‹ Étude sur BayleChapitre 8 sur 9 · SUIVANT · texte numérisé non relu

SUIVANT

Bayle nous est apparu comme le génie de la contra* diction à la fm du XVIP siècle ; il nous représente la négation sceptique et railleuse se posant en face de l'affirmation hautaine et solennelle. En lui se trouvent déjà tous les caractères de Tère nouvelle : inquiétude d'esprit, ardeur de curiosité, témérités de crilique, renommée bruyante, grossie par le scandale et les rigueurs de l'autorité. Les Pensées sur les comètes sont arrêtées par la police , la Critique de THIstoire du calvinisme brûlée en place de Grève par la main du bourreau, le Dictionnaire frappé d'interdit. Pourtant, qui le croirait ? Cet écrivain dont le nom fait tant de bruit et soulève tant de haines est un homme doux, pacifique, modéré ; il vit dans son cabinet avec ses livres, loin des intrigues et des cabales ; il refuse d'entrer dans aucune académie par crainte des querelles inévitables entre savants ; il déteste les entre-mangeiies professorales. Et cet homme si retiré est le plus affairé qu'il y ait au monde ; cet ami de la paix met le feu aux quatre coins de l'Europe ; cet ennemi des querelles a sur les bras tous les disputeurs catholiques et protestants, et il prêche la concorde au

milieu de ce chaos. Avec lui commence à s^établir d*un bout du monde à Tautre ce vaste courant d'idées et de controverses sur lequel Voltaire fondera plus lard sa royauté de publiciste et de philosophe. Il n'est pas encore le grand distributeur de la renommée , le maître de l'opinion 9 mais il est déjà le nouvelliste universel ^ qui passe au crible de sa critique les livres, les systèmes et les réputations. Le premier, il communique à notre littérature cette humeur voyageuse et cosmopolite qu'elle portera partout au siècle suivant. La révocation de fédit de Nantes , en éparpillant des Français dans le monde entier, favorise cette dilTusion des idées. Bayle a des correspondants, des amis, des adversaires, en Angleterre, en Allemagne, en France, en Suisse, en Hollande. Quoiqu'il s'inquiète peu de faire école , on dit déjà un bayliste comme on dira plus tard un voltairien. Ses livres s'impriment à Londres, à Genève, à La Haye, à Rotterdam. Dénoncés, poursuivis, traqués par la police, les consistoires, les académies , ils franchissent clandestinement la frontière, s'introduisent dans les écoles et les salons. Un simple écrivain, un proscrit, armé de sa plume, avec la complicité des libraires et du public, devient une puissance qui peut inquiéter même les rois. Guillaume 111 , au milieu de sa gloire et des soucis de la coalition , Christine de Suède dans sa retraite , après avoir dit adieu aux grandeurs du monde, se préoccupent d*un mot lancé dans les Pensées sur les comètes et dans les Nouvelles de la république des lettres (1). Chaque ouvrage de Bayle soulève autour de lui une nuée de

. (1) V., à ce SQjet,Noay. de la rép.des lettres, janv. 1687, art. 1.

pamphlets, de réfulalions, d'apologies. Nous avons déjà nommé quelques uns de ses adversaires et de ses amis, F.eibnilz, Jurieu, Saint-Evremond, Leclerc, Basnage. Â ces noms illustres, il faut joindre ceux deHuet, de Malebranche, d'Arnauld. Boileau lui-même, devenu vieux et chagrin, s'intéresse à la lecture du Dictionnaire , comme Bayle l'apprend de son correspondant M. Marais (2 octobre 1698). Puis vient la phalange des Bernard, des Jaquelot, etc., écrivains médiocres , qui durent à l'éclat de ces controverses et à la réputation de leur adversaire un moment de célébrité. En même temps, le P. Le Fèvre écrit ses dialogues entre un bibliothécaire bayliste et un redoutable abbé catholique, qui perce à jour du premier coup tous les sophismes du philosophe. Les jésuites de Trévoux, habiles appréciateurs de Bayle, lui reconnaissent beaucoup de force et de talent lorsqu'il penche vers le catholicisme, et le trouvent au contraire très faible et très emporté quand il revient à l'hérésie. Plus lard, Crouzas, le P. Porée, Dubois de Launoy, les auteurs de la Religion vengée, etc., continuent cette longue série de réfutations.

