‹ Étude sur Béranger, le chansonnier patriote et républicainChapitre 16 sur 37 · BÉRANGER EN PRISON · texte numérisé non relu

BÉRANGER EN PRISON

Nous allons rentrer maintenant dans le premier procès de Béranger, qui mettra le rossignol en cage pour trois mois avec une amende de cinq francs.

Marchangy, écrivain et magistrat, l'homme au fougueux réquisitoire traîna le chantre national en cour d'Assises. (On sait que Marchangy fit sa fortune au barreau, au prix de la tête des quatre Sergents de la Rochelle). Il déploya dans le procès de Béranger, tout son talent, et usa même de toute Tautorité dont il pouvait jouir à la Cour, pour faire rendro une condamnation des plus rigoureuses.

Les journaux de l'époque nous disent que jamais une audience ne présenta une affluence aussi considérable d'amateurs. Les issues les plus secrètes étaient prises par la foule, la salle était remplie de personnes de la plus haute distinction, parmi lesquelles : M. le duc de Brogiie, le baron de Staël, MM. Gévaudan, Bérard, Dupont (de l'Eure) Girod (de l'Ain) etc.. Les magistrats étaient en grand nombre ; et la foule, forçant la

consigne, était arrivée dans un désordre inexprimable., jusque dans la galerie qui servait de vestibule à la salle d'audience. L'on se demandait comment pourraient rentrer le prévenu et les jurés ! Enfin, tout le monde prit place- La Cour se composait de MM. Larrieux. Président : Baron Cottu, Sylvestre de Ghanteloup. d'Haranguier, de Quincerot.

La physionomie de Béranger était calme et souriante.

L'accusation était terrible, car elle tablait sur un quadruple outrage : 1° à la morale publique ; 2° aux bonnes mœurs ; 3° à la religion et 4° à la i sonne du roi.

J'ai cru intéressant de donner au lecteur le morceau d'éloquence de M. l'avocat général Marihangy, lequel voulant trop prouver, ne prouva rien ! Après le Réquisitoire, je donnerai înextenso, les chansons qui firent poursuivre et condamner Béranger.

Réquisitoire de M. l'Avocat Général

M. Marchangy, avocat général, se leva et dit : Messieurs les jurés, la chanson a une sorte de privilège en France. C'est, de tous les genres de poésie, celui dont on excuse le plus volontiers les licences. L'esprit national le protège et la gaité l'absout. Compagnes de la joie, fugitives comme elle, il semble que ces rimes légères ne soient point propres à nourrir la sombre humeur du

malveillant, et depuis -iules César jusqu'au Car-

al do Mazarin, les hommes d'Etat ont peu douté ceux qui chantaient Telle est la chanson, ou plutôt, messieurs, l était la chanson chez nos pères, car, depuis les siècles où Ton riait encore en France, cet enfant

• du Parnasse s'est étrangement émancipe. Pi fitant de l'indulgence qui lui était acquise plus .]" îe fois, pendant nos révolutions publiques \n turbateurs le mirent à leur école, ils l'échauf-

mt de leur ardeur, ils en tirent l'auxiliaire du libelle et des plus audacieuses diatribes. Dès lors, un sarcasme impie remplaça la joie naïve ; une hostilité meurtrière succéda au badinage d'une critique ingénieuse. Des refrains insultants furent lancés avec dérision sur les objets de nos hommages ; bientôt ils stimulèrent tous les excès de l'anarchie, et la muse des chants populaires

nt une des furies de nos discordes civiles. Lorsque les chansons peuvent s'écarter ainsi de leur véritable genre, auront- elles droit à la /aque ce genre inspirait ? Leur sufflra-t-il du litre de chansons pour conquérir impunément le - andale et pour échapper à la répression judiciaire ? Si telle était leur dangereuse prérogative, bientôt la prose leur céderait en entier la mission

>rroinpre, et Ton chanterait ce qu'on n'oserait pas dire.

