‹ Étude sur BayleChapitre 9 sur 9 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Dès I9 commencement de ce travail » nous avons inidiqué la marche adoptée par Bayle^ nous avons montra comment il fait sortir la pai& de la guerre, en passant de la contradiction au doute , du doute à rindiffêrcnce , de riadilTérience à la tolérance. Il nous reste mairUanant à porter un dernier jugement sur ce système considéré dans ses détails et dans son ensemble » h en apprécier les avantages ou les dangers : ce serfi là notre QoncliiisIqb.

Gomme instrument de combat, le principe de eontradiclion est une arme excellente, brusque, rapide, meufr trière, souple aux caprices du sophisme et aux subtilités fie la dialectique. Mais là s'arrêtent ses avantages. Fai^t pour attaquer et détruire, il est incapable de défendre ou d'établir quoi qne ce soit. 11 ressemble à ce gladia^ teur dont parle un ancien : Pugnat gladio magis qmn^ scfito. Or la guerre , et surtout la guerre odensive , |ie saurait être Tétat normal des esprits , pas plus que des sociétés. Ce procédé peut être efficace, le jour où il ar^r rive comme la protestation d'un droH méconnu, como^ç le cri de la conscience et de la raison humaine s'^x primant par la bouche de Socrate ou de Descar^s. L'ironie sqc^r^ique est i^ne application jiUsçr^ di) pirinpipe de

contradiction. Les sophistes remployaient sans discernement, sans limite, et arrivaient ainsi à contester et à confondre toutes les notions de bien et de mal, de faux et de vrai. Socrate le retourne contre eux et les bat avec leurs propres armes. Ressource extrême invoquée dans un moment de crise , il peut aider l'esprit à sortir de l'erreur pour s'élever à des vérités nouvelles ; mais il faut qu'il soit un instrument passager. Si Ton essaie de l'éterniser, de le transformer en système pour le tourner indifféremment contre l'eiTeur et la vérité, alors il aboutit aux conséquences absurdes du nihilisme allemand.

Un autre défaut de ce principe , c'est de tourner bien vite entre les mains de ceux mêmes qui l'emploient. Ces revirements imprévus , ces trahisons perpétuelles que Bayle se permet envers tous les partis , à force d'être consciencieux et impartial dan3 son jeu de bç^cule^ sont la conséquence naturelle de sa méthode. Enfin, la contradiction prolongée ne se soutient que par le paradoxe : or le paradoxe, lui aussi, a ses dangers. On commence par jouer d'abord avec ces hardiesses, auxquelles on ne croit pas, et dont on se sert pour effrayer ou intriguer les esprits ; mais il se trouve des gens qui, feute de sens ou d'honnêteté , prennent au sérieux fa plaisanterie. Bayle plaide la cause de l'athéisme avec l'indilTérence railleuse d'un pyrrhonien ; Diderot la défendra un jour avec Temportement d un fanatique. Un matin, la société se réveille en sursaut, effrayée par une négation audacieuse : c'est tout simplement un maladroit, ou quelquefois un habile homme, qui lance un paradoxe étourdissant en faisant jouer le principe de contradiction.