Parmi ces ouvrages nés de la circonstance et jetés chaque matin par la presse à un public avide de nouveautés et de discussions, un seul est resté : la Théodicée de Leibnitz ; tous les autres sont enfouis aujourd'hui dans la poussière des bibliothèques. Les écrits de Bayle eux-mêmes, à l'exception du Dictionnaire, ont perdu une grande partie de leur intérêt : ce n'est plus qu'une cendre éteinte, que quelques curieux ont encore la patience de remuer, pour y chercher la trace des luttes passées. Bayle, qu'on ne lit plus guère maintenant, est

cepeDdant resté comme un grand nom, autour duquel on continue à se disputer avec d'autant plus d'ardeur que beaucoup de gens en parlent sans le connaître. 11 semble que cet infatigable pyrrhonien ait voulu léguer à la postérité une dernière énigme : celle de sa propre réputation.

En eiïet, depuis Descartes et avant Voltaire, nul homme n'a trouvé des admirateurs plus enthousiastes , ni des ennemis plus acharnés; nul n'a plus souvent embarrassé la critique impartiale par les contradictions sans nombre de son caractère et de ses écrits. Les philosophes du XVIIP siècle le citent à tout propos comme le modèle du sage ; ils vantent sa modération , sa tempérance, sa probité, son désintéressement (1). Voltaire rappelle avec orgueil l'arrêt du parlement de Toulouse qui déclare le testament de ce grand homme valide en France, malgré la rigueur des lois. Les écrivains religieux, de leur côté, Tont souvent présenté comme un génie malfaisant, entraîné par le seul amour du désordre et de la destruction. Racine le fils, dans un accès de pieuse indignation , rappelle un homme affreux. On comprend la reconnaissance de l'école philosophique,

malgré tout ce que Bayle a écrit contre la raison ; elle

(1) Leduc de Shrewsbury offrit à Bayle 1,200 gainées s'il consentait à lui dédier son Dictionnaire ; Bayle refusa. Il rejeta de même les propositions avantageuses des comtes de Hermlington et d'Albermal, qui désiraient le posséder auprès d'eux. Dans une lettre écrite à M. Desmaizeaux, il fait répondre à mylord Shaflsbury, qui lui offrait de l'argent et des livres : « J'ai un assez boa mémento par une belle montre qu'il voulut à toute force que j'acceptasse de sa part. Un tel meuble me paraissait alors très inutile ; mais présentement il m'est devenu si nécessaire que je ne saurais m'en passer.» (3 avril 1706.)

trouvait dans ses livres tous les éléments de la dispute, une érudition improvisée facile à recueillir, une dialectique rapide, amusante, faite pour le combat, des arguments préparés à l'avance , des sopbismes et des paradoxes habilement combinés. Les pièces du procès étaient réunies , il ne restait plus qu'à les faire valoir. Durant un siècle , le Dictionnaire deviendra l'arsenal où les encyclopédistes iront chercher leurs meilleures armes ; mais , pour être juste , il faut reconnaître que cet , arsenal restait ouvert à tout le monde. Les philosophes s'en emparèrent, parcequ'ils avaient alors pour eux l'audace 9 le nombre et l'esprit du temps. Avec plus de hardiesse ou de talent» leurs adversaires eussent pu en faire autant, et opposer souvent Bayle à lui-même. Au commencement du XIX*' siècle , quand viendra la réaction religieuse contre l'esprit sceptique et destructeur de l'âge précédent, MM. deMaistre, de Bonald, Lamennais , reprendront avec conviction la plupart des arguments que l'auteur du Dictionnaire invoquait en plaisantant contre les incrédules et les philosophes. Celui-ci, en effet, ne s'était pas proposé de senir les intérêts exclusifs d'une école ou d'un parti. Il avait voulu simplement, comme il le dit lui-même ^ ouvrir un marché où toutes les sectes viendraient faire leurs provisions : théologiens et philosophes, Vaudois et jésuites, catholiques et protestants, il les appelait tous, leur offrait des arguments et des conseils, sans se demander s'il compromettait des amis ou servait des adversaires. Cette insouciance, qui livrait ainsi des armes à toutes les causes, bonnes ou mauvaises, n'était pas sans périls : elle devait

