu le plus cher de l'empereur Alexandre.

« La politique élevée qui a été léguée à ce souverain par ses prédécesseurs, lui fait un devoir do n'user de la puissance que Dieu a mise entre ses mains que pour le bien du monde, et de désirer, par conséquent, la paix non-seulement pour les intérêts de ses propres sujets , mais pour ceux aussi de toute l'Europe. L'empereur Alexandre n'a pas attendu le moment actuel pour marcher vers ce but. A son avènement au trône, il donna son plein et entier assentiment aux bases admises par son auguste père.

« Ces bases, cependant, comportaient des interprétations diverses. L'Empereur, sans hésiter, leur donna les plus larges développements. Preuve, le concours franc et loyal qu'il prêta aux modifications à introduire dans le système politique do rOrîent et à la garantie collective qui devait en assurer Tindépendance. 11 alla même jusqu'à sacrifier des traditions séculaires et glorieuses. Il prouva enfin la sincérité de ses résolutions par la manière dont il adopta les changements proposés pour les principautés du Danube et pour la navigation de ce fleuve.

« Si les conférences furent rompues au sujet du troisième point, la responsabilité n'en retombe pas sur le cabinet impérial, car, lorsque le cabinet autrichien mit en avant la solution qui lui paraissait la plus acceptable, ce fut le plénipotentiaire russe qui la déclara susceptible de devenir le point de départ d'un accommodement, et ce furent les ministres de la partie adverse qui la rejetèrent par suite des dissidences intestines survenues.

« Pendant les graves événements qui se sont succédé , pendant que des torrents de sang coulaient et que les deux parties belligérantes s'imposaient des sacrifices immenses , si affecté que fut le eœur de Sa Majesté Impériale par tout cela, elle dut garder le silence aussi longtemps que ses ennemis paraissaient vouloir substituer le droit de la force à cet esprit de conciliation qui, depuis environ un demi-siècle, préside aux destinées de TEurope.

« Mais dès que les renseignements parvenus au gouverne* ment de Sa Majesté Tont assuré que ses ennemis étaient disposés à reprendre, en sous-œuvre, les négociations de paix sur les bases des quatre points tels qu'ils avaient été définis dans les conférences, le cabinet impérial n'a pas hésité à aller audevant de ces dispositions pacifiques et à chercher franchement une solution possible tm troisième point dans Tordre d'idées qui avait paru satisfaisant tour à tour à toutes les parties.

« Cette résolution de l'Empereur, disait en terminant la circulaire, fournira un nouveau gage des sentiments de conciliation dont il est animé, et dos sacrifices quMl est prêt à faire pour le repos du monde. Il se confie au jugement impartial des puissances qui sont restées étrangères à la lutte, et attend la décision de ses ennemis avec calme et confiance. »

La reddition de Kars, dans TAsie-Mineure, qui avait eu lieu le 28 novembre 1855, donnait à ce document une signification d'autant plus grande que cette victoire, achetée si chèrement et au prix de tant de pertes par le général Mouravieff, pouvait exalter les espérances, des partisans de la guerre en Russie.

Le 16 décembre 1855, Alexandre avait adressé à ce général le rescrit suivant :

« La fermeté inébranlable , le courage exemplaire et les

sages dispositions militaires qui ont signalé toutes vos opérations dans la Turquie d'Asie, viennent d*êlre couronnés d'un plein succès. Le rempart de l'Asie-Mineure , la forteresse de Kars s'est rendue avec sa garnison « son artillerie et de grands dépôts d'armes. L'armée d'Anatolie, de 30,000 hommes, n'existe plus, et le muchirVassif-Pacha, son commandant en chef, est notre prisonnier.

« Nous vous remercions cordialement pour un si brillant exploit qui a fait rejaillir une nouvelle gloire sur les drapeaux russes. Nous vous chargeons aussi d'exprimer notre sincère reconnaissance aux troupes coniiées à votre commandement et dont le brillant courage et la bravoure ont surmonté la défense la plus opiniâtre de l'ennemi.

« En vous conférant, en témoignage de vos services distin^ gués, la grand'croix de deuxième classe de l'ordre de Saint* Georges à laquelle vous avez acquis un droit incontestable, nous demeurons, à jamais, avec notre bienveillance impériale, votre affectionné. »

Pendant que le télégraphe annonçait l'arrivée du comte Valentiù Esterhazy à Saint-Pétersbourg, alliés et Russes continuaient à se canonner à Sébastopol par-dessus la baie. Cependant, quelles étaient les propositions poi;tées par l'envoyé de l'Autriche à la cour de Russie, sinon des propositions pacifiques ? Toute la presse européenne se chargea de les commenter sans pouvoir, alors, les connaître d'upe manière bien précise.

En voici le texte officiel :

« PRINCIPAUTÉS DANUBIENNES. — Protectorat Russe. — La Russie n'exercera aucun droit particulier ou exclusif de protection ou d'ingérence dans les affaires intérieures des principautés danubiennes.

« Les principautés conserveront leurs privilèges et iinmunités sous la suzeraineté de la Porte, et le Sultan, de concert avec les puissances contractantes, accordera on outre a ces principautés, ou y confirmera une organisation intérieure conforme aux be^^ins et aux vc&ux des populations.

« D'accord avec la puissance suzeraine, les principautés adopteront un système défensif permanent réclamé par leur situation géographique ; aucune entrave ne saurait être apportée aux mesures extraordinaires de défense qu'elles seraient appelées à prendre pour repousser toute agression étrangère,

« En échange des places fortes et territoires occupés par les armées alliées, la Russie consent à une rectification de sa frontière avec la Turquie européenne. Celte frontière, ainsi rectifiée d'une manière conforme aux intérêts généraux , partirait des environs de Chotyn, suivrait la ligne des montagnes qui s'étend dans la direction sud-est et aboutirait au lac Salsyk. Le tracé serait définitivement réglé par le traité de paix, et le territoire concédé retournerait aux principautés et à la suzeraineté de la Porte.

« DANUBE. — La liberté du Danube et de ses embouchures sera efficacement assurée par des institutions européennes dans lesquelles les puissances contractantes seront également reprcscnfees, sauf les positions particulières des riverains, qui seront réglées sur les principes établis par l'acte du congrès de Vienne en matière de navigation fluviale.

« Chacune des puissances contractantes aura le droit de faire stationner un ou deux bâtiments de guerre légers aux embouchures du fleuve, destinés à assurer l'exécution des règlements relatifs à la liberté du Danube.

« MEu NOIRE. ^- La mer Noire sera neutralisée. Ouvertes à la marine marchande de toutes les nations, ses eaux resteront

interdites aux marines miltlaires^ par conséquent il n'y sera créé ni conservé d'arsenaux militaires maritimes. La protection des intérêts commerciaux et maritimes de toutes les nations sera assurée, dans les ports respectifs de la mer Noire, par l'établissement d*insti tu tiens conformes an droit international et aux usages consacrés dans la matière.

« Les deux puissances riveraines s'engageront mutuellement à n'y entretenir que le nombre de bâtiments légers , d'une (orée déterminée, nécessaire au service de leurs côtes. La convention qui sera passée entre elles à cet effet sera, après avoir été préalablement agréée par les puissances signataires du traité général , annexée audit traité et aura même force et valeur que si elle en faisait partie intégrante. Cette convention séparée ne pourra être ni annulée ni modifiée sans l'assentiment des puissances signataires du traité général.

« La clôture des détroits admettra l'exception applicable aux stationnaires mentionnés dans l'article précédent.

•t POPULATIONS GHRÉTTENNES SUJETTES DE LA PORTE. — LcS

immunités des sujets rajahs de la Porte seront consacrées satis atteinte à l'indépendance et à la dignité de la couronne du Sultan. Des délibérations ayant lieu entre l'Autriche, la France , la Grande-Bretagne et la Sublime-Porte, afin d'assurer aux sujets chrétiens du Sultan leurs droits religieux et politiques, la Russie sera invitée, à la paix, à s'y associer.

« Les puissances belligérantes se réservent le droit qui leur appartient de produire, dans un intérêt européen, des conditions particulières en sus desquati*e garanties. »

L'Autriche devait présenter ces propositions comme venant de son initiative personnelle, la France et l'Angleterre se réservant d'y adhérer après l'acceptation par la Russie.

Le plénipotentiaire autrichien remit ces propositions au

comte (le Nesselrode le 28 décembre 1855. Le secret le plus absolu fut gardé sur les dispositions du gouvernement russe. On sut seulement que M. de Nesselrode s'était montré plein de courtoisie dans son entrelien avec M. le comte Valentin Ëstcrhazy.

Le 18 janvier 1856 était le jour fixé pour le départ du comte Esterhazy, si 1(% propositions n'étaient pas acceptées par la Russie.

Au dernier moment , l'intervention de la Prusse, teûue secrète, amena l'adhésion de la Russie.

Le 16 janvier, le comte Esterhazy reçut du comte de Nesselrode la notification de l'acceptation pure et simple des propositions autrichiennes.

« A Paris— dit M. Edouard Gourdon, dans son Histoire du Congrès de Paris — on était loin de s'attendre à un pareil résultat, car, depuis quelques jours, toutes les nouvelles apportées par la presse étrangère s'accordaient à présenter la Russie comme bien décidée à courir les chances d'une nouvelle campagne. Aussi, la nouvelle produisit -elle un effet immense; a la Boui*se, elle fut saluée par des vivats et par une hausse considérable sur toutes les valeurs. »

L'empereur Alexandre II, il faut lui rendre cette justice bien méritée, avait continué, aussi longtemps qu'il l'avait pu^ la politique périlleuse de son prédécesseur ; mais ce tribut une fois payé à la mémoire d'un père, cette satisfaction une fois donnée à la dernière idée d'un règne fini et aux premières exigences d'un règne nouveau, le jeune souverain, plus libre et plus éclairé, ne devait-il pas chercher à utiliser au profit de ses peuples et de lui-même les cruelles leçons de l'expérience? L'empereur Alexandre jugea mûrement la situation , et pensant que le moment était venu pour la

Russie de inellre un terme à ses immenses sacrifices, il se montra loyal et résolu dans le règlement des préliminaires de paix comme il s'était montré ferme et énergique dans la conduite de la guerre.

