CHAPITRE P
BAYLE. — DE SON CARACTÈRE ET DE SON TEBfPS.
Montaigne s'était endormi nonchalamment, comme il l'avoue lui-même , sur le mol oreiller du doute ; Pascal n'avait pu y reposer sa tête rêveuse et malade , et il était allé chercher la paix au pied de la croix ; Descartes, après avoir introduit le doute sous condition en philosophie, l'avait contraint de reculer devant cet axiome irrésistible : Je pense , donc je suis. L'austère et religieuse école de Port-Royal, le ferme bon sens des Nicole , des Ârnauld et des Bossuet , la volonté itiopérieuse de Richelieu et de Louis XIV, achevèrent ce que le Traité de la méthode avait commencé.
Yaincp sous ce triple effort de la raison , de la foi et de l'autorité, le scepticisme survécut à peine chez quelques beaux-esprits érudits ou désœuvrés ; mais il sejoue à la surface , sans pénétrer au cœur même de la société. G'esi un travers plutôt ^qu'une maladie morale. La Mothe le Vayer, le plus célèbre des érudits qui con^ tinuent dans la première partie du XVIP siècle l'école des Montaigne et des Charron , n-est qu'un douteur de cabinet, sans influence sur le temps où'fta vécu. Son
scepticisme, simple profession d'iosouciance et d'indépendance personnelle , ne l'empêche pas d'être nommé gouverneur du duc d'Orléans, frère du roi. Huet, l'élégant pyrrhonien de la foi , est un homme religieux , un partisan de la tradition, qu'il défend contre Descartes, l'ennemi des anciens. Desbarreaux lui-même , le plus hardi des libertins , compose des sonnets dévots quand il a la fièvre , et s'attire de Boursault cette piquante épître : a 4 Jf . Desbarreaux^ qui croit en Dieu lorsqu'il est malade. » En général, les esprits forts du XVII® siècle suivent la maxime de Bachaumont, le joyeux ami de Chapelle : ils vivent à la porte de l'Eglise et meurent dans la sacristie. Leur incrédulité est surtout extérieure ; la foi reste au fond : l'heure du combat n'est pas encore venue.
Après un demi-siècle d^interrègne , le scepticisme se remet en marche; il reparait triomphant dans Bayle. Cette fois il a pris un caractère particulier. Malgré ses protestations pacifiques, il est devenu plus envahisseur et plus remuant. 11 n'est pas seulement un amusement d'érudit ou un caprice d'épicurien esprit fort ; il passe du cabinet dans le monde, des petits soupers de Ninon et de Saint-Evremond dans l'arène où luttent Jurieu et Bojssuet. Toutes les questions du jour, politiques et religieuses, philosophiques et historiques^ il les embrasse. L'apparition d'une comète , un édit de Louis XIV, un livre d'Arnauld ou du P. Maimbourg , un manifeste de Pélisson , deviennent pour lui autant de sujets de controverse. Mêlé désormais à la polémique active des partis, armé d'une science prodigieuse , d'une dialectique rapide , incisif , dissolvante , qu'il lance tour à tour
sous forme de pamphlet et de journal , de brochure et de dictiounaire , il iustruit devant l'opinion publique le procès du présent et du passé. — C'est un moment solennel dans l'histoire que celui où commence à chanceler de toutes parts ce vaste édifice de croyances et de traditions qu'avait élevé le génie organisateur du XVIP siècle : heure terrible qui annonce les grandes batailles! heure d'incertitude et de déchirement, comme
celle dont parle Salluste , lorsqu'à la voix des Gracques le monde romain sembla tressaillir d'un sourd tremblement de terre... Quasi permixtio terrœ oriri cœpit(i).
Bayle est le précurseur de cette révolution.
