ET SE RETIRE DE LA LUTTE. RETOUR DE BÉRAN- GER A PARI?. EN
Béranger redoutait autant que la police les manifestations qui ne pouvaient manquer de se produire à sa sortie de prison ; aussi, induisit-il en erreur ses amis sur le jour de sa sortie.
Un matin, le directeur de la prison monte réveiller le poète et lui dit en riant qu'il allait le mettre à la porte ; il était environ six heures du matin. Dans sa « Biographie », Béranger raconte ainsi sa sortie : « Je me trouvai libre, après neuf mois de captivité, et me promenai avec autant d'insouciance, que si je venais de sortir de chez moi. »
Le voilà donc libre ! Il va loger rue de La Tour d'Auvergne, près de la barrière des Martyrs, dit c.hàieaubriand, dont il avait fait la connaissance avant son entrée à la Force, et dont il devint l'ami ; l'illustre écrivain témoignait au chansonnier une franche et amicale bienveillance.
Béranger quitte, quelque temps après, Paris et va demeurer à Maisons, chez son ami, le banquier Laffitte. Là, il se trouve en compagnie de Benjamin Constant, Thiers et Mign .
La Dynastie décourageant même ceux qui lui étaient dévoués, les assistants des réunions de Maisons-Laffitte témoignèrent tous de l'intérêt et de la sympathie aux idées humanitaires et philanthropiques de Béranger, et Ton peut dire que le mouvement et les dernières résolutions du parti libéral furent prises pendant les quelques mois du séjour du chansonnier, chez le banquier Laffitte.
Charles X ayant rendu la révolution inévitable, le canon tonne, la funeste dynastie des Bourbons est chassée en Angleterre, et le principe populaire est assuré sur les légitimistes.
Un roi, plus près du peuple, passant pour libéral monte sur le trône, après la révolution de juillet 1830. C'est Louis-Philippe, premier fils de Philippe-Egalité.
Yoilà tous les amis de Béranger au pouvoir, et Laffitte, chef du parti libéral, premier ministre ; plus tard viendront : Casimir-Perier, Thiers, Guizot, etc.. Cette victoire qu'il désirait de tous ses vœux, et que le chansonnier avait préparée depuis quinze ans, lui assure le plus grand triomphe populaire. Le buste de Béranger est couronné sur toutes les scènes des théâtres de Paris, et salué par des cris d'allégresse et de reconnaissance. La province mêle sa puissante voix à celle de la capitale, pour acclamer le barde, dont le nom signifie Patriotisme e! ance !
Beaucoup des amis du chansonnier désirent
pour lui des honneurs, ceux du pouvoir etc.. Mais il refuse simplement et sagement. Le nouveau gouvernement lui fait faire les offres les plus flatteuses et les plus honorables, mais Béranger refuse les sinécures. Le comité de secours de la révolution, lui fit proposer une rente de six cents francs. Il refuse, disant « qu'il y avait des victimes dont les besoins étaient plus pressants que les siens. »
— J'aurais rougi, dit-il, ayant assez pour vivre du produit de mes petits livres, de puiser des pensions dans le coffre que la nation se fatigue à remplir chaque année.
Combien sont rares ces généreuses âmes, dont les actions sont aussi désintéressées !
Dès ce jour triomphant, il crut sa tâche terminée, à ses yeux, l'ovation populaire était l'apothéose ! Son rôle politique est fini, il dit à ses amis : « Vous le savez, je n'ai d'autre fortune que ma gloire, souffrez que je la ménage, ne me remettez pas mon luth en main ; le poète est mort, l'homme se repose... Adieu ! »
Les éditeurs eussent couvert d'or ses manuscrits, mais à la fortune, comme à l'ambition, le chansonnier dit :
« Passe ton chemin, je n'ouvre pas ! » et à ses amis, au pouvoir :
« Non, mes amis, non, je ne veux rien être
Semez ailleurs places, titres et croix, « Non, pour les cours. Dieu ne m'a point fait
[naître.
« Oiseau craintif, je fuis la glu des rois. »
Et c'est ainsi que Déranger, croyant sa tâche terminée, se retire à Fontainebleau. Mais là les visiteurs sont trop nombreux, l'admiration le fatigue. C'est alord qu'il se transporte en Touraine, à la Grenadière.
Il travaille à sa *< biographie », et c'est de cette contrée., qu'il écrivit cette dernière page, d'un esprit éclairé :
« Après avoir douté de moi-même, toute ma vie, il serait cruel d'avoir à douter des autres avant de mourir. Heureusement, j'ai assez étudié le mouvement actuel du monde, pour en tirer une conclusion consolante, en dépit des sinistres prédictions que les mécomptes personnels font éclater de toutes parts. Le triomphe de l'égalité se prépare en Europe, et la gloire de ma chère patrie sera d'avoir réclamé la première, au prix des plus grands sacrifices, le gouvernement de la démocratie organisé par les lois qui sont le besoin de tous. Je puis donc rendre grâce à Dieu des espérances qu'il me donne, pour la cause que j'ai servie, et qui aura mes derniers vœux, et mes dernières chansons ».
