‹ Étude sur Alexandre Vinet;Chapitre 7 sur 29 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Je ne songe pas à faire ressortir ici les témoignages de respect accordés à Tœuvre du critique et les gages de confiance donnés à son jugement. J'ai déjà signalé comment, dans les domaines les plus divers, des esprits distingués, et parmi eux des écrivains de premier ordre, môme en ne partageant pas ses vues, se sont plu à reconnaître et les mérites de son esprit et la valeur de sa méthode. Pour mettre dans son vrai jour le prix de ces suffrages variés, je reproduis simplement une lettre de Victor Hugo qui, en fait, les résume avec une heureuse concision : «Je ne remercierai pas le Semeur, disait le 30 grand poète, le 7 mai 1837, pour les deux articles quMl »a puhliés sur moi; ce n'est pas un remerciement qu'a ^cherché l'auteur de cette critique si grave, si loyale, si ^désintéressée et si consciencieuse. Je lui dirai seulement »que, tout en différant d'opinion avec lui sur la question »d'art proprement dite, j'ai, sous un autre rapport non Dmoins important, lu ses deux articles avec intérêt et ]>avec fruit. Bien des choses sont écrites là qui méritent »d'ètre pesées. La critique contemporaine sortirait peut-

joélre de Pabjection profonde où elle est lombée, si de » pareils articles paraissaient plus souvent. Ce serait, pour ©qui voudrait les suivre, des exemples de critique haute, »digne et austère. II serait à souhaiter que celle-là aussi »fît école *.» Commenter ces lignes et montrer que l'impression a été la môme chez Chateaubriand, Béranger, Saisset, Ravaisson, Guiraud, Turquetty, Tôppfer, serait le moyen naturel et légitime de justifier la haute estime qu'on doit avoir pour l'œuvre de Vinet. Mais ce n'est pas un éloge que j'ai en vue ; j'étudie moins l'auteur que ses idées, et j'ai égard à ses dons personnels moins qu'à ses théories littéraires. Dès lors, il n'est pas sans intérêt de rechercher quelle influence ont pu exercer sur son esprit, et, par suite, sur l'application de ses doctrines, non pas seulement ces approbations honorables dont le caractère ne lui permettait pas, jusque dans sa plus grande modestie^ de se persuader que son œuvre passât inaperçue et demeurât inutile, mais surtout les rapports plus ou moins suivis qu'il a soutenus avec quelques-uns de ces hommes d'élite. Qu'y a-t-il gagné pour le développement de sa pensée ? En quoi sa manière d'exposer et d'écrire a-t-elle pu en étro modifiée ? N'y a-t-il pas là aussi un important élément dont il faut tenir compte pour juger sa critique en elle-même et dans son ensemble ? N'est-ce pas ainsi que peuvent s'expliquer en quelque mesure les contradictions qu'il semble n'avoir pas su toujours éviter? En étudiant les conditions de son éducation, les traits de

« UUres, CXXIII.

70 HELATIONS LITTÉnAlRES DE VINET. *

son caraclèro el la solidité de ses principes, nous avons constaté ce qui lui était en quelque sorte personnel ou ce qui s'imposait à lui ; pour compléter cet aperçu de sa préparation, ne convient-il pas d'examiner ce qu'il a pu recevoir du dehors et puiser à des sources étrangères ? Cette question est particulièrement délicate, car, d'une part, il semble évident qu'un esprit aussi accessible à la vérité, aussi prompt à s'enflammer pour elle, aussi zélé pour la défendre, ne devait pas craindre de s'en emparer partout où il la rencontrait, et de s'inspirer des exemples qui lui montraient le mieux comment il fallait la faire valoir; et, d'autre part, il est manifeste quil ne voulait pas être et qu'il n'était pas imitateur. Il suffit de lire quelques-unes de ses pages pour s'en convaincre. Quel que soit le sujet qu'il traite, il le ramène à son point de vue. Il est riche sans doute en citations ; mais les citations ne sont pas des emprunts, ce sont des exemples, des pièces justificatives qui dénotent le savoir, la recherche ou la mémoire, sans attester une action directe sur l'invention ou sur le style. De plus, ces citations sont généralement tirées des classiques, et Ton conviendra que dans ce domaine tous ont un droit égal à prendre leurs modèles ; on dirait même volontiers avec le fabuliste que

. . .Ce champ ne se peut tellement moissonner Que les derniers venus n*y trouvent à glaner.

