AIR : ELLE AIME A RIRE, ELLE AIME A BOIRE
De mes vieux compagnons de gloire, Je viens de me voir entouré :
Nos souvenirs m'ont enivré, Le vin m'a rendu la mémoire, Fier de mes exploits et des leurs :
J'ai mon drapeau dans ma chaumière Quand secouerai-ie la poussière Qui ternit ses nobles couleurs ?
Il est caché sous l'humble paille Où je dors pauvre et mutilé, Lui qui, sûr de vaincre, a volé Vingt ans de bataille en bataille î Chargé de lauriers et de fleurs.
11 brilla sur l'Europe entière.
Quand secouerai-je la poussière Qui ternit ses nobles couleurs ?
Ce drapeau payait à la France Tout le sang qu'il nous a coûté Sur le sein de la Liberté.
Nos fils jouaient avec sa lance Qu'il prouve encore aux oppresseurs Combien la gloire est roturière.
Quand secouerai-je la poussière Qui ternit ses nobles couleurs ?
Son aigle est resté dans la poudre.
Fatigué de lointains exploits Rendons-lui le coq des Gaulois.
Il sut aussi lancer la foudre.
La France oubliant ses douleurs, Le rebénira libre et fière.
Quand secouerai-ie la poussière Qui ternit ses nobles couleurs ?
Las (Ferrer avec la Victoire.
Dès lors, il deviendra lappui Chaque soldat, fut grâce à lui Citoyen aux bords de la Loire.
Seul, il peut voiler nos malheurs Déployons-le sur la frontière.
Quand secouerai-je la poussière Qui ternit ses nobles couleurs ?
Mais il est là, près de mes armes.
Un instant, osons l'entrevoir,
Viens, mon drapeau ! Viens mon espoir !
C'est à toi d'essuyer mes larmes.
D'un guerrier qui verse des pleurs.
Le ciel entendra la prière :
Oui, je secouerai la poussière,
Qui ternit ses nobles couleurs ?
Voilà les chansons qui lurent lues à l'audiei: et pour lesquelles on poursuivait l'auteur.
Je n'ai pas cru devoir donner la plaidoirie de Me Dupin, défenseur de Béranger ; se» amis disent qu'elle ne fut pas remarquable, et, d'autre part, le poète nous dit qu'elle fut belle.
L'important est qu'elle ne rapporta que trois mois de prison à Béranger et cinq francs d'amende, M. Cottu ayant fait écarter « Le Vieux Drapeau » des applications de la peine, comme présentant un cas non prévu par la loi.
Ge n'est pas ce qu'avait escompté le Procureur général. Aussi une nouvelle loi fut vite décrétée sur la Presse à seule fin de ne plus échapper par la suite.
Pendant le délibéré des jurés, de nombreusecopies furent prises des chansons et le Président fut plein d'éloges pour Béranger dans son résumé.
Voici donc le « chantre national » sous les verrous de Sainte-Pélagie, ce qui ne l'empêchera pas de chanter, et en effet : Les Adieux à la campagne, L'Agent provocateur, Mon carnaval prouvèrent que la prison n'avait point altéré la verve, la gaîté, ni la santé du poète.
Il était du reste accompagné des amitiés les plus vives, car l'intérêt public sera toujours, et .justement porté, vers l'opprimé et le persécuté. Béranger commençait donc son apostolat de la Liberté par trois mois de prison, sous une royauté qui réduisait la France aux limites de 1 702.
Il habitait dans la prison de Sainte-Pélagi.
chambre de Paul-Louis Courier, et avait pour compagnie de braves détenus politiques ; du dehors, lui venaient de nombreuses visites d'amis, de curieux, d'étrangers, visites d'un intérêt tout patriotique.
Tout ceci fit voir aux chefs de l'opposition l'influence que pouvaient exercer, sur le public, les chants de Béranger.
Il travaille donc, et ses chansons franchissent les grilles de la prison ; par une fenêtre, le vent les emporte ; on se les montre, de passant à passant, et ces chants de Liberté sont répétés en chœur, et de tout cœur, dans Paris et la province.
C'est la France entière qui répète avec son barde :
La Liberté nourrice du Génie,
Voit les Beaux-Arts, pleurant sur son cercueil,
Qui va d'un joug, subir l'ignominie
A de son vers d'avance éteint l'orgueil.
Un coup de théâtre vint surprendre le prisonnier.
La publication des pièces avec le réquisitoire <jt les chansons, avait été faite, par l'avocat de Béranger, sous le nom du chansonnier et à son profit.
Nouveau procès ! La question était nouvelli s'agissait de savoir si les pièces de procédure, lues à l'audience et publiées, constituaient une idive ?
— ioy —
Béranger sortit donc de Sainte-Pélagie pour reprendre place sur la sellette dun tribunal.
Il ne faisait aucun doute, poui* «eaucoup, que dans une audience publique chacun pouvait recueillir et publier, ainsi que la Gazette des Tribunaux. Mais M. de Marchangy soutint l'accusation contre le chansonnier ; malgré tout le talent de cet ennemi de Béranger, malgré les influences qu'il avait employées, la logique triompha par l'organe de l'avocat du poète, — à la majorité d'une seule voix, il est vrai !
