CHAPITRE III
Dans Tœuvre d'un écrivain, les principes suivant lesquels il a dirigé sa pensée et sa vie peuvent être considérés comme jouant le rôle de la charpente dans un édifice, ou la solidité est la première des conditions à remplir. Les plus heureuses dispositions de l'architecte seraient inutiles ou même inspireraient une confiance périlleuse si les poutres étaient ou de mauvaise qualité ou mal établies sur les murs^ qui eux-mêmes, sans résistance suffisante, ne reposeraient pas sur des fondations inébranlables ou fléchiraient sous le poids qu'ils supportent. On comprend sans peine que dans la critique, en particulier, les principes sont d'une importance capitale. Ils en font vraiment le prix et lui impriment son caractère.
Il en est un qui pour Yinet a eu la puissance d'une affection exclusive ; c'est que la vérité est au-dessus de tout. Ne pas l'aimer est une dégradation coupable, ne pas lui rendre témoignage une honteuse trahison. La prudence égoïste attribuée à Fontenelle est un odieux non-sens où l'on fait bon marché du prochain en s'avilissant soi-même. Aussi n'a-t-il jamais craint de se
compromeUre en se prononçant pour ce qu'il jugeait être la bonne cause, ni dose rétracter quand il estimait s'être trompé. Ce qu'on a appelé ses concessions, certains ont dit ses contradictions, n'était que le désir de demeurer dans les limites exactes de ses convictions et d'éviter les affirmations téméraires ou insuffisamment justifiées. La vérité qu'il veut servir n'est point une simple connaissance, encore moins la connaissance universelle, qui n'est point de notre domaine, mais une force intime, quoique absolue en soi, qui agit en nous et répond aux aspirations de notre nature pour nous faire apprécier la condition réelle des choses, a On s'est accoutumé dans le »monde, dit-il, à donner à ce mot de vérité un sens trop iparliculier et trop étroit ; on n'y voit communément que >la conformité de la représentation avec l'objet repré- ^senté ; mais la vérité peut reposer dans les faits comme )dans les idées. La conformité du moyen avec le but, de »raction avec le principe, de la vie avec l'idée, tout cela «c'est aussi la vérité ; ce qu'on appelle vertu n'est autre schoseque la vérité dans le sentiment etdansTaclion. En ^choses de morale, la vérité ne se sépare point de la vie :»méme, et si, au lieu de passer dans la vie, elle reste »dans la pensée, elle ne mérite point le nom de vérité. »Quand on me demande si je suis dans la vérité, on ne orne demande pas ce que je sais, on me demande ce que 9je suis '•» Ce n'est donc pas assez que d'aimer la vérité, il faut la servir, il faut se consacrer à elle, il faut en
< Discours sur quelques sujets religieux, pag. 378.
30 pniNcrPES de vinkt.
vivre. «La vérité, dit-il encore, de sa nature, est inflexijoble, elle ouvre une carrière qu'il faut fournir jusqu'au ]>bout ou dans laquelle il ne faut pas même entrer ; là »oii la route devient périlleuse (et il y a toujours un point »oû elle commence à Têtre), la plupart rebroussent dé- ))couragés ; mais Tami de la vérité poursuit sa marche : »il sait qu'il n'y a de victoire et de prix qu'au terme de »la course * . »
Ce n'est pas assez de la servir, il faut la bien servir. Il revenait souvent sur cet aphorisme : Quoi qu'on dise, il fautle bien dire, etill'a ainsi commenté: Mal dire la vérité, c'est être injuste envers elle, c'est lui refuser ce qui lui appartient. C'est dans ce sentiment qu'il redouta toujours de prendre la direction d'une église malgré ses dons remarquables comme prédicateur ; il ne jugeait pas sa piété suffisante pour lui donner l'autorité que doit avoir un conducteur des âmes. Il y avait donc aussi autant de scrupules que de modestie dans le soin qu'il prenait de consulter ses amis sur ses moindres publications et de revoir soigneusement les ouvrages qui avaient reçu Tapprobation des juges les plus compétents. Il tenait le plus grand compte des observations du bon sens et de la piété, en sorte que les plus humbles lui ont souvent fourni d'heureuses inspirations quand leur pensée lui est apparue comme l'expression de l'opinion publique. Il allait même volontiers puiser à cette source, car, a-t-il écrit, «les idées d'un peuple ou de l'humanité ne sont
< Mémoire sur la liberté des Cultes ^ pag. 58.
jamais basses^. En même temps^il so défiait au plus haut degré du préjugé et du parti pris, et ne consentait pas à modifier son jugement pour suivre le courant ou plaire au grand nombre. 11 redoutait surtout l'esprit de parti, qu'il tenait pour funeste. C'est de lui qu'il disait : ce La vérité, que nous avons rapetissée, se venge en nous rapetissant D .
Mais cette vérité, si haute qu'elle est le but même do la vie, il faut la rechercher dans la liberté. La liberté est le vrai privilège de Tôtre moral. A cet égard, les convictions et les expériences de Vinet furent pleinement d'accord. Par tempérament, il n'accepte pas l'idée qu'on puisse apporter des restrictions à la pensée ; toutes les opinions peuvent être soutenues, pourvu qu'on les affirme sous sa responsabilité individuelle ; s'il s'indigne contre Terreur, il ne se plaît pas à suspecter les intentions ; ce n'est pas de lui qu'on peut dire :
Tautœ ne animis cœlestibus ira)!
Dans la divergence des théories et l'opposition des systèmes, il réclame avant tout qu'on rende hommage à la sincérité. C'est l'idée -mère de son Mémoire sur la liberté des cultes, au sujet duquel il écrivait à M. Stapfer : € Dieu a permis que ce travail dont je n'étais pas digne »me fit du bien. Il m'a pénétré d'un grand respect pour »les droits de la vraie tolérance ; je ne puis plus désor- »mais, sciemment et de propos délibéré, violer les droits »que j'ai défendus * » Là est le vrai secret de son im-
« Lettres, XXVII,
32 PniNCIPES DE VINET.
parlialito soutenue. Son équité naturelle la lui rendait facile, mais la logique de sa conscience la lui représentait comme obligatoire. C'est que dans tous les domaines la liberté était pour lui chose primordiaIe.il avait beau en redouter les excès, elle n^en demeurait pas moins à ses yeux un droit imprescriptible ; quand on lui objectait que Tabus est trop souvent près de Tusage, quand lui-même craignait que le plus grand nombre ne sût pas s'en servir, il l'aurait volontiers justifiée par le fameux adage : Optimi corruptio pessima. Il ne discute pas que rintérèt social ne doive la contenir, mais, sMl veut qu'elle soit soumise à la règle, il veut aussi qu'en ellemême elle soit au-dessus de toute atteinte. Elle n*est pas sans limite, mais elle est inviolable. Dans l'État même, Tobéissancô à la loi s'impose parce que sans elle la société serait impossible ; mais ce qui fait la force de la loi, c'est qu'elle est l'expression concrète de la volonté des citoyens; dès lors tout citoyen est tenu de travailler à son perfectionnement, et rien ne saurait Tempêcher d'élever sa protestation contre ce qu'elle a d'injuste ou d'arbitraire. Il estime que, ce tandis que le fait est Tunique autorité des masses, le droit reste inaltérable dans le cœur des honnêtes gens * y>. Il proteste même si bien qu'il ne craint pas de se faire condamner pour délit de presse, et s'honore de mériter le titre de factieux pour avoir stigmatisé des décisions qu'il tenait pour illégitimes. C'est qu'il était inébranlablement convaincu que l'hon-
1 Utlres, LVII.
néte homme n'accepte pas ce que sa conscience condamne. Cette théorie peut piraître bien radicale ; mais, qu'on y réfléchisse, on reconnaîtra qu'elle est la condition sine quà non do la liberté. Vinet fut donc conséquent avec lui-même quand, trouvant sa conscience gênée par les prétentions de l'autorité civile, avec un grand nombre de pasteurs évangéliques qui ne voulurent pas être assimilés ù des fonctionnaires, il renonça à toute position officielle et proclama la séparation de TÉglise et de l'État, le seul moyen pratique d'établir la limite des deux pou- -voirs. Sans se faire grande illusion sur le succès de l'entreprise, il la jugeait obligatoire. Il disait des pasteurs qui s'étaient ainsi placés dans une situation difficile : a La ©générosité de leur sacrifice leur mérite (selon moi) la » reconnaissance du pays, l'estima dos honnêtes gens de ©toute contrée et la sympathie des chrétiens. Ils ont ©rendu service à la grande cause de la liberté de l'Église, ©quoiqu'ils ne comprennent pas encore tout ce qu'em- ©porte ce principe *. » Il disait encore de ce mouvement considéré en lui-môme : ce A travers tout cela, l'œuvre ©divine se fait. La révolution déblaye ; ce n'est pas elle ©qui bâtira. Elle aura seulement préparé le terrain. Les ©chrétiens comprendront-ils leur mission? sauront-ils ©éclore ? resteront-ils enfermés dans des formes qui ©emprisonnent leur activité? Je ne puis croire que la ©vérité ne trouve sa forme, qui est une partie inlé- ©grante de la vérité. J'espère qu'ici elle vient de la trou-
' Lettres, CGIX.