La Réforme, après avoir introduit dans le monde l'esprit d'examen et de révolte , avait fini par substituer une affirmation à une autre, l'autorité de Calvin à celle du pape. Les deux dogmatismes étaient en présence : aux luttes sanglantes du XVP siècle avaient succédé les discussions théologiques de Bossuet contre Jurieu,
de Nicole et d'Arnauld contre Claude. En philosophie, Aristote et Descartes se partageaient l'empire des esprits. La Scholastique conservait encore de nombreux partisans, surtout parmi les théologiens. Cependant le Cartésianisme, après avoir excité quelques défiances et malgré l'opposition des Jésuites , avait conquis tous les grands noms du siècle, Arnauld , Bossuet , Fénelon, Malebranche. Epicure, lui-même, comptait quelques fidèles disciples de sa physique et de sa morale, attardés sur les pas de Gassendi ou de la belle duchesse de Mazarin. En politique, le Catholicisme, revenu des emportements de
(1) San., Jugurt. ben.,ch.41.
la Ligue, avait uni sa cause à celle de la monarchie absolue (1). Le Protestantisme, par esprit de rivalité, surtout depuis les dernières persécutions, opposait aux droits des rois ceux des peuples, et introduisait dans le gouvernement l'idée de contrat (2). En histoire, chaque parti continuait à rédiger ses annales an détriment de ses adversaires.
Bayle vient tout à coup se poser entre les deux camps, sur un terrain neutre. Il n'est pour personne et il est contre tout le monde. Comme il Tavouart lui-même un jour à Tabbé de Polignac, il est protestant dans le sens le plus absolu du mot : il proteste contre tout ce qui se lait et tout ce qui se dit. A cela près, nul bonune n'est plus pacifique que lui. Jusque alors les partis ont été nettement tranchés; chacun q son drapeau, sa doctrine bien arrêtée. Bayle n'en a aucune, il les attaque, les défend et les confond toutes.
L'arrivée de ce nouveau combattant, qui servait et trahissait tour à tour chaque parti, déconcerta d'abord les plus habiles. Elle causa de singulières méprises. Jurien crut un moment que la cause protestante allait trouver en lui un ferme appui, une de ces plumes dont elle avait grand besoin pour résister à ses adversaires ; mais il s'aperçut bientôt que ce prétendu allié lirait sur ses propres troupes. Des deux côtés on s'accorda à le signaler comme un ennemi.
Nul homme, en effet, n'avait des allures et des opinions plus contraires à l'esprit du XVII" siècle. Un chré-
(i) Bossuet, Politique tirée de rEcriture.
v2) y. Avis aux réfugiés.
tien qpi pense qu'on peut être athée et honnête homme; un protestant qui admire la papauté ; un réfugié qui prend la défense de Louis XIV contre les libelles de ses coreligionnaires ; un philosophe qui regarde Platon, Aristote, Descartes, comme des inventeurs de conjectu^ res ; un théologien qui ne croit guère plus à Tinfluence des comètes qu'à Tautorité des consistoires et des conciles ; un historien qui se joue des traditions, qui juge David , le roi prophète , comme un simple particulier , qui compare la politique de Salomon à celle du grand Ture ; un rationaliste qui se raille de la raison ; un savant qui rit de la science ; un écrivain qui dédaigne la gloire littéraire ; un ami de la liberté qui déplore le9
pr^ugés démocratiques répandus parmi les réformés ; un partisan de la monarchie qui révoque en doute le droit divin des rois , devait surprendre cette société si entière et si exclusive dans ses convictions. Gomment donc s'était formé en France, sous le gouvernement absolu de Louis XiV, ce singulier génie ? Comment putil remplir l'Europe de son nom, de ses livres, et exercer une intluence aussi sérieuse? Quelques mots sur sa vie, son caractère et son temps, nous aideront à l'expliquer.
Né au Cariât, en Languedoc, dans un pays où les haines religieuses ont conservé , même de nos jours , une grande vivacité , Bayle devint de bonne heure le témoin et la victime de ces tristes discordes. Il a lu ou entendu raconter la longue et lamentable histoire des guerres du XVP siècle ; il a pu voir encore les ruiijies accumulées dans le Midi , les familles proscrites , les temples renversés , les villes dévastées ; et le spectacle
de ces désastres , qui avait exalté la verve satirique de d'Aubigné , qui échauffait la bile de Jurieu , qui faisait désirer à tant d'âmes ulcérées le jour des représailles, produisit sur lui ud effet tout différent. Il y puisa la haine de l'esprit de parti et de toute doctrine affirmative ou dominante; seulement, comme il arrive trop souvent dans les temps de lutte , il tomba d'un excès dans un autre, et, à force de combattre les abus du dogmatisme, s'abandonna à tous les hasards du doute et de l'incrédulité.