Il faut remarquer que si le jury avait cédé aux efforts de Marchangy. Béranger qui n'avait plus que deux jours de prison à faire, se voyait condamner comme délit de Presse à deux ans de détention.
L'avocat Berville qui assistait Me Dupin, en plaidant pour l'imprimeur, fit un magnifique éloge du chansonnier.
Béranger sortit de Sainte-Pélagie le jour même où arrivait la nouvelle de la mort de l'empereur a Sainte -Hélène.
En écrivant ce nom, je me remémore avec quelle tristesse j'entrepris ce pèlerinage, au tombeau de notre génie militaire, quand je fis escale dans ce pays désolé, au cours d'un voyage en Australie. Et je revois encore cette pierre tombale, entourée d'un simple grille, entourage modeste des tombes de nos classes plébéiennes. En songeant à ce monument funèbre, où l'herbe brûlée croît sans la moindre fleurette, j'éprouve la même émotion à penser que cet endroit sauvage reçut la dépouille du vainqueur
des Autrichiens, des Russes, des Prussiens, des Espagnols, de la Campagne d'Egypte ! et dont l'œuvre considérable a servi de base à une grande partie de nos institutions actuelles. Fatale destinée ! — après les promenades victorieuses à travers le monde, — l'Exil ! — et la mort sur une terre d'Afrique, après avoir régné en Italie, en Espagne, en Hollande et en Westphalie ! Mors ultirna ratio. « La mort est la raison finale de tout. »
Et la chanson de Béranger prit le deuil oe jour-là, ses chants montèrent glorieusement vers l'âme du célèbre stratégiste militaire. Eût-il tort et la France patriotique ne devait-elle pas un souvenir au vainqueur d'Eylau, de Friedland, de Wagram, de Marengo ?
L'empereur d'Autriche appelait Napoléon le roi de la canaille ; Mme de Staël l'appelait Robespierre à cheval, etc..
Le premier, avec la devise ambitieuse de sa maison : A. E. I. 0. U. (Anstriœ est imperan' orbi universo). — L'Autriche est destinée à commander au monde entier ! — avait conservé de Wagram un mauvais souvenir, on le conçoit î Quant à Mme de Staël, sa haine était celle d'une Vgérie... déçue ! Et si les Bourbons se réjouirent de la mort de Napoléon, le peuple était en deuil.
Grand de génie, et — grand de caractère Pourquoi du sceptre arma-t-il son orgueil ? Bien au-dessus des trônes de la terre,
Il apparaît brillant sur cet écueil.
Sa gloire est là, comme le phare immense D'un nouveau monde, et d'un monde trop vieux !
(Le cinq mai, « Béranger ».
A sa sortie de prison. Béranger est accompagné par une foule ardente de jeunes gens el d'hommes épris de l'amour de la Liberté. Il va ■lemeurer chez l'illustre citoyen Manuel, rue des Martyrs. Tous ceux qui aspiraient à la démocratie fraternelle lui firent visite. Ce sont d'abord Thiers, Armand Carrel, Cavaignac, etc., jeunes hommes alors, tout remplis d'espérance, et dont les pensées patriotiques étouffèrent bientôt un régime qui restera dans l'histoire une honte, celle d'une Royauté établie par l'Etranger et les ennemis de la France !
Manuel, qu'il est bon de faire revivre ici, était en 1819 député de la Vendée, et faisait partie de l'opposition libérale, qui commençait à former un essaim d'hommes et de citoyens courageux, préparant le triomphe de 1830. A une séance du Parlement, le ministre de la Guerre demandait de l'argent pour aller, avec notre armée, asseoir Ferdinand VII sur son trône compromis.
— Que parlez-vous d'argent, s'écrie Manuel, vous en avez coûté déjà plus à la France que l'Empereur n'en a dépensé pendant vingt-cinq ans de guerres ; vous n'en aurez pas ! vous n'en aurez pas !...
Le tumulte est à son comble, le Président ne peut rétablir l'ordre ; une voix s'écrie : — Il faut l'aller dire au Roi ! — « Votre Roi ! s'écrie Manuel d'une voix terrible — et qui eut alors toute la France pour écho — votre roi, est- il
vraiment roi ? Il n'est que l'agent des Puissances Etrangères, il est venu en France à la queue
d'un million cinq cent mille baïonnettes, et moi, je suis ici par la volonté du peuple î »
L'agitation est à son comble, c'est la Liberté qui venge la Gloire dont elle est sœur ! Le roi ordonne l'arrestation de Manuel, alors :
De la tribune on l'arrache, il en tombe Entre les bras d'un peuple tout entier !
(Mémoires sur Béranger, par Lapointe).
Voilà quel était l'ami de Béranger, et si j'ai tenu à esquisser quelques traits de ce franc républicain, c'est que notre « chantre national » repose dans le tombeau du député Manuel, ainsi que je l'ai dit, du reste, par ailleurs.
Le temps: peu à peu, faisait son œuvre.
Après la guerre d'Espagne, en 1823, le triste Louis XVIII meurt, laissant la couronne à son frère Charles X. C'est encore les Bourbons et les Royalistes, mais pour peu de temps, car la Révolution viendra balayer cette funeste dynastie, importée par les ennemis de notre patrie, laquelle peu à peu s'élèvera dans la Fraternité !