‹ Étude sur Béranger, le chansonnier patriote et républicainChapitre 13 sur 37 · LE VILAIN · texte numérisé non relu

LE VILAIN

iMR .* ML4I PI 5CK CH2Z Mme DE SÉVIGXK.

Hé quoi ! j'apprends que l'on critique

Le de qui précède mon nom.

Etes-vous de noblesse antique ?

Moi, noble ? Oh ! vraiment, messieurs

Non, d'aucune chevalerie

Je n'ai le brevet sur vélin.

Je ne sais qu'aimer ma patrie...

Je suis vilain, et très vilain... [bis]

Je suis vilain,

Vilain, Vilain ;

Ah ! sans un de, j'aurais dû naître,

Car, dans mon sang, si j'ai bien lu,

Jadis mes aïeux ont d'un maître,

Maudit le pouvoir absolu.

Ce pouvoir sur sa vieille base,

Etant la meule du moulin,

Ils étaient le grain qu'on écrase.

Je suis vilain, et très vilain,

Je suis vilain,

Vilain, Vilain !

Mes aïeux, jamais dans leurs terres N'ont vexé, de serfs indigents ; Jamais leurs nobles cimeterres Dans les bois n'ont fait peur aux gens. Aucun d'eux, las de sa campagne, Ne fut transformé par Merlin (1) En chambellan de... Charlemagne.

Je suis vilain, et très vilain,

Je suis vilain.

Vilain, Vilain !

(1. Enchanteur fameux dans les romans de la Table Ronde.

Jamais aux discordes civiles Mes braves aïeux n'ont pris part De l'Anglais, aucun dans nos villes N'introduisit le léopard ; Et quand l'Eglise, par sa brigue, Poussait l'Etat vers son déclin, Aucun d'eux n'a signé la ligue, Je suis vilain, et très vilain, Je suis vilain, Vilain, Vilain î

Laissez-moi donc sous ma bannière, Vous, messieurs, qui le nez au vent Nobles par votre boutonnière Encensez tout soleil levant J'honore une race commune, Car sensible, quoique malin, Je n'ai flatté que l'infortune, Je suis vilain, et très vilain,

Je suis vilain,

Vilain, Vilain !

Avec « la marquise de Prétintaille », chanson qui déchaîne la fureur des « Vénus » du Faubourg-noble, c'est la guerre ! Ge premier recueil mit Béranger en contact direct avec le public, qui lui fit bon accueil. Sa position à l'Université ne fut pas pour cette fois ébranlée, mais les ennemis du poète s'empressèrent de soumettre le volume à Louis XVIII, lequel répondit qu'il fallait bien pardonner quelque chose à l'auteur du « roi d'Yvetot ».

Mais on savait en préparation un deuxième recueil ; aussi était-il attendu par le public avec la plus vive impatience.

Si le premier avait fait déjà de l'auteur, le chansonnier de l'opposition, l'on avait vu que Béranger était un homme de convictions sincères et désintéressées.

Le poète, effectivement, avait refusé une place de censeur au « Journal général », aux appointements de six mille francs, quand il n'avait pour vivre que son traitement de l'Université, soit deux mille cinq cents francs ; car devant la détresse de M. de Bleschamps, père de madame Lucien Bonaparte, il avait fait abandon du traitement de son bienfaiteur à l'Institut.

C'est à l'époque où parut son premier recueil qu'il se lia avec Manuel, d'une amitié solide fraternelle, qui ne devait jamais se démentir. Les deux amis reposent maintenant dans la même sépulture au Père-Lachaise. Lancé au milieu d'une société opulente, Béranger nous dit dans ses mémoires que son intelligence ne le gêna jamais, « car il ne me coûtait, écrivit-il, de dire ce

mot, que trop hésitent à proférer : je suis pauvre !

Retenez donc jeunes gens, cette philosophie saine du Maître : « Ne faites pas de votre pauvreté une gêne pour les autres ; sachez en rire à tout propos, et l'on y compatira, sans blesser votre orgueil. »

Si donc, jeunes gens pauvres, vous ne voulez compromettre ni votre honneur, ni votre indépendance, apprenez à dire : je suis pauvre !

Le succès du premier ouvrage de Béranger dépassa ses espérances. Il donnait, ou laissait prendre copie des nouvelles chansons, et, en quelques jours, elles couraient par la France allant même, par-delà les frontières, consoler les proscrits.

Il se rendit vite compte de tout le parti qu'il pouvait tirer d'elles, en leur donnant tout son cœur de républicain, ses aspirations à la liberté, et en leur faisant prenare une tournure poétique et littéraire dont on privait ce genre.

Alors, quoique la chanson fût enfant de la Goguette, il l'épousa !

Plus tard, le parti légitimiste constatera que Béranger, plus que tout autre, avait contribué par ses chansons, au renversement de la dynastie de Louis XVIII, imposée par l'étranger !