Esprit mobile, délié, indécis, prompt à saisir le pour et le contre de toutes les questions ; nature indisciplinée, quoique sans violence , ennemie de la contrainte et de la méthode (1), trop sèche et trop froide pour éprouver une foi vive , douée d'une curiosité insatiable , d'un bon sens défiant qui mène aisément au doute par crainte de l'exagération , passionnée pour toute espèce de disputes, Bayle, à défaut de système, était déjà disposé par tempérament à rejeter le joug d'une autorité trop absolue.
Les événements achevèrent de développer en lui ces instincts d'indépendance. Eloigné de Paris, où il ne s'arrête qu'en passant, il traverse la société du XVI^ siècle sans se laisser envelopper par elle , sans en adopter ni les manières ni le langage. Tout jeune encore, il quitte la maison paternelle pour échapper à la rigueur des édits contre les hérétiques relaps. Il vient comme précepteur à Coppet , en Suisse, sur cette vieille terre
(1) « Je n'avais jamais saivi de méthode, jamais consalté, en fait de méthode, ni les vivants ni les morts.» ( Iléfl. sur le prêt. jag. du pob.).
d'opposition, où Calvin avait déjà trouvé avant lui un asile et un empire. De Coppet il passe à l'université protestante de Sedan, et obtient, après un brillant concours, la chaire de philosophie (1675). Mais là encore la main de Louis XIV Tatteignit. La ville de Sedan, propriété du duc de Bouillon, fut réunie à la France en 1681 , et Tuniversité supprimée. Bayle reprit sans trop de peine le chemin de l'étranger. La Hollande , qu'il appelle luimême la grande arche des réfugiés , lui ouvrit ses portes. Il se rendit à Rotterdam, en compagnie de Jurieu, sur l'invitation d'un des citoyens les plus recommandables du pays, M. Paets , austère républicain , parent du grand-pensionnaire de Wilt. Il y retrouva une chaire de philosophie, instituée en sa faveur. Singulière destinée qui amenait ainsi , à deux siècles de distance, le précurseur de Voltaire , l'auteur du Dictionnaire critique j dans la même ville où Erasme, celui que Bayle appelle le saint Jean-Baptiste de Luther, avait écrit ses Colloques et son Eloge de la folie. Les premiers coups de la réforme religieuse étaient partis de la Hollande : la révolution philosophique avait suivi la même route avec Descartes; elle allait en sortir sous une forme nouvelle encore une fois.
Ce petit coin de terre perdu au milieu des sables et des marais était devenu le foyer, de l'opposition libérale et protestante contre le principe monarchique et catholique, personnifié dans Louis XIV. Là, tout, jusqu'au sol conquis sur la nature , attestait le triomphe et l'orgueil de la liberté humaine. Là, les cultes les plus opposés, protestants , catholiques , sociniens , anabaptistes, arminiens, juifs, etc.. , vivaient côte à côte,
à YdlH'i d'une toléraiioe presque oomplële. Les pcrsies- \MHi^ dirigée» contre les irminieiis n'avaîeot été que IMij^^agéret^ ; t'esprit piMic y répagnaîL L'année méoie oà b ro4 de FroMe , enivré de sa gloire et de sa jeu- De«^ 9e fàhdil représenter sous les traits du soleil, avec 0^ energue menaçant pour l'Europe : Nec plurUnu m^Qty les bourgeois d'Amsterdam avaient frappé, disait^OA > en réponse , one médaille représentant Josué avec cette divise : In meo conspectu ita sol (1). Cette guerre contre la personne , le gouvernement et les idées de Louis XIV , dura près d'un siècle. La Hollande lança oonire lui ses vaisseaux , ses diplomates , son stathooder» son aident, ses livres. Tandis que Guillaume d'Orange réunissait dans un suprême effort toutes les forces de TEurope coalisée contre la France , les libraires de la Haye et d'Amsterdam se liguaient de leur côté pour achever d'accabler le grand roi. Leurs presses inlaligables faisaient pleuvoir chaque jour une nuée de pamphlets» d'écrits séditieux, qui tombaient comme autant de fusées incendiaires sur Fantique édlGce de la monarchie française. Là s'imprimaient les grands livres de controverse , les projets de réforme politique , les lettres pastorales de Jurieu , et cette terrible gazette , véhicule des médisances de toute V Europe (2).