34 PRIXCIPKS DE VINET. .
»ver, et que TÉglise libre, créée par des hommes respec- )>tables qui n'ont pas su ce qu'ils faisaient, est le premier «fécond exemple de l'émancipation de l'Église, ou, pour «mieux dire, de son assujettissement à sa vraie loi et à »son vrai chef. C'est une retraite sur le Mont sacré ; le «peuple fidèle n'en descendra pas, il faut Tespérer *. » On le voit, ce que cette retraite et cette résistance ont pour lui de noble et de vrai, c'est l'obéissance fidèle à la conscience.
Le sentiment qui dirigea Vioet dans cette occasion dérivait aussi d'un troisième principe qui ne lui était pas moins cher. Il pensait, comme notre grand économiste Turgot, que du vrai sort le bien. Quelque prix qu'il attachât à la vérité et à la liberté en elle-même, il estimait cependant qu'elles ne prennent toute leur valeur que par les forces qu'elles nous donnent pour le devoir et pour la vertu. Sur ce point, les jugements du moraliste et les idées du théologien ont eu une influence décisive sur les appréciations du critique. Nous n'avons pas sans doute à exposer en détail ce qu'on pourrait appeler son système comme docteur et sa méthode comme prédicateur; mais il importe d'en indiquer au moins l'esprit pour comprendre la direction qu'en ont reçue ses études littéraires.
Si l'on voulait chercher à Vinet une place parmi les philosophes (il n'aurait jamais eu lui-même cette prétention), il faudrait le rattacher aux trois Écoles do
' LcUres, GCXXIII.
Socrate, de Descartes et deKant, peut-être plus rapprochées qu'il ne semble. Il rappelle Socrate parce qu'il croit que la conuaissaoce de soi-même est la plus importante des sciences et la vraie base de toute science ; il s'inspire de Descartes, qui a fait de Tévidence le critère de la vérité, parce qu'il considère que notre sens intime, avec ses invincibles impressions, jnge en dernier ressort de ce que nous pouvons atteindre de la réalité des choses; enfin il appartient au mouvement kantien parce qu'il voit dans le fait moral le fait essentiel. Par cela seul que rhomme est soumis à l'impératif catégorique, selon le langage du sage de Kœnigsberg, Vinet le juge entièrement mis à part; c'est sa responsabilité qui constitue sa dignité ; le devoir, qui est sa loi, Tappelleà tout rapporter à son perfectionnement, c'est-à-dire à se respecter et à se développer comme étant une force qui se détermine elle-même et comme ayant une fin qu'il doit réaliser. C'est pour avoir appliqué ces vues, dirai-je, plutôtqueces théories, à la vie religieuse, pouravoirenseigné que, dans ce domaine comme dans tous les autres, chacun doit revendiquer le droit imprescriptible et observer le devoir sacré à' être soi-même, que Vinet a pu, à juste titre, être représenté comme l'un des initiateurs du système qu'on a nommé l'Individualisme chrétien .
Ce n'est pas qu'à proprement parler il ait accepté ce terme ; du moins, il ne l'a guère employé qu'en l'accompagnant d'explications, parce qu'il pouvait être compris comme l'expression abstraite du chacun pour soi. Rien n'était plus éloigné de sa pensée et de son
cœur que Tégoïsme, et bien peu d'àmes certainement ont saisi mieux que la sienne, dans sa portée la plus large et la plus haute, cette déclaration de saint Paul : a Nul d'entre nous ne vit pour soi-même %. Il repousse donc et la chose el le mot quand on leur donne une signification qui les fait confondre avec la préoccupation des intérêts personnels. Lui aussi tient le moi pour haïssable quand il ne songe qu'à sa satisfaction, mais il le glorifie, en quelque sorte, quand il veut faire son œuvre. Ce qu'il réclame, c'est le développement do Tiiidividualité.
Quoiqu'il dise que Tindividualité est indéfinissable, nous pouvons en appeler à ses propres définitions pour dégager sa pensée. «L'individualité, nous dira-t-il, est i^cette combinaison de qualités humaines qui distingue »un homme entre tous ses semblables et ne permet pas ))de le confondre avec aucun d'eux -^ ». Il se hâte, il est vrai, d'ajouter: a Malgré la simplicité de cette déflni- »tion, l'individualité est quelque chose de mystérieux, 2>dont l'analyse la plus subtile no rend pas un compte ji)exact. Derrière tous ses éléments qui se nomment, il y a jDquelque chose qui ne se nomme pas. Ils l'ont produite »et ils ne la peuvent expliquer. » Ils la font du moins sentir et môme ressortir, et, s'ils posent un problème insoluble, ils attestent aussi un fait certain. On a donc le droit d'affirmer que oc l'individualité est la base de notre » valeur propre, car, pour que nous soyons quelque
« Rom., XIV, 7. 2 Mélanges, 88.
PîilNCIPES DE VINET. 37
Dchose, il faut d'abord que nous soyons, ou, en d'autres Btermes, que nos qualités soient à nous* ». Les mettre en œuvre, les agrandir, n'est pas seulement en profiter pour soi-même, mais se rendre plus capable de servir la race entière, car, dit Vinet, «plus nous sommes indiividuels, plus nous sommes bommes; ce qu'il y a de ^primitif et de général en nous, ce qui par conséquent »nous assortit à l'humanité générale, se retrouve dans i>le respect et dans la culture de Tindividualité ; nous »en devenons plus universels, plus cosmopolites'». Et avec plus d'énergie encore, il nous donnera cet avertissement: «Après tout, l'individualité, c'est Thumanité, i>c'est la vie. Qui ne vit pas d'une vie individuelle ne »vit pas véritablement et n^offre aux regards déçus que Die simulacre d'un être humain. 11 trompe sa destina* »tion, car il traverse l'existence comme une ombre sans «réalité; la société vit à sa place, en vertu d'une procu- »ration qu'il s'est laissé arracher '». Il est incontestable que c'est par l'usage réfléchi de nos facultés que nous prenons pleinement la qualité d'homme; mais il ne Test pas moins que ceux qui savent ainsi employer leurs forces et développer leurs aptitudes sont toujours Texception. La masse se règle sur l'instinct, les habitudes ou les opinions reçues. Aussi Yinet dit-il que dans ce sens l'individualité est rare, et constate-t-il avec une spirituelle ironie que a la plupart des hommes, au lieu
* Études sur Biaise Pascal, 103.
3 L'Éducation, la Famille et la Société, 471.
' Ibid., 471.
d'habiter chez eux, vivent chez autrui et sont comme en loyer dans leurs opinions et dans leur morale* j>. C'est que le trait saillant de Tindividualité n'est pas seulement dans la manière de penser et de sentir, mais aussi dans lamanière d'agir, qui, mieux que tout le reste, dit le but que nous nous sommes Qxé. Son grand ressort, c'est la conscience. Telle est bien Tidée de Vinet lorsqu'il écrit : « L'individualité est inaliénable ; une fois «développé au contact de ses semblables, Tindividu » demeure un être moral qui, par lui-même, a des rap- ))ports avec la loi du devoir, Tinfini, Dieu^».