Le traité de paix signé le 30 mars 1856, et le traité de commerce et de navigation conclu le 14 juin 1857 entre la France et la Russie, sont deux actes d'une importance telle pour les relations internationales de ces deux pays, que nous leur consacrerons un chapitre spécial.

Nous allons poursuivre la première partie de notre élude sur le règne de S. M. Alexandre II en retraçant les faits les plus intéressants qui se rattachent au couronnement et au sacre du Tzar â Moscou , au voyage du grand-duc Constantin en France, à l'entrevue des deux empereurs à Stuttgard, et à la prise de Schamyl.

La nouvelle de la paix avait fuit des ennemis de la veille les amis du lendemain. Les relations entre les armées alliées et les Russes n'avaient pas tardé à s'établir sur le pied d'une entente fort cordiale. De part et d'autre, on fêtait à grands renforts de libations fraternelles la fin de cette terrible guerre. Le canon ne faisait plus entendre sa voix retentissante. Les soldats russes recherchaient surtout les nôtres. On se racontait, des deux côtés, dans une langue différente, et, chose curieuse, on se comprenait parfaitement, les scènes dramatiques qui s'étaient passées durant le cours de ce siège mémorable.

Le général russe qui commandait la division campée près de la Belbek, rapporte le docteur Baudens, disait à ce propos: « Nous avons dansnoscamps, depuis plusieurs jours, quelques zouaves. Ils s'entendent parfaitement avec nus soldats ; a l'aide

d'une pantomime fort simple, ils se comprennent à mei^veillc; ils trinquent gaiement. Ces zouaves s'attendent à être punis en l'entrant au camp français, aussi sont-ils venus me demander une attestation constatant qu'ils ont été si bien reçus qu'il leur a été impossible de retourner encore à leur régiment.

« Des steeple chase, des fêtes militaires avaient lieu dans la vallée de la Tchernaïa. Le cheval arabe y soutenait sa vieille réputation. En 1850 comme en 1855, il avait mieux résisté aux rigueurs de l'hiver et aux misères des bivouacs que tous les[ chevaux des autres races. Ainsi se trouvaient justifiées les assertions de M. le général Daumas. Les courses attiraient un nombreux public; les soldats s'y rendaient sans armes. D'un autre côté, les artistes dramatiques venus de France donnaient chaque soir, sur le théâtre de Kamiesch, des représentations très-suivies; ils avaient pour rivaux dans les camps d'autres artistes pris parmi les soldats. On comparait la jeune première de Kamiesch à un jeune clairon de zouaves jouant les mêmes rôles, et les avis étaient fort partagés. Si la plupart des premiers sujets lyriques n'avaient été tués a la prise de Malakoff, jamais, assurait-on, le théâtre de Kamiesch n'eût pu soutenir la concurrence avec le théâtre des zouaves. »

Pendant que ces scènes plaisantes se passaient en Crimée, d'autres scènes, mais celles-là d'un caractère touchant, avaient lieu en France et en Russie. Les prisonniers des deux nations étaient rendus à la liberté, et tout en regagnant le pays natal, ils ne pouvaient oublier les soins assidiis dont ils avaient été l'objet de la part de leurs hôtes provisoires. Aussi, leurs adieux furent-ils empreints des marques lés plus vives d'une profonde et sincère gratitude. Jamais a aucune autre époque on n'avait été témoin d'un spectacle plus émouvant, plus digne de deux grandes nations.

L'Angleterre ne s'associait, pour sa part, à ces démonstrations, que d'une manière très-incomplète.

Cependant on illumina à Londres. Les Anglais goûtent peu cette sorte d'allégresse politique dont on a fort usé en France depuis 1848.

A Paris, chacun a son petit arsenal de lanternes toutes prêtes à célébrer les événements heureux ; c'est léger, c'est élégant, cela ne tient pas de place. A Londres, où on n'avait pas illuminé depuis 1815, on vit se dresser avec de pénibles efforts de lourds tuyaux de gaz, d'énormes transparents qui péchaient souvent par le goût ou l'à-propos.

Beaucoup de protestations étaient affichées publiquement , du reste, contre l'illumination.

Don't illuminale, save your money. « N'illuminez pas , sauvez votre argent ! » Et plus loin : « Attendez pour vous réjouir de la paix que vous en connaissiez les conséquences. Savezvous si elle est durable? La trouvez-vous honorable pour le peuple anglais? »

Plus loin encore : « C'est une immense stupidité de planter des chandelles. » En un mot, l'opinion la plus accréditée en Angleterre était celle-ci : Les Français ont bien fait de signer la paix : la guerre leur a rendu ce qu'elle devait leur rendre. Ils en sont sortis à leur honneur. Mais nous, nous n'étions pas prêts; nous avons agi peu ou point; nous ne sommes pas vaincus, soit, mais plutôt victimes que vainqueurs. Et maintenantque nous sommes en mesure de réparer nos malheurs, de tenir le rôle qui nous convient, la France déclare que le but de la guerre est atteint, et tout est dit. L'Angleterre n'aurait pas dû accepter cette humiliation.

Cette mauvaise humeur britannique fit que les Russes se portèrent tout nalurellemenit avec plus d'empressement, plus

de cordialité vers les Français qui se montraient anin)é$ à leur égard des sentiments les plus affectueux.

Bientôt Tiatérêt et l'attention de TEurope allaient se con^ centrer &ur Timposante cérémonie du couronnement de l'Empereur de toutes les Russies. C'est à Moscou, la ville saintOi qu'ont lieu, à chaque changement de règne, le sacre et le couronnement des souverains de cet empire.

De tous les journaux français, Y Illustration est celui qui contient les comptes-rendus les plus intéressants qui aient été publiés à cet égard , notamment les lettres de MM. de Montis et Blanchard. Nous allons extraire de cette correspondance ce qui se rattache le plus directement au cadre de notre travail.

C'est le 29 août 1856 que l'empereur Alexandre, arrivé depuis trois jours au palais dePétrowsky, fit son entrée solen-* nelle à Moscou, vers trois heures de l'après-midi. Sur tout le parcours du cortège, les palais , les maisons avaient revêtu leurs habits de fête; ce n'était partout que tentures, tapis : riches si c'était l'hôtel d'un seigneur , simples mais de bon goiit pour les maisons particulières.

Parmi toutes ces maisons décorées de draperies, de fleurs» de drapeaux , la plus remarquable était celle de la princesse Koutchoubey, qui, avec une magnifique hospitalité, avait ouvert ses salons à la diplomatie étrangère. Le balcon présentait un magnifique coup d'œil. Le grand cordon de la Légion d'honneur que portait M. de Morny, notre ambassadeur, le costume magyare du prince Esterhazy, si riche qu'à lui seul il constitue un majorât, y brillaient au milieu des plus fraîches et des plus gracieuses toilettes des grandes dames. Les troupes, rangées en haie sur une longueur de plus de six kilomètres, s'échelonnaient depuis le Kremlin jusqu'au palais de Pélrowsky.

Neuf coups de canon retentissent, la grande cloche du Kremlin s'ébranle, sa voix grave donne le signal auquel répondent les deux mille cloches des églises et des monastères. Un quart d'heure se passe ; enfin, voici les gendarmes bleus au panache noir : c'est le cortège qui s'avance. Derrière eux, sur deux rangs, les maréchaux de la noblesse, à cheval, ayant a leur tête le maréchal de la noblesse de Moscou. Leurs costumes, qui datent de Paul et de Catherine, rappellent des souvenirs historiques chers au peuple russe. Puis, s'avancent les chambellans également a cheval ; leurs habits brodés sont magnifiques.

Les députés des peuplades asiatiques soumises à la Russie viennent après. Tout l'extrême Orient y est représenté, depuis le Tcherkesse au profil apollonien jusqu'au Chinois à la face aplatie. Tous les costumes les plus bizarres mais les plus riches passent sous les yeux des spectateurs. Ce sont les Lesghiens, au bonnet pointu en peau de mouton, aux habits' déchiquetés rouges, jaunes, brodés d'argent et aux armes magnifiques. Les Kirghiz les suivent de près : ils ont une tunique écarlatc et un casque d'acier du haut duquel , comme un voile, tombe, sur leurs épaules une cotte de maille qui les fait ressembler à des chevaliers du moyen-âge : les uns ont des carabines de forme asiatique; les autres l'arc et le carquois; ils font caracoler leurs chevaux dont le poitrail est tout couvert d'amulettes, de médailles, de sequins enfilés. En voici de plus curieux encore : ce sont les Mingreliens qui portent sur la têle une mince plaque brodée, posée comme une toile vernie ; leurs chevaux sont admirables et semblent ne faire qu'un avec eux ; les Tatars enveloppés dans de longs manteaux blancs ou écarlates, des Arabes, des Baschkirs, des Kalmouks, les uns enfouis sous d'épaisses fourrures, d'aulresen tuniques légères, Chacun

est drapé à sa façon : celui-ci a pour selle sept ou huit cachemires étages ; celui-là une selle haute en cuir travaillé, découpé, doré, dans laquelle le cavalier est comme emboîté . portant de larges étriers ciselés et si courts que les pieds arrivent à peine à Tépauledu cheval ; ceux-ci accroupis sur leurs chevaux, ceuxlà les embrassant de leurs jambes nues. Des manteaux de toutes les couleurs, des turbans de toutes les formes, des bonnets pointus, des calottes , des casques d'acier, des tuniques flottantes, des poignards partout. Ils sont suivis de Tescortc particulière de l'Empereur, dont nous parlerons plus loin, afin de ne pas interrompre ce récit. C'e^tun spectacle auquel Moscou seul peut convenir comme théâtre. Toute celte étrange procession défile lentement comme un rêve qui vous transport terait en plein moyen-âge.