C'est au milieu de cette guerre de satires et de diffamations qu*a vécu Bayle; mais, hâtons-nous de le dire à sa louange , il fut l'ennemi constant des violences et
(1) VolUire, Siècle de Louis XIV. — V. Hisl. de Colberl, par M. Clément.
(2) Lett. de Bayle h M. Minuloli, !«' mai 1675.
des calomnies* Une seule fois, dans^in moment de colère, encore toxxt ému par la révocation de l'édH de Namtes , il laissa échapper un libelle,. qu'il désavoua et réfuta luimême presque aussitôt , la France tOfUte catholique sous Louis le Grand. Aprte avoir été proscrit avec les siens, après avoir vu son frère mourir en prison à la suite des dragonnades, alorsque tanlde haine&légitrmes poussaient les protestants entre les bras de nos ennemis, ilsut garder assez de justice à l'égard de la France .et de son roi pour mériter les défiances des réfugiés et les rancunes impitoyables de Guillaume III. Ses relations avec M. Amelot, ambassadeur français en Suisse, et sa prétendue participation au projet de paix (1) , lui valurent une destitution. Jurieu, devenu son ennemi, Taccusa hautement de n'avoir d'autre divinité que Louis XIV. Telle fut probablement l'origine de ce bruit absurde, accrédité parmi les protestants, qu'il allait être rappelé en Fiance, avec une pension de 6,000 liviiCS.
Les bienfaits de Louis XIV eussent été étrangement placés : car plus que personne, sans le vouloir peut-être, Bayle contribua à ruiner l'œuvre du grand roi. Avec lui l'esprit d'examen rentrait saurdement dans le monde , enveloppé de rélicences et de précautions. La modération même de ses attaques était un danger de pilus : elle devait séduire un certain nombre de ces mécon* tenls timides et irrésolus assez disposés à se dédommager des ennuis d'une longue obéissance par un quart d'heure d'opposition.
L'esprit critique et contradicteur était mort en France
(1) Vie de Bayle, par Desmaizeaux.
depuis un demi^siècie. La prise de la Rochelle, rabaissement de la noblesse, la défaite des parlements, la fondation de l'académie française, enfin, plus tard, la révocation de Tédit de Nantes, attestent partout, en religion, en politique, en littérature, le triomphe de l'autorité. Jamais puissance ne parut plus solidement assise : elle se recommandait au respect des peuples par la gloire et les bienfaits qu'elle leur avait procurés. Mais cette heure fatale du déclin , dont parle Sénèque, approchait pour elle. Comme toutes les puissances arrivées à leur apogée , la royauté tomba dans l'adoration d'elle-même. Or il n'est rien de plus funeste aux grandeurs humaines que de se diviniser de leurs propres mains : Dieu semble prendre à tâche de leur jeter ,un démenti.
Ces conquêtes en pleine paix faites après le traité de Nimègue , ces prétentions avouées d'envahissement et d'asservissement universel (1), soulevèrent contre Louis XIV d'amères critiques, en France et à l'étranger. D'un autre côté , les tendances oppressives du catholicisme , les persécutions dirigées contre les Huguenots , les progrès d'une dévotion étroite , acariâtre , ombrageuse, qui s'imposait à la cour et à la ville, les malheurs publics et privés qui attristèrent la fin de ce règne si brillant dans ses commencements , l'influence toujours croissante d'une femme et d'un ministre impopulaires , le vide et le silence qui se faisaient autour du monarque,
(1) ce L'Europe a vaéchoaeravec joie les ambitieuses entreprises de la maison d'Autriche. Je reviens souvent là, tant je souhaite quenous profitions (Vun exemple d'aussi fraîche date»» (Pens. sur les com., ch. 255, 1" part.) — V., dans Tabbé de Saint-Pierre, les mêmes craintes et les mêmes vœux.
rapparition d'une dynastie jeune , libérale , glorieuse eh Angleterre (1), diminuaient aux yeux de bien desgeos le prestige de ce régime fait à l'image du roi , et qu'i semblait devoir s'éteindre avec lui.