Remarquons cette expression: développé au contact de ses semblables. Vinet reconnaît par conséquent l'action non seulement légitime mais nécessaire de la société. Il n'entend pourtant pas que Thomme soit fait simplement pour la société ; c'est bien plutôt la société qui est faite pour l'homme. Nous avons beau nous amoindrir jusqu'à perdre notre originalité, malgré toutes les influences subies, souvent volontairement et à tort, nous persistons à être ce que nous sommes; et quand, au contraire, nous nous améliorons par ces relations inévitables, le vrai progrès consiste à mettre en relief nos qualités natives. C'est même ce progrès qui constitue le progrès social. Vinet croit que la société s'éteint si l'individualité disparaît, a L'individualité , dit-il, ne date que d'elle- »méme et ne relève que de Dieu. Elle est plantée dans » l'humanité comme la plante l'est dans le sol, et elle
♦ Éludes sur Biaise Pascal, 103.
2 Liltérature au IVIJI' siècle. II, 10.
PaiNClPES DE VINET. 39
^plonge ses rameaux dans Tair nourrissant du ciel comme »la plante y plonge les siens. L'individualité reçoit, smais par une force qui est en elle-même et qui con- Bvertit en sa propre substance tout ce qu'elle reçoit. DElIe hérite; mais elle accepte. Elle reproduit, elle donne »à son tour, elle ajoute à ce fonds commun qui, après Dtout, est formé du concours des individualités et n'a »rien puisé en dehors; car, enfin, supprimez par la pen- •sée ces avances de la spontanéité individuelle , que ireste-t-il dans le trésor général ? Absolument rien^. » Traduisons cette image en langage philosophique, elle signifiera que l'espèce et l'individu sont inséparables : c'est l'espèce qui conserve l'individu ; ce sont les individus qui, par leur réunion, donnent naissance à Tespèce et en font la réalité. On comprend dès lors que si l'individualisme pris dans le sens d'égoïsme suppose le déploiement d'une force nuisible parce qu'il aspire à prendre tout ce qu'il peut prendre, dans le sens de personnalité il désigne , au contraire , l'expansion d'une force féconde parce qu'il aspire à donner tout ce qu'il peut donner. C'est ce que Vinet exprime ainsi : ce II est «certain que, si Ton fait trop abstraction de l'individua- »lité, on s'enlève le ressort le plus énergique de la per- » fectibilité ; car c'est dans ce qu'il a d'individuel que «réside la vraie force de chaque homme, sa moelle mo- «rale^». Et encore: ce L'individualité n'est pas l'indivi-
» L'Éducation, la Famille, la Société, 463 * Mélanges, 90.
40 PRINXIPES DE VINET.
ïdualisme. Celui-ci rapporte tout à soi, ne voit en toutes »cboses que soi; rindividualité consiste seulement à «vouloir être soi afin d'être quelque chose. Et sans «doute il vaut mieux pour la société que chacun soit «quelque chose que s'il n'était rienV» Cette dernière pensée revient sous les formes les plus variées : « On «réclame contre l'individualité en faveur de la société, «sans voir que c'est parce que rindividualité est faible «que la société Test aussi, sans voir que les pertes de la «première ne pourraient qu'appauvrir la seconde. On «oublie que la cohésion plus ou moins forte de la so- «ciété a pour mesure rindividualité elle-même, qui se «compose de conviction et de volonté. Qui nous a dit «que l'individualité soit formée seulement de ce qui. «divise et isole et non de ce qui lie et réunit? Jusqu'à «quand s'obstinera-t-on à confondre rindividualité avec «l'individualisme ? Si la vraie unité sociale est le concert «des pensées et le concours des volontés, la société sera «d'autant plus forte et plus réelle qu'il y aura en chacun «de ses membres plus de pensée et plus de volonté^. » La société ayant un rôle providentiel, Vinet reconnaît qu'elle ne doit pas abdiquer ses droits, mais estime qu'elle ne risque guère de le faire, et que, lorsque les conflits se produisent, elle pèse d'un tel poids que d'ordinaire c'est la personnalité qui succombe. Dans tous les cas, la théorie moderne du socialisme est pour le moins aussi fausse et
* Mélanges, 118.
2 L'Éducation, la Famille et la Saciélé, 370.
anssi dangereuse que Tiodividualisme. Le socialisme, qui sacrifie la personnalité à rhumanité, et que pour ce motif Vinet nomme souvent rhumanitarisme, est un abus de la force, c'est le triomphe du nombre sur Tintelligence, de la masse sur Tactivilé ou de la matière sur l'esprit. Le jour où il aurait tout absorbé, la société trouverait en quelque sorte sa tombe dans sa victoire ; elle n'aurait plus de raison d'être et ne saurait être rien de plus qu'une simple collectivité, car elle ne rassemblerait que des existences physiques en qui résiderait encore la pensée , mais non la volonté ; Vinet dit quelque part: des estomacs pensants. Pourlui, la société bien comprise est l'union des individus se prêtant un mutuel appui, appui d'autant plus sûr qu'ils sont plus forts, non l'unité qui les absorberait les uns dans les autres. C'est donc dans la perte de l'individualité qu'il voit le plus grave danger. Il le signale par une riche et vive image. a II en est de l'âme engagée dans la vie de la religion on Ddans celle de la pensée, comme du navire lancé sur les ïflots et cherchant à travers l'océan les rivages d'un )) nouveau monde. Cet océan, c'est la société religieuse ou «civile. Elle nous porte comme l'océan, masse fluide sur «laquelle le navire trace des sillons à son gré sans pren- »dre pied nulle part. L'océan porte le navire, mais »rocéan peut l'engloutir, et l'engloutit quelquefois. La »société nous engloutit plus souvent encore; mais enfin »elle nous porte, et nous ne pouvons arriver sans être ï)portés par elle; car elle est semblable à la mer, qui, «moins fluide que l'air et moins dure que la terre, nous
42 PRINCIPES DE nXET.
>cède justement assez et nous résiste juste assez, pour ;> soutenir, sans Tentraver, notre marche vers le terme /'•lésiré. Notre but n'est pas au fond, mais aux limites >/de la mer. En sillonnant ces eaux profondes, gardonstiious de disparaître dans les profondeurs. Il doit nous XfàufBre de céJer à Télément qui nous soutient la carène »de notre navire. On peut sombrer sur Tocéan de la )^ société comme sur l'océan de notre globe, et il est 1/ inutile de dire sur lequel des deux les naufrages sont jt>plus fréquents. Le navire que chacun de nous est chargé ï>de gouverner et de sauver, c'est l'individualité'.»
Encore une fois, celte comparaison nous montre qu'on ne saurait objecter à Yinet que Thomme est fait pour se rapprocher de ses semblables, que c'est pour lui un impérissable besoin, que le Ta? soli est un cri de tout son être, car cet instinct primitif, il le proclame lui-même une loi de notre nature. « Il vaut mieux, enseigne-t-il, ))nous rattacher à la société que de nous apprendre à jonous en passer, ou, pour mieux dire, de nous perwsuader que nous pouvons nous passer d'elle. C'est à ))la bôto seule qu'il a été donné do se suffire à elle-même. » L'homme a été enchaîné à rhomme*-^. » Les deux termes sont donc indestructiblement liés, c'est le grand fait pro • videntiel, et c'est nous qui par notre égoïsme, nos préjugés et nos passions, créons une opposition qui, pour être factice, n'en est pas moins redoutable. Pour nous rappeler notre responsabilité, le philosophe se souvient
* L' Éducation t la Famille el la Société, 4G5. 2 Semeur, XIII, 408.