Tout en reconnaissant l'adresse infinie aveclifqueUe

Bayle.l'a employé, tout en admettant qu'il a su en faire un levier puissant pour remuer les idées, nous sommes donc obligés d'avouer qu'il a laissé là une arme dange* reuse entre des mains perfides ou inhabiles. Nous dirons la même chose de ce pyrrhonisme prémédité, dont il prend si gaiment son parti. Un génie à la fois hardi et contenu, comme Descarte^f» a pu s'en emparer un jour, un instant , et le pousser d'une main vigoureuse contre le dogmatisme vieilli de l'école. Assez maître de lui pour Tarréter à temps , il sait lui faire sa part ; encore le chasse-t-il bientôt comme un hôte incommode , dont il débarrasse pour toujours le champ de la philosophie. C'est le premier mot de sa méthode. Mais changez l'homme et les circonstances ; mettez ce scepticisme au service d'un esprit léger, flottant, railleur, avide de nouveautés et de destruction , qui , loin de songer à le rejeter comme un ennemi , l'accueille , le retienne et le caresse comme un passe-temps et comme une arme de prédilection : il aura bientôt franchi toute limite , [tout envahi , tout bouleversé. Et pourtant , rien de plus mo-» deste à l'origine. C'est un amusement d'esprit , s'écrie Bayle : laissez donc ce doute innocent courir et s'ébattre autour de toutes les doctrines , les railler et les confondre. Pourquoi s'en inquiéterait-on ? La lutte, en effet, est divertissante ; mais les résultats le sont ils ? Cette guerre, qui commence par le rire , finit trop souvent par la tristesse et l'épuisement. Que Bayle n'en ait point souSert, il n'y a là rien d'étonnant. Tant que les partis sont aux prises, ces doutes, dont s'amuse l'esprit, sont comme les blessures qu'on reçoit sans les sentir dans la chaleur da coofthat. Mais le lendemain , quand on n'aperçoit que

des ruines autour de soi, l'inquiétiide et renntiî finisséfit par gagner les âmes. Alors les uns, comme Byron, poussent un cri de désespoir et font un dernier appel au néant; les autres, comme Julien, à Rogtie, comme MM. de Mais^ tre et de Montlosier, au commencement du XIX' siècle, essaient de rebrousser chemin, et de reconstruire avee les ruines [du passé un abrî pour la société : tâebe impossible presque toujours. Une fois privé du point d'appui que lui offrait la fixité des croyances et des traditions , le monde est condamné à des ôscillatiotis perpétuelles , jusqu'à ce qu'il retrouve une base solide sur laquelle il puisse construire et se reposer.

Ce repos, il est vrai, les pyrrhoniens nou»le promettent : c'est le plus cher objet de leur ambition , la récompense de tant de courses errantes et de recherches stériles. Seulement , an lieu d'y arriver par le retour à l'affirmation , ils prétendent nous y conduire par une série de négations infinies. Au delà du doute , TindifTérence s'ouvre comme un port calme et sûr pour le sage fatigué. C'est là que , débarrassé de toute opinion dogmatique , il doit trouver cette vertu t^t désirée , ce remède à toutes les blessures causées par la haine ou l'orgueil des partis : la tolérance.

I^ transition est-èlle aussi simple, aussi inoffensive que Bayle semble le sut)poser ? Cette indifférence elle-même est-elle un abri bien assuré ? Enfin r croit-on rendre Tbomme plus heureux et plus fort en Itai arrachant ainsi du coeur une à une toutes ses croyances? Guérir un malade de la fièvre par la paralysie nous semble un assez triste remède. Cette vertu froide et négative,

^s laquelle viendraient s'éteindre les ardeurs de Tes-'

firit de parti, serait peut-être plus funeste encore que l'iàt(ylèrance. C'est Tâme qui fait les orateurs, a-t-on dit autrefois ; c'ei^t elle aussi qui fait les grands poètes , les grands philosophes , les grands citoyens. L'indifférence ne tiie pas i^ulemeùt là foi^ elle dessèche le cœtrr, arrête Tessor dû génie, étouffe cette noWe passion du vhli aussi nécessaire au (Philosophe que celle du beau Test à Fartiste. Avec elle , l'intelligence tfest plus qu'un pâle soleil , qui ëclaifé éans échaufiTer. Tout ce qu'elle pevil produire en feligioû , c'est la tnôrt ; eh philosophie , tibe légèrtté fdlile ou une apathie àffgueilleuse ; eri niohlle, illië mofle ttoncfiailâtice ou un cytiîéme révoltant; eu politique, là servitude et l'égoîsme. Pyrrhon voit son maître Ânaxarque tombé dans un rosi^ë,et ne daigne pas Ibl tendre là main : c'e^t là l'image du citoyen indifférent datas l'Etal. Dernière vertu des sociétés qui s'eii vont, elle ptxxi tout au plus leù^ apprendre à mourir sans trop de regret. .