Enfin ce grand champion de l'individualité était luimême, au double point de vue intellectuel et morale une

RELATIONS LITTÉHAIHES DE VINET. 7l

personnalité très accentuée. Il ne juxtaposait pas, mais reliait et unissait les idées, en sorte que celles qu'on lui communiquait se mêlaient si bien à d'autres qu'il les faisait siennes en les exprimant.

Il résulte de là que nous sommes sans indications précises, même pour énoncer exactement le problème, car il faudrait d'abord établir que Vinet a imité, pour essayer ensuite de déterminer comment et dans quelle mesure il a imité. Une comparaison minutieuse entre ce qu'il a enseigné et ce qu'il a lu no fournirait pas encore une solution positive, car il faudrait pouvoir remonter jusqu'à l'origine de ses idées et en suivre la formation ; or, peut-on dire que lui-même se soit rendu comple do leur genèse ? On ne voit pas qu'il se soit arrêté à analyser le travail de son esprit, mais il est certain que ce travail a été considérable et incessant. Son agenda comme sa correspondance nous le révèlent trouvant en toutes choses matière à réflexion, mais aussi se faisant sur toutes choses ses idées propres et les formulant selon son originalité. Même dans l'admiration, il demeure fidèle à son point do vue, il suit son impulsion , et les impressions qu'il éprouve se combinent si bien avec sa pensée qu'il se demande moins ce qu'il en doit garder que ce qu'il doit on faire sortir. C'est un aiguillon pour son esprit, et, s'il se laisse communiquer le mouvement, il ne cesse pas do conserver la direction. S'il recommande l'élude des grands maîtres, s'il insiste en particulier sur le retour aux anciens, c'est qu'ils ont su exprimer la nature ; ils sont si bien la nature, dit-il spécialement des chefs-d'œuvre de la littO-

rature grecque ; il ne veut donc pas qu'on les copie ou qu'on les suive servilement, mais qu*on rivalise avec eux en faisant ce qu'ils ont fait : il faut être leur disciple en devenant leur émule II n'est guère discutable que c'est bien celte même règle qu'il a suivie pour tous les modèles qu'il a pu se proposer. Il demande encore qu'on s'inspire du xvu* siècle, non pour reproduire ses formes vieillies, mais pour apprendre de lui la vraie méthode, pour acquérir à son école le sens de la mesure et pour aspirer avec ses plus illustres représentants à la perfection littéraire. Dès lors, il est probable qu'il a traité de môme ses contemporains ; il estime qu'ils ont beaucoup à lui apprendre, il ouvre largement son âme à leurs inspirations, il se pénètre de leurs pensées; mais rien, absolument rien n'indique qu'il ait jamais songé à abdiquer ses propres qualités pour entreprendre de se revêtir des leurs. Nous pouvons invoquer son propre témoignage pour établir que ce qu'il demandait avant tout à ces modèles auxquels il ne se lassait pas de revenir, c'était de fournir un mobile et un but à l'activité de son esprit. Ce témoignage mérite d'autant plus de créance qu'il l'a rendu dans le secret de l'intimité. Pendant un séjour aux eaux de Lavey, il écrivait à sa femme : « Ce »qui me manque le plus en ce moment, c'est un intérêt )) intellectuel déterminé. La lecture me suffit moins que »jamais. J'y reconnais toujours plus la paresse qui » cherche à se faire illusion. J'en suis venu à reconnaître ))qu'un livre est d'autant meilleur qu'il me force plutôt 2>et plus impérieusement à le quitter pour penser ou pour

^composer sur l'idée qu'il a fait surgir en moi. Mais le 5) pli est pris, je lirai sans cesse ; seulement je ne croirai »plus que ce soit travailler, excepté quand la lecture sera ^positivement une élude.» Ce n'est donc pointa Timitation qu'il a dû recourir.