Vous sentez donc la nécessité de distinguer telles chansons de telles autres qui n'en portent que le nom. Faites une large part dans l'indulgence pour ces couplets espiègles et malins, qu'il y aurait sans doute trop de rigueur à priver d'une cer-

taine liberté de langage. Qu'ils vivent aux dépens des travers, des faiblesses humaine?, qu'ils puisgent même confondre le bruit de leurs joyeux grelots avec les murmures de l'opposition. Mais si, plus téméraires que ne le fut jamais cette opposition, ils attaquent ce qui est inviolable et sacré ; si, Dieu, la religion, la légitimité, sont tour à tour le sujet de leurs outrages, sous quels prétextes pourraient-ils être épargnés ? Est-ce parce que la chanson se grave aisément dans la mémoire, qu'elle est de facile réminiscence, et que le sel piquant qui l'assaisonne est un salpêtre électrique prompt à ébranler les esprits ? Est-ce parce qu'elle peut fournir des refrains tout préparés aux orgies de la sédition et aux mouvements insurrectionnels ? Est-ce parce que, circulant avec rapidité, elle pénètre en même temps dans les villes et les hameaux, également comprise de toutes les classes ? Tandis que la brochure la plus coupable, n'exerce que dans un cercle étroit sa mauvaise influence, la chanson, plus contagieuse mille fois, peut infecter jusqu'à l'air qu'on respire. Et d'ailleurs se présente ici une observa;-ion dont vous apprécierez le mérite. Qu'une chanson exhalée dans un instant de verve et d'ivresse circule, non par la voie de l'impression, mais parce qu'elle est chantée dans le monde, c'est un bruit passager que le vent emporte et dont bientôt il ne reste plus de vestiges. La justice pourra le dédaigner et ne pas faire contraster la gravité de ses poursuites avec le vague et la légèreté d'un pareil genre de publication. Mais qu'un auteur mette au jour un recueil d»' poésies qu'il

lui plait d'appeler des chansons ; qu'il donne ce nom à des satires réunies, à des dithyrambes, à des odes pleines d'agression et d'audace, vous ne verrez plus ici que des vers qu'on peut lire, sans être obligé de les chanter ; et si cet auteur croyait pouvoir égayer sa défense de toutes les idées frivoles et plaisantes que réveille la chanson, vous sentiriez d'abord dans quelle méprise il voudrait vous engager, car apparemment qu'il ne prétendrait pas que ceux qui ont acheté ses chansons sont tenus de les chanter, que ce soit là une condition inséparable de la vente, et que ses souscripteurs soient tous de fidèles observateurs de l'harmonie. Le sentiment qu'aurait eu le poète de sa gaieté ne pourrait donc conjurer les mauvais résultats que produiraient ses vers sur des esprits disposés à prendre les choses sérieusement.

Le sieur de Béranger a-t-il commis un outrage à la morale publique et religieuse ? S'est-il rendu coupable d'une offense envers la personne du Roi ? A-t-il provoqué le port public d'un signe de ralliement non autorisé ? Telles sont les trois questions que nous allons successivement discuter.

Il serait trop long et trop pénible de rechercher toutes les pages qui attentent à la morale publique et religieuse : nous ne vous parlerons donc pas de la chanson des Deux Sœurs de Charité, dans laquelle, l'auteur anéantissant tout principe moral, soutient qu'une fille de joie ne mérite pas moins le ciel par les excès de la débauche, qu'une sœur de charité, par ses bonnes œuvres et son dévouement sublime. Nous ne vous parlerons pas de la chanson intitulée les Chantres de Paroisse,

où, selon le prévenu, le séminaire, cette école des vertus sacerdotales, cette institution réparatrice des persécutions de l'Eglise, n'est qu'un hôpital érigé aux enfants trouvés du clergé. Nous ne parlerons pas davantage de plusieurs chansons dirigées contre les missionnaires, chansons tellement virulentes, qu'il ne faut pas s'étonner si, après les avoir lues, ceux qui ne se sentent pas l'esprit d'en faire autant, veulent au moins lancer des pétards aux orateurs dune religion que la Charte déclare religion de l'Etat. Mais ce que nous ne pouv< taire, ce sont les impiétés accumulées dans chanson intitulée « Les Capucins ».

Il faut avoir des ressentiments bien opiniâtres pour attaquer ces humbles serviteurs de l'humanité, aujourd'hui qu'ils sont ensevelis sous les ruines de leurs cloîtres déserts. A peine leur souvenir vit-il encore dans quelques chaumières, où ils venaient, il y a bien longtemps, parler de Dieu à ceux qui mouraient, et partager le pain qu.'ils tenaient de la charité. Pauvres et n'ayant rien possédé ici-bas. ils ont quitté ce monde, sans avoir aucun compte à rendre ; pourquoi donc poursuivre leur mémoire au-delà de l'exil ou du martyr»1 ? Au surplus, ce ne sont pas eux qu'il s'agit ici de venger. Que par amour pour la tolérance, l'impiété persécute ces ordres religieux, coupables d'avoir, en ouvrant aux cœurs souffrants des asiles de paix, différé le grand sied»' des lumières : cil»' le peut sans doute ; maiqu'elle confonde sous ces atteintes l'autel avec je monastère, et la religion a ver les ministres, c'e-i là ce que la France alarmée ne vous permel pas

user, cl c'est ce que fait le prévenu dan* la

chanson qu'on vous dénonce.