BtéfiS , pour lès peuples eornme poui" les individus , l'importafat est de vivre et dé rfetaplrr Sa tâche. Or, on ûë vit, où ri'agit , on n*est quelque chose en ce monde, qu'à la donditioti d'avoir une passion. Nous n'en voulons d'ddlre exemple qtJè Celui des hommes qui otrt prêché rindîifféfence : Voltaire a tout fenlhousiaème d'un apôttb ; Ôay'te lui-même , malgré sa froide modération , a biieti aiiséi son grain de passion aii fond du coeur, lorsqu'il plaide la cause de la tolérance. Lui reprochérons-nôus de s'être donné un démenti ? Lom de là , nous le félidterons d'avoir été dogmatique par la conclusion , après avoir été sbépii^tie sûr toiift fë feàte. Sa gloitlér de philo-

sophe est là tout entière dans cette idée de tolérance, la seule qui reste, comme l'étoile polaire de son système, toujours fixe et brillante au milieu des nuages qu*il assemble de tous côtés.

Pourtant, dira-t-on, si Bayle n'eut point été sceptique, aurait-il pu être tolérant? Qui veut reffet veut la cause. Admettant la conclusion, a-t-on le droit de rejeter les prémisses ? L'objection est spécieuse , et vaut la peine qu'on y réponde. Elle a élé l'objet d'un débat solennel au commencement de notre siècle (1), et a failli mettre en péril un moment la liberté de conscience. Elle ne porte pas seulement sur un détail, mais sur l'ensemble du système ; aussi est-ce à dessein que nous l'avons réservée pour la fin de cette étude.

En indiquant la route par laquelle Bayle prétend nous conduire à la paix universelle, nous n'avons pas cherché à dissimuler les pièges et les précipices dont elle est semée. Si cette voie était la seule, si l'âme humaine devait abandonner toutes ses convictions pour acquérir en échange la tolérance et l'impartialité, on comprendrait qu'elle s'arrêtât effrayée, qu^elIe se rejetât avec une sorte de fureur ou dô remords vers ces haines qui du moins la faisaient vivre, en maudissant cette stérile vertu qui la condamnerait au sommeil et à la mort. Mais est-il vrai que le doute soit la seule porte ouverte à la concorde ? Est-il vrai que le zèle religieux devienne nécessairement persécuteur, qu'indifférence et tolérance soient deux mots synonymes inséparables?

(1) Bt riadifférence en matière de religion, par Lamennais.

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* Bayle l*a cru évidemment. Où peut voir, dans la 5' et h 4* partie de ses Réponses aux questions d'un provincial, ses derniers sentiments à ce sujet. Déjà, dans ses Nouvelles de la république des lettres, faisant allusioii au projet de conciliation entre les deux Églises, rêve généreux agité un moment par Leibnitz et BossUet, il avait dit d'un air railleur : « C'est bien la plus grande chimère du inonde que de s^amùser à réunir des religions; c'est chercher la pierre philosophale ou la quadrature du cercle Y a-t-il rien qui rende l^homm6

plus farouche, plus impitoyable et plus loup à un autre homme, que le faux zèle qu'il conçoit contre une autre religion ? Pour peu que l'on ait de disposition à être malhonnête homme, il ne faut que cela pour nous achever (1). » Dans le supplément au Commentaire philo-sopbiqtie il ajoute : <c II n'y a que deux sectes qui admettent la toléraùce, les sociniens et les arminiens. De ces deux sectes, la première n'est guère plus visible que I^glise des élus ; la seconde se trouve à peine dans quelques villes de Flandre. » Vers la fin de sa vie surtout, découragé par les haines et les persécutions réciproques des catholiques et des protestants, il se demande pourquoi la tolérance a tant de peine à s^établir, et il arrive à conclure qu^elle est antipathique à toute espèce de religion ancienne ou nouvelle, orthodoxe où schisma-* tique. A Tappui de cette assertion, il cite les professions de foi publiées par les théologiens des deux partis (2), Toutes s'accordent pour imposer aux souverains le de-