Quant à ce qui est des relations personnelles, deux hommes seulement semblent avoir été à même d'exercer sur lui, au point de vue littéraire, une action immédiate; je veux dire Emile Souveslre et Sainte-Beuve: l'un par ses romans philosophiques et pourtant populaires, l'autre par sa haute et hardie critique. Le premier fut souvent son hôte à Bâle, le second fut pendant un an son collègue à TÂcadémie de Lausanne. Les échanges d'idées durent nécessairement être entre eux à la fois fréquents et féconds. Le spirituel Tôppfer fut aussi son ami ; mais ce n'est qu'à la fin de leur carrière que leur connaissance devint personnelle, quoique leur correspondance fasse voir une confiance réciproque qui ressemble à l'intimité. C'est pourtant la seule communauté des vues qui a scellé entre eux l'union des cœurs. Avec tous les autres, Vinet a uniquement échangé quelques lettres provoquées par ses articles, et s'ils ont eu une part plus ou moins grande au mouvement de sa pensée, c'est exclusivement par leurs écrits.

J'incline à croire qu'en réalité la seule influence étrangère qu'il ait subie est celle du livre. Gomme nous venons de le voir, la lecture était pour lui un besoin, une passion ; elle était aussi un devoir. Il lui demandait ses distractions, il y puisait la nourriture de son esprit ; il

74 RELATIONS LlTTÉnAlIlKS DI- VINET.

ne parlait et n'enseignait librement que sur ce qu'il avait lu et môme lu avec réflexion. Pour le passage, en fait très bref, qu'il consacre fi Voltaire dans son Discours sur la lUlératurc française^ il voulut lire, et sur plus (l*un point en en faisant un sujet d'étudo, tous les ouvrages de ce fécond génie. On trouve dans son agenda une note bien simple qui jette une vive lumière sur ses habitudes intellectuelles et dans une large mesure explique l'élendue et la variété de ses connaissances : « J'ai du passer »la journée au lit. J'ai été, en fait de lecture, une véritable ï)autruche. Lu deux ou trois discours de Massillon, deux »de Sailer, cinq ou six pages en grec de Cbrysostome, «quatre journaux, une partie de l'École des Pcrcs, de »Piron, bien des feuilletons de Gooirray, quelque chose )^de la vie de Frédéric II par lord Dover, etc. » Parmi tous ces souvenirs, ce n'est vraisemblablement pas celuici qu'on remarque le phis, et pourtant ces lignes sont instructives. Elhîs attestent une singulière activité d'esprit et une merveilleuse puissance de travail. Quel emploi, en effet, d'une journée de repos ou plutôt de souffrances ! Et qu'en faut-il concdure pour les heures où une santé un peu plus forte permettait à ce travailleur opiniâtre de se consacrer à une occupation suivie? Opiniâtre est bien ici le mot propre, car s'il interrompt ces recherches c'est pour se livrer à ses réflexions, et de ces réflexions il revient à ses lectures pour y prends; de nouvelles forces. C'est dans ces alternatives que se place pour lui le temps de la composition. A côté d'une notu qui dit : a Repris la lecture du Paradis Perdu ; ces beau-

ntés me jettent dans le ravissement », j'en trouve une autre ainsi rédigée : « La question psychologique et mo- »rale du rire m'a beaucoup occupe ces jours-ci, ainsi »que le remplacement de Tancien patriotisme parTamour »des idées libérales ». Ailleurs on lit: « Roulé dans ma T)lête un article sur la question, si le christianisme a fini, Ds'il peut finir, — que lui seul vit encore parmi tant do y)choses qui ont bruit de vivre. Le tout rattaché à une » phrase de M. Nisard, dans son premier article sur Morus ». Quatre jours plus tard, il écrivait: « Médité l'essai que »j'ai en tête, sous le titre : La religion et la nature fm^ maine. Sa pensée avait déjà pris corps, mais sans le détourner de ses autres occupations, car le surlendemain il parlait d'une distraction qui pour un autre eût supposé un grand effort: « Ce matin, je me suis amusé à écrire i>un article sur l'humeur et sur les écrivains humoristi- »ques ». Avec un tel déploiement de vie intellectuelle, il est assez naturel qu'il se représente lui-même comme « possesseur étonné d'un moment do loisir * ».

On conçoit tout ce qu'il devait avoir ainsi acquis, et comment, s'élant assimilé un si grand nombre d'idées, il pouvait demeurer original en recevant de toutes mains. Il sembleavoir eu lui-même conscience de tous les profits qu'il retirait de ces études. Il a consigné en effet dans ses tablettes cette observation à la fois psychologique et morale : « Toutes les fois que j'ai composé avec verve et »de manière à être content, il m'a semblé qu'un autre

« Lettres, LUI.