Un fourrier à cheval paraît, suivi de soixante valets de pied marchant deux à deux, aux grands habits dorés, de six coureurs coiffés de toques de velours à grands panaches noirs et portant de longues cannes à pomme d'argent, et enfin des nègres du palais. Coureurs et nègres semblent dater de l'époque qu'ils représentent. Le cortège continue et nous rentrons dans les temps modernes : deux maîtres des cérémonies, habits brodés, grande canne surmontée de l'aigle à deux têtes , traînés par six chevaux dans un phaéton doré ouvrent cette période ; derrière eux s'avancent les gentilshommes de la chambre et les chambellans à cheval ; viennent après, dans des .carrosses d'apparat suivis par le grand-maréchal de la cour, en phaéton découvert, les nobles revêtus des charges de la couronne et les ministres du conseil de l'empire.

Une clameur immense se fait entendre au loin, elle se rapproche peu à peu ; les hourras les plus énergiques frappent l'oreille. Les casques brillent, des flammes bleues et blanches

flottent au bout des longues lances : c'est l'escadron des chevaliers-gardes. Leur uniforme est blanc à parements bleus; ils portent une cuirasse et un casque d'or que surmonte un aigle d'or à deux têtes ; tous leurs chevaux ont la même robe et la même taille.

Un autre escadron de chevaliers-gardes a l'uniforme & peu près semblable précède le groupe brillant qui entoure l'Empereur. A son approche, tous les fronts se découvrent, les femmes agitent leurs mouchoirs, les hourras redoublent d'énergie.

Sur un superbe cheval s'avance le Tzar ; sa belle et noble figure respire la bonté sans exclure cependant la fermeté. Monté sur un cheval beau entre les plus beaux et qu'il manie avec grâce, il répond par le salut militaire aux acclamations de la foule.

Lès drapeaux s'inclinent, le canon tonne, les cloches sonnent à grandes volées, le clergé, debout sur les marches de chaque église qui se trouve sur le parcours, élève les saintes images et bénit l'Empereur. Les troupes présentent les armes, le peuple se prosterne, c'est magnifique ! Onze princes du sang, parmi lesquels on distingue le grand-duc héritier Nicolas Alexandrowitch, suivent PEmpereur ; puis vient le grand état-major, les généraux attachés à la personne de l'Empereur, les aides-decamp de l'Empereur, les généraux et les aides-de-camp attachés à la personne des grands-ducs ; toutes les illustrations militaires, toutes les grandes familles avaient là des représentants, et l'on pouvait, en quelque sorte, passer en revue tous les grands noms de la Russie.

A la suite de ce brillant groupe de généraux, se présente le carrosse de rimpératrice»mère, Alexandra Féodorowna. Cette voiture, merveille de richesse, est attelée de huit chevaux con-

duits en main par autant de valets à la livrée éclatante. L'Im» pératrice, la couronne de diamants sur la tète , semble avoir retrouvé le bonheur et la santé en assistant au triomphe de son bien^^aimé fils.

Llmpératrice régnante, Marie Alexandrowna , vient après dans un carrosse pareil à celui derimpératrice-mère. Elle ne porte pas la couronne qu'elle doit recevoir des mains de l'Empereur le jour du sacre. Le plus jeune de ses fils, le grandduc Wladimir, est assis à ses côtés; la joie de l'enfant contraste avec l'air grave et recueilli de son auguste mère.

Les grandes-duchesses suivent l'Impératrice dans quatre ca rrosses à six chevaux .

Un es4îadron du régiment des cuirassiers de la garde de l'Empereur et un escadron des cuirassiers de la garde de l'Impératrice précédent une longue file de voitures dorées occupées par les dames et les demoiselles d'honneur» les maîtresses de la cour de l'Impératrice et des grandes-duchesses. Cet important cortège se termine par deux escadrons de cavalerie de la garde impériale, l'un de hussards et l'aulro de lanciers. Après eux, les troupes formant la haie commencent le défilé.

Mais on approche du Kremlin ; avant de pénétrer sur la grande place où se trouve la façade principale de cette forteresse, on passe sous une porte à deux arcades (la porte de la Résurrection) ; là, s'élève entre les deux voûtes, à l'extérieur, une chapelle qui renfermé une image vénérée en Russie, celle de Notre-Dame-d'lbérie. En cet endroit, l'Empereur et toute la famille impériale mettent pied à terre pour saluer l'image sainte ; puis, après quelques moments donnés à la prière, le G0rtége reprend sa marche et Sa Majesté ne tarde pas à entrer dans l'enceinte sacrée du Kremlin. Le clergé, rangé sur les

marches des cathédrales, entonne le Te Deum. L'Empereur descend de nouveau de cheval, baise les saintes images et va se prosterner devant les tombeaux de ses ancêtres ; puis, prenant en main le drapeau delà Russie, il écoule une allocution que lui adresse le métropolitain, Mgr Philaréte; ensuite il monte au palais et s'arrête encore pour recevoir le pain et le sel que le prince Galitzin, grand-maréchal du palais, lui offre au nom de la sainte Russie.

Là; se termine cette superbe et touchante cérémonie.

Le soir, le Kremlin fut illuminé, et pendant les trois jours suivants eurent lieu, en grand appareil, les proclamations traditionnelles pour annoncer le jour du couronnement.

C'est à l'occasion de cette solennité qu'on a vu pour la première fois, dans tout son éclat, depuis l'avènement d'Alexandre II, l'escorte parliculière de l'Empereur mêlée au magnifique cortège dont nous venons de donner la description. Tout le monde,, en Russie, connaît cette escorte, mais elle fait surtout l'admiration des étrangers, tant par l'aspect original et animé de cette garde au costume asiatique , qu'en raison des types des hommes, du luxe des armes, de la brillante harmonie de l'uniforme et du harnachement des chevaux.

Organisée par l'empereur Nicolas, on la voyait, sous .son règne, figurer à la suite du Tzar dans toutes les cérémonies, lesquelles empruntaient à sa présence quelque cho&e d'éminemment pittoresque. Rien de varié, en effet, et d'un aspect dramatique comme ces hommes à la physionomie expressive et un peu sauvage, armés à la fois du mousquet européen ou du fusil rayé, du damas arabe, du poignard circassien, du pistolet turc à crosse allongée et des flèches mongoles, la tête coiffée d'énormes bonnets à la longue fourrure flottante, montant des chevaux petits et agiles qui bondissent d'impatience

sous leurs cavaliers. Tout contribue à faire dé ces soldats une troupe d'élite et des plus pittoresques.

Elle est composée de i 80 hommes formant deux escadrons : le premier compte 80 cavaliers tcherkesses, circassiens, géorgiens, lesghiens, musulmans appartenant à toutes les tribus soumises du Caucase et peuplées de princes ou de nobles presque aussi misérables que leurs vassaux. C'est dé préférence parmi ces hommes de race qu'on choisit les 80 cavaliers du i^^ escadron de l'escorte particulière de l'Empereur. Le 2« escadron se compose de 100 cosaques do la ligne auxquels on accorde cette faveur à titre de récompense.

Les uns et les autres restent attachés , pendant quatre ans, à l'escorte de l'Empereur, et les libérations s'opèrent par quart chaque année. Ils sont congédiés, les^premiers avec le grade d'officier, et les cosaques avec une décoration et le grade de sous-officier ; ils ont en outre une pension et ils emportent leurs armes dont ils ne voudraient se défaire à aucun prix, car ils les transmettent en héritage a leurs familles qui les conservent comme de précieuses reliques.

L'escorte particulière de l'Empereur a été commandée pendant très-longtemps par le prince Bagration, mais il a été remplacé, il y a deux ans, par le général Skoboleff, à qui S. M; Alexandre II a donné ce poste de confiance en récompense de ses bons services et de son dévouement à sa personne.

Aux grandes revues, les cavaliers de cette escorte commencent généralement le défilé ; ils passent comme la foudre devant le Tzar^ brandissant leurs armes, poussant de formidables houn*as et rappelant ainsi la fantasia arabe. Leur adresse et leur souplesse à cheval, jointes a l'application des manœuvres régulières, rendrait cette troupe réellement redoutable; dans la poursuite d'une armée, elle ferait d'affreux

ravages si, au lieu de deux escadrons» elle se composait de plusieurs régiments.

Leurs chevaux sont de petite taille, à tous crins et de robes diverses^ ; en voyant leur modeste apparence on ne saurait se figurer les qualités de vigueur et de feu qui les animent lorsqu'ils sont en main ; leurs pieds sont d'une incroyable sûreté» aussi franchissent-ils comme des chamois les ravins et les précipices qui coupent çà et là les étroits sentiers des montagnes. Leurs brides sont ornées de piécettes qui tombent par grappes prés des oreilles ; la croupe est couverte d'un (apis de perse d'un grand prix qui complète , avec une selle cosaque ou turque, un harnachement des plus beaux et des plus riches.

D'après M. DeltinofT, l'uniforme, non compris les armes, revient à 500 roubles argent, soit 2,000 fr. pour un simple cavalier. Le gouvernement pourvoit avec abondance à l'entretien de cette troupe d'élite qui est traitée, en toutes choses, d'une manière vraiment impériale ; aussi les plus braves considérent"ils comme un grand honneur, comme une faveur inespérée, leur admission dans l'un des escadrons de l'escorte de l'Empereur.

Revenons au sacre d'Alexandre IL

Le 7 septembre 1856 était le jour solennel fixé pour le ooUironnemertt et le sacre de LL. MM. l'Empereur et l'Impératrice.

Il convient de décrire en quelques mots le lieu où s'est passé cette scène imposante. Le Kremlin occupe une éminence qui domine une partie de Moscou. Entouré de murs crénelés d'une grande élévation, flanqué de nombreuses tours , il communique avec la ville au moyen de cinq portes. Son enceinte renferme cinq cathédrales qui avoisinent le grand palais impérial et ses vastes dépendances. Ces cathédrales, aux coupoles dorées, aux peintures byzantines, sont autant de merveilles

orientales ; au centre est placée celle de F Assomption, au ^ud celle de V Archange Michel qui renferme le tombeau des Tzars, au nord celle de la Transfiguration , a Test, près du clocher, celle de Saint-Nicolas \ à l'ouest celle de V Annonciation. Un escalier monumental descend depuis le premier étage du palais jusqu'au parvis commun aux t;inq cathédrales. Une estrade recouverte de tapis de drap écarlate marque le passage que doit suivre le cortège impérial pour se rendre à celle de FAssomp» tiofi, et, après la cérémonie du sacre, pour visiter les autres métropoles. Des tribunes élégamment ornées sont, de bonne heure, occupées par des dames aux toilettes fraîches et variées; le parvis est encombré de spectateurs, et un détachement de tous les régiments de la garde impériale, avec les drapeaux, forme une haie qui dessine tous les contoui-s de l'estrade. Le soleil brille radieux au ciel.