(i) Nouv. de Urép. des leU., déc. 1685, art. 3. (S) Rép. aux qaest. d'an provincial, 3« et 4« part.

voir de maintenir par le glaive la religion établie, et aux peuples Tobligation de faire passer Tobéissance à Dieu avant celle (|uiesldue aux rois : eontradiction effroyable (pji place les sujets béréliques entre une trahison envers Dieu et une révolte contre le prince, entre les flammes (le renier et celles du bûcher. Calvin s'était chargé de la rendre plus atroce encore en donnant aux hommes le droit dVxamen^ à condition de ne jamais se tromper, sous peine d*exil ou de mort. La société est restée enfermée dans cette impasse , et condamnée à des luttes sans lin, jusqu'au jour où la séparation absolue des deux pouvoirs civil et religieux est venue trancher la difficulté. Mais si Bayle a raison sur ce point contre Bossuet et JurieU) serons-nous de son avis lorsqu'il soutient que pour établir la tolérance la politique devra nécessairement sacrilier au bien public le premier axiome de toute religion? Reconnaîtrons-nous avec lui que Philippe II» chassant les Maures^ brûlant les juifs, dépeuplant ses états et préparant par un zèle sauvage la décadence de Ttlspgne, ait obéi aux pre:scriplions rigoureuses de I Eglise catholique? La foi et b liberté sont-ellos donc inconciliables ? Chose bizarre ! les plus gTjinds ennemis et les amis les plus ardents de la religion ont été souvent du môn^e a>is sur cette question. DiJorv>t por.^^ comme M. de Maishne, et VoStaire comme M. de B<^naU ; seulement les deux pailis, d^aceord sur les pîxMiMsses. anivenl à des ccndusk^ns diSèrentes. Les uns prelendv'Ql èlaKir U tolérance sur les nmies de r^utol; les aulre^^ fvvur sauxer la reiipoii, invoquent le dix^it do Ov^nlrainle d maudt^sexjl 4l libertë de consdeoee Ci^mme utt âéasu* «^ La tik^ak:!^^ jSU de Js fiàkmflùe.

sera la drnière persécution que l'Église ait à souffrin(l). j>

Pour notre part, nous repoussons celte intolérance philosophique qui regarde la foi comme inconciliable avec la modération et l'équité : c'est là du fanatisme retourné. D'un autre côté, nous ne concevons pas que des hommes sincèrement dévoués à la religion aient répudié Thonneur d'une idée généreuse et éminemment chrétienne. Si l'on répète à tout propos que l'orthodoxie et l'esprit de persécution sont deux choses inséparables, on court risque d'effrayer un certain nombre d'hommes pacifiques qui voudraient bien rester orthodoxes sans être obligés d'approuver ou d'imiter les persécuteurs. Que la société païenne, avec son culte politique, avec ses dieux serviteurs de l'Etat, fût de sa nature défiante, implacable; qu'elle ait condamné Socrale à boire la ciguë; qu'elle ait livré les chrétiens aux bêtes, on le comprend encore; mais qu'aune religion de paix, d'amour, de charité, ne puisse s'accorder avec le respect des consciences; qu'elle ait besoin d'autre arme que la persuasion, d autre force que la vérité qui est en elle; qu'elle ne laisse d'autre alternative à l'homme que 1^ zèle outré d'un inquisiteur ou l'indifférence d'un sceptique, c'est là une doctrine fausse, contredite par le bon sens et par les faits.