76 RELATIONS LITTÉnAIRES DE VINET.

«dictait ce que j'écrivais, et en me relisant je croyais »relire Touvrage d'un autre. Le mot d'inspiration est ))bien juste. » Ne semble-t-il pas avouer qu'il tient, en ce qui le concerne, cette inspiration à la fois pour originale et acquise? En tout cas, lorsqu'il en arrivait aux appréciations, il prétendait bien ne s'en rapporter qu'à lui-même, estimant que, pour le critique comme pour Thistorien, le premier devoir est de remonter aux sources. Ce devoir, il le remplissait par goût et par conscience, tenant à ne formuler son jugement que sur ce qu'il savait. Le charme comme le but de ces fortes et intéressantes lectures était d'éclairer et de fortifier sa pensée personnelle. C'est dan&ce même esprit qu'il écrivait: oc Ce qui

• m'attirerait à Paris, ce que j'y chercherais peut-être »avant tout, ce seraient les chefs-d'œuvre de ces arts

• que l'imprimerie ne fait pas coanaîtro et dont le^ imi- »tations ne donnent qu'une idée imparfaite . J'attendrais »de cette contemplation des traits de lumière, des points «de comparaison, des moyens de généraliser mes «idées 2 . » C'est ce même désir d'instruction solide et variée qui lui fait envier le sort de ceux qui ont à leur disposition de riches bibliothèques comme celles de Paris ; et c'est bien dans ce même sentiment qu'au début de la carrière, parlant de son enseignement à Baie, il s'exprime ainsi : «De suivre servilement la trace de ceux »qui ont été à la source, de juger respectueusement «d'après eux, de ne citer que ce qu'ils ont cité, voilà

1 Uttres, VIII.

Dquiost exlrêmement dégoûtant. J'ai bien été contraint »de le faire pour certaines époques; mais je repousse, i»dèsqueje lepuis, ce secours qui fait mieux sentir la faiji>blesse^ et qui, en ôtaut aux idées toute originalité, en- Dlève à l'enseignement une grande partie de son charme »et de son fruit*. » Ce besoin de se rendre compte était chez lui poussé si loin que, môme dans les sujets qui lui sentie plus étrangers, il ne croit pouvoir trouver un sujet d'entretien que lorsqu'il s'est fait un fonds do connaissances qui lui permet d'avoir une opinion. Il écrit à son ami Alexis Forel, légiste de valeur : oc Vous saurez »que j'ai voulu lever une des barrières qui s'élèvent enlire vous et moi ; je me suis mis i étudier l'économie

«politique dans J.-B. Say Celte science, je l'espère,

«rendra de grands services moraux à l'espèce humaine, «indépendamment de l'utilité matérielle ^. « C'est ainsi que, fidèle à lui-même dans l'étude des problèmes sociaux, il retrouve la loi du devoir comme représentant l'intérêt suprême. Enfin une note de son agenda révèle son parti pris absolu de ne point s'en remettre aux préjugés, môme en apparence les plus légitimes, mais de suspendre son jugement tant qu'il n'a pas d'autre garantie : ce Continué nia lecture de Gibbon jusqu'à la fin du cinquième vo- «lume, où je l'abandonne. Ce livre renferme un venin «très subtil ; mais je ne puis renvoyer comme non avenu «tout ce qui s'y trouve au désavantage des Pères et des «premiers chrétiens. Quand doncl'histoire de cette époque

« Lettres, III.

2 Lettres, LUI.

78 HELATIONS MTTÉIIAIHES I)I- VINET.

»s'écrira-t-elle avec candeur! Combien il est nécessaire »à celui qui veut connaître la vérité de remonter jusqu'aux «sources ! » Il est évident qu'il y a là aussi un parti pris de beaucoup apprendre, mais pour beaucoup faire valoir * .