Lé canon annonce le commencement de la cérémonie; une haie dechevaliers-gardesà la cuirasse recouverte do drap écar'laie, et de gardes à cheval à la cuirasse dorée, se forme le long de Tescalicr et sur l'estrade que doit parcourir l'Empereur. On voit descendre de l'escalier un brillant cortège qui escorte rirapératrice-mère. Parvenue sur le perron, Sa Majesté se place sous un dais de drap d'or ; le grand-duc héritier, Nicolas Alexandrowitch, accompagne son auguste aïeule ; derrière le dais viennent les grandes-duchesses et les princes étrangers', puis les dames et demoiselles d'honneur, toutes revêtues de l'ancien costume russe, aussi riche qu'élégant. L'Impératrice-mère porte la couronne en diamants et le manteau impérial d'ëtoffe d'or doublé d'hermine ; à la porte de la cathédrale. Sa Majesté est reçue par le clergé qui lui présente la croix et l'eau bénite.

Puis après on voit apparaître, au sommet de l'escalier, le cortège qui accompagne l'Empereur et rimjpératrice, cortège

imipense qui compte les hauts dignitaires et les délégués de toutes les corporations de Tempire.

Un formidable hourra, poussé par cent mille voix, annonce la présence de l'Empereur ; il parait sur le sommet de l'escalier qu'il descend lentement, suivi de l'Impératrice.

Alexandre II est revêtu du grand uniforme de général, tunique verte brodée au collet et aux manches, pantalon écarlate aux bandes d'or ; il porte le cordon bleu de Saint- André et le petit collier du même ordre ; la tête découyerte, il tient a la main le casque au panache des trois couleurs de la Russie , blanc, jaune et noir. Sa démarche est noble et imposante ; il promène sur la foule un regard bienveillant. L'Impératrice le suit immédiatement ; elle est vêtue d'une robe d'étoffe d'argent et coiffée en cheveux dont deux longues boucles descendent sur sa poilrine. Un voile flottant la recouvre presque entièrement ; elle porte également le ruban de Tordre de Saint- André ; tout le monde admire l'élégance et la dignité de sa démarche, le charme de sa noble figure.

Lorsque les souverains approchent de la porte de la cathédrale, le métropolitain, Mgr Pbilarète, prononce un discours et présente à Leurs Majestés la sainte croix à baiser.

L'Empereur et l'Impératrice, après s'être inclinés trois fois devant la porte du sanctuaire, montent jusqu'aux trônes qui leur sont destinés et la cérémonie du couronnementcommence. Le métropolitain de Moscou , ^e plaçant devant l'Empereur^ lui présente un livre ouvert et Sa Majesté lit à haute voix le symbole de la foi; puis, le métropolitain, descendant de la plate-forme, retourne prés de l'autel réciter les saints évangiles et remonte, accompagné des métropolitains de Kiew et de Novgorod, près du trône de l'Empereur qui, après avoir ôté de son cou le collier de l'ordre de Saint-André , ordonne qu'on

lui apporte le collier en diamants du même ordre et le manteau impérial (ce manteau est en drap d'or doublé d'hermine). L'Empereur, revêtu du manteau impérial, fait apporter, après les prières, la grande couronne. Sa Majesté la place sur sa lête et reçoit ensuite le sceptre et le globe. Après s'être assis un moment sur le trône, Alexandre II dépose ces deux derniers insignes et, se levant, appelle à lui l'Impératrice qui vient se mettre à genoux devant lui sur un coussin de velours ; le Monarque, ôtant alors sa couronne, en touche légèrement la tête de l'Impératrice et la replace sur la sienne.

La petite couronne fut ensuite présentée à l'Empereur qui la plaça sur la tête de l'Impératrice ; puis on apporta un manteau impérial semblable à celui de l'Empereur ainsi qu'un collier en diamants de l'ordre de Saint-André ; des dames d'honneur en revêtirent l'Impératrice qui, se relevant, fut se rasseoir sur son trône pendant que l'Empereur reprenait en main le sceptre et le globe ; alors Tarchidiacrc entonne les versets : Domine salvum fac Im'peralùrem.

A ce moment, les cloches de toutes les églises de Moscou se font entendre et on tire une salve décent un coups de canon des batteries établies sur les murs du Kremlin.

Pendant ce temps eut lieu une scène imposante; le clergé et les membres de la famille impériale présentèrent leurs félicitations à l'Empereur en montant sur la plate-forme du trône et tous les assistants s'inclinèrent trois fois.

Lorsque le bruit des cloches et du c^jinon eurent cessé de se faire entendre, l'Empereur, se levant de son trône et ayant remis aux fonctionnaires le sceptre et le globe, se mit à genoux pour lire la prière usitée dans un livre présenté par le métropolitain de Moscou ; aussitôt qu'Alexandre 11 eut achevé sa

prière, le métropolitain s'agenouilla ainsi que Tassistance; TEmpcreur resta seul debout.

Après une courte allocution du prélat à Sa Majesté, la messe commence. A cet instant l'Empereur ôte sa couronne qu'il ne replaça sur sa tète qu'a la fin de Toffice divin.

Pendant la cérémonie du sacre, le son des cloches se fit entendre de nouveau et une seconde salve de cent un coups de canon fut tirée par l'artillerie .

Cette cérémonie eut lieu après la communion du clergé officiant. Deux archevêques, assistés par des archidiacres, s'avancèrent de l'autel vers l'Empereur pour lui annoncer que le moment du sacre était arrivé. Aussitôt Sa Majesté remit son épée à un des assistants et, descendant du trône, se rendit en manteau impérial à la porte du sanctuaire suivi de l'Impératrice. Là, l'Empereur se plaça sur le tapis de brocart d'or et l'Impératrice s'arrêta entre le trône et l'autel. A ce moment, le métropolitain de Moscou , tenant en main le vase précieux qui contient le saint chrême, y trempa un rameau d'or fait exprès pour la cérémonie et en oignit l'Empereur, suivant les rites consacrés, sur toutes les parties de son visage et sur ses mains; puis l'Impératrice reçut la même onction, mais seulement au front.

Apfrès s'être agenouillées devant la sainte table et avoir reçu la communion, Leurs Majestés remontèrent sur l'estrade et s'assirent sur leurs trônes.

Pour terminer la cérémonie, on présenta aux souverains la croix à baiser.

L'impératrice -mère Alexandra Féodorowna sort en ce moment de la cathédrale avec tous les membres de la famille impériale par la porte du sud, et retourne au palais dans le même ordre de marche qui a été observé à son arrivée.

C'osl par la porte du nord que l'Empereur et l'Impératrice se retirent. De nouveau ils se placent sous le dais : l'Empereur, la couronne en têle, le sceptre et le globe à la main, et revêtu du manteau impérial ; l'Impératrice, également couronnée et revêtue du manteau d'or et d'hei*mine. Leurs Majestés se dirigent vers la cathédrale de l'Archange Michel où elles s'inclinent devant les tombeaux de leurs ancêtres, puis se rendent à la cathédrale de l'Annonciation où le clergé suit le même cérémonial que dans celle de l'Archange Michel, et enfin, de cette dernière Eglise les souverains se rendent au perron dit le Perran Rouge, prés duquel s'arrêtent toutes les personnes qui ont fait partie du cortège, à l'exception de celles qui, revêtues des charges de la couronne, accompagnent Letirs Majestés jusqne dans les appartements intérieurs. Là, Leurs Majestés se reposent quelques instants en attendant que tout soit prêt pour le banquet impérial.

Nous n'avons pas voulu interrompre la relation succincte de celte imposante cérémonie pour parler de l'aspect que présentait la cathédrale de l'Assomption ; il est impossible, au dire des témoins oculaires, de se représenter quelque chose de plus imposant.

Les murailles, la voûte, les coupoles, les colonnes de cette église sont entièrement recouverte&de lames d'or sur lesquelles sont appliquées les peintures byzantines de ce caractère ù original de la peinture primitive. Près de la porte du maîtreautel se trouve une image de la Vierge ornée de diamants, de rubis et de saphirs. Cinq lustres d'un travail merveilleux éclairaient les splendeurs de cette grande scène religieuse.

Au centre de l'église, dans le périmètre contenu entre les quatre colonnes, s'élevait une estrade entourée d'une balustrade dorée ; les deux colonnes en arriére étaient revêtues,

jusqu'au tiers environ de leur hauteur, de velours rouge avec le chiffre de l'Empereur. Entre ces colonnes était suspendu à la voûte un dais de velours soutenu par un réseau de cordons d'or et sous lequel on avait placé deux trônes antiques en ivoire et en marqueterie d'or et d'argent, deux curiosités remarquables entre toutes par la matière, le travail et l'antiquité. Le trône de l'Empereur était celui du Tzar Ivan III ; le trône de l'Impératrice était celui du Tzar Michel Féodorowitch ; à la droite de Leurs Majestés se trouvaient un dais et un trône également magnifiques réservés à l'Impératrice -mère.

Des tribunes entouraient les trois côtés de l'église : celui de gauche était occupé par le corps diplomatique ; celui du fond de l'église était rempli par la plus haute noblesse et les sénateurs de l'empire ; à la droite étaient placées les demoiselles d'honneur et les maîtresses de la cour. Les dalles de l'église et les tribunes étaient couvertes de tapis de drap écarlate.

Toute l'assemblée ne représentait que diamants et or. Les beaux uniformes de l'armée et des personnes de la cour, les toilettes des dames, étincelantes de pierres précieuses, de perles et de rubis, les costumes variés des ambassadeurs et des minisires étrangers, tout cela formait un ensemble qu'il est difficile de se figurer et encore plus de décrire.