PniXCIPES DE VINKT. 43
qu'il est croyant : «Dieu, par amour pour tous les hommes, i^nous dit-il, a voulu qu'ils formassent une société. Il a » ordonné pour ces êtres Tarrangement qui leur convevnait le mieux, mais il n'a pas créé les êtres pour cet ]» arrangement. Il a vu, ce Dieu^ tout sage, et il a déclaré ^qu'il n'était pas bon que Tbomme fût seul. Il a en •conséquence coordonné l'homme à l'homme ; il a voulu »que l'homme ne pût devenir homme que par ce contact ; » il a al taché à rétat social le développement de toutes nos •facultés de Tâme et de Tesprit ; il a rendu la société j)aussi essentielle à l'homme que son cœur et son cer- •veau; il ne Ta voulu, il ne l'a conçu qu'associé ; et, •de même qu'il l'a fait essentiellement être mixte par Dl'indissoluble union du corps et de l'âme, il l'a fait •essentiellement social^ faisant dépendre son caractère •d'homme de celui de sociétaire. On voit que l'impor- • lance de la société est grande; mais cette importance, «étant toute relative à l'individu, n'est, sous un autre •nom, que l'importance de ce dernier ; en sorte que des •faits que nous venons de reconnaître, il y a tout un •abîme à se représenter la société comme un être; la •société n'existe pas hors de l'individu; elle est dans •l'individu lui-même, comme une inclination, un besoin, •un attribut ; la société, c'est l'homme cherchant son •semblable. Adorable et touchant mystère, que nos pas- •sions ont recouvert d'un voile de sang et sur lequel •maintenant nous étendons le brouillard de nos systè- •mes*. • C'est donc justement parce qu'il est sociable
1 Mélanges, lt6. 117.
que rhomme est appelé à développer son individualité ; il irait contre le plan du Créateur si, pour atteindre ce but, il ne profitait pas des ressources que lui offre la société, car c'est en vue de ce but qu'elles lui ont été multipliées. Mais ce que le devoir commande, rinlérôt social Texige aussi, a Je veux Thomme complet, indivi- »duel, spontané, ajoute le moraliste, pour qu'il se souomette en homme à Tintérèt général. Je le veux maître »de lui-même, afln qu'il soit mieux le serviteur de »tous. Je réclame sa liberté intérieure au bénéQce de la «puissance qui prétend s'imposer à elle. La justice et la «raison, lois universelles, sont les souveraines dont «l'individualité doit assurer et relever le triomphe*. »
Or ce triomphe est celui de la vertu par la vérité ; ce sont les vertus particulières qui, en se réunissant, le conquièrent, el c'est la vertu générale qui en est le fruit. Nous sommes donc autorisé à conclure qu'aux yeux de Vinet, Tessence de Tindividualié se trouve lout entière dans l'ôtre moral. Mais il y a plus, c'est là aussi que se trouve pour lui la véritable conciliation entre la solidarité, qui lie le semblable à ses semblables, et la spontanéité, la volonté libre, qui sont las plus hautes manifestations de la vie. Ce n'est pas par simple voie de déduction que nous attribuons à Vinet une telle conclusion. Il s'est encore nettement expliqué sur ce point. « Si l'on pouvait, dit- »il, raisonnablement établir une opposition entre Tindi- 2) vidu et la société, nous n'hésiterions pas à dire que l'indi-
* Mélanges j 118.
jDvidu est plus noble que la société. Cela ne veut pas dire »assurémenl qu'un seul soit préférable à tous. Cela signijDÛe que la société a été faite pour Thomme; que Thomme, »ou, si Ton veut, la créature bumaine, la nature humaine, »est le but de la société, sans laquelle rhomme individuel »ne peut se développer, ni se perfectionner, ni par •conséquent s'approcber de Dieu. La société est de plus jftpour chaque homme un théâtre donné à son activité, »une occasion fournie à ses vertus, une barrière opposée i>à son égoïsme, une lévélation qui lui est faite de plu- Dsieurs des lois de sa nature. Ce qu'il y a d'admirable, jDc'est que, plus il se donne à ses frères, plus il est maître Dde lui-même; que, plus il est sociable, plus il est libre; j»que, moins il prétend, plus il reçoit ; et enfin que, moins î>il est à lui, plus il est lui-même. La personnalité hu- Dmaine et la société, bien loin de se faire obstacle, se «prêtent secours Tune à Tautre, Le devoir est le point »d'intersection des deux forces. L'individualité et la Dsociabilité grandissent ensemble et s'exaltent mutuelle- »ment dans raccomplissement et dans le culte du devoir. ï)Tout sacrifice imposé à l'une est une perte pour l'autre* . » La même affirmation se trouve ailleurs présentée à un autre point de vue , le fait historique est invoqué au secours du fait moral. «Tout homme qui a fait faire un )»pas à l'humanité, tout homme dont le nom se lit en }!>lettres d'or ou de feu dans les annales des peuples et ddaos rhistoire des arts, était pourvu d'une haute indi-
« Setneur, XV, 94.
TDvidualité. Point de talent, point de génie, point d'action )>étendue sans Tindividualité. Mais , d*un autre côté, )>point de talent, point de génie^ point d'action étendue, losdLUs ces pensées qui sont à tous^ qui sont de tous les «temps, qui, pour ainsi dire, sont Thomme même, i>rhomme universel. La puissance et le charme de Tin- «dividualité ne consistent pas tant à avoir des pensées Dqui soient à nous seuls, qu'à exprimer d'une manière ))qui n'est qu'à nous une pensée qui est à tout le monde* »à tout le monde, dis-je, sans excepter ceux qui la «combattent: propriè communia dicere, La vérité, certes, «n'est pas individuelle, mais il faut qu'elle le devienne. «C'est là le double mystère, la double magie du talent ; «vous y sentez quelque chose qui ne ressemble parfaite- «ment qu'à soi-même et vous vous y retrouvez, tout «entiers, mais lumineux et transfigurés. Le double secret «de la puissance qu'exercent les grandes œuvres du «génie, c'est d'être de leur époque et de la devancer *. » Cela n'est pas seulement vrai des esprits supérieurs, mais de tous ; c'est le devoir que Vinet trace à tous selon leur sphère et leurs aptitudes ; c'est à tous qu'il adresse cet appel: a Soyez vous-mêmeSy déterminez et circonscrivez «votre position, ayez un foyer; c'est votre premier devoir «envers la société. Quand vous ramenez les charbons «ardents de la circonférence au centre, c'est au profit de «la circonférence ^.»
Il résulte de tout cela un double devoir : il faut forli-
* Montes«quieu ; Littérature au XMIl'^ siècle, 2 Semeur, IX, 380.
PRINCIPES DE VJNET. 4/
lier les caractères et réformer ou plutôt perfectionner les inslitutioQS. C'est aussi pour cela qu'il importe d^éviter le double écueil de l'individualisme et du socialisme. Le premier trouble la société au profit de l'individu et, donnant à la lutte pour l'existence son caractère le plus violent, aboutit au despotisme ou à l'anarchie, oscillant entre les deux pour le malheur de tous et de chacun. Le second, confisquant l'individu au bénéfice de la société, la transforme, suivant les circonstances, en une caserne ou un monastère (le mot est de Vinet). Pour lui, le principe catholique et le principe socialiste se tiennent de si près que le catholicisme peut être considéré comme le socialisme du moyen âge et que le socialisme est son vrai successeur pour Tincrédulité moderne. Il ne va pas jusqu'à soutenir que le socialisme soit nécessairement athée, mais il estime que, s*il veut être religieux, il est forcément panthéiste. Il est manifeste, en tout cas, que les deux doctrines sont unies par un lien étroit ; si elles ne se produisent pas mutuellemonti elles se correspondent. Pour détruire la personnalité dans rhomme,iI n'y a pas de moyen plus sûr que de no point voir la personnalité en Dieu ; et, quand on ne croit pas au Dieu personnel, il est bien difficile de se représenter philosophiquement l'homme libre, puisqu'on ne comprend pas devant qui il serait responsable . Heureusement la pratique n'est pas toujours adéquate au système, et d'ordinaire nous valons plus ou moins que nos idées. Il n'en reste pas moins que là où la société serait tout et s'arrogerait le droit de faire passer tous ses membres sous un même niveau, avec la
prétention craméliorer leur sort, elle les traiterait comme des incapables, ou tout au moins comme des enfants destinés à demeurer éternellement mineurs. Cette seule conséquence suffit à Vinet pour prononcer contre l'ensemble de la théorie une condamnation sans réserve : «Le socialisme,dit-il, professe implicitement ladéchéance Dde la nature humaine et Timpossibilité de sa restauray>tion. Moins consolant, en cela, que le christianisme, qui »parle d'une chute et d'un relèvement, et moins consé- ))quent que le rationalisme, qui ne conteste la nécessité »du relèvement qu'après avoir contesté la réalité do la »chute*.»