Une seconde considération d'un ordre différent me fait encore penser que si \inet a pris sans hésiter pour initiateurs tous ceux qui lui paraissaient être dans la vérité, il n'a pas choisi de guide. Lorsqu'il peut attribuer à une intervention amie, soit le succès de son travail, soit le progrès de sa pensée, c'est avec effusion qu'il témoigne sa reconnaissance. Les encouragements que lui prodigua M. Alexis Forel furent de sa part Tobjet d'une gratitude qu'en pourrait taxer d'exagération ^. Il avait beaucoup étudié la philosophie religieuse de M. Slapfer et y avait beaucoup appris; cela suffit pour qu'il s'adresse à lui, sans le connaître, avec un respect presque filial ^ Il n'est guère probable qu'il ait eu deux poids et deux mesures, et qu'il eût moins manifesté à d'autres auxquels il aurait du davantage. Dès lors, s'il avait cru devoir prendre pour mo-

dèle, soit Emile Souvestre, soit Sainte-Beuve, il serait tout au moins extraordinaire que nous ne trouvions, ni dans ses tablettes, ni dans sa correspondance, le moindre

^ Viact lisait ainsi noa soulemeat du rraaçais, mais de Titaliea, de l'anglais et de Taliemand ; seulement il est à remarquer que dans ces deux dernières langues il poursuivait avant tout l'étude des questions morales et théologiques.

'^ Lcllres, LUI.

3 Lettres, XXII, XXIII, XXVIII.

nELATIONS LITTÉRAFRKS DE VINET. 71)

iodico révélateur à cet égard. L'argument du silence a ici une véritable valeur, car, s'il s'était vraiment inspiré pour ses propres compositions, soit du charme pénétrant do l'un, soit delà hardiesse mêlée do légèreté et de vigueur de l'autre, il n'est guère admissible qu'il Teût fiiit sans y penser et sans savoir s'en rendre compte, et que dès lors, dans le commerce affectueux qu'il a entretenu avec eux, en louant leurs écrits ou on faisant ses réserves sur leurs pensées, il ne leur ait jamais manifesté combien il se sentait redevable envers eux, soit de leurs conseils, soit de leurs exemples.

Quelques notes de Tagenda trahissent, il est vrai, une réelle admiration pour l'enseignement do Sainte-Beuve, Il y est parlé de très belles leçons, d'idées très justes ; cette admiration s'est môme exprimée d'une manière discrète dans une lettre assez alambiquée, qui nous apprend que Vinet a entendu avec grand plaisir un des cours de rhistorien de Port-Royal, mais ne nous dit rien, par sa discrétion môme, de la cause ol de la nature de ce plaisir. Il est vrai queTagenda porte à cette date : a Lcoon Sainte- Beuve. Montaigne et Pascal rapprochés )> . Il est donc probable que Vinet, qui avait déjà publié depuis quatre ans la plupart des éléments de son livre sur Pascal, avait entendu confirmer par la voix du brillant professeur quelquesunes des idées qui lui étaient chères. Le langage môme de ces notes indique une approbation qui porte sur des points spéciaux plutôt (jue sur rensemble. Il s'agit de certaines vérités que renferme cet enseignement, non de sa distinction ou de sa méthode; aussi, quand il y a

quelque erreur à relever, le blâme s'accuse-t-il par uqô contradiction qui n'est pas toujours exemple de dédain. C'est ainsi que, Sainte-Beuve ayant émis l'idée que le progrès pourrait bien un jour donner un démenti aux théories de Pascal lorsqu'il aurait affranchi de leurs misères au moins la majorité des hommes, Yinet inscrit cette remarque assez vive : « Comment une question de conscience individuelle, de foi, pourrait-elle devenir une question de majorité? » C'est que la notion du progrès lui paratt ainsi faussée non moins que celles do la sainteté et de salut. Dans la correspondance avec Souvestre, on trouve plus de liberté et d'abandon ; c'est sans réserve que le critique exprime la satisfaction intime et les douces émotions que lui ont procurées les touchants récits du romancier; pourtant c'est encore à la pensée philosophique et morale qu'il s'attache pour en faire ressortir à la fois la valeur et les lacunes, le sérieux et les imperfections. Mais s'il l'encourage dans ses efforts parce qu'il le juge heureusement doué pour l'œuvre qu'il a entreprise, il en parle comme d'une œuvre qui ne sera jamais la sienne.