Béranger dans ses travaux, était très sévère pour lui-même, aussi avait-il choisi pour censeurs, des amis moins âgés que lui, parmi lesquels Manuel, Mérimée, de Touche et Lebrun.

J'ai dit que le public attendait avec impatience son second volume ; il ne parut qu'en 1821, soit six ans après le premier.

Béranger ne faisait pas plus de douze à quinze chansons par an. (Retenez bien ceci, vous mes frères, poètes et chansonniers, qui datez souvent dans vos ouvrages, les sonnets ou les poèmes de tous les quantièmes des mois d'une année) et toutes les années n'étaient pas aussi abondantes, car le Maître ne travaillait qu'avec sagesse et lenteur.

Cependant, je dois ajouter que le caprice rentrait aussi dans cette lenteur.

Avant de lancer ses chants nouveaux, Béranger donna sa démission, à seule fin de ne pas laisser à l'Université, la joie de le mettre à la porte !

Ce second livre de « Nouvelles et Anciennes Chansons » eut un immense succès.

Le génie du chansonnier s'y déploie hardiment, sa lyre vibre et s'élève jusqu'au sublime, et ces chefs d'oeuvre sont considérés comme des odes. Je cite : Le Dieu des Bonnes Gens ; — Le Chant d'Asile ; — La Sainte -Alliance des Peuples ; — Les adieux à la gloire ; — L'Orage ; — Les Enfants de la France ; — Mon Ame ; — Les deux Cousins ; Le chant du Cosaque ; — etc.. etc..

Bien des amis détournèrent le poète de cette publication qui allait le priver de son emploi ; un même qui était riche, lui offrit douze cents livres de rente, s'il y consentait ; presque tous ceux qui le connaissent blâment hautement sa conduite. La publication a lieu, le succès est éclatant ; tous reviennent. Il ne céda donc ni aux séductions d'une rente, ni aux sentiments d'amitié, ni surtout aux intimidations du pouvoir.

Cette édition arrivait au moment où le parti

libéral semblait désorienté, l'opposition semblait prise de panique. « Ce moment — nous dit Béranger — était donc bien choisi, puisque l'apparition de mes volumes, longtemps attendue, et le procès que tout faisait prévoir, pouvait être un moyen de réchauffer un peu l'opinion, qu'un rien abat et qu'un rien peut relever ».

Béranger publiait par souscription ; lorsque l'on sut les attaques qu'il livrait aux Bourbons, à la noblesse, et au clergé, ceux qui s'étaient inscrits pour un nombre important d'exemplaires, lui écrivirent de retirer leurs noms.

Rien ne rebute l'apôtre de la démocratie, au contraire ! et, aidé par Manuel, Bérard et d'autres fidèles amis, l'édition passe en octobre 1821, tirée à dix mille cinq cents exemplaires, au compte de Béranger.

Il avait emprunté quinze mille francs pour l'édition ; avec quelle joie rentre-t-il dans cette somme qui l'épouvantait à rendre, et qu'il ne pouvait se figurer retirer de la vente de ses petits livres ! Aussi, il avoue que les sommes qui lui vinrent après, ne lui produisirent que peu d'effet, quoiqu'il en eût besoin pour vivre.

Mais, bientôt, es poursuites judiciaires ne tardèrent pas à faire prévoir au « Chantre national » son emprisonnement.

Voilà dans quelles circonstances il fut dénoncé et poursuivi (1).

(1) Lire « Les Contemporains », par le comte de Mireville.

« Le Dieu des Bonnes Gens » fut chanté, pour la première fois, par Béranger lui-même, à la barrière Montparnasse, au cabaret de la Mère Saguet, mis en vogue par le cénacle Thiers, Armand Carel, et Chenavard, lequel donnait asile en 1821, à une société chantante beaucoup moins aristocratique et plus nombreuse que celle du « Caveau ».

Elle se nommait la Société du Moulin-Vert.

Béranger en fut élu président.

On compta bientôt les sociétaires par milliers ! On dressait les tables au milieu de la plaine voisine, et parfois, il y en eut plus de cent, de huit à dix dîneurs.

Sur la table du Président, à portée de sa main, se trouvait un énorme cruchon, au goulot duquel s'adaptait transversalement, un manche en bois de chêne. Ce maillet monstrueux servait à frapper sur la table, et à réclamer le silence. C'était la sonnette de Béranger.

Quand on apportait le potage, le président frappait trois coups sur la table, tout le monde alors se levait et criait : « Chapeau bas ! » et mille ou douze cents voix entonnaient en guise de « Bénédicité » le quatrain suivant :

« Accourez au Moulin-Vert, « Gais enfants de la folie, o Pour vous, pour femme jolie, a On met toujours un couvert I

Pendant près d'une heure, c'est le cliquetis des verres, des couteaux, etc.

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