Or Vinet croit à cette déchéance et à cette restauration, parce qu'en même temps qu'il constate les misères de Tàme humaine, il en constate l'impérissable dignité. Son raisonnement peut paraître subtil dans les prémisses et paradoxal dans sa conclusion ; il ne manque pour cela ni de vigueur ni de justesse: ce Aussi longtemps que »rhomme est immortel, il vaut plus que l'humanité, qui wne Test pas. Aussi longtemps que l'individu attend un «jugement au delà de ce monde , il est plus grand que »la société, qui n'en attend point. Il ne peut admettre Dd'égalité entre lui-même, qui est un être, et la société, »qui n'est pas un être, mais un arrangement entre les »êtres. Il sent que la substance remporte sur la forme »et ce qui doit durer sur ce qui ne dure pas. L'immor- »talité de l'àme détrône la société et la met aux pieds,
« Semeur, XV, 88.
]!>Don de l'individu sans doute, mais de rindividualilé \i> Nous voyons ici apparaître, encore une fois, toute Timportance de rélément moral et religieux. C'est la responsabilité qui fonde la liberté ; c'est Tobligation de rendre compte à Dieu qui donne à l'homme sa grandeur. C'est donc là qu'il faut chercher le palladium où nous devons nous abriter. L'essentiel pour assurer la marche du progrès est de former des caractères énergiques, et de tels caractères n'existent que là où la conscience peut prendre ou reprendre toute son autorité.
Tel est le point d'où Vinet est parti pour établir, par une démonstration toute morale, la vérité de l'Évangile. C'est ainsi qu'il se l'est démontrée àlui^môme. Sans doute, il n'a exclu de la preuve ni la raison, ni l'imagination, ni surtout le cœur, au sens où l'entendait Pascal; mais l'argument décisif a été celui de la conscience. Le Dieu de la grâce, qui veut vivre en l'homme afin que l'homme vive en lui, qui s'abaisse à notre misère pour nous élever à sa gloire, est le Dieu de la vérité et de la vie, de la vérité et de la vie dans la sainteté. L'union avec lui est notre suprême honneur, mais elle est aussi l'union avec tous ceux qu'il embrasse dans son amour. Cet héritage de Téternité assuré à la foi est aussi le trésor spirituel qui verse sur le monde les bénédictions de la charité. Ainsi s'explique et se généralise la parole profonde de l'Apôtre : « Nous avons connu l'Amour en ce qu'il a donné sa vie pour nous ; nous aussi nous devons donner notre vie pour
< Mélanges, !09.
nos frères * ». G*est sous celte inspiration que Vinet dira: a L'Évangile, le plus social des systèmes, est en môme temps l'asile le plus inviolable de Tindividualité 2» ; ou encore : a Cette individualité n'isole pas l'homme; comment serait-il isolé par une force qui, en ellemême, n'a rien d'insocial, et qui vient de recevoir le sceau et l'impulsion de la charité ' ? » En réalité, le christianisme, se résumant tout entier dans Tœuvre et dans la personne de Christ, est moins un système qui éclaire qu'un fait qui renouvelle toutes choses, moins une doctrine qu'une vie. Il refait la nature morale en purifiant toutes nos affections; et TÀpôtre a raison de dire que « le juste vivra de sa foi * ». Ce juste, c'est Thomme reprenant possession de lui-même, l'homme déployant toutes ses énergies, l'homme réalisant sa destinée, et la religion qui le forme est la religion définitive de l'humanité. C'est par là que Vinet a été conquis ou tout au moins afiermi dans sa piété ; c*est par là qu'il a reconnu non seulement la vérité, mais l'efficacité et l'universalité de l'Évangile : c Telle est, dit-il, la puissance du christianisme indivi- »duel; on peut dire qu'il révolutionne toutes nos facul- »lés, et leur donne, comparativement à nos habitudes »anlérieures, un essor extraordinaire. Cet effet n'est in- »connu à aucune portée d'intelligence; le sentiment »cbrétien ajoute de la force à la force même : il donne
« Jean, III, 16.
3 Mélanges, 9S, » Id,, 101.
* Gai., III, 11.
PRINCIPES DE VINBT. 51
» à celui qui a, et fait voir qu^il n'y a aucune richesse »de génie qui n'ait quelque chose à recevoir d'une exci- »tation morale ; mais ses effets sont merveilleux sur les »esprits paresseux et lents '.d
Comment donc le christianisme ne lui serait-il pas apparu comme le remède à la fois salutaire et nécessaire, puisque, en nous rendant nos espérances perdues ou méconnues, il relève nos énergies paralysées ; comment ne viendrait-il pas de Dieu, puisquMl nous conduit à Dieu ? Il atteste sa divinité en créant moralement une nouvelle humanité. Vinet développe magnifiquement celte pensée : a L'Évangile s'adresse aux individus. Ce ^n'est pas à un homme abstrait^ négatif, neutralisé par i^les idées de tous, qu'il jette sa parole ; c'est à vous, c'est 7^k moi, c'est à lui, c'est à chacun tel que la nature le ^fait et le donne. C'est à chaque homme immédiatement »que Dieu dit dans l'Évangile : « Venez et débattons nos
«droits. » Pour devenir chrétien, il faut d'abord
©que nous soyons nous-mêmes. Pour fairedes chrétiens, »Dieu veut d'abord trouver des hommes. Bien loin de «redouter l'individualité, cette religion l'accepte, la «cherche, la renforce et la consacre. Que de fois elle a «exhumé de dessous mille décombres cette personBulité «qui avait cessé d'être nôtre, et qui, sans cet appel «puissant, ne se fût peut-être jamais retrouvée! L'Évan- «gile aime l'individualité, parce que l'individualité est «une force, et que le trésor qu'il apporte ne sera bien
* L'Éducation, la Famille et la Société, 133.
»gardé ot bien défendu que par les forts. C'est pourquoi ï)il s'empresse d*éxploiter l'individualité où il la trouve, vel de la réveiller, de la créer, pour ainsi dire, où elle «ne paraissait pas *. » Cela ne signifie-t-il pas que c'est en offrant le salut aux âmes qu'il devient, de fait, le grand et fécond élément du progrès pour Thumanité tout entière, le levain qui fait fermenter toute la pâle? Vinetse rend très bien compte que, parce développement de l'individualité, l'Évangile renouvelle la société comme les âmes, a La pensée de Tindividu, dit-il, ne se forme ni »hors de la société ni sans elle ; mais c'est l'individu, »non la société, qui pense, qui croit et qui aime, et s'il »lui emprunte, comme on ne peut en douter, plusieurs Ddes éléments de sa pensée, il ne lui emprunte pas sa «pensée elle-même. A cet égard, il doit, tout ensemble, »se servir de la société et se défendre contre elle ; il doit «môme, lorsqu'il n'est pas bien défendu, faire ce qui «dépend de lui pour se reconquérir sur elle, et c'est une «des gloires du christianisme que d'avoir, dans la sphère tla plus haute, consacré cet important devoir. Il n'a «point, en le consacrant, affaibli la société, il l'a bien «plutôt affermie; et si vous prenez le mot de société dans » toute rénergie de sa signification, vous pourrez dire «que c'est de lui qu'elle date et de lui qu'elle procède. «Tout ce qui développe dans les âmes le principe de la «foi, du devoir, de la penséo et de la liberté, choses in- «dividuelles, ajoute à la force delà société ^.«
* Mélanges, 99-100.