Ici, M. Marchangy donne lecture de cotte chanson et reprend la parole.

C'est ainsi, Messieurs, que l'auteur, par une sacrilège ironie, essaye d'écarter de nos temples ceux qu'un reste de foi y conduit encore ; c'est ainsi qu'il tente surtout d'en éloigner les soldats français, dont la ferveur religieuse ne pourrait. en effet, qu'ajouter aux garanties de leur fidélité. Mais tandis qu'il voudrait, en glaçant la piété dans leurs cœurs, les rendre plus faciles à séduire, ne voyez-vous pas que ses efforts conspirent encore moins contre la monarchie que contre la valeur et la gloire ? car la religion seule peut épurer la valeur en la rendant désintéressée et morale. Quant à la gloire, qui n'est qu'un secret besoin de se survivre, qui peut la comprendre et la mériter, si ce n'est celui qui espère un autre avenir ? Qui croira en Dieu, si ce n'est celui qui va chercher la mort dans les combats ? et de quel prix la terre, réduite à ses biens impuissants, pourrait-elle payer le dévouement du héros qui s'immole à son pays ?

.Mais c'est peu, que le sieur de Béranger I asseoir sur le seuil de l'Eglise le ridicule et l'insulte ; il va, dans la chanson intitulée « Le Bon Dieu », apostropher Dieu lui-même. Pour que la majesté divine ne puisse pas rester inviolable derrière ses impénétrables mystères, il va, dans une indigne parodie, lui prêter des formes et un langage ignobles ! Cet Etre éternel, que les élans de la prière et les transports de l'admiration et

de la reconnaissance avaient seuls osé atteindre, n'est plus, dans les vers du prévenu, qu'une image grotesque et bouffonne, qu'un fétiche impuissant qui vient calomnier son propre ouvrage et se moquer des institutions les plus saintes.

Il faut l'avouer, messieurs, le sieur de Béranger a singulièrement trahi les destinées de la poésie. Cet idiome inspirateur semblait être donné aux mortels pour ennoblir leurs émotions, pour élever leurs âmes vers le beau idéal et la vertu, pour les préserver d'un stupide matérialisme et d'une végétation grossière, en leur présentant sans cesse des pensées d'élite, des images de choix, analogues à leur divine essence ! Et ce poète, à qui, pour un si bel emploi, le talent des vers fut prodigué, quel usage a-t-il fait de c-e talent, dont la société lui demande compte aujourd'hui ? Il a déshérité l'imagination de ses illusions, il a ravi au sentiment sa pudeur et ses chastes mystères, il voudrait déposséder l'autorité des respects du peuple, et le peuple des croyances héréditaires ; en un mot, il voudrait tout détruire, môme celui qui a tout créé.

Et dans quel temps vient-il parmi nous se faire le mandataire de l'incrédulité ? c'est lorsqu'un instant de repos succédant à nos agitations politiques, nous ouvrons enfin les yeux, comme à la suite d'un long délire, étonnés que nous sommes de voir quels ravages l'impiété a fait dans les mœurs ! c'est lorsque les bons citoyens voudraient qu'on profitât de l'espèce de calme où nous voici, pour aviser aux moyens de le rendre durable et réel, en restaurant les bases

do toute agrégation sociale ! c'est lorsque, désabusés des innovations trompeuses, des systèmes décevants, on revient, après un vaste cercle d'erreurs, à une religion seule capable de sauver les Etats, car seule, elle peut discipliner tant d'esprits rebelles, et ramener dans nos foyers le culte des traditions vénérables ; seule, elle peut rendre à la jeunesse les grâces de la modestie et les avantages de la docilité ; seule, elle peut se charger d'une partie des désirs tumultueux dont la terre est obsédée ; seule encore, elle peut creuser un lit profond et paisible à ces ambitions désordonnées qui mugissent sur la surface de la France, comme des torrents qui menacent de tout envahir ; seule enfin, elle peut verser un baume réparateur sur tant de plaies toujours saignantes, et triompher des ressentiments et des partis.

