Étude sur Bayle
En commençant cette étude , notre intention n'est pas d'écrire une apologie ni une réfutation de Bayle : depuis longtemps Tadmiration et la haine ont fait pour et contre ce nom tout ce qu'elles pouvaient faire. Nous ne songeons pas non plus k donner une analyse complète et suivie de ce vaste ensemble d'ouvrages où la confusion le dispute à l'esprit et à Térudition: une telle entreprise dépasserait les limites d'une thèse et les forces d'un lecteur ordinaire. Des Maizeaux a tenté de le faire, dans sa Vie de Bayle , avec toute la patience d'un biographe et d'un ami , mais sans méthode et sans critique. L'abrégé publié par De Marsy est moins une analyse qu'un recueil de pensées et de m<H|iiaux choisis avec un certain esprit , qui mena l'auteur à la Bastille.
Pour nous, notre plan est tout différent : nous voulons seulement montrer, d'un côté, le principe de contradiction apparaissant à la fin du XVll® siècle, et préparant sur tous les points, en religion, en philosophie, en politique, en histoire, les représailles de l'âge suivant; de l'autre , le principe de tolérance se produisant par contrecoup, et sous forme de protestation , en face de la révocation de Tédit de Nantes. Telles sont les deux idées qui dominent tout le scepticisme de Bayle. L'une en est le moyen , Tautre la fin : il s'agit d'expliquer comment elles se lient et s'engendrent mutuellement dans son
système.
Peut-être aujourd'hui nous sera-t-il permis de juger à dis-
lance ce formidable jeu de bascule kTaide duquel Tauteurdu Dictionnaire étonna et étourdit ses contemporains. Nous pouvons l'examiner avec une curiosité impartiale, comme ces antiques machines de guerre , jadis instrument de terreur et de destruction , maintenant simple souvenir et pacifique ornement de nos musées. Certains amis de la paix s'effraient volontiers à la vue d'une arme, si vieille et si rouillée qu'elle soit, dans la crainte qu'un tel spectacle n'éveille des idées belliqueuses :
Bella , horrida bella.
Que ceux-là se rassurent : si nous parlons de la guerre, ce n'est pas pour en faire l'éloge. La seule question sur laquelle nous soyons d'accord avec Bayle est celle de la tolérance. Or la tolérance c'est la paix. Sur tous les autres points, nous Tabandonnons aux sévérités de la critique. Nous blâmons énergiquement ses licences de parole , ses abus de raisonnement, ses plaisanteries souvent inconvenantes , ses paradoxes gratuits qui alarment les consciences et troublent les esprits. Lors même qu'il s'agit de pn^grès et de justice, nous ne sommes pas de ceux qui croient que la fin justifie les moyens. Le scepticisme est un mal dont notre siècle a trop souffert, pour Remercier sans réserve ceux qui nous l'ont apporté.