* Éludes sur Pascal, 102,
Que ce soient de telles convictions qui l'aient fait chrétien, c'est ce que Vinet lui-même nous apprend lorsqu'il écrit à Béranger : « Le problème que doivent se Dposer toute religion et toute philosophie, et qui, hui^mainement parlant, reste insoluble, c'est la naissance T>et le triomphe de l'amour de Dieu dans le cœur : tout ^ce qui est digne d'être appelé bonheur, gloire, liberté, »est là-dedans ; on ne peut, à moins d'admirer Dieu od'un amour souverain, accepter franchement ni la mort, «ni la vie; or Dieu n'est souverainement aimable qu'en ïJésus-Christ, et Jésus-Christ est dans l'Évangile, c'est- -à-dire dans ses propres paroles et dans ses propres 9 actes, et non dans la bouche d'aucun homme. C'est à »mon symbole ou, si vous le voulez, ma philosophie *. i> C'est dans ce même esprit qu'il explique à Chateaubriand son attachement au protestantisme. ocJe suis protestant, il »est vrai, mais dans un sens si général, si peu historique, ]>que je ne me sens étranger dans aucune enceinte, lors- «que j'y retrouve cette foi en la charité divine, ce recours Dau mystère dd l'incarnation et celte bonne volonté du «repentir, qui sont la consolation, la couronne et l'humjihle triomphe de notre existenee foudroyée. Né protes- »tant, je puis dire encore que je le suis devenu ^. d C'est que dans les institutions de la Réforme il a trouvé non seulement la revendication de la liberté, mais surtout Taffirmalion de la responsabilité morale, et le christianisme ramené tout entier au Christ Rédempteur. C'est
1 Utlres, GGXV.
2 Lettres, CXGI.
54 PIllNCirES DE VINET.
enfin ce même motif qui l'attache aux hommes du Réveil, dont il diffère à bien des égards et particulièrement au point de vue spéculatif ; c'est que la prédication du Réveil, insistant exclusivement sur la conversion, a eu pour but et pour effet de raviver la foi personnelle, et c'est toujours à cette foi que Vinet a voulu s'adresser. La foi est pour lui un acte moral et n'est rien sans cela, ou, pour mieux dire, elle n'est qu'une œuvre vaine, un opus operatum, comme tout le reste, si elle n'est pas la puissance par laquelle Christ vit en nous et nous en Christ. Il le dit en termes formels : a Ne croyez-vous pas que la foi ^est essentiellement un certain fait moral, une forme de »la vie? croire autrement ce n'est pas croire. Quand la ïfoi n'est pas un acte si simple qu'on ne peut la décom- »poser, ce n'est pas la foi '. » Il ne s'agit donc pas de raisonnement ou d'analyse, mais d'expérience; ici comme ailleurs, le fait est la base de la science. Aussi dit-il encore : « C'est avec religion qu'il faut raisonner sur la » religion. J'ai écrit ceci sur mes tablettes: «Ne parle D jamais de Dieu sans parler à Dieu. En des sujets reli- »gieux, la meilleure méditation c'est la prière. Avoir «prié, c'est avoir pensé ^.» Cette préoccupation, peut-on dire, de parler à l'âme tout entière et non pas seulement de provoquer des émotions ou des réflexions, constitue le caractère essentiel de sa prédication. Une seule citation suffit pour mettre en pleine lumière son point de vue : «Vous auriez, déclare t-il, épuisé les forces de votre rai-
» Lettres. CIJ, 2 /d., id.
i»soD et les ressources de votre science à établir TautheojDlicité des Écritures; vous auriez à merveille expliqué les D contradictions apparentes de nos saints livres; vous au- Driez saisi renchalnecnent des vérités capitales del'Evan- 9gile : vous auriez fait tout cela que, si vous n'aimiez pas, »rÉvangile ne serait encore pour vous qu'une lettre »morteetun livre fermé. Ses révélations ne seraient là *} devant vous que comme des abstractions et de simples i> idées, son système que comme une spéculation unique x>dans son genre; que sais-je? ce que l'Évangile rensferme de plus attrayant, de plus précieux et de plus »douxne vous paraîtrait qu'une conception arbitraire, un ^dogme étrange, une épreuve laborieuse de votre foi, et
«rien davantage Môme pour ceux qui le reçoivent
j» comme une religion divine, même pour ceux qui y «croient par Tesprit, il est voilé, il est vide^ il est mort, «aussi longtemps qu'ils n'appellent pas le cœur au con- «seil ^ « Le titre du discours auquel sont empruntées ces lignes est à lui seul pleinement justificatif: L'Évangile compris par le cœur. Comme moraliste aussi bien que comme théologien, Vinet est et veut ètreThomme de la conscience.
Vinet prétend que l'individualité est inaliénable et indivisible. Il Ta prouvé pour lui-même. Toutes ses productions ont en effet cef môme caractère, et très certainement son talent demeurerait incompris si Ton négligeait de tenir compte de ce fait que les inspirations de
' Discours sur quelques sujets religieux.
56 PniNXIPES DE VINET.
sa foi, en même temps très individuelle et très chrétienne, ont toujours eu pour lui le premier rôle, même dans co qui leur paraissait le plus étranger. Amour de la vérité, de la liberté, de Thumanité, du progrès, tout cela n'était qu'un aspect spécial d'un amour plus grand encore, l'amour de Dieu. «La pensée du père que j'ai dans les cieux m'est un grand bien S, écrit-il à un ami pour se consoler, non pas seulement d'un deuil domestique, mais des tristesses qu'il éprouvait au spectacle des misères humaines. Se demandant si le professorat est bien sa vocation, il ne voit qu'une chose à faire : «Le plus sûr est de se rapporter à la volonté bonne et parfaite de Dieu ; il a toujours bien choisi pour moi, et ce qu'il décidera sera pour mon bien ^y> . Ce sentiment de confiance et de gratitude revêt une forme touchante lorsqu'il écrit au sujet de son Mémoire sur la liberté des cultes ^ couronné par la Société pour l'avancement de la morale chrétienne : aQue mon cœur serait ingrat s'il ne s'élevait pas à ce lobon Dieu qui, ayant pu m'avertir par des châtiments, Dsemble préférer de m'attirer à lui par des faveurs con- »tinues. Et que cette pensée devrait dégager l'âme de ces Dj oies toutes profanes où la vanité a la plus grande part, 2) ou du moins sanctifier ces joies par la reconnaissance DOt l'humilité. Mais que cela est difficile sans son secours ! »qu'elle est plus rare et plus précieuse que toutes les jDlibertés du monde, cette liberté de l'âme indiquée par «l'Apôtredans les paroles que j'ai prises pour épigraphe,
* Lettres, VII.
2 lettres, VI.
^en abaissant un momenl la hauteur de leur significa- Dtion^ Celle-là seule affranchit rhomme véritablement, Det ce ne sont pas les écrits humains qui l'établissent sur Dla terre, à moins qu'ils no puisent leur force dans le livre i>de Dieu. Heureux qui peut s'attacher à ce grand libéorateur des âmes ! c'est cette liberté que je voudrais j» posséder en ce moment; non pas... pour rapporter ma Djoie au succès de la cause que j'ai défendue, succès qui ))ne dépend pas de mes propres forces, mais pour me ^réjouir en Dieu et dans son esprit *.»
A un autre point de vue, nous l'avons déjà vu louer l'œuvre politique de son ami Monnard, parce qu'il reconnaît en lui un homme qui dans l'agitation des passions civiles possède le précieux et trop rare avantage de voir les choses humaines du haut point de vue de la religion. «Il y a toujours, lui écrit-il, je ne sais quoi d'in- Acomplet et de borné dans les idées qui ne se rattachent »pas à la grande idée, et de là vient que ce grand et beau »mot de liberté, maintenant à l'ordre du jour par toute }»la terre, retombe sur lui-même après avoir vainement > vibré et va se confondre avec les idées les plus sinistres. »I1 faut que celui qui le prononce en sache toute la sain* 9telé, qu'il défende la liberté au nom de Dieu et dans )>resprit de Dieu, qu'il la mette sous la garantie des vertus » chrétiennes'.» Ce langage fait comprendre qu'il y ait pour son auteur une souffrance à constater que ce senli-
* Là où est respril du Seigneur, là est la liberté. 2 Corinth., lil, 17.