A priori donc, on est porté à conclure que si de telles relations n'ont pu que contribuer au développement de Vinet, elles ont plutôt servi à exciter la méditation de cette vive intelligence qu'à lui tracer une voie. Dans leurs idées, même soigneusement examinées et appréciées avec sympathie, elle a trouvé une occasion de s'exercer plus qu'une lumière qui Ta éclairée. Il y a plus, ce qui caractérise ces relations tient bien davantage à Yinet qu'à

Sainte-Beuve OU à Souvestre. C'est lui qui donne le Ion ; il distribue plus qu'il ne reçoit, et on sent qu'il se juge appelé à avertir plus qu'à s'instruire. Non qu'il songe à prendre l'attitude d'un pédagogue ou qu'il se complaise dans la pensée d'une supériorité quelconque à T égard de tels amis qu'il estime au contraire bien autrement capables que lui d'occuper l'attention publique. Il croit à son obscurité autant qu'à leur juste célébrité. Mais en même temps il considère qu'il a sur eux l'inappréciable avantage d'être plus solidement établi dans la vérité. Au point de vue intellectuel, il trouve leurs mérites assez grands pour supposer qu'ils n'ont que faire de ses avis; mais au point de vue moral il sent qu'il a le droit et le devoir de relever leurs erreurs. La question esthétique passe donc au second plan et la question de conscience se pose comme primant tout le reste. Or, ce rôle qu'il s'attribue, on le lui accorde. Souvestre lui écrit : <rJe ne «saurais vous dire combien votre approbation me fait de ]»bien. Je ne parle pas de l'approbation littéraire ; celle-là, »j'y tenais bien, j'y tiens beaucoup moins aujourd'hui ; j>je veux dire l'approbation donnée à la tendance, Tenscouragement moral... Il y a beaucoup de mauvaises ]»voix dans la vie littéraire qui vous appellent hors du 9 droit chemin ; vous trouvez de lieue en lieue des gens «qui rient et qui vous plaisantent sur la longue et difficile D route que vous suivez. Il est bon de rencontrer de loin «en loin une figure grave qui vous approuve et une voix «pure qui vous dit : C'est bien *.» EtVinet lui répond :

« Lettres, CIX.

aJ'ai peu de foi à la puissance de la discussion dans les Dchoses de Tâme ; j'en ai davantage à la force de la »vérité. Si j'ai désiré et si je n'ai pas caché le désir, tout »petit queje sois, de vous voir arriver à mes convictions, »c'est qu elles ne sont pas miennes ; c'est que je les reçois »d'en haut, comme des rayons de soleil, et d'un soleil »que votre âme, selon toute apparence, est bien plus wprête à recevoir que ne l'était la mienne *.» Sainte- Beuve n'est pas moins explicite : «J'ai à remercier pro- »fondément, écrit-il, Tauteur des articles sur Volupté, »etpour la grande bienveillance et indulgence littéraire sdont il a usé à mon égard, et pour les conseils chrétiens »et le point de vue moral qui dominent son jugement. ])Si ma prétention d'écrivain a été plus que satisfaite en élisant ces articles, j'y ai trouvé à réfléchir fructueuse- »ment et à m'examiner sur d'autres points bien plus }Dessentiels. J'ai senti combien il me reste à faire dans »ravenir pour n'être pas indigne de tels jugements, qui ^honorent encore moins qu'ils ne touchent en secret et xqu'ils ne provoquent aux pensées sérieuses *.» Ailleurs, appréciant sa critique, il lui dit : «Le but élevé final ne Dmanquejamaisetl'on arrive à la dernière page, regardant j)en haut '». Dans de telles conditions, Vinet ne devait guère apprendre comme critique, puisqu'il voulait avant tout être moraliste et moraliste chrétien. 11 était difficile qu'il se laissât tromper par la sympathie pour les per-

< Lettres, CXI.

2 Lettres, CXVII.

3 Uttres, GXXXIX.

RELATIONS LITTÉRAIRES DE VlNET. 83

sonnes ou éblouir par Tadmiration du talent; quand, se plaçant à un point de vue plus élevé, il se laissait dicter par sa conscience les réserves les plus expresses ou même les plus sérieuses objections sur des enseignements qu'il tenait pour défectueux^ sinon pour entièrement erronés. Parle seulfait qu'il a pu écrire : «J'ai encore de meilleures espérances et de meilleurs vœux *», il nous prouve que Testime ne doit pas se confondre avec Tapprobalion. Vouloir et savoir rendre justice, c'est être préservé de l'entraînement. Aussi trouvons-nous plus que des restrictions prudentes ; nous rencontrons un désaveu formel. «Je n'approuve pas le système de M. Sainte-Beuve, >écrit-il, tout en défendant le critique contre des attaques ^excessives; sauf erreur, je le crois poète; mais je crois 9que son sentier Técarte beaucoup trop de la grande •roule*.»