Par la suite, nous retrouverons chez Béranger, les mêmes résolutions et la môme clarté d'esprit. Sa résolution de vivre dans le calme et la retraite est inébranlable, et dans la solitude, le philosophe méditera et écrira des lettres, qui restent des chefs-d'œuvre... Loin de Paris, il s'inquiète des misères du peuple, ses dernières chansons sont des chants de concorde et de paix ; il va visiter les pauvres, porter la bonne parole, et ouvrir sa bourse aux déshérités. C'est ainsi qu'il désirait
vivre, et qu'il vécut pendant le règne de Louis- Philippe, ce roi que Thiers et Lafayette avaient présenté au peuple,, comme le meilleur des républicains ! » Peuple crédule et bon, qui put croire un instant qu'un roi fût républicain ! Heureusement que ce temps des naïvetés est passé !
En février 1848, après le refus de Louis- Philippe d'améliorer les institutions politiques de la France, et celui du gouvernement à autoriser le banquet des Réformistes, la révolution éclate à nouveau dans Paris, et un gouvernement provisoire proclame la République.
Le peuple acclame de nouveau Béranger et lui manifeste sa reconnaissance en l'appelant à siéger à l'Assemblée Constituante de la République : ces honneurs viennent en le troublant dans sa retraite, l'obliger à revenir à Paris, pour écrire à ses électeurs et décliner la candidature.
Voici cette lettre que Ton ne connaît pas assez :
Mes chers concitoyens.
« Il est bien vrai que vous voulez faire de moi un législateur ? J'en ai douté longtemps. J'espérais que les premiers qui ont eu cette idée, y renonceraient, par pitié pour un vieillard, resté jusqu'à ce jour, étranger aux fonctions publiques et qui, pour s'en montrer digne, aura tout à apprendre.
Des amis m'ont répété que refuser de pareilles fonctions serait une faute ; je crois le contraire. Mais, en effet, si c'est une faute, évitez-la moi, vous à qui je voudrais les éviter toutes.
Pour que l'étendue de ma popularité ne vous trompe pas plus sur ma valeur comme citoyen, comme elle ne fait illusion sur mon mérite de poète, écoutez-moi bien, je vous prie.
Mes soixante-huit ans, ma santé capricieuse, mes habitudes d'esprit, mon caractère, gâté par une longue indépendance, achetée chèrement, me rendent impossible le rôle trop honorable que vous voulez m'imposer. Ne l'avez-vous pas deviné, mes chers concitoyens ? Je ne puis vivre et penser que dans la retraite. Oui, je lui dois le peu de bon sens dont on nïa loué quelquefois. Au milieu du bruit, du mouvement, je ne suis plus moi, et le plus sûr moyen de troubler ma pauvre raison, d'où peut-être est sorti plus d'un utile conseil, c'est de me placer sur les bancs d'une assemblée. Là, triste et muet, je serai foulé aux pieds de ceux qui se disputeront la tribune, où je suis incapable de monter. Poser, parler, même lire je ne le puis en public, et pour moi, le public commence là, où il y a plus de dix personnes.
Une circonstance de ma vie, mal interprétée par plus d'un de vous, en fournit la preuve.
Un fauteuil à l'Académie Française (1), ce corps illustre, unique dans le monde, est certes la plus
I Sous Charles X, Chateaubriand avait offert à Béranger de proposer sa candidature à l'Académie. Sous Louis-Philippe, Laffitte, premier ministre voulait le faire admettre aussi.
belle récompense que puisse ambitionne: un écrivain. Eh bien, cet honneur, j'ai constamment refusé de le rechercher, parce que je sais que mes habitudes de caractère et d'esprit ne s'arrangeraient pas des usages de cette compagnie, usages bien loin pourtant d'être aussi absolus que ceux d'une assemblée législati
Mes chers concitoyens, j'ai été depuis 1815. l'un des échos de vos joies et de vos espérances. Vous m'avez souvent appelé votre consolateur, ne pas ingrats. En m'assignant une trop grande importance, vous ôterez à mes conseils le poids que leur donne ma position exceptionnelle. Dans les luttes politiques, le champ de bataille se couvre de morts et de blessés. Sans regarder au drapeau. en vrai soldat français, j'ai toujours aidé à enterrer les un&, à soigner les autres. Si je suis forcé de prendre une part active à ces luttes, je deviendrai suspect à ceux-là même à qui je tendais une main fraternelle.