Voilà pourquoi nos législateurs ont pensé, en discutant la loi répressive des abus de la presse, qu'il ne fallait pas seulement punir la sédition, mais encore l'impiété. La sédition n'a que des accès passagers, mais l'impiété s'étend sur des générations entières ; la sédition n'éclate souvent que sur les sommités sociales, tandis que l'impiété ronge les fondements des nations. Ah ! qu'importe que la révolution ne soit plus dans les actes, si elle est toujours dans les mœurs ! Ils se trompent, ceux-là qui ne la voient que dans un violent changement de gouvernement, et qui se croient hors de son tourbillon lorsqu'ils n'entendent parler ni de république, ni de consulat, ni d'empire. Ce sont là les effets, et non pas les

causes. La révolution n"est pas seulement dans la substitution d'un usurpateur à un ordre de choses consacré, elle est surtout dans le néant de ces cœurs, enflés d'un orgueilleux mépris pour les dogmes de la morale et de la vertu ; elle n'est pas seulement dans les entreprises des factions qui détrônent le prince légitime ; elle surtout dans la propagation des doctrines irreligieuses qui voudraient détrôner le Souverain suprême, le maître des siècles et de? rois. oui. elle est dans la révolte des esprits contre l'existeace d'un Dieu et l'authenticité de son culte : elle es! dans la rupture insensée des anneaux de cette chaîne merveilleuse qui. unissant le ciel à la terre, joignait ensemble toutes les puissances morales, depuis la puissance paternelle, jusqu'à la puissance divine. Aussi, messieurs, quelque différentes que puissent être leurs opinions politiques, les membres de l'une et de l'autre Chambre se sont-ils réunis pour punir dans la loi du j 7 mai tout outrage à la morale publiqu religieuse : ce sont les expressions de l'article 8 de cette loi. Et vous, juges-citoyens, vous, chargés de faire respecter les lois qui sont l'expression publique sanctionnée par le monarque, où puiseriez-vous le motif d'une indulgence qui ne serait qu'un déplorable exemple d'impunité ? Car, enfin, lorsque la loi du 17 mai sévit contre tout outrage à la morale publique et religieuse commis par des écrits ou des paroles, ne verrez- VOWS pas un outrage de cette espèce dans les où le sieur de Béranger dit que l'Eglise est l'asile des cuistres, et que les rois en sont les piliers V

Et si la morale religieuse n'est attire chose que la morale enseignée par la religion, n'est-ce pas l'outrager, en effet, que de dénaturer, comme le fait le prévenu, Vidée que nous devons avoir de l'Eternel, de qui découle toute morale, puisque sans lui, il n'y aurait que des intérêts menaçants et rivaux ? N'est-ce pas l'outrager que de faire tenir à Dieu un discours absurde, et où il désavoue le culte qu'on lui rend, où il se dit étranger à ce monde, où il engage à ne pas croire un mot de ce qu'apprennent, en son nom. les ministres de la religion, et dans lequel enlin, il ne donne aux hommes, pour seule règle de conduite, qu'un précepte de libertinage ?

st un des stratagèmes les plus familiers aux écrivains de parti, que de chercher à passionner les souvenirs des militaires français, à leur montrer la paix comme un opprobre, et la guerre comme un droit dont ils sont indûment frustrés. Vainement, ces braves soldats que la gloire a rendus à la nature ont-ils noblement déposé les ar-

- à ïa voix du père de la patrie, parce qu'ils savent que son aveu fait seul une vertu du courage ; vainement, ils se félicitent de retrouver, après un long exil où les condamna la victoire. et les champs paternels, et les affections domes- ! iques.

Voilà que dans cet Elysée, où se repose leur valeur, le serpent de la sédition voudrait ramper entre leurs lauriers, les souiller de son fiel impur, les flétrir d'un souffle de vertige et d'erreur. Ecoutez les insinuations et les hypocrites doléances que cet esprit «le tentation prête ;• des

guerriers fidèles : à l'entendre, ces guerriers ne sont que des êtres humiliés et déchus. Parce que les royaumes ne sont plus jetés devant eux comme une proie, il leur fait répandre des larmes imaginaires sur le malheur de la France, qui. au lieu de l'avantage d'être dépeuplée par des triomphes, ou ruinée par des revers, subit aujourd'hui une prospérité inespérée sous le joug nouveau de ces Bourbons, qui ne nous gouvernent que depuis des siècles. Sensibilité homicide qui gémit de ne plus voir l'Europe dévastée ! Dévouement égoïste qui regrette de ne plus voir les champs de bataille transformés en arènes, par l'ambition et l'intérêt personnel !