amener une mêlée générale où Terreur pouvait triom-

plier uo instant de la vérité. Hais est-ce à dire pôui* cela que Bayle ait été un ennemi syslématiqae de la religion, qu'il ait rêvé sérieusement , comme Diderot, la ruine du christianisme et de tout culte établi? Non. H contredit tout le monde , mais il n'est l'eniïemi de personne, si ce n'est peut-être de Jurieu. La haine est un sentiment trop absolu , trop constant , nous dirions volontiers trop despote, pour que sa nature indépendante et ca(prrcîeutfe puisse s'y condamner. Quand Voltaire attaque té catholicisme , on sent la colère s^ôtis \é rire ; il est en face d'un ennemi redoutable, et il apporte dafas cette lutte toute la passion et Tamour-propre d'un chef d'arnïéc. Rien de semblable chez Bayle : ce qu'il y a de plus hardi en lui^ c'est son impalrtialité, c'e^ ce mépris des idées reçues jusque alors, qui confond dans la même ihdifférence Mahomet, Luther et Loyola. L'individualrsrtie brisant les liens de rÉglise et de l'école, s'affranchissant des antipathies et des respects obligés, pdur s'ériger en arbitre souverain des doctrines et des ti*adi(}ons, telle est la partie vraiment neuve, vraiment audacieuse dans Bayle, plutôt encore que ses attaques contre lareligidb, qui se réfutent l'une l'autre. C'est cet esprit particulier^ si odieux à Bossuet comme à tous les hommes d'duto'rité, qui s'introduit partout au siècle suivant, qui discute le^ origines des cultes , des sociétés, des gou verrïeméhts , par la bouche de Voltaire, de Rousseau, de Motitesquieu. En tournant contre le dogmatisme du pa^s^é le pribcipe de contradiction, Bayle prévoyait-il la conséquence de ces doutes jetés chaque malin sur la religion , la philosophie , l'histoire? On peut affirmer que dot). Il s'était lancé d'abord en avant sans trop savoir où il allait, lui-

même en fiait TavM. «Ed comiriençant à vous écrire, je ne savais pad de quoi je vous parlerais à la troisième page (1). n Certes, quand il disputait contre MM. Jurieu, Leclerc, Bernard, Jàquelot, il ne se doutait guère qu'il dût être le promoteur d'une révolution philosophique et bientôt sociale. Il mourut sans l'avoir entrevue, comme ces soldats qui tombent aux avant-postes , dans une escarmouche , sans se douter qu'ils ont commencé une grande bataille.

Au fond, quelle était sa pensée? Il voulait seulement attaquer le système d'intolérance qui aVait jeté des milliers de familles dans la misère et dans T^xil^ opposer aux droits de l'Eglise et de 1 Etat ceux de la conscience individuelle , rabattre le dogmatisme des philosophe» et des théologiens, rendre aux partis dans l'histoire un peu de cette justice et de cette tolérapce qu'il réclamait pour eux dans le présent; enfin, et c'est là son côté faible, donner libre carrière à cette humeur inquiète et disputeuse qui fut la passion de toute sa vie.

De la fortune^ de la gloire, de l'avenir même de ses idées, il s'en inquiétait médiocrement. Il ne se deman* daitpas, comme Voltaire moumnt, ce que deviendràiedt après lui ses doctrines ; il ne songeait pas à leur laisser, comme le patrial'che de Ferncy, des patrons et de^ clients couronnés^ Esprit aventureux, trop modeste et trop libre pour aspirer aux honneurs et aux ennuis de l'apostolat, il avait jeté aux vents, du fond de son cabinet, mille nouveautés étranges, hardies, mêlées d'erreur et de vérité : il laissait au hasard le soin de les répandue.