Après toutes ces splendeurs, nous ne raconterons pas celles du banquet impérial qui eut lieu dans la salle du palais des anciens Tzars, toute tendue de velours semé d'aigles impériaux; nous ne pourrions que répéter les mêmes formules d'admiration.

Loi'sque la table fut servie, l'Empereur ôla dé sa tête la couronne qu'il remit, ainsi que le sceptre et le globe, aux dignitaires qui l'accompagnaient.

A ce moment, le métropolitain de Moscou bénit le festin et

les souverains prirent place. Après le premier service, le haut clergé et les personnes invitées s'assirent à des tables distinctes, et tout le reste de l'assistance se retira. Des tables avaient été préparées dans la cour du grand palais du Kremlin pour les nobles, les généraux et les aides-de-camp de l'Empereur, les secrétaires d'Etat et les cavaliers de la cour.

Pendant le banquet, les toasts suivants furent portés :

« A la santé de S. M. l'Empereur !» A ce toast, l'artillerie fit un salut de soixante et un coups de canon.

« A la santé de S. M. l'Impératrice Alexandra Féodorowna ! » Un salut de cinquante et un coups de canon.

« A la santé de S. M. l'Impératrice régnante Marie Aiexandrowna ! » Cinquante et un coups de canon.

« A la santé de toute la maison impériale! » Trente et un coups de canon.

« A la santé du clergé et de tous les fidèles sujets ! » Vingt et un coups de canon.

Ainsi se terminèrent ces cérémonies qui, depuis si longtemps, tenaient la Russie et l'élite du monde européen dans l'attente. Un temps superbe favorisa le déploiement de toutes ces magnificences. L'ordre le plus parfait ne cessa pas de régner un seul instant dans cette immense ville , au milieu de pc^latiens accourues de toutes les parties de l'empire. Le soir, la cité fut illuminée de la manière la plus complète et la plus brillante. Le Kremlin était inondé de lumières, et sur la rive opposée de la Moskowa une multitude de md^isons avaient leur façade et leurs toits entièrement couverts de lampions.

« Dans le courant de la soirée — écrit M. Blanchard , l'un des témoins de ces fêtes inouies — trois officiers sortirent par une des portes du Kremlin et se mêlèrent à la foule des promeneurs. J'étais alors dans la Twerskoï, a admirer l'illumi-

nation du palais du grand-duc Constantin ; tout entier à mes souvenirs du raatin, je crus reconnaître dans l'un d'eux les traits d'un auguste personnage ainsi que ceux des cavaliers qui raccompagnaient; je ne m'étais pas trompé. A quelques pas plus loin , des hourras énergiques m'annoncèrent que la foule venait de saluer les grands-ducs Constantin et Nicolas accompagnant l'empereur Alexandre IL »

Après les cérémonies officielles, après les réceptions au palais du Kremlin , les revues, les bals de la noblesse, le dîner offert à l'armée par le corps des marchands de Moscou, vinrent les fêtes du corps diplomatique auxquelles assistèrent l'Empereur et l'Impératrice.

Le bal donné par M. le comte de Morny, ambassadeur de France, fut une improvisation d'une rare élégance qui excita au plus haut degré la surprise de tous les invités.

Malgré la brièveté du temps dont il disposait, M. de Morny trouva le moyen de faire élever dans l'hôtel de l'ambai^ade utie construction qui réunissait la solidité à la légèreté. Celte salle de bal était une simple treille toute dorée sur laquelle cooraient les lierres et les plantes grimpantes. Une immense jardinière entourait le salon d'une ceinture de fleurs les plus rares. Des niches avec des statues, des médaillons représentant des amours donnaient à cette décoration un cachet d'une exquise simplicité. Le plafond, surmonté d'une coupole, était également recouvert de treillages dorés, et l'orchestre occupait une tribune placée sur une des faces latérales. Dans un enfoncement ménagé sur la face principale, se dressait une estrade tapissée de soie et d'étofles précieuses et sur laquelle étaient des fauteuils réservés aux augustes invités. L'éclairage était merveilleux; en un mot, deux artistes français» MM. Ducros, architecte, et Labastide, peinti*e, avaient fait en quelques jours,

sous la direction de M. de Morny, ce que font les baguettes de fées dans les contes de Perrault.

Le jour du bal, les salons étaient remplis d'une assemblée brillante dans laquelle pouvaient s'énumérer tous les grands noms de la Russie et d'une partie de l'Europe. Les honneurs de cette fête étaient faits par madame la baronne de Seebach, femme du ministre de Saxe en France et fille du comte de Nesselrode, dont la grâce et la distinction sont si justement appréciées par l'élite de la société parisienne.

A dix heures, l'arrivée de l'Empereur fut signalée par des clameurs enthousiastes et par les sons de la musique militaire placée devant l'hôtel de l'ambassade. Leurs Majestés , accompagnées de la grande-duchesse Âlexandra et des grands-ducs Constantin, Nicolas et Michel firent leur entrée dans la salle du bal, conduites par M. le comte de Morny et tout le personnel de l'ambassade qui avaient reçu au bas du palais les augusles invités. L'Empereur portait le grand uniforme de sa garde, le plus élégant de toute l'armée, au dolman blanc garni de fourrures, rehaussé de ganses et de glands d'or , et sur lequel tranchait d'un rouge vif le grand cordon de la Légion d'honneur. Le grand-duc Constantin était revêtu de Tuniforme de grand-amiral ; les grands-ducs Nicolas et Michel de celui de général. Rien ne pouvait surpasser la distinction et la richesse tout à la fois de la toilette de l'Impératrice et de la grande* duchesse Alexandra.

Au moment de l'entrée de Leurs Majestés dans la salle du bal, l'orchestre entonna l'hymne russe si saisissant: Dieu conserve le Tzar.

Le bal commença par une polonaise dans laquelle l'ambassadeur de France eut l'insigne honneur de donner la main à

S. M. rimpératrice. L'Empereur donnait la main à madame la grande-duchesse Alexandra.

Pendant presque toute la durée de la fête, TEmpereur se promena dans les salons, s'entretenanl de la manière la plus affable avec les personnes de l'ambassade française. Le salon consacré aux tableaux, chefs-d'œuvrcs venus de France, attira son attention lout^ particulière.

 deux heures du matin ^ la famille impériale se retira, après avoir exprimé à M, de Morny combien elle était touchée de sa gracieuse et charmante réception.

Quand on lut dans les journaux les détails de cette fètc donnée à Moscou par Tambassadeur de France, tout le monde sut gré à M. de Morny d'avoir prouvé une fois de plus que si les Français savent se distinguer par leur bravoure «ur les champs de bataille, ils se font aussi remarquer dans les salons et dans les fêtes qu'ils donnent par leur bon goût et leur affabilité.

L'empereur Alexandre II a du reste la plus grande sympathie non seulement pour nos hommes de guerre qui se sont illustrés en Grimée et tout récemment en Italie, mais encore pour nos diplomates , nos hommes d'Etat, nos artistes et nos écrivains. Les distinctions honprifiques que Sa Majesté daigne accorder à nos compatriotes est un témoignage incontestable de sa bienveillante appréciation à cet égard.

Depuis la conclusion de la paix , l'Empereur a saisi toutes les circonstances de montrer publiquement combien il attache de prix à entretenir de bonnes et cordiales relations avec la France. Tous les Russes présents à Paris sont animés du même esprit, et la réciprocité de ces sentiments mutuels d'estime et de bonne entente se manifeste chaque jour dans nos salons.

La présence du grand-duc Constantin en France, un an

après la signature du traité de paix, vint donner une garantie de plus u la bonne harmonie qui existe entre les deux nations.

Voici un prince — disait M. Paulin dans Vlllustration , en rendant compte du voyage du grand-duc Constantin — que son devoir, comme Russe et ses sentiments naturels avaient justement rendu Tennemi de la France. Les causes de cette inimitié ayant disparu, il vient visiter ceux à qui il croyait avoir voué une haine irréconciliable, et les honneurs qu'on lui rend sont comme un témoignage enthousiaste de l'estime que le vainqueur réserve à un ennemi glorieux et réconcilié.

Instruit, brave, généreux, le prince Constantin, sans avoir la douce mansuétude d'Alexandre II, n'a point, pour cela, la rudesse que quelques écrivains se sont plu à lui attribuer. Il a l'indépendance , le franc parler du marin; dans Texerçice de ses fonctions d'amiral-général des flottes de l'empire russe , sa fermeté est intelligente et n'a rien de brutal. D'une taille moins élevée que celle de son frère, ses traits sont réguliers et n'ont rien que de fort sympathique.

Aux chantiers de la Seyne, à Toulon, comme aux exercices de tir à Yincennes, le prince a étonné tous ceux qui l'accompagnaient par la haute intelligence pratique qu'il possède.

Reçu aux Tuileries par l'Empereur, qui l'attendait au bas du grand escalier du palais , le frère d'Alexandre II s'est prêté de bonne grâce à tous les honneurs officiels rendus à sa personne. Le pavillon Marsan lui avait été affecté pour demeure pendant son séjour à Paris.

A peine remis des fatigues du voyage, le prince voulut visiter immédiatement nos établissements consacrés aux arts et aux sciences. Partout il interrogeait avec empressement et écoulait avec une profonde attention les explications qui lui étaient données.

La revue qui eut lieu au Champ- de -Mars fut une fête militaire magnifique.

L'Empereur, le grand-duc Constantin, le prince de Nassau, le prince Napoléon précédaient un brillant cortège dans lequel se confondaient les gloires militaires de la Crimée.