2 Uttresy XX.
^ lettres, LVII, XXVI.
ment de pieté qui révèle Dieu en toutes choses et partout élève à Dieu, est si peu partagé par les chefs de cette société française, vers laquelle le portent tant de sympathies. Sa tristesse et ses regrets sont visibles dans les réflexions que lui inspirait en décembre 1830 le mouvement des esprits dans notre pays : «Lorsque vous m'écri- Dviez, vous en étiez à l'admiration pour les événements Dde Paris, et moi aussi. Je ne puis pas nier que le temps, »et peut-être le temps seul, m'a un peu rafraîchi, et, si Dcertaines choses continuent, je finirai par n'admirer ï)que la Providence, ce qui est bien le plus sûr. Tout con- » sidéré, il y a eu un grand mouvement national et de la Dpart de plusieurs un élan généreux ; la révolution » Orléans sera toujours plus belle que l'usurpation Orange. »Mais comme Thomme se lasse vite d'être grand , et »qu*à présent qu'on nous détaillé cette révolution elle i>perd de son éclat ! on arrive n de certaines hauteurs, won n'y séjourne pas. N'êtes- vous pas frappé, au milieu j)de tant de destitutions, de la destitution de la religion, ))qui dans le plus grand mouvement que les hommes j) puissent faire n'a pas même trouvé une place pour son nnom '? ]> C'est dans ce môme esprit, mais en prêtant l'appui de la dialectique aux revendications de sa conscience, qu'il écrit à un de nos ingénieurs avec lequel il entretenait d'affectueuses relations : «L'état de l'Europe, limais celui de la France eu particulier, me paraît autreornent sérieux. Une nouvelle révolution qui changerait
1 Lettres, LUI.
»la France en république ne me semblerait encore qu'un ^accident dans la grande révolution qui est flagrante 9S0US nos yeux. Les questions politiques sont arrivées à »une profondeur qui les met en contact avec la méta- ^ophysique et la religion. Il n'y a aucune institution, ni 2» parmi les anciennes, ni parmi les nouvelles, où la foi des I) peuples et des individus puisse s'arrêter. Tout se raii;>sonne, tout se discute, tout se juge. Un roi est une 2>idée; une forme de gouvernement est une idée; rien 2> n'est être, chose, réalité ; rien n*est nécessaire, rien » n'est afiTectionné. Or, comme on ne recréera pas de Dlongtemps la foi politique, et comme, en attendant, il •faut croire à quelque chose, comme toute force exté- }[>rieure est vaine sans la force morale et que toute la ]i> force morale gît dans la foi, il faut, si le peuple français }»veut se garantir contre les dangers de son incrédulité •politique, qu'il se jette dans les bras de la foi religieuse. •La liberté ne peut être une religion qu'aussi longtemps •qu'elle est menacée ou qu'elle a à se déployer ; la pos- •session, quand elle ne dégoûte pas, refroidit tout au •moins ; ce qui est bien connu n'a plus le caractère • de l'infini et ne peut plus par conséquent être l'objet •d'un culle.^ Le mot du prédicateur : ce Dieu seul est •grand», se trouve ainsi modifié par le moraliste : Dieu seul est vrai, Dieu est la source de la vie, pour les peuples comme pour les individus.
De ces considérations se déduit aisément la place que Yinet accorde à Tart et à la science. SMl aime les lettres, comme nous l'avons déjà remarqué, d'un amour invin-
cible et prédominant, H y voit pourtant non un but mais un moyen, un moyen précieux en lui-même et magnifique dans ses résultats, mais enfin un moyen; c'est une des plus nobles forces que possède Thomme pour poursuivre sa destinée. Dès lors, le seul usage légitime d'une belle intelligence et d'un riche génie consiste à consacrer ces facultés au service de Thumanité, considérée non comme une abstraction, mais comme une suite de générations, comme l'ensemble des individus, qui dans le progrès des âges viendront s'éclairer à cette lumière et puiser en quelque sorte un sang plus généreux à cet aliment spirituel. C'est déjà Tambition de sa jeunesse, pour qui Tamitié elle-même s'embellit du désir d'être utile à ses semblables; l'emphase plaisante cache une pensée sérieuse lorsqu'il s'écrie : ce Ombres »d'Oreste et de Pylade, je vous révère, mais je respecte ))bien davantage encore ceux qui s'aiment pour le bien }!>du monde et lui préparent par leur union de belles desti- »nées *». On trouve dans son agenda une note qui révèle toute sa pensée et montre dans son plus beau jour, dirai -je, l'individualiste convaincu : a Je viens de relire mon second ^article sur le Prométhée de Quinet. J'en suis mécontent »à plusieurs égards, néanmoins je le crois fort de vérité; »mais qui est-ce qui le lira ? Tout au plus quelques per- »sonnes qui savent tout cela ou qui le croient d'avance. ï)Si un seul individu autrement disposé lisait cet article, ))je ne regretterais pas de l'avoir écrit 2.» Lamêmecon-
« Leiires, II.
2 Revue Suisse, VII, 689.
viction se retrouve sous une forme plus générale dans cette affirmation où vibre l'amour du progrès moral: « Au fond de Tadmiration que peuvent inspirer des ou- ]>vrages consacrés à Thonneur de l'héroïsme belliqueux, Bon sent je ne sais quel vide qui fait souffrir ; il n'en est spas de même de ceux qui célèbrent Théroîsme civili- » sateur * . »
On comprend dès lors le charme qu'avait pour lui le livre, le rôle qu'il lui attribuait, et le caractère dont il voulait le voir revêtir pour le trouver bon. De bonne heure, ce sentiment se formula nettement dans son esprit. Il en entretient sa fiancée dans un style dont la redondance juvénile ne parvient pas à appauvrir l'idée: oc En Dvérité, les livres sont un bienfait du ciel, car, dès que »rhomme a appris à penser, il a senti le besoin de faire Dconnattre sa pensée au monde entier, et la littérature Best ancienne comme le monde. Ce sont les livres qui Bont recueilli dans Tunivers les traits épars' de la beauté Bet Tont présentée dans tout son prestige à l'humanité Bpour qu'elle ne cessât jamais d'y être sensible ; car, on Ba beau dire, l'homme a besoin du beau pour arriver Bau bon, et, sans les livres, combien d'imaginations pa- Bresseuses n'auraient jamais saisi dans la nature les traits Bde ce beau idéal qui seul peut donner à l'existence tout Bsonprix ! Parles livres, les passions se sont ennoblies, les Bjouissances morales se sont accrues, un nouveau monde
' La môme pensée se retrouve sous une autre forme dans la Lettre
CXVIII. Il remercie un lecteur de ses discours, en lui disant qu*à son
approbation il a senti se ranimer en lui la ^oi à la force de la vérité.
j>d été révélé, rhomine a coûqu que la vie esl belle... sChose admirable que des auteurs puissent faire ainsi les }!)destinées morales de leurs contemporains et de la posté- »rité, régner en souverains sur les plus secrets mouvements »des cœurs, commander la vie intérieure, colorer toutes Dles institutions et enfanter pour ainsi dire à leur siècle »respèce d'idéal qu'ils ont conçu eux-mêmes*.» La même pensée se retrouve plus mûrie dans la première lettre qu'il échangea avec Emile Souveslre, et qui fut le début d'une cordiale et durable affection. « Pour sentir 2>le véritable attrait de ce qu'on appelle la gloire littéraire DQt en faire l'objet d'une poursuite légitime, ne faut-il dpas entendre sous ce mot le privilège d'aller au loin, 2>par des mots, par des formes, éveiller dans mille «cœurs tout ce qu'ils peuvent renfermer de purs senti- Dments ou du moins de nobles désirs ? Si ce retentissement 2>d'une âme dans tant d'autres âmes est ce qu'on nomme »la gloire, c'est presque un devoir de la chercher ; ce ^devrait être au moins la plus douce récompense du étalent et la volupté du travail poétique. En lisant vos x>vers, Monsieur^ et votre prose, où il y a tant de cœur »et de si nobles tendances, je sens que vous devez être Dheureux de la sympathie que vous êtes sûr de rencontrer. x>G'est là le vrai nom de l'admiration qui s'attache à cer- ]> tains ouvrages^, d
Dans cette môme lettre, nous trouvons aussi très nettement mis en lumière ce qui était pour Yinet le vrai
^ Lettre à M^i* de la Roltaz, citée par Eugône Rambert. a Lettres, GVIII.