Le sieur de Béranger a tenté dans vingt chansons de pervertir ainsi l'esprit militaire, notamment dans celle qui a pour titre : Le Vieux Drapeau.

Ici, M. l'avocat général donne lecture de cette chanson et continue ainsi :

Après avoir entendu de pareils vers, on se demande si c'est bien là le genre de la chanson badine et légère pour laquelle on réclamera votre indulgence. L'auteur appelle cette pièce une chanson, il la met sur l'air : « Elle aime à rire, elle, aime à boire » ; mais tout cela ne saurait détruire son caractère hostile et sombre. Qu'on nous dise en quelle circonstance elle pourrait être chantée sans devenir un manifeste et une offense. Serait-ce dans un repas de corps, dans une garnison, dans une marche militaire, dans les villes ou dans les campagnes ? Elle ne peut être chantée que dans un attroupement de con-

jurés, et pour servir de signal à l'insurrection ; voilà sa vocation, voilà le secret de sa naissance. (1)

M. Marchangy ajouta que cette chanson fuf imprimée clandestinement, qu'elle était calculée pour agir sur l'esprit des soldats, et pour seconder des machinations coupables. Cette démonstration lui fournit un moyen oratoire. Il discuta ensuite le chef de prévention relatif aux offenses contre la personne du roi, et termina en ces termes :

Certes, la gaieté française a des droits ; mais si elle devenait tellement exigeante qu'il fallût lui sacrifier l'honnêteté publique, la religion, les lois, le bon ordre, et les bonnes mœurs ; si elle ne devait vivre désormais qu'aux dépens de la décence, de la foi, de la fidélité, mieux vaudraient la tristesse et le malheur, car, du moins,, il y aurait là de graves sentiments qui ramèneraient à l'espérance et à la Divinité.

Oui, la gaieté française a bien des droits : mais, au lieu de la chercher dans la fange de l'impudicité et dans l'aride poussière de l'athéisme, qu'elle butine, ainsi que l'abeille, sur tant de sujets aimables et gracieux qu'ont effleurés des chansonniers célèbres, dont la gloire innocente est une des belles fleurs de notre Pinde.

(1) Ici, M. l'avocat général a donné lecture d'une lettre du ministre de la police (M. Monnier), qui dénonce cette chanson, comme ayant été répandue et chantée dans les casernes.

Eh quoi ! sera-t-elle plus expansive et plus libre, quand, au milieu d*un festin de famille et de bon voisinage, elle aura insulté à la piété d'un convive et blessé ses opinions ; quand elle aura appris à Partisan, au laboureur, courbé sous de pénibles travaux, des couplets impies contre une religion qui venait le consoler, et contre un Dieu qui promet d'essuyer les sueurs et les larmes ?

Ah ! si le caractère français a perdu de son enjouement, qu'il ne s'en prenne qu'aux déceptions et aux systèmes dont le sieur de Béranger s'est fait l'interprète ; qu'il s'en prenne à l'aigreur des discussions politiques, à l'agitation de tant d'intérêts sans frein et sans but, à cette fièrri continue, au malaise de ceux qui. rebutant la société, la nature et la vie, ne trouvent plus en elles ni repos, ni bonheur, parce qu'en effet il n'en est pas sans illusion-, sans croyances, sans harmonie. L'esprit dogmatique a dissipé les illusions : l'esprit fort a détruit les croyances ; l'esprit dp parti a troublé l'harmonie. Est-ce donc un des fauteurs de ces triste? changements qui doit se plaindre de leurs tristes conséquences : qu'il ne se plaigne pas non plus si la chanson, par suite de sa décadence et de sa honteuse métamorphose, est venue des indulgentes régions qu'elle habitait jusqu'à ces lieux austères qu'elle n'eût dû jamais connaître : qu'il n'accuse d'intolérance et de trop de rigueur des brats affligés d'avoir à sévir contre l'abus du talent. Non ! qu'il ne les accuse pas ; car il lui était plus facile de ne pas publier son ouvraj qu'il ne l'était à ces magistrats responsables, en-

vers la société, de rester sourds à la voix de leur conscience, en ne réprouvant pas ce que réprouvent la religion, la morale et la loi. »

Voici, par ordre les chansons qui furent poursuivies et condamnées, dans ce premier procès de Béranger.

Page 1