C'est au moment où les imaginations se désenchantent que paraît Bayle. Avec sa nature curieuse , froide, critique, peu disposée à l'enthousiasme; avec son érudition indiscrète et tracassière , il était merveilleusement préparé à jouer ce rôle d'inquisiteur contre le passé. L'esprit de contradiction, condamnée un si long silence, allait prendre sa revanche. Par dessus ces cinquante années du despotisme le plus glorieux et le plus national peut-être qui fut jamais, Bayle tend la main aux libres penseurs du XVI* siècle elles rattache à ceux du XVIIP. Homme de transition , il a des uns la vaste érudition un peu confuse et désordonnée, le bon sens narquois et sceptique mêlé de vieille ironie gauloise, souvent aussi la prolixité et la nonchalance malicieuse; des autres, la critique vive et superflcielle , la légèreté vagabonde, l'esprit inquiet et destructeur. En général, les écrivains du XVIP siècle se distinguent par la vigueur et la fermeté de la pensée : tout se tient et s'enchaîne dans leur esprit, politique, philosophie, religion. A partir de Bayle , cette trame puissante est rompue : le travail de décomposition se trahit par le choc et la confusion des idées. C'est le chaos qui recommence, en attendant qu'il en sorte une nouvelle création. A la logique nerveuse et serrée , telle que nous la trouvons dans Port-Royal ,
(1) a Ce pays est à présent le grand théâtre du monde, 7> (OEa^. de Bayle , t. II. — Lett. à M. Minutoli, 6 oct. 1689.)
dans Bourdaloue et dans Bossuet, succède une dialectique vive, sautillante, capricieuse, habile à nouer les sophismes, faite pour l'analyse qui dissèque et détruit, mais incapable de s'élever à la synthèse qui organise et compose. Cette opposition n'éclate pas seulement dans les idées, mais dans le langage. Ne demandez pas à Bayte le pur idiome classique et littéraire du grand siècle, avec sa forme élégante et polie, sa dignité sévère et ses scrupules aristocratiques. Â l'exemple de son maître , La Mothe le Vayer, il tient pour la vieille manière d'écrire, libre, courante et négligée. Ennemi de tout dogmatisme , même grammMical , il ne respecte pas plus l'autorité de Yaugelas que celle de saint Augustin ou d*Aristote. Il semble qu*il prenne plaisir à bouleverser l'étiquette des mots comme celle des idées, à forcer les pruderies de la langue française, en lui imposant des hardiesses dont le latin seul a le privilège. Ce style improvisé est celui du journaliste et du pamphlétaire, style de combat comme sa dialectique, ancien et nouveau à la fois. Les latinismes , les locutions provinciales, qui reviennent encore çà et là, rappellent Amyot et Montaigne, ses auteurs favoris ; l'allure dégagée, Içs mots salés, le ton épigrammatique, annoncent déjà Voltaire.
Jeté au milieu de cette société régulière et disciplinée, où la guerre elle-même se faisait avec une sorte de symétrie, Bayle trouvait devant lui un corps de doctrines formidable. Venir les heurter en face eût été imprudence et folie. En tacticien habile, il sut étudier le terrain ; il employa à l'égard duXVU® siècle une manœuvre analogue à celle dont Bonaparte usa pou^* les Alpes : il le tourna, au lieu de l'attaquer defi-ont.