On a cité l'autorité de Moïse et de saint Augustin. Chaque parti l'a invoquée, ceux-ci pour justifier les ri-

(1) Lamennais, Essai sur Tindifférence. — *V. aussi M. de Donald, Mél., Disc, sur la tolérance.

gueurs, ceux-là pour les dénoncer comme la conséquence fatale du prosélytisme religieux. Sans vouloir discuter la valeur de ces exemples, sans insister sur la diiïérence des temps et des sociétés, s'il s'agissait uniquement de fournir des autorités , nous trouverions dans les Pères de l'Eglise et même dans la Bible des préceptes tout opposés. Moïse ordonne de mettre à mort l'infidèle ; mais, quand le peuple juif sera établi sur la terre promise, quand il n'aura plus à craindre l'invasion des races et des mœurs étrangères, Ezéchiel écrira cet admirable verset qui semble l'annonce d'une loi nouvelle, plus douce, plus humaine, que le Christ «p^ortera au monde ; « Non volo mortem impii, sed ut convertatur et vivat (1), » Saint Augustin, effrayé par les progrès de l'hérésie, justifie dans un moment d'entraînement regrettable les persécutions contre les donatistes ; mais saint Jean Chrysostôme, dans le recueillement d'une foi calme et réfléchie, en face de l'Evangile, condamne les rigueurs commises au nom de la religion , et repousse toute espèce d'assimilation entre la loi humaine et la loi divine. « // est surtout défendu aux chrétiens de corriger 'par la violence les fautes des pécheurs ,. . Mais, dans le mondCy les magistrats^ quand ils ont arrêté des malfaiteurs au nom des lois^ déploient une grande autorité, et les empêchent malgré eux de se livrer à leurs penchants. Ici^ au contraire, il faut rendre les hommes meilleurs, non par la violence, mais par la persuasion : car les lois ne nous ont pas donné la même autorité pour retenir les

(1) Ezéch., ch. 12, ▼. 14.

coupables^ el^ lesloisnous V eussent-elles donnée^ nous ne pourrions pas V exercer^ puisque Dieu ne couronne que ceux qui renoncent au mal volontairement , et non par contrainte (l). »

La tolérance n'estdoDcpas plus opposée à la lettre qu'à Tesprît de la loi chrétienne. Au point de vue religieux, elle est aujourd'hui surtout le parti le plus sage et le plus avantageux , nous dirions volontiers le plus habile , si rhabileté devait compter pour quelque chose dans les questions de justice et d'humanité. L'hérésie, qui est toujours un malheur, ne devient un danger que là où règne le droit de contrainte, parcequ'elle force les dissidents à renverser, dans l'intérêt de leur foi et de leurs personnes, l'autorité armée du glaive pour les combattre. Avec la liberté, elle se trouve réduite à l'état d'erreur pacifique. En perdant le prestige attaché à toute cause persécutée, elle perd aussi le plus sûr moyen de se répandre. Là tolérance a moins donné de partisans à la réforme que les bûchers. Enfin, au point de vue politique, la liberté de conscience est devenue un besoin social ; elle est la conséquence légitime de la séparation établie entre les deux pouvoirs, le corollaire indispensable de l'égalité civile , qu'elle entraînerait dans sa chute. Elle n'a point seulement pour elle la force aveugle du fait accompfi, mais la valeur d'un principe proclamé par la raison, ac-cepté par la foi , consacré par les lois. Ainsi comprise, elle n'est plus une victoire de parti , une concession ar« rachée de force à la religion par la philosophie ou la politique; elle est tout simplement un droit, qui a eu

(1) Traité da sacerdoce, H?. 2, ch. 2, trad. de M. Raynaad.