Ne m'arrachez donc pas à ma solitude, où recueilli en moi-même, je vous ai semblé avoir le don de prophétie. Je ne suis pas de ceux qui ont besoin de crier en place publique : « Je suis patriote, je suis républicain. » Mais me diia-t-on, il faut vous dévouer. Ah ! mes chers concitoyens, n'oubliez pas combien ce mot de dévouement peut cacher d'ambition?. Ce dévouement véritable, utile est celui qui s'étudie à ne nous faire entreprendre que ce dont nous sommes capables. Quant à l'égoïsme, si l'on m'en accus ; ré] »on-
dre ma vie tout entière.
Venons aux idées que je puis avoir conçues dans ma retraite pour mener à bien l'œuvre démocratique que Dieu impose à la France, au profit des autres nations, ses soeurs bien aimées.
N'aurai-je pas toujours assez d'amis dans nos assemblées, pour que ces idées s'y développent, si en effet., elles méritent quelque attention ? Ma parole timide les compromettrait, ces amis les feront valoir à ma place. Il faut des esprits jeunes, des cœurs jeunes pour triompher de tous les obstacles, que le bien à faire va rencontrer encore. Quelques-uns de ces cœurs là ne me seront-ils pas ouverts ?
Je vous en supplie donc, mes chers concitoyens, laissez-moi dans ma solitude. J'ai été prophète, dites-vous ? Eh bien, donc, au prophète, le désert î Pierre l'Ermite fut le plus mauvais conducteur de la croisade qu'il avait si courageusement prêchée, bien qu'il eût le brave Gaultier Sans avoir, comme disaient les riches en ce temps-là.
Puis, n'est-il pas sage à une époque où tant de gens se prétendent propres à tout, que quelquesuns donnent l'exemple de savoir n'être rien ? La nature m'a créé pour ce genre d'utilité, qui ne fait envie à personne.
Enfin, chers concitoyens, que l'ivresse du triomphe ne vous abuse pas. Vous pourriez avoir besoin encore qu'on relève votre courage, et qu'on ranime vos espérances. Von- regretteriez alors d'avoir étouffé clans les honneurs lf peu de voix qui me reste.
Laissez-moi donr- achever de mourir comme j'ai
vécu, et ne transformez pas en législateur inutile,, votre ami, le bon et vieux chansonnier.
A vous de cœur, chers concitoyens :
« Béranger ».
Peut-on ne pas être touché et frappé à la lecture de cette lettre, laquelle renferme tant de profonds enseignements et de sentiments délicats.
Quel exemple pour les arrivistes !
La réponse du peuple fut que 204.900 voix répondirent que le nom populaire de Béranger appartenait à la nation, et le Père du peuple, courbant la tête, mal à l'aise, entra dans l'assemblée constituante de la République, mais pour quelques jours hélas ! car sentant qu'il ne pourrait continuer à vivre dans un perpétuel effort de contrainte. il pria l'assemblée d'accepter sa démission. Refus de celle-ci qui à Y unanimité rend cet hommage à son chantre national.
Mais Béranger n'est pas né pour un rôle public, il ne peut s'y décider, alors, il a recours à la prière, il supplie, et voici sa lettre lue en séance, le 15 mai 1848, par le président de l'Assemblée nationale.
Citoyen président,
Si quelque chose pouvait mettre en oubli, mon âge, ma santé et mon incapacité législative, ce serait la lettre que vous avez eu l'obligeance de m'écrire, et par laquelle vous m'annoncez que l'assemblée nationale a honoré ma démission d'un refus.
Mon élection et cet acte des représentants du peuple seront l'objet de mon éternelle reconnaissance. Pour cela même qu'ils sont un peu trop audessus des faibles services que j'ai pu rendre à la liberté, ils prouvent combien seront enviables les récompenses réservées désormais à ceux qui avec de plus grands talents, rendront des services plus réels à notre chère patrie.
Heureux d'avoir été l'occasion de cet exemple encourageant, et convaincu que c'est la seule utilité que je pouvais avoir encore, citoyen président, je viens de nouveau supplier, à mains jointes, l'assemblée nationale, de ne pas m'arracher à l'obscurité de la vie privée.
Ce n'est pas le vœu d'un philosophe, encore moins d'un sage ; c'est le vœu d'un rimeur qui croirait se survivre s'il perdait au milieu du bruit des affaires, l'indépendance de l'âme, seul bien qu'il ait jamais ambitionnée.
Pour la première fois, je demande quelque chose à mon pays ; que ses dignes représentants ne repoussent pas la prière que je leur adresse, en leur réitérant ma démission, et qu'ils veuillent bien pardonner aux faiblesses d'un vieillard, qui ne peut se dissimuler de quel honneur il se prive, en se séparant d'eux.
En vous chargeant de présenter mes très humbles excuses à l'assemblée, recevez, citoyen président, l'hommage de mon respectueux dévouement.
Salut et fraternité « B oranger. ;>
Passy, ! i mai 1848.
Cette fois-ci la démission du chansonnier fut acceptée. Béranger avait donc siégé du 8 ?nai au 14, soit six jours.