Remarquons de plus que le Sainte-Beuve apprécié par Vinet n'est pas celui que nous connaissons le mieux ; c'est le Sainte-Beuve de Port-Royal^ qui diffère à bien des égards de celui des Causeries et des Portraits. Le premier, sans les prendre suffisamment au sérieux, croit à la réalité des choses de sentiment, à la puissance de la foi, à la beauté de la vertu ; le second ne voit plus que le fait brutal, et, tenant compte exclusivement de l'idée, se rit des illusions et des misères de l'humanité. La vivacité de rintelligence,robservationetla méthode, Tespritde pénétration et la force d'assimilation sont les mêmes, mais

^ Lettres, CXXIII.

« Utlres^ CXXXT.

84 RELATIONS LITTÉRAinES DE VINET.

le germe du scepticisme ne s'est pas encore développé; Tenthousiasme n'a pas été étouffé et le jugement qui analyse et dissèque n'a pas positivement relégué au rang des chimères ridicules les élans de l'imagination et les aspirations du cœur. Détail intéressant, les lettres adressées à Vinet permettent d'établir que Sainte-Beuve lui-même a constaté ce changement, et, en le signalant à son correspondant respecté, semble à la fois s'en applaudir et en souffrir. Tout d'abord, devant un tel juge il passe condamnation avec une simplicité qui honore sa conscience pour le moins autant que son goût. cJe sais, »écrit-il à la date du l'*" janvier 1838, et à la résidence T)de Lausanne, quel embarras, lorsqu'une fois on se con- »nalt, il y a à écrire l'un sur l'autre. L'éloge me paraît 2>alors au moins aussi embarrassant que la critique, et DC'est l'éloge surtout qui m'embarrassera venant de vous. »Vous avez été trop indulgent, et d'avance je reconnais »très fondée l'objection qu'on a tirée de M^^ de Pontivy. »Je me souviens que lorsque je revis M"' de Broglie, »bien des mois après, elle commença, dès que nous Dfûmes seuls, à me reprendre là-dessus, et je n'eus guère )>rien à répondre. Le malheur des natures qui n'ont que ))des inspirations et des inclinations sans la foi est d'être Dà la merci d'un souffle et d'une vicissitude \d Deux ans plus tard, il est à Paris ; l'attitude nouvelle est prise, mais le regret subsiste : ccN'allez pas conclure pourtant »de ces symptômes que nous devenons un peuple tout

I Lettres. GXXXII.

i^sérieux. M. Thiers, qui nous gouverne si bien, sait à pquoi s'en tenir, et les os de Napoléon, qu'on nous rend i»{grandiaque effossis. .) , ne sont qu'une manière d'osselets. 2>Mais tout cela se mêle, et le spectacle, à qui n'est qu'ob- »servateur, ne laisse pas que d'être très divertissant. Je 1» m'imagine que c'est un des plus grands attraits de Paris, »et le seul môme qui vaille d'y vivre : être à une bonne iplace pour juger la comédie. Mais Tinconvénient, c'est »celte comédie môme ; c'est de tout y voir, c'est de n'agir ]»pas et de prendre ce bas-monde pour un spectacle, non )>point pour une arène, pour un sillon de labour. Voilà Dce qu'à Lausanne on sait si bien, voilà ce que j'enviais Ddans certaine visite à l'ombre de la cathédrale, quand DJe voyais toute une destinée d'étude, de sacrifice et >d'humble et constante action *.» Plus tard, l'indifférence est venue, mais pleine d'amertume. Il répond à son ami : «Votre lettre m'a touché, honoré ; mais je me «trouve toujours sans paroles devant vos éloges, m'en »sentant si peu digne, passé que je suis à Télat de pure ^intelligence critique, et assistant avec un œil centriste nà la mort de mon cœur. Je me juge et je reste calme, »froid, indifférent ; je suis le mort et je me regarde mort, «sans que cela m'émeuve et me trouble autrement. D'où Dcet étrange état? Hélas ! il y a des causes anciennes et «profondes. Voilà que je vous parle tout d'un coup comme )oà un confesseur ; mais, je vous sais si ami, si charita- »ble, et c'est ceci, ce dernier point qui est tout, et que

* Lettres, CLVI.