PRINCIPES DE VINBT. 63
centre de gravitation. On lit en effet plus loin : oc Vous Davez mis votre talent au service de la vérité morale ; • vous croyez vivement en elle, vous croyez, à ce qu'il »me semble, qu'elle s'éteint avec les croyances reli- 9gieuses, qu'elle se ranime avec elles, et qu'à son origine 9 et dans son principe elle n'est point distincte de la vé- 9 rite religieuse. Mettre le siècle sur le chemin de ces aidées, c'est le mettre sur le chemin du salut. Puisse-t-il 9V0US être donné de faire davantage encore ! de nommer » cette vérité, mère de toutes les vérités morales, so- Dciales et politiques ; de proclamer un jour ce graud }»dogme du pardon gratuit et de la réconciliation en »Jésus-Christ, qui prépare la restauration de la société Dpar celle des individus et relève chaque homme à ses «propres yeux, le préoccupant puissamment et sainte- Dment de lui-même pour le mieux dévouer à l'humanité.» Ce langage atteste suffisamment que l'idée chrétienne, la foi chrétienne, la vie chrétienne, sont pour Vinet, dans le monde des lettres comme ailleurs, ce que l'Évangile appelle la seule chose nécessaire, c'est-à-dire le grand principe d'où tout découle et où tout doit aboutir.
Ce principe une fois admis, la littérature apparut à son esprit comme un sacerdoce. Cette charge d'âme qu'il n'avait pas acceptée à titre de pasteur, il sentit qu'il devait l'assumer à litre d'écrivain. Il voulut être, il fut le témoin de cet Evangile qu'il reconnaissait divin préci* sèment parce qu'il le trouvait profondément humain. Sous quelque aspect qu'il l'envisageât, il le tenait pour applicable, avec une efficacité bénie, aux plus généreuses
aspirations de notre nature pour les satisfaire ou les ennoblir, et à ses plus profondes misères pour les consoler et les guérir.Au point de vue intellectuel, notamment, il lui empruntait la solution des plus difficiles et des plus importants problèmes qui puissent se poser à notre esprit. Il est permis de croire que dans le discours qu'il a placé comme introduction en tète de ses Essais de Philosophie, sous ce litre : De la réduction des dualités, il a voulu nous exposer quelles étaient les bases et la norme de sa critique. Après avoir montré avec une grande force que^ entre les vérités fragmentaires que nous saisissons, la logique nous fait voir des oppositions irréductibles, en sorte que ces principes sont reconnus également nécessaires, quoique s'excluanl nécessairement, comme l'infinité et la personnalité, la justice et la bonté en Dieu, la souffrance el le bonheur, le péché et la vertu dans le cœur et dans la vie de l'homme, il arrive à cette conclusion que, lassé de ces contradictions que la spéculation met inévitablement en lumière, le bon sens proteste contre la recherche d'une unité impossible et demande qu'on s*en tienne à la réalité des choses telles qu'elles nous sont accessibles, sans s'inquiéter de ce que l'esprit de système pourra taxer d'inconséquence au point de vue philosophique. Or Vinet n'accepte pas cette solution. Nous ne prétendons pas lui donner entièrement raison; mais il est difficile de ne pas lui reconnaître une généreuse et noble ardeur lorsque, s' élevant contre cette sagesse prudente, il s'écrie t <k II n'est que trop vrai ; mais 2>quelaveu! L'action séparée do l'idée! la vérité prati-
PRINXIPES DE VINET. 65
Dque au prix de l'exclusion de la vérité spéculative! »la logique sommée de s'écarter pour faire place à la »vie ! Et qu'on ne fasse pas d^équivoque : ce qu'on de- Dmande, ce n'est pas seulement la reconnaissance de cer- 1» laines bornes dans le domaine de la pensée, reconnais- »sance nécessaire, inévitable dans tous les systèmes; » ce qu'on demande, c'est un mensonge pratique, c'est le ^sacrifice des convictions, c'est un scandaleux divorce «entre la pensée et la vie. Et qui est-ce qui le demande ? »Tout le monde; les plus généreux peut-être d'entre les «mortels, les plus prudents, les plus utiles. Et qui est-ce «qui s*y oppose? Deux classes d'hommes. La première,
«composée des esprits téméraires, des logiciens qui
j>s*assouvissont d'un syllogisme. La seconde, ce sont les «chrétiens *. » Pourquoi les chrétiens? Parce qu'ils savent que l'Évangile ce renferme la réduction, en principe «et en fait, de toutes les dualités qui affligent à la fois la
«pensée, la vie et la société Une seule idée ou plutôt
«un seul faitsuffit à la solution de tous ces problèmes
«Ce mot est un nom: Jésus-Christ; ce mot est une image: «la croix; ce mot est un fait: Texpialion '. » Le livre tout entier, ajoute-t-il, a pour but d'établir que Jésus apporte avec lui la paix pour l'iotelligence comme pour le cœur.
Ce but a été celui de toute son œuvre. Telle est, peuton dire, la substance de sa pensée, le principe générateur de ses jugements et de ses actes. C'est là aussi ce qui
* Mélanges, 28.
2 Id., 29.
OG PniNCIPES DE VINKT.
doit donner à cette étude son caractôro distinctif . Analyser le rôle littéraire do Vinot n'est pas autre chose, en effet, qu étudier la critique littéraire au point de vue cliré^ tien.
Quand on partage sa foi, on trouve un grand encouragement dans son exemple. On se plaît à le suivre comme un guide expérimenté ; Tattachemenlqu'on éprouve pour sa personne est plein de charme; Tatlrait qu'exerce sa pensée est plus grand encore, on se sent comme devenir meilleur en se pénétrant de sou esprit ; le point de vue moral où Ton se place avec lui est comme un sommet où Ton respire la force et la paix en embrassant du regard de l'àme un radieux horizon*. Môme en rejetant ses principes, on lui accorde le respect toujours mérité et au fond toujours obtenu par une conviction sincère et forte. Une foi qui a inspiré et satisfait un esprit aussi ouvert à tout ce qui est grand et beau, et que son amour de la vérité a mis sans réservo au service du progrès, n'est pas une foi dont il ne faille plus tenir compte. Je ne dis pas simplement l'idée religieuse, mais l'idée chrétienne n'a-t-elle plus de bienfaits à répandre sur le monde? n'est-ellc plus qu'un préjugé sans valeur, quand, en plein
^ Émilo Souvostre, écrivant à M. le pasteur Ga/alet pour lui communiquer les lettres qu'il avait reçues «le Viuot, lui disait : «Vous no vous ttes >» point trompé, Monsieur, j'avais l'honneur J'ôtrc l'ami de M.Viuol, et son •souvenir sera toujours pour moi un des plus cliors de mon passé. Je l'ai » vu dans son intérieur si noble et si touchaut... Jamais homme n'a eu sur • moi l'influeaco saine et fortiftante de M. Vinct ; près de lui on respirait >»la vertu ainsi que l'air, sana s'en apercevoir. 19 septembre ISôO.»
XIX* siècle, une âme éclairée et généreuse comme celle de Vinet y a trouvé la lumière de son intelligence, la joie de son cœur et la direction de sa vie ? Tiendra-t-on pour vieilli un système qui se formule ainsi : a Rien n'est si humain que le christianisme; nul n'est homme comme un chrétien * »; ou encore: «Tout ce qui est vrai, le christianisme l'adopte ou plutôt le réclame ' ».
* Homilétique, 505, 2 Semeur, II, 402.