(1) Pens. sur lescomi^ l^part^ ch. Îf7!2.

Malgré cette indifférence, on ne peut nier qu'il a exercé sur Kâge suivant une influence considérable. Il n'est peut-être pas une idée soulevée par le XYIII** siècle, pas une, même, agitée de notre temps, qni ne se trouve déjà dans Bayle. Depuis les discussions célèbres sur la liberté de conscience jusqu'à la ridicule question des classiques profanes (1), tout ce que la religion, la philosophie» l'bisloire, la littérature, la politique, la morale, peuvent embrasser, a été touché par ce singulier génie. Jamais le bien et le mal, le faux et le vrai, n'ont été mêlés avec plus de profusion : Bayle verse l'un et l'autre sur le monde d'une main légère et insouciante, sans s'inquiéter du lendemain.

Mais ces résultats auxquels il n'a point songé, nous pouvons les juger aujourd'hui. A un siècle et demi de distance, il nous est permis de nous demander quelle a été sa part dans les fautes comme dans les progrès de l'avenir. Son influence, il faut bien l'avouer, a été désastreuse sous certains rapports. Les combats d'idées ont leurs excès et leurs misères , comme les luttes matérielles que les Etats se livrent entre eux. Si modérés que soient les hommes mêlés à ces querelles , il leur est aussi difficile d'employer des arguments inoflensifs qu'aux soldats de lancer des bombes qui ne causent pas de ravage , ou de frapper avec des armes qui ne tuent pas. Et puis, qui peut répondre de ne point se laisser

(1) 11 est inatile de dire que Bayle est de Tavis de Tabbé Gaame. Le paradoxe était trop séduisant pour ne pas l'essayer. Mais ce n'est là qu'une boutade jetée en passant et bientôt démentie. (Cent, des Pens. sur les com. — Nout. de la rép. des lett., mai 168^» art. 6. — Nouv. lett. crit. sur Tflist. du caly., 6.)

entraîner par la chaleur de Faction, de ne jamais dépasser son but, de n'être pas débordé par ceux auxquels on fraie la route? Combien de gens depuis Erasme (1) ont commencé les révolutions sans y songer, quitte à se tourner contre elles après les avoir faîtes! Bayle est devenu ainsi Tauteur involontaire de grands désordres , contre lesquels il eût peut-être protesté, s'il eût vécu. Il a troublé bien des esprits , inquiété bien des consciences ; il a provoqué ce malaise qui aboutit au scepticisme de râg^ suivant, et dont nous ne sommes pas complètement guéris aujourd'hui. On ne saurait dire de lui, comme de certains écrivains, qu'il est venu pour consoler et raffermir l'humanité. Homme de révolution, malgré ses allures timides, sa vie paisible et retirée, il a jeté la guerre en ce monde. En armant Tune contre Faulre la foi et la raison , il a commencé ce déplorable divorce qui se prolonge pendant toute la durée du XVIII* siècle entre la science et la religion ; en rompant avec la tradition, en se séparant de toute autorité , il a ébranlé ce sentiment conservateur que Louis XIV eut le talent d'inspirer à son siècle et qui en 6t la grandeur, le respect ; en épuisant sous toutes ses formes le principe protestant de Yinterprétatim individuelle, sans lui donner d'autre règle que le caprice , en le mettant au service des paradoxes les plus étranges , il a introduit partout l'incertitude et l'anarchie des opinions ; en jouant avec le sophisme, il a communiqué au public et aux au-

(1) « Eum iCBpe dictitare fnemtm , dum adviverety si prœscisset taie sœcvlam exorituraiii, qoale hoc Dostram est, se multa non fuisse tcriptaram, aul isto modo non scriplurum. » (Beat. Rhen. ad Caroi. Quint. Epist. -- Erasm., op., praef.)

