AIR : JADIS UN GRAND PROPHÈTE
J'ai foi clans la sorcellerie, Or, un grand sorcier, l'autre soir, M'a fait voir, de notre patrie Tout l'avenir dans un miroir.
Quelle image désespérante !
Je vois Paris et ses faubourgs :
Nous sommes en dix-neuf-cent-trente, Et les Barbons régnent toujours!
Un peuple de nains nous remplace Nos petits fils sont si petits Qu'avec peine, dans cette glace Sous leurs toits, je les vois blottis.
La France est l'ombre du fantôme De la France de mes beaux jours.
Ce n'est qu'un tout petit royaume, Mais les Barbons régnent toujours.
Combien d'imperceptibles êtres !
De petits jésuites bilieux !
De milliers d'autres petits prêtres Qui portent de petits bons dieux !
Béni par eux, tout dégénère, Par eux. la plus vieille des cours N'esl plus qu'un petit séminaire, Mais les Barbons régnent toujours.
(I) Le Gouvernement clos Vieux.
Tout est petit, palais, usi.
Sciences, commerce, beaux-arts.
De bonnes petites famines Désolent de petits remparts, Sur la frontière mal fermée, Marche au bruit de petits tambours, Une pauvre petite armée Mais les Barbons régnent toujours.
Enfin, le miroir prophétique.
Complétant ce sombre avenir Me montre un géant hérétique Qu'un monde a peine à contenir.
Du peuple pygmée, il s'approcl Et bravant de petits discours, Met le royaume dans sa poche.
Mais les Barbons régnent toujours.
— Ut —
Cette chanson surtout fit scandale, les mots acérés ne manquant pas et tous les rangs de l'opposition étaient attaqués d'une façon foudroyante, et sans merci !
Le roi, le clergé, l'armée, la cour, tout passe sous le crible du chansonnier, pour en sortir plus petit.
Béranger ne se faisait aucune illusion sur l'issue de son procès. M. Laffitte, ami dévoué du poète, lequel à la Révolution de 1830, fut un des chefs du parti libéral, craignant que la santé du chansonnier ne souffrit d'une détention pénible et longue, s'était interposé près des ministres pour arriver à un arrangement. Une combinaison fut offerte à Béranger : on promettait, s'il faisait défaut, de ne le frapper que d'une peine minime, par un jugement sans plaidoieries. — L'autorité écrivait les débats et la publicité, ainsi que la reproduction des chansons condamnés, car l'on se souvient du procès intenté contre la publication de son premier procès ! Ce précédent donnait donc le droit, au poète, de faire reproduire, le jour même de sa condamnation toutes les chansons poursuivies. Elles parurent dans les propres gazettes du roi Charles x, qui fut surpris, on le devine aisément, mais on lui donna connaissance du jugement rendu sous Louis XVIII (son glorieux frère) en 1822, et force fut donc de laisser faire !
L'on vit alors une publicité faite à Béranger, sous un gouvernement qui voulait entraver la liberté de la Presse.
En comptant les journaux de Paris, de la province et de l'Etranger, on évalua en moins de
quinze jours, à plusieurs millions d'exemplaires de vers reproduits que l'on avait voulu frapper d'interdit !
Le chansonnier et ses partisans pouvaient se montrer fiers du résultat obtenu, ce succès consolait amplement le Patriote qui allait rentrer à nouveau, sous les verrous de la Force. Cette détention augmenta la popularité du poète, en rendant plus odieux le régime.
De jour en jour, la République faisait des adeptes résolus et fervents, le principe de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, était de plus en plus sacré, et le triomphe des idées humanitaires par la démocratie, s'accentuait dans tous les milieux ou exaltait les cœurs vers l'idéal de l'indépendance.
Béranger avait eu la douleur de perdre son ami Manuel en 1827. mais la mort du député libéral n'avait pas rompu les rapports du chansonnier avec les autres chefs, dont quelques-uns étaient devenus ses amis personnels comme Dupont (de l'Eure) et Laffitte ; elle lui fit même faire connaissance, avec d'autres jeunes gens aux id< 3 larges et généreuses. Tous vinrent visiter le prisonnier, à la prison de la Force, y compris Victor Hugo, Sainte-Beuve, et Alexandre 'Dumas. La peine infamante que l'on avait essayé d'infliger à Béranger tourna à son avantage, car le peuple se révolta contre ceux qui venaient d'emprisonner leur chantre, écho fidèle de leurs désirs et de leurs aspirations.
Malade pendant les quatre premiers mois, Béranger aurait pu facilement passer les neuf mois
de détention, dans une maison de santé, mais ridée ne lui en vint même pas.
Il était tous les jours assailli d'une foule de gens qui venaient le visiter, à un tel point qu'il s'en plaignit au directeur, en ces termes : « Je vous en prie, Monsieur le directeur, quand vient quatre heures, mettez-moi tout ce monde dehors ; eh ! que diable ! J'entends au moins être libre en prison ! »
De toutes parts, des envois étaient faits à Béranger, vins liqueurs, etc.. il partageait avec les autres prisonniers : comme toujours, son cœur s'ouvrait à la pitié !
Ce fut à Béranger que les jeunes détenus durent de manger avec des couverts. Les voyant prendre leur nourriture à même une sorte de baquet, il demanda au directeur de donner à ces enfants, une autre idée de l'humanité chez les hommes, et s'offrit de leur acheter des couverts. Le directeur était un brave homme, il fit part au préfet de l'offre du chansonnier, lequel ordonna, qu'à l'avenir, ces enfants auraient des cuillers, des fourchettes et des couteaux.
Aussi, Béranger était-il aimé de tous les prisonnier.-.
Les jours passent vite, à faire du bien, et au moment où la délivrance était prochaine, les œuvres de Béranger étaient en pleine voie de publication, en 1829.