A côlé des maréchaux Pélissier et Canrobert, on voyait le général Todlleben, les généraux Luders, Liprandi, Dannenberg qui avaient exercé des commandements lors de la guerre , les amiraux Glasenap et Behrens, le capitaine de vaisseau Lissianski, fils de l'illustre marin de ce nom qui a accompli le voyage autour du monde ; le colonel Greig , ancien aide«decamp du prince Menlschikoff ; le capitaine de frégate prince Nicolas LabanoiT de Rosvoif; le lieutenant de marine prince Espère Oukthomski, qui pendant le siège de Sébastopol avait été officier d'ordonnance de l'amiral Karniloff et ensuite du général en chef prince Gortschakoff ; enfin le lieutenant de marine baron de Boyer , d'une ancienne famille de Finlande.

Par son attitude, par son extérieur, le grand-duc Constantin conquit ce jour-là la faveur publique, tant dans les rangs de l'armée que dans ceux de la population. Il n'est pas jusqu'à la classe de la fashion, classe en général très-portée à la critique, qui ne prisât fort la façon toute gracieuse avec laquelle le grand-duc se servait d'un binocle dont la nature de sa vue lui rend l'emploi indispensable.

Dans tous nos salons où l'opinion se fait avec tant de rapidité et tant de sûreté tout à la fois , il fut établi que le grand-duc Constantin voyageait pour observer et pour étudier. On se disait qu'au commencement du xvin* siècle Pierre-le-Grand avait, lui aussi, visité la France pour s'éclairer et pour s'instruire. Il y avait donc quelque analogie entre ces deux événements. Seulement le grand-duc Constantin se présentait à

nous avec des idées et des manières toutes françaises. Aussi la sympathie générale lui fut-elle tout de suite acquise, « Décidé* ment ce prince est un homme d'esprit — s'écriait un de nos athéniens du boulevard — il a consacré sa première soirée de liberté à nos petits théâtres; c'est là seulement qu'on sait rire d'un rire vraiment français. »

Si Pierre-le-6rand ne se présenta pas à la société française du dernier siècle dans les mêmes conditions , son caractère étrange, ses habitudes , ses goûts , ses fantaisies produisirent un curieux contraste avec notre Cour brillante et raffinée.

Ce souverain arriva à Paris le 7 mai 1717 — dit M. Henri Bacquès dans V Illustration — et descendit à neuf heures du soir au Louvre, où l'appartement de la reine avait été richement meublé pour lui. Pierre P' le trouva trop beau, demanda une habitation particulière, et remonta immédiatement en voiture. On le conduisit à l'hôtel de Lesdiguières, près de l'Arsenal, L'ameublement, qui n'en était pas moins splendide, ne lui convenait guère mieux. Toutefois, il se résigna et fit décharger d'un fourgon qui le suivait un lit de camp qu'on installa dans un grand cabinet.

Bien qu'il ne se préoccupât généralement pas de l'étiquette, et qu'il fût impatient de parcourir la ville, le Tzar ne voulut point sortir avant d'avoir reçu là visite du roi mineur Louis XY.

Cette formalité une fois accomplie , il ne cessa de se pro« mener dans Paris, entrant dans les magasins, dans les ateliers» s'arrêtant à tout ce qui attirait son attention , questionnant les artistes, les ouvriers, et donnant partout des preuves d'un esprit juste et fort étendu et d'une grande intelligence. Les objets de pur agrément le touchaient peu ; mais tout ce qui avait trait à la marine, au commerce, aux arts utiles, excitait sa curiosité.

Pierre I" n*élait guère recherché dans sa tenue. Il portait un habit de bouracan, un sabre pendu à un large ceinturon, une peritique i*onde qui ne dépassait pas le cou et une chemise sans manchettes. Il commanda une perruque à Paris; on portait alors les perruques longues et fournies. Le perruquier ne doutait pas qu'il ne fallût au Tzar une coiffure selon le goûtdu jour; mais quelle ne fut pas la déception de l'artiste capillaire quand il vit le Tzar faire donner , sans le moindre égard pour son œuvre, un large coup de ciseau à la perruque.

Le 16 niai, jour de la Pentecôte, Pierre P"* visita les Invalides. Au réfectoire, il se mêla aux soldats, demanda de leur vin , but à leur santé en frappant sur Tépaule de ses voisins et les traitant de camarades.

Habitué qu'il était au despotisme , Pierre I*"* ne pouvait souffrir la moindre contrariété. Importuné souveiit par Taffluence des spectateurs qui venaient stationner autour de son hôtel, il sortait brusquement pour aller où sa fantaisie l'appelait. Si ses équipages n'étaient pas prêts, il entrait dans la première voiture venue. Il prit un jour le carrosse de madame de Matignon , qui était accourue pour le voir, et se fit conduire à Boulogne. Le maréchal de Tessé et les gardes qui devaient l'accompagner couraient alors comme ils pouvaient pour le rejoindre. Dans une autre circonstance, il assistait à la revue de la maison du roi. La magnificence des uniformes ayant paru lui déplaire, il partit subitement sans attendre la fin et se rendit à Saint-Ouen.

Il fit deux visites à Versailles. A sa seconde visite, il se rendit a Saint-Gyr, vit les classes et monta ensuite chez madame de Maintenon qui, ayant prévu sa visite, s'était mise au lit, ses rideaux et ceux des fenêtres fermés. Le Tzar, en entrant, ouvrit les rideaux, la considéra attentivement et sortit

sans dire un mol. Telle est la version des écrivains con tempo* i*ains, à rexception de Saint-Simon qui lui prèle une réflexion assez peu aimable. Suivant le récit du secrétaire intime du Tzar, récit rapporté par M. de la Fizelière, Pierre I®^ aurait adressé quelques paroles polies à madame de Maintenon.

Toujours est-il qu'il témoigna plus de considération à la mémoire du cardinal de Richelieu. En apercevant à laSorbonne le tombeau du cardinal , il courut embrasser son buste en disant : « Je donnerais la moitié de mon empire à un homme tel que toi pour qu'il m*aidât à gouverner l'autre. »

Le 15 juin il alla diner chez le duc d'Antin, En entrant dans la salle à manger, il fut frappé de voir sous un dais le portrait de la Tzarine que le duc d'Antin avait trouvé moyen de se procurer. Il fut tellement touché de l'attention qu'il s'écria : « Il n'y a que des Français qui soient capables de cette galanterie. » Mais sa surprise fut bien plus grande, lorsque, trois jours plus tard, à l'hôtel des Monnaies, il reçut lui-même une médaille représentant, d'un côté, son portrait remarquable de ressemblance et d'exécution, et de l'autre, une renommée avec cette inscription empruntée à Virgile: Vires acquirit eundo, flatteuse allusion aux connaissances que ce prince acquérait dans ses voyages.

Le i9 juin , après avoir assisté au jugement d'une causé au Parlement, il se rendit à l'Académie française et à l'Académie des sciences, et prit séance à l'une et à l'autre.

Pierre P* quitta Paris le 20 juin 1717 pour se rendre à Spa, oîi l'attendait la Tzarine.

C'est à Fontainebleau , où le régent tenta inutilement de conduire Pierre I" en grande pompe, que le grand-duc Constantin prit congé de l'Empereur pour achever son tour de France, trés-touché de la cordialité de l'accueil qu'il avait

reçu. Pendant le temps de son séjour à Paris, la population se pressait sur ses pas comme pour lui faire les honneurs de la ville. Depuis le bois de Boulogne jusqu'au bois de Vin*cennes, depuis le Ghamps-de-Mars jusqu'à rHôtel-de-Ville» depuis le Théâtre-Français jusqu'à nos plus petits théâtres» la foule le suivait» et Ton assure que pour sauvegarder son incognito il se serait mêlé souvent aux groupes nombreux qui Tattendaient , à la sortie du spectacle, pour le voir passer. A aucune époque , nous devons le reconnaître , aucun prince étranger venu du Nord n'avait été aussi populaire en France,

C'était vers le milieu de mai 1857 que le frère du Tzar avait pris congé de S. M. l'Empereur des Français. Moins de cinq mois après. Napoléon III devait avoir une entrevue a Stuttgard javec Alexandre II.

Quant au sujet de cette entrevue , il est resté secret. Chaque journal publia néanmoins sa version; mais celle du Journal allemand de Francfort nous semble la plus digne d'être rapportée. Cette feuille se disait assez bien informée pour pouvoir affirmer que la conférence des deux souverains avait pour objets principaux les affaires suivantes :

1^ Réconciliatioa entre l'Angleterre et la Russie et négociation d'une alliance russo-anglo-française ; 2'' mesures à prendre pour la pacification de l'Europe ; 3*" question italienne : Naples, Etats de l'Eglise, Sardaigne; 4'' union des principautés sous la suzeraineté de la Porte ; choix du prince futur ; 5° question danoise , réforme de la Constitution fédérale. Il y aurait été, en outre, abordé comme question accessoire la succession de la couronne de Grèce , la situation de l'Inde, de la Chine et le canal de Suez.

Ces importantes questions ont pu être traitées dans cette réunion, mais l'opinion la plus accréditée, à cette époque,

attribuait surtout aux deux souverains l'intention de se concerter sur les affaires de l'Italie, La rencontre de l'empereur de Russie et de l'empereur d'Autriche , qui suivit à Weimar celle de Stuttgard, donne une probabilité de plus à cette manière de voir.

Ce fut à cinq heures de l'après-midi, le 25 septembre 1857, que l'empereur Napoléon entra à Stutlgard. L'embarcadère était pavoisé des drapeaux réunis de Wurtemberg et de la France. Une double haie, formée de l'infanterie de la ligne et de la cavalerie de la garde , s'étendait de la gare jusque dans la cour du palais.

A son arrivée, l'Empereur fut reçu par le roi et le prince royal entourés des princes de la famille, LL. AA. RR. lest princes Frédéric et Auguste de Wurtemberg, de S. A. le prince de Weimar, des grands officiers de la couronne, des ministres et de plusieurs généraux.

Les deux souverains s'embrassèrent avec effusion et montèrent dans la même voilure, aux acclamations de la foule, pour se rendre au palais.

L'empereur Napoléon y était à peine arrivé que l'empereur de Russie qui, depuis la veille, se trouvait à Stutlgard, vint lui rendre sa visite.

