LE DIEU DES BONNES GENS
Il est un Dieu, devant lui, je m'incline Pauvre et content, sans lui demander rien. De l'univers, observant la machine, J'y vois du mal, et n'aime que le bien. Mais le plaisir à ma philosophie.
Révèle assez des cieux intelligents, Le verre en main, gaiement je me confie Au Dieu des bonnes gens !
Dans ma retraite, où l'on voit l'indigence, Sans m'éveiller, assise à mon chevet, • ; race aux amours, bercé par 1 Espérance, D'un lit plus doux, je rêve le duvet, Aux dieux des Cours, qu'un autre sacrifie, Moi qui ne crois qu'à des dieux indulgents, Le verre en main, gaiement je me confie Au Dieu des bonnes gens !
Un conquérant dans sa fortune altière Se fit un jeu des sceptres et des lois. Et de ses pieds on peut voir la poussière Empreinte encor sur le bandeau des rois. Vous rampiez tous, ù Rois qu'on déifie ! Moi, pour braver des Maîtres exigeants, Le verre en main, gaiement je me confie Au Dieu des bonnes gens !
Dans nos palais où, près de la Victoire, Brillaient les arts,doux fruits des beaux climats .rai vu du Nord, les peuplades sans gloire, De leurs manteaux, secouer les frimas Sur nos débris, Albion nous défie ; Mais les destins et les flots sont changeant . Le verre en main, gaiement je me confie Au Dieu des bonnes gens !
Quelle menace un prêtr entendre !
Nous touchons tous ù no» derniers instants L'éternité va se faire comprendre :
Tout va finir, l'univers et le temps.
0 chérubins à la face bouffie.
Réveillez donc les morts peu diligents.
Le verre en main, gaiement je me 001 Au Dieu des bonnes gens :
Mais quelle erreur : non, Dieu n'est poinl c S'il créa tout, à tout il sert d'appui. Vins qu'il nous donne, amitié tutélaire. Et vous, amours, qui créez après lui Prêtez un charme à ma philosoph; Pour dissiper des rêves affligeants.
Le verre en main, que chacun se cor :\u Dieu des bonnes çrens !
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Voila comment Béranger est déiste, mais il ne fut jamais théiste : il chante le dieu des faibles, le Dieu de la nature, celui des opprimés, mais pas le dieu qui divise., partageant nos haines, nocolères, nos passions, et c'est pourquoi i! dira aux jésuites :
Est-il besoin que votre dieu jaloux
De son Enfer vienne effrayer nos larmes.
11 chantera surtout le Dieu de la justice et de la charité ; mais pas le Dieu vengeur, lanceur d^ foudres, inquisiteur ou rôtisseur !...
« Quand la religion se fait instrument politique elle s'expose à voir méconnaître son caractère. »
Béranger a donc attaqué les serviteurs maladroits de l'Eglise et du Christ, car plus qu'eux, il fut humain et tolérant. Quand il habitait Passy, l'abbé Jousselin recevait du poète deux cents francs tous les ans. pour vêtir les enfants pauvres à la première communion.
Il combattit au nom de l'indépendance religieuse, et de la liberté de conscience en ridiculisant ce qui était ridicule, dans les oripeaux du catholicisme.
L'image qu'il s'est faite de son Dieu, est celle de la Sagesse, de l'Amour, de la Charité.
Enfin, son Dieu, est celui des bonnes-Gens, car i! est moins haut, et plus près des humbles et du peuple !
Tl est aussi patriote, car la Patrie est aussi mu* religion. L'idée de Dieu est un idéal inhérent aux misères de l'homme, et surtout de la femme, plus
sensitive, souvent seule au foyer, et de tempérament plus impressionnable ; c'est le refuge consolant les affligés, les souffrants et les faibles, comme le socialisme bien compris, et sagement démontré, peut devenir également la religion des cœurs élevés et forts î mais, en ne mettant pas toutefois, Fanimosité entre les classes riches et les classes laborieuses. Ne faisons pas considérer aux laborieux, la généralité des riches comme des ennemis, et la différence sociale comme une abomination ; mettons au pilori du mépris public les mauvais riches, et montrons aussi, au peuple, les actes nombreux et louables de ceux dont le cœur est bon et s'ouvre largement aux idées philanthropiques !
A l'aurore de cette religion, évitons surtout de froisser les cœurs. Soyons dévoués et infatigables à relever le pauvre indifférent aux vanités, et qui partage son pain avec ses frères infortunés. Formons des âmes accessibles à la bonté. Elevons les cœurs vers les sentiments de la justice et de la fraternité ! Alors, de cette semence, jaillira des âmes de nos jeunes concitoyens, l'idéal de la Philanthropie, idéal raisonné qui permettra à tous, l'étude passionnante de la question sociale, et d'arriver peu à peu, par l'élévation de la penà l'Association Universelle !
Mais n'oublions pas que nous ne pouvons arriver à cet idéal terrestre qu'avec des dispositions courantes de sagesse, d'amour de notre prochain, d'indulgence et de charité !
Mais revenons au « Moulin- Vert <> dont je me is .'carte dans une expansion d'humanité, et
dont on comprendra facilement l'impulsif et irrésistible élan, vers un but sacré et passionnant.
J'ai dit l'enthousiasme des assistants, aux accents de Béranger, dans les nobles strophes de sa chanson. Cependant, dans la foule, il y avait un traître du nom de Martinville, rédacteur en chef du « Drapeau blanc » ; journaliste sans vergogne, écrivain sans âme ni conscience, il ne put supporter le triomphe d'un poète qu'il regardait comme son ennemi politique. Dès le lendemain, jetant son venin sur le nom de Béranger, il dit que l'auteur du « Dieu des bonnes gens » entraînait le peuple à des Associations dangereuses. Ce journaliste faisait aussi de la police dans ses colonnes ; l'éveil fut donné et honteux d'avoir été prévenu, le Parquet se hâta de poursuivre. Une heure après la dénonciation du « Drapeau blanc » l'on saisit chez Firmm-Didot, l'édition de Béranger, quatre mille exemplaires ; mais six mille cinq cents étaient déjà répandus, sans compter les éditions qui s'imprimaient et se distribuaient dans l'ombre.
Il était heureusement trop tard ! Déjà toute la France chantait, de cœur avec le poète, ses couplets et ses refrains ! et l'aurore de la Liberté se levait à l'horizon !