»le monde appelle vulgairement le cœur, qui est mort en »moi. L'intelligence luit sur ce cimetière comme une Dlune morte *.» Il accepte donc cet intellectualisme glacial comme un fait irrémédiable, mais il en souffre comme d'un progrès à rebours, comme d*un agrandissement de sa pensée gui a diminué sa personnalité. Il n'a pas tout à fait tort. Mais comme on ne retrouve guère ailleurs Texpression d'un tel sentiment, comme nous ignorons si Sainte -Breuve a fait souvent un tel retour sur lui-même, on est autorisé à voir dans cette brève et mélancolique confession un bommage indirect, mais positif, rendu à la valeur morale de celui qui la reçoit : on se rappelle d'instinct le si forte virum quem de Virgile, et Ton y découvre Texplication caractéristique des relations entre les deux collègues, un moment rapprochés à Lausanne et séparés ensuite pour des destinées si différentes. Enfin les dates de cette correspondance, comme la date du séjour de Sainte-Beuve au bord du Léman, ont une importance décisive. Il en est de même pour la première visite de Souvestre à Baie. Nous constatons ainsi à quelle époque ont commencé les rapports si affectueux de notre critique avec ces deux écrivains distingués, qui pour des motifs divers se sont bonorés de son estime. La première lettré à Emile Souvestre est du printemps de 1836. C'est à la fin de 1837 que Sainte-Beuve vint à Lausanne, et c'est au milieu de 1838 qu'il termina son cours sur Port-Royal, après avoir obtenu le plus beau et le plus

* Lettres, CGIII.

légitime succès. Or, à cette époque, les idées de Yinet étaient depuis longtemps ûxées ; sa critique avait pris son caractère définitif. On en trouve déjà tous les germes dans les introductions des trois volumes de sa Chresto^ mathiê ; les cours sur les Moralistes français et sur les Pcètes du siècle de Louis XIV avaient été déjà donnés ; les Essais de critique étaient déjà rédigés, sinon publiés ; le professeur était donc tout formé lorsqu'il put profiter de ces entreliens et de ces exemples. Tout au plus le journaliste aurait-il pu y trouver d'utiles directions, mais il s'était déjà frayé sa route : la lettre citée plus haut de Victor Hugo en est la preuve, et elle est datée de mai 1837. Ce texte, dans sa brièveté, nous montre que dès cette époque Yinet était pleinement lui-même, et que sa critique avait revêtu tous ses caractères.

Du reste, un seul point de rapprochement se rencontre entre Vinet et Sainte-Beuve : cette pénétration morale et cette puissance de l'analyse psychologique qui fait chercher et trouver dans les nuances de Texpression, dans les variations de la pensée, dans les détails en apparence superflus, dans le mode des résolutions et des actes, les traits saillants de Tesprit et la nature des sentiments, c'est-àdire atteindre V&me dans ses moindres manifestations. Mais cette tendance existait naturellement chez Vinet ; il lui obéissait môme assez pour avoir pu mériter le reproche de se complaire dans les subtilités morales. Quand Sainte- Beuve l'avertit qu'il s'expose ainsi à faire fausse route, il se déclare résolu à mourir dans Timpénitence finale. «Quoique vous m'accusiez avec douceur, lui dit-il, de

» juger des hommes par leurs livres, je veux bien vous »donnep lieu de me le reprocher encore, et vous avouer »que c'est votre pensée intime, votre vrai moi, qui » m'attache souvent dans vos écrits *.» Ce langage indique-t-il que Vinet dédaignait les avis de Texpérience ? Ne témoîgne-t-il pas bien plutôt que, dans la conscience de sa propre force, il voulait agir selon la sûreté de son instinct? On serait tenté de dire qu'à vouloir forcer son talent il aurait craint de le fausser.

ï Lettres, CXXVIII.

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