leurs le goul des singularités hardies el des scandales reteolissaots; en combattant Terreur, il a souvent frappé du même coup les vérités les plus respectées el les plus dignes de Tétre ; entin ses libertés de récit , ses élourderies ou ses inconvenances mêlées de maximes édi^ flantes, ont iaspiré Tesprit moqueur et licencieux du XVlll* siècle. A force de désenchanter le iponde, il lui a montré à rire de tout. Quelques années plus tard, Montesquieu aura le droit de s*éqrier : « On ne saurait croire où en est venue de nos jours la décadepqe de Tadmiration ! d — Mais du moins, que ce soit là son excuse ! à travers les doutes, les paradoxes et les excès de la polémique, il a eu la gloire de défendre une idée généreuse: la liberté de conscience. Ce qu'il y avai|; de fau^i d'outré, dans ses attaques, ce qui était ipspiré par les besoins ou les passions du moment, a disparu déj^ pa partie dans le torrent des erreurs et des préjugés que chaque siècle porte avec soi au néant; mais les idées vraies, honnêtes, conformes à l'éternelle justice et au^ progrès de )a société, ont triomphé. On a oublié le mal' heureux plaidoyer en faveur de l'athéisme, mais en revanche on ne croit plus qu'un hérétique soit digne des jgalères. On ne lit plus le Commenljaire philQsophique, jf^ais personne aujourd'hui n'oserait soutenir sérieus^ement le^ens littéral de la parabole : Contrains-les d'entrer. Les deux grandes conquêtes politiques et rdigiei^r ses que Bayle réclamait ou entrevoyait sont obtenues: \° la tolérance est inscrite en tête de nos codesj 2^ la .spciété civile s'est organisée h coté (et en dehp^s d^ 1^ aoeiélé religieuse ; la paix est née de Jeur séparatioQ. En philosophie, soq influence^ quo^ique jp.Qin^4i^fQj(ç

et moins sensible au premier a^ect , est pourtant sérieuse. Bayle est encore un cartésien» mais un de ces cartésien;s modérés qui abandonnent volontiers les plus chères idées du maître , et ouvrent tout doucement la porte à de nouveaux systèmes. Il est en correspondance avec M. Coste, le traducteur de JLocke, et témoigne la plijis vive admiration pour le philosophe anglais. « Je puis dire que l'auteur (Locke) me paraît raisonner d'une grande force. .. Sqr les idées innées, je vous avoue qu'il me parait victorieux , et qu'il faut donner ^ son combat la gloire du debellatum est (1). » Quand il écrivait ces lignes, se doutait-il de Timportance qu'ailaient prendre les doctrines de Locke quelques années pilys tard? Songeait-il que cette phijQsophie nouvelle, partie d'Angleterre , s'étendrait à tout le continent, et régnerait victorieuse pendant un siècle sur les ruines du cartéi^ianisme ? Non, sans doute; mais en désenchantant la raison des abstractions pures, en montrant le vide et Tincertitude des discussions métaphysiques, il préparait les esprits à cette réaction dont Condillac devant en France le représentant.

Un autre trait particulier qui lui est commun avec le XVIII* siècle, c'est la manière dont il emploie la philosophie. Il la fait descendre des hautes régions de la spéculation désintéressée, pour l'appliquer aux besoins quoli()iens4le la polémique. Elle est pour lui moins une étude qu'une arme ; elle ne sera pas autre chose aux mains de Voltaire, d'Helvélius, de Diderot : elle montera sur le théâtre, s'introduira dans l'histoire, dans le conte,

(I) Utt. à U. Coste, 17 sept. 1703.

dans le roman, prenant toutes les formes, légère, profane, superficielle, pour se mettre à la portée de tous les esprits. Le Dictionnaire est un premier essai de vulgarisation philosophique, renouvelé plus tard par les auteurs de TEncyclopédie.

Enfin cette étude incomplète mais impartiale des principaux systèmes, cet art de les mettre en présence et de faire ressortir le fort et le faible de chaque école, a aussi son importance. Le mot dVe/^(;/î«m^ appliqué àBayle serait presque un anachronisme : il court d'une secte à Tautre pour y chercher des doutes plutôt que des solutions; mais s'il n'est éclectique ni par la méthode, ni par le but avoué, du moins en a-t-il déjà Tesprit, ou, pour mieux dire, le tempérament, un certain fonds d'équité qui le met en garde contre les préjugés, l'absence d originalité, et, par suite, de ténacité dans les opinions, le sens critique développé peut-être au détriment des facultés créatrices , mais porté à un degré où il devient réellement une puissance.