son avènement dans le monde au jour marqué par la Providence. La vériténe s'est pas révéïr-e tout d'un coup sous toutes ses faces. L'humanité a dû rester plongée pendant quatre mille ans dans les ténèbres de Tidoiatrie , avant que l'Evangile lui apportât une foi nouvelle. L'égalité civile n'a pas été non plus Tœuvre d'un jour ; nos pères ont lutté, souiïert, versé leur argent et leur sang, avant de la conquérir. La tolérance, elle aussi, nous est arrivée après une longue série de guerres et de ruines, à travers les déchirements du scepticisme et les orages de la liberté naissante. Il semble que Dieu ait dit à l'homme : « Tu gagneras tes droits comme ton pain^ à la sueur de ton front. » Mais, une fois implantée sur le sol, la vérité y jette de profondes racines. Inscrite la veille comme un ôri de guerre sur le drapeau des réformateurs, elle s'introdnit le lendemain dans les codes des peuples avec toute l'autorité d'un dogme sérieux et bientôt incontesté. En même temps elle s'épure, se dégage des erreurs auxquelles elle se trouvait mêlée. Jetée d'abord au milieu de Tarène des partis, compromise par leurs fautes et leurs excès, elle passe dans des régions plus calmes, où elle ne s'adresse plus à la passion, mais à la conscience et à la raison universelle.

C'est ainsi que , tout en acceptant la tolérance des mains de Bayle , placés à une autre époque , nous pouvons la comprendre autrement que lui; que, tout en étant d'accord sur la conclusion , nous pouvons différer complètement sur les prémisses. Bayle a jugé la question avec Tardeur et l'impatience d'un homme qui combat au nom d'une vérité encore chancelante, incertaine, repoussée par la grande majorité des esprits, contredite

par les mœurs et les institutions de la société. Nous la jugeons aujourd'hui avec le calme et la sécurité que donne la possession d'un bien assuré. Pour nous, la tolérance ne sera pas le résultat d'une négation proloogée,d'une protestation opiniâtre contre tout ce qui se fait ou se dit. Au lieu de Tappuyer sur le doute et l'indiiïérence, c'est-à-dire sur deux faiblesses, nous lui donnerons pour bases la liberté de penser proclamée par la raison et la charité recommandée par l'Évangile. Voilà comment nous prétendons la concilier avec la foi» comment nous en ferons une vertu active qui naîtra de la libéralité de l'àme, et non de l'absence ou de la sécheresse des convictions. Le XV111° siècle la tirait de la raillerie et du mépris dans lequel il enveloppait toutes les doctrines , se moquant à la fois de Descartes et de Moïse, des temps anciens et du moyen âge. De nos jours, elle s'inspire d'un sentiment tout opposé, du respect pour toutes les opinions honnêtes et consciencieuses. Cet esprit de déférence et d'équilé , môme envers les idées les plus contraires aux nôtres, est un des traits ca« ractérisliques de notre temps.

Quoi qu'on fasse, la tolérance, loin de se restreindre, tend à se développer tous les jours. En France, au milieu de tous nos bouleversements et de nos exagérations en sens contraires, elle est restée inébranlable; en Angleterre, elle a ouvert aux catholiques, elle ouvrira bientôt aux juifs, les portes du parlement ; en Hollande, elle inspirait naguère à l'Eglise wallonne protestante une noble démarche en faveur de la liberté menacée. Les passions des hommes, les défiances et les rancunes des partis, pourront l'entraver un instant; mais qu'importe?

elle poursuivra sa marche victorieuse à travers le ibonde^ aujourd'hui par les notes de la diplomatie , demain sur les ailes de la vapeur ; elle fera tomber peu à peu les haines de sectes, d'écoles, de nations, et préparera Taccom plissement de cette parole du Christ: ^Je voui laisse nia paix, je vom donne ma paix ! »

Vu et lu,

1 Parif y en Sorbonne, le 21 mai 1855,

par le doyen de la Faculté

des lettres de Paris ,

i. ViCT. LE CLERC.

Permis d'imprimer :

Pour le Tice-recteur,

Tinspecte&r deTAcadémie»

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