Dans le vaste champ de la religion , de la philosophie, de rhistoire, il court à droite et à gauche, vago more; bat les buissons comme un écolier échappé; se lance après la première objection qui se présente, croise, mêle , brouille les questions les plus diverses , souvent aussi, comme les dieux d'Homère, se dérobe au milieu des nuages qu'il assemble autour de lui. Mais à travers ces élourderies apparentes il y a toujours un fond de prudence et de timidité. Bayle n'est point un chef d'é« cole enthousiaste comme Rousseau, entreprenant et audacieux comme Voltaire ; il n'a point , comme le patriarche des Délices^ une armée de disciples, missionnaires philosophiques chargés de propager ses idées dans le monde : il s'inquiète peu de faire des prosélytes ou des admirateurs ; il lui suffit de trouver des lecteurs judicieux, san.s prévention, et des abonnés pour son journaL La guerre qu'il fait aux hommes et aux idées est souvent clandestine, toujours prudente et modérée. Il semble avoir pris pour devise cette maxime d'Erasme : <( N(m amo veritatem seditiosam. »
Ce mélange d'audace et de timidité, de franchise et de diplomatie, convenait bien à une guerre d'avant-garde, de tâtonnements furtifs, d'attaques dissimulées ou désa* vouées. Toute révolution, religieuse, politique ou philosophique, a ses éclaireurs qui frayent la route, souvent sans le savoir ; puis vient le gros des combattants, les chefs de parti , destructeurs avoués ou organisateurs. Les premiers s'appellent Erasme ou Bayle, les seconds Calvin ou Voltaire. Bayle n'a point d'armée à conduire, point de doctrine^ à représenter : disputant au jour le jour, sans s'inqui^er de ce qu'il a dit la veille ou de ce
qu'il dira le leDdemaio, il est seul, et c'est ce qui bits
force.
DanH celle guerre de partisan, on le voit épuiser tontcH l«H ruses de la polémique. Il se couvre de Tanoiiyine(l), se déguise en catholique pour donneras Pensées sur les comètes, dépiste les recherches en changeant brusquement de ton et de style dans sa Critique générale de Thistoire du calvinisme , publie sons le non d'un pasteur presbytérien son Commentaire philosophique (2) ; en un mol» lance un livre comme un pétard, ei se tenant soigneusement caché; puis, quand Texploâon est faite , du fond de sa retraite il suit de l'œil Felfet produit; double, triple, quadruple au besoin les rtiieiioos sur le même sujet, avec ce tact du publiciste qui sait exploiter une veine heureuse, en ménageant la etxriosite (3). Plus tard viennent les indiscrétions des amis et des libraires , les dénonciations de Jurieu, qui révèlent au public le véritable auteur. Tout compte fait , fl y gagne en gloire et en repos : sa réputation s'accroit de tout le bruit que soulève autour d*elle une controverse
(1) a Je ne blâme point ceux qui se Dommcnt à )a tète de lest ouvrages, mais j'ai totûoars en une secrète antipathie pour cetau» (Préf. du I)ict.)
(9) « Ces messieurs de Londres ont une étrange dénangeûfion d^imprimer. On leur attribue un Commentaire phUosoplnqun sur les paroles de saint Luc : Contrains-les d'entrer, qui, tm ffUnant nrmblant de cùmhatlrt les perêéoulUms papiiUquei , Ta à éta^ Itllr la tolérance des Sociniens.* (Lett. à M. Len&nt. Amsterdam» lflH7.)
i^i Addit. auk Pens. sur In com.^ Contin. des Pens. sur ks eitm. — NouvnHos réponses ant questions d*nn prorincial, 1*", ^y 9*. 4^ part. ^Comm. phil., i'*, â", 3" part. -^ Suppl. an
dont fauteur est inconnu. Tantôt Bayle se rend etavoue, tantôt il nie intrépidement; il récuse jusqu'au bout le prétendu Projet de paix , qui ne lui appartient pas en effet, et l'Avis aux réfugiés, dont il fut sinon Tauteur, du moins le complice (1). Cette lutte de Bayle contre le XVII* siècle rappelle sous certains rapports et avec des proportions plus vastes, celle d'Euripide contre Eschyle dans les Grenouilles d'Aristophane, le poète sophiste et bel esprit déchiquetant à coups de langue , à force de subtilités, les graves et robustes pensées du vieux poêle religieux.
(1) Baylium cum Gallis clam convenisse eo usqiie proditummihi est; nempe famosi libelli Avis aux réfugiés eum quidem non ipsum auctorem fuisse, sed accepisse a Pellissonio et editionem tamen adjuvasse et hocpaclo censuram meruisse, » ( Leibn. op., t. v. p. 188.)
L'abbé d'Olivet attribue cet ouvrage à M. de Larroque» protestant converti et ami de Bayle. (V. Biblioth. germ., t. xlvii, p» "231. — Biblioth. rais., t. xv, p. 344.)