M. Saint-Marc Girardin signalait dernièrement, à propos des mémoires de Mallet du Pan , les progrès du cosmopolitisme politique dans nos sociétés modernes. Il faisait remarquer avec raison que ce sentiment est naturel aux hommes qui ont beaucoup vu, beaucoup voyagé ; aux émigrés surtout, qui ont partagé le pain de l'étranger et qui se sont instruits à la rude école des révolutions. Bayle est un vrai cosmopolite , en philosophie comme^en religion ; bien qu'il vive dans son cabinet , c'est un voyageur, un aventurier de la pensée, qui court de système en système, comme Ulysse de pays en pays. Il n'est pas seulement exilé de sa patrie ; il s'est

fait à lui-même un exil volontaire en dehors de toutes les secles, pour avoir le droit de les juger. Or réclectisme philosophique est une forme de l'esprit cosmopolite. M. Lamartine est, à son insu peut-être, le disciple d'un grand philosophe contemporain, lorsqu'il dit :

Je suis concitoyen de tout homme qai pense ; Mon pays, c'est la vérité.

Par là encore Bayle annonce déjà un des caractères de la société nouvelle.

En histoire sa place est marquée parmi les fondateurs de la critique. Là aussi il assemble trop souvent des nuages plutôt que des éclairs ; le côté négatif domine toujours. Il agit par instinct plutôt que par méthode. De là cette marche indécise et désordonnée de ses recherches. Mais qu'importe? le mouvement est donné. Il deviendra plus régulier, plus désintéressé, plus savant, et aboutira aux grands travaux des Fréret , des Mably , des Montesquieu, en attendant ceux des Augustin Thierry, des Guizot, des Michelet. — Unie à la philosophie , l'histoire va partager avec elle le gouvernement des esprits. La controiPerse se déplace; le passé de* vient le champ de bataille où se rencontrent les écoles et les partis. En même temps , la lumière se fait ; |e jour de la réparation arrive pour plus d'une cause trahie et persécutée dans l'histoire comme elle l'avait été jadis dans le monde. Ces appels faits à la conscience dé lia postérité n'ont pas toujours été purs de calculs et de passion. Les plus mauvaises causes ont trouvé des avocats pour les défendre ; mais toutes les hardiesses du

paradoxe n'ont pu élouiïer la voix de la morale et de I^ vérité.

Bayle, en provoquant ce mouyemept, préparait le triomphe de la seule idée à laquelle il ait jtepu. Pans ce vaste relevé des erreurs et .des misères d'autrefois^ chaque parti est obligé de reconnaître qu'aucun système n'a été parfait. Aux exagérjations de la haine et de l'enthousiasme succède un sentiment plu^ calme : celui de la tolérance. Saint-Evremond, terminant àLondres sa vie aventureuse à Tàge de 90 ans, soupirait apr^è^ l^e jour où ce sentiment philosophique et chrétien ^régnerait enfip dans le monde. Âprèsavoir Iule Dictionnaire ^ il écrivait k M. Desmaizeaux ces yers, qui sont comme 1^ iQonpljusiQf) et le résupé des idées de Bayle :

An liea de disputer toujours sar la créance ,

Par trop d'altacbement à notre opinion ,

!Ktegardons comme on vit, san^ chercher comme on pense.

Et dans le bien qu*on fait trouvons notre union,

La morale éta|t excellente , mjai^ l,a route (}p ;?çeptjir eiame était-ejl|e]<ji$eule qji^i pi^ty jCpn^uiref^JBiayle^ p.rlr cbant la tolér^pce au fiom^de ri^^iflî^r^nce et duip^^épris |M)ur toutes les doctrinea, ét^it-il j^lys sagleq^e Leibi^^ Locke et Féipelo^ , la réclamait ^u pçm de la }Mstice ^ da la charité? ^of^s^ renverrons au chapitre »\^s^f^ l'j&xanien (jle cette queslipn.

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