Mais ne poursuivons pas plus longtemps une relation offi* cielle ; cherchons dans les correspondances qui furent publiées, au sujet de cette entrevue, quelques aperçus plus intimes, plus ingénieux qu'une sèche analyse du Moniteur universel. Une lettre très^vive, très-spirituelle de M. Edmond Texier, va nous fournir ces éléments d'appréciation.

« Dans les deux jours qui précédèrenl l'arrivée des deux empereurs — dit cet écrivain distingué — on signalait à tout instant un train princier, et alors les voitures de la cour défi-

laient au galop dans la rue du Château ; les chambellans couraient effarés au débarcadère ; les ofliciers faisaient caracoler leurs chevaux aux portières; c'était un mouvement, une animation, un va-et-vient d'uniformes et d'habits brodés Le

matin, la grande-duchesse Hélène arrivait; le soir, le prince Auguste de Wurtemberg; et le lendemain d'autres princes et d'autres princesses succédaient aux princesses et aux princes de la veille.

« Le jeudi matin , le bruit se répand que le Tzar descendra à la station de Feurbach et de là se dirigera vers la villa , le palais d'été du prince royal et de la grande-duchesse Olga.

« En effet, à deux heures et demie, dix voitures de la cour traversaient le jardin du château , se dirigeant vers Feurbach où le roi arrivait vers trois heures. Le roi de Wurtemberg est aujourd'hui le doyen des souverains de l'Europe ; il a 77 ans ; mais il est encore très-vert et très-dispos. A six heures du matin , il est sur pied ; il monte^ à cheval comme un jeune homme et il fatigue ses aides-de-camp. Il se promena sur la chaussée de la station pendant une demi-heure.

« Bientôt on signale le Irain impérial. La grande-duchesse Olga, qui a été au-devant de son auguste frère jusqu'à Ludswisburg, descend la première du wagon ; le Tzar met ensuite pied à terre. Il porte l'uniforme de général et le bonnet rond d'Astrakan. Un sabre recourbé donne à son costume un air moitié européen, moitié oriental. Le Tzar est très-grand, trèsmajestueux, nous l'avons dit déjà; c'est bien l'homme qui, à la fois pape (1) et roi, personnifie le souverain absolu de soixante millions de sujets. »

(I) Le Tzar est le prolecteur temporel du clergé, mais il n'est pas le chef de la religion orthodoxe, comme on le croit généralement en Europe. Le pouvoir d'interpréter les dogmes réside dans les conseils œcuméniques , et l'adminis-

Après avoir présente au roi les personnages ilc sa suite, parmi lesquels se trouvaient le prince Gortschakoff, ministre des affaires étrangères, le comte de Kisseleff, ambassadeur de Sa Majesté à Paris, le comte Adlerberg I", ministre de sa maison, le comte Adlerberg II, aide-de-camp-géncral, le comte Tolsloy, ccuyer, sénateur, le Tzar monte dans une voiture conduite à la Daumont qui se dirige vers la villa du prince royal. Cette demeure est un palais dans le style de la renaissance, silué sur le sommet d'une petite montagne d'où l'on domine la vallée du Neckar. La position de la villa est délicieuse. D'un côté, Stuttgard et se» coteaux chargés de vignes; au pied de la montagne, le joli village de Berg, u-n nid de maisons roses, bâti au bord de la rivière, et, un peu plus loin, une aimable ville, Cannstadt, renommée pour ses eaux minérales et ferrugineuses. Les magnifiques jardins de la villa sont ouverts au public deux jours par semaine, le mercredi et le samedi. Dans ce paradis terrestre, où se révèlent à chaque pas le goût et le caprice de la princesse qui l'habite , se promenait à l'écart une jeune fenimc simplement vêtue et d'une beauté maladive. Elle semblait respirer à pleins poumons, dans celte allée déserte où ellen^archail lentement, cette poétique fleur du nord qu'on appelle la mélancolie. C'était la grande-duchesse Olga.

Le soir, le Tzar, le Roi , le Prince et la Princesse royale assislaientau spectacle français. Ce n'était pas, commeàErfurt, le grand Corneille qui faisait les honneurs de la langue française, c'étaient MM . Duvert et Lauzanne.

Le lendemain, c'est-à-dire le vendredi, l'empereur Napoléon arrivait à quatre heures. Le Hoi, les Princes, les ministres, le corps diplomatique, les généraux et les chambellans l'atten-

Iratiou de l'Éijlise, en Russie, est dévolue aux patriarches représentés par le saint-synode.

liaient à la gare dont les abords étaient battus depuis le matin par une houle humaine. Parmi les personnages présents, on remarquait le prince royal , le prince Frédéric et le prince Auguste de Wurtemberg, le prince royal de Hesse et le prince de Weimar qui portait le superbe uniforme de la garde royale. Des décorations sur toutes les poitrines, des broderies sur tous les habits, des cordons de toutes les couleurs, des panaches, des crêtes de coq, une forêt de plumets. Napoléon III, en général de division et portant le grand cordon de Wurtemberg, embrassa le Roi , lui présenta M. le comte Walewski, le général de Failly, le général Fleury, le jeune prince Joachim ' Murât, et monta aussitôt en voiture au milieu d'une double haie de soldats qui s'étendait du débarcadère jusqu'au château.

Il avait été convenu que l'Empereur, après avoir dinéau château , irait , dans la soirée , a la villa faire une visite à la princesse royale, la grande-duchesse Olga, et que là aurait lieu la première entrevue des deux souverains. Mais le Tzar avait voulu ménager une surprise à l'Empereur ; il avait quitté la villa à quatre heures et était accouru à toutes brides à Stuttgard. Quand Napoléon III eut présenté ses hommages à la reine de Wurtemberg, la porte du salon s'ouvrit toute grande et il vit entrer Alexandre II. Les deux Empereurs s'embrassèrent et dînèrent ensemble. Le samedi, le Tzar et l'Empereur, après une conférence intime qui ne dura pas moins de trois heures, partirent, le premier pour la chasse au sanglier, le second pour Honhenheim où sont établis les célèbres haras du Roi. Ces haras renferment des étalons arabes de pur sang qui sont fort appréciés dans toute l'Allemagne. Le soir il y avait fête à la Wilhelmn, un palais moresque qui égale en magnificences les palais des Kalifes des contes orientaux.

A six heures, les convives arrivaient au milieu des flots de la

population dans l'ordre suivant : les chambellans, les généraux wurtembergeois invités, le prince et la princesse de Weimar, la reine de Hollande, la reine de Wurtemberg, le prince royal de Hesse , la grande-duchesse Hélène , le prince royal et la grande-duchesse Olga. Le Tzar était dans une voiture à quatre chevaux mais sans escorte ; dans la dernière voiture, également à quatre chevaux, menée à la Daumont et escortée d'un escadron, Tempereur Napoléon et le Roi. Les personnes de la suite des deux souverains étaient invitées.

Ce petit palais arabe, illuminé ainsi que les jardins, était splendide à voir avec ses dalles blanches, ses coupoles fouillées et touffues, ses pendentifs délicats, ses courbes d'une grâce sans seconde, ses jardins intérieurs, ses serres merveilleuses, ses petites croisées en trèfle et ses milliers de colonnettes.

Aussitôt après le dîner le Tzar partait pour Feurbach audevant de rimpéralrice de Russie et de la reine de Grèce.

A huit heures, les voitures de la Cour ramenaient les illustres convives à Stuttgard; à dix heures, il y avait soirée intime chez la reine de Hollande. A la même heure, le ministre des affaires étrangères, M. de Hûgel, donnait une soirée à laquelle assistaient les personnages de la suite des deux souverains , les membres du corps diplomatique et lesétrangers de distinction.

Le dimanche matin fut célébré l'anniversaire de la naissance du Roi. Le soir, après le diner auquel assistaient les deux Empereurs, Timpératrice de Russie, les reines de Wurtemberg, de Hollande, de Grèce et tous les hauts dignitaires, il y eut spectacle-gala au Théâtre-Royal. Loges, galeries, orchestre, tout cela étincelait de diamants. Les trois premiers rangs de l'orchestre avaient été réservés à l'état-major de l'armée de Wurtemberg; une quarantaine de .généraux formaient le premier plan ; ensuite venaient les rares habits noirs

admis à celle représentation , ils étaient littéralement noyés dans cet océan de broderies, de diamants, de perles, de rubis et d'émeraudes.

A la première galerie étaient assises les princesses, les dames àv'honneur,4es dames d'atour, les dames du corps diplomatique et de la noblesse.

Les bas-côtés de la loge impériale, qui faisait face àla scène, étaient occupés par les ambassadeurs et les personnages de la suite des souverains.

A sept heures un quart le Roi paraît dans la loge royale, et les souverains se placent dans Tordre suivant : la reine de Hollande, l'empereur Napoléon, le roi de Wurtemberg , l'impératrice de Russie, la reine de Grèce, le Tzar et la reine de Wurtemberg.

Dans Tavant-scène de droite : le prince royal , la grandeduchesse Hélène, la grande-duchesse Olga, le prince Auguste de Wurtemberg ; dans l'avant-scène de gauche : la princesse Frédéric de Wurtemberg , la princesse Marie , le prince Frédéric,

Au balcon : le prince et la princesse de Weimar, le prince royal de Hesse.

La princesse Olga attire surtout les regards par la grâce de sa personne et rélégîince de sa toilette. La Tzarine portait un magnifique diadème apporté la veille de Paris ; ses traits, pâles et délicats, sont d'une grande distinction ; deux dames d'honneur de la reine de Grèce portent le costume national, le costume d'Haydée de lord Byron.

La présence de celte illustre réunion de souverains, de princes et de princesses fut saluée par les plus chaleureuses acclamations toutes les fois que l'occasion s'en offrit durant le cours de la représentatiQu.

Le lundi, dernier jour de l'entrevue, fut réservé pour la fête populaire de Gannstadt , à laquelle assistèrent les deux Empereurs.

Après le défilé pittoresque des fermiers, fermières, garçons de ferme conduisant les plus magnifiques animaux et venant recevoir, au pied de la tente royale, la médaille réservée au vainqueur , eurent lieu les courses de chevaux qui terminèrent cette dernière journée.

Vers deux heures, la cour revenait à Stuttgard, et à quatre heures le Tzar et la Tzarine prenaient congé de Napoléon 111 qui partait lui-même le lendemain matin pour Metz où Fattendait un grand concours de population.

La période qui s'écoule de la fin de 1857 à 1858 nous montre l'empereur Alexandre voué à cette tâche immense qu'il poursuit avec tant de sollicitude et d'énergie depuis qu'il est monté sur le trône, savoir: la réforme administrative, Téman* cipation des serfs et le développement du commerce et de la navigation de son vaste empire.

Son intervention dans la guen*e d'Italie fut celle d'un esprit sage et modéré. Il chercha, mais en vain, à arrêter l'Autriche dans la poursuite de cette campagne qui devait lui ravir un des plus beaux fleurons de sa couronne.

L'année 1859 réservait au Tzar une victoire qui devait mettre un terme à cette guerre sans trêve ni merci, guerre qui se perpétuait dans les montagnes du Caucaso, contre les Circassiens, depuis de si longues années et qui avait coûté tant d'argent et tant de braves soldats à la Russie.

Le 15 septembre 1859, Schamyl , ce chef indomptable, se vit cerné sur le plateau le plus élevé du rocher de Ghounib. Jugeant que sa situation était désespérée, il envoya au quartier

général russe deux des siens pour traiter des conditions de sa soumission.

Le général en chef, prince Bariatinsky, informa Schamyl que s'il ne se rendait pas en personne à son camp, ce serait lui qui se rendrait, avant deux jours, dans la forteresse de Ghounib. La Gazette de Saint-Pétersbourg disait alors que cette forteresse présentait des moyens de défense formidables. C'est un vaste plateau de quinze verstes d'étendue sur une élévation considérable fermée, de tous côtés, par des rochers tellement escarpés qu'ils paraissent perpendiculaires.

Les montagnards assiégés ne manquaient ni d'eau, ni depro* visions de bouche, ni de munitions, et c'est l'assurance que Schamyl avait dans la force de sa position qui lui fit répondre aux envoyés russes que non-seulement ils ne pénétreraient pas eu deux jours dans Ghounib, mais même en deux mois et en deux ans. Le 6 septembre 1859, les opérations militaires con^mencérent de nouveau de la part des Russes ; tous les chefs de corps qui bloquaient Ghounib reçurent l'ordre de rechercher, la nuit, des sentiers par lesquels on pourrait y pénétrer.

Pendant que le général Kesler conduisait le siège régulier, les yolontaires grimpaient à travers les rochers à la découverte des sentiers conduisant sur le plateau. Après les avoir trouvés, les soldats russes arrivèrent sur le plateau et marchèrent en avant, les armes à la main. Surpris par cette attaque imprévue^ riman envoya aussitôt des parlementaires solliciter une entrevue du général en chef. L'un d'eux déclara que Schamyl sortirait à l'instant même de la forteresse, mais à la condition que l'armée russe se retirerait. A cette bravade, le prince Bariatinsky répondit que si l'Iman ne se présentait pas avant un quart d'heure, il donnerait l'ordre à ses soldats de jouer de la baïonnette.

Sur ces entrefaites apparut Schamyl lui-même, entouré de vingt chefs armés (murides), portant le turban vert, insigne du commandement chez les Hahométans (1).

Quant à lui \ il avait revêtu un costume riche et bizarre et montait un cheval richement harnaché.

A sa vue les bataillons russes poussèrent des hourras.

Le prince Bariatinsky, souffrant du pied, était assis sur une pierre ; il ne se leva pas et Schamyl resta debout devant le lieutenant de FEmpereur, représentant de Sa Majesté.

Schamyl demanda à capituler, mais en stipulant des conditions qui eussent été à peine admissibles s'il avait eu les moyens de prolonger sa résistance, et qui, dans la situation désespérée où il se trouvait, ne pouvaient que faire sourire son vainqueur» Il voulait notamment conserver sa liberté et avoir lafacullé de se rendre où bon lui semblerait.

Le prince répondit à Schamyl qu'il s'abusait étrangement sur sa position, et que s'il lui avait offert la vie sauve, c'était par humanité, afin de préserver ies femmes et les enfanta des horreurs d'un assaut ; il l'engagea à se rendre puremmt et simplement, ajoutant que s'il s'y refusait, il le laisserait retourner avec son escorte au milieu des siens.

En se décidant à venir trouver son ennemi, Schamyl avait dépouillé le guerrier. L'homme de l'Orient, aux allures cauteleuses, à l'astuce proverbiale, restait seul. Il s'efforça avec

(1) Noas pensons qu'il y a une erreur dans le compte-rendu de la Gazette ofjicielle de Saint^Pétershoiirg, de laquelle nous extrayons ce récit. Le turban vert, chez les musulmans, n'est pas le signe du commandement; c'est le signe particulier qui distingue les descendants du Prophète, la race des chérifs. Nous ayons vu en Afrique le turban vert porté par des mendiants pour lesquels les Arabes avaient une vénération profonde.

une grande subtilité de langage de faire revenir le prince sur sa détermination.

Cette tentative in extremis n'euL ni ne pouvait avoir aucun succès.

« Pas de conditions entre nous, répondit le prince. Tu as « été pris sur le charap de bataille; tout ce que je puis faire, « c'est de t'assurer la vie sauve pour toi et les tiens, mais tout « le reste dépend de l'Empereur mon maître. »

Le prince ajouta:

« Voici le colonel Trampowskî qui te conduira à Saint- « Pétersbourg. » A ces mots Schamyl jeta sur le colonel un regard sauvage.

Après l'entrevue, Schamyl , comprenant que toute résistance devenait inutile, s'assit sur la pierre qu'occupait le prince. H supplia les officiers russes de ne pas l'arracher à ses chères montagnes. Le comte Evdokimofflqi fit de sages représentations et le décida à partir. Schamyl monta à cheval, accompagné d'un côté par le général Evdokimoff et de l'autre par le colonel Trampowski ; un escadron de dragons formait le cortège.

Arrivé près d'un bosquet, Schamyl demanda qu'il lui fut permis de faire sa prière. Cette scène pathétique était éclairée par le soleil couchant. L'idée qu'on allaitie tuer préoccupait riman et il priait avec la ferveur de l'homme qui s'apprête à quitter la vie. De temps en temps il se retournait pour jeter un regard sur le champ de bataille couvert de ses plus vaillants guerriers, comme pour leur dire un dernier adieu, et un profond gémissement s'échappait de sa poitrine. Cette scène imposante avait pour témoins les bataillons russes sous les armes et plongés dans un pieux et profond silence. L'Iman, dévoré par une sorte de fièvre, demanda de l'eau à plusieurs reprises. ....

Le même jour il fit une seconde prière, et lorsque vint la nuit on le conduisit au camp où une tente magnifique l'attendait.

Le 7 septembre, Schamyl fut rejoint par sa famille. Jusqu'à la ville de Thémir-Kan-Schoura, tout le monde fit le voyage à cheval avec un cortège de deux escadrons de dragons, d*un bataillon d'infanterie et de deux sotnia de miliciens du Daghestan.

Des montagnards, hommes et femmes, venaient par milliers à la rencontre du cortège ; les femmes se lamentaient et pleuraient amèrement en faisant les derniers adieux à leur Iman; les hommes se cramponnaient à ses vêtements et les baisaient avec effusion.

Schamyl résida pendant cinq jours à Thémir^Kan-Schoura dans la splendide demeure de M. le baron Wrangel.

Pendant tout le voyage de l'Iman a travers le Caucase, l'enthousiasme des troupes russes était indescriptible à la vue du prisonnier qui leur avait causé tant de tourments et de peines,

Le 17 septembre, Schamyl, à la disposition duquel avait été mis un excellent équipage, s'arrêta à Mozdok. Dans cette ville résidait un négociant arménien , frère de l'une des femmes les plus aimées de Schamyl et qui fit à ce dernier un accueil tout à fait amical.

Le 25 septembre, le colonel Trampowski arriva dans la ville de Kharkow avec son prisonnier, et là il reçut l'ordre de se rendre à Tchougoujef pour présenter Schamyl à l'empereur Alexandre. Il est impossible de dépeindre la profonde gratitude de l'Iman et des autres prisonniers lorsqu'on leur eut fait connaître qu'ils pourraient garder leurs armes en présence de l'Empereur.

Dès son arrivée à Tchougoujef, Schamyl fut présenté au

Tzâr. Alexandre II l'accueillit avec la plus extrême bion- Veillance ; à la parade militaire , au moment où les troupes exécutaient leurs manœuvres, Tlman, galopant à la suite de TEmpereur, lui disait: « Voila le tableau fidèle de nos combats. »

Au bal donné par le gouverneur de cette ville et honoré par la présence de l'Empereur, il fut tellement frappé de la légèreté des toilettes féminines qu'il recula de quelques pas à cette vue^ --* « Vous n'irez pas en paradis» dit-il à quelqu*un qui l'interrogeait sur ce spectacle ? — Pourquoi cela ? — Vous avez sur terre le paradis que Mahomet nous a promis au ciel. »

A Moscou, à Saint-Pétersbourg, le public ne lui donna que des marques de sympathie et d'estime. Grand, maigre , aux larges épaules, son visage triste et pâle apparaissait plein de dignité; chaque jour il apprenait à connaître la grandeur et les ressources immenses de cette puissante nation qu'il avait combattue pendant tant d'années ; chaque jour aussi il appréciait davantage les sentiments d'humanité, de généreuse hospitalité dont Alexandre II faisait preuve envers lui.

C'est à Kalouga, dans la Russie centrale, que fut fixé le lieu de sa résidence. Là, vivant avec sa famille dans une maison particulière appropriée à tous ses besoins, Schamyl , en vrai et pieux musulman, s'est résigné. Le chef intrépide des Circassiens a disparu ; le célèbre Iman n'est plus que le digne chef de famille, le fidèle croyant qui, chaque jour, ainsi qu'il le dit lui-même, prie pour S. H. l'Empereur de toutes les Russies, son généreux vainqueur.

CHAFITRB IKK.

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