‹ Étude sur Béranger, le chansonnier patriote et républicainChapitre 34 sur 37 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

J'arrive maintenant à la fin de cette notice sur le grand chansonnier patriote et républicain, et je dois avouer que c'est avec regret que je vois arriver ces dernières pages ayant, pendant plusieurs mois, vécu et rêvé avec l'apôtre des idées sociales et humanitaires. Jamais étude ne m'aura procuré plus de jouissances intellectuelles et de douceurs intimes ; les causes en sont dues à toute la sincérité honnête qui se dégage de l'œuvre du Maître, ainsi qu'aux sentiments d'un noble patriotisme et aussi à la philosopha saine et virile du poète, qui sut montrer dans ses actes la mesure, le sens profond et la clairvoyance d'un prophète politique.

Je vais donc terminer par quelques conclusions portant surtout sur cette dernière étude des critiques de Déranger.

Parmi quelques hommes d'une autorité incontestable, et aautres plus ou moins discutables. il résulte que cette fameuse réaction, contre Béranger, n'a produit que du bruit pour peu d'effet ! ce fut surtout un mouvement «Je revanche

politique, car, hormis Louis Ulbacn, personne Q€ nie le talent du poète (même après la critique de Sainte-Beuve).

Sa démission, lorsqu'il fut nommé représentant du peuple, en 1848. n'étonne point, elle était prévue ; elle fut exploitée pour les besoins de la cause; on voulut voir dans cette ûémission la preuve d'une habileté égoïste, ou bien une protestation contre le régime du 24 février, c'est faux ! car c'est chercher bien lum et bien bas, le sentiment qui dicta la conduite du chansonnier.

Il ne voulait rien être, tout simplement, n'ayant d'idées que dans la solitude, rien du tribun en lui mais un penseur réfléchi et silencieux dan.c le travail. Il ne combattait qu'avec sa plume.

L'historien Louis Blanc fait taire, du reste, ces naïvetés mauvaises, sa démission ne le surprend pas. voyez : « Nommé membre malgré lui, d'une assemblée qui couvait des colèi-es implacables, il n'en eut pas plutôt entendu les sourds grondements qu'il en pressentit les suites. Il n'était pas homme à se méprendre sur la portée de la lutte qu'il voyait s'engager entre les élus de la Province et ceux de Paris.

« Béranger convaincu de son impuissance à prévenir le conflit, qui ne pouvait manquer d'éclater demanda que sa vieillesse ne fut pas condamnée au désespoir d'y figurer. »

Et c'est Louis Blanc, le proscrit du 2 août 1840 qui écrit ceci et défend Béranger ; lui qui fut un vaincu de la révolution, et comme l'a écrit justement M. Paul Boitcau : « Louis Blanc, qui

avait tant d'intérêts à ce que le patronage effectif de Béranger vint donner sa popularité aux premiers act^s du gouvernement ae la République. »

Impuissant à conjurer les maux de sa Patrie et ! malheurs de la République, Béranger se re- . car il n'apercevait la République que dans l'avenir ; c'était donc être sage et prévoyant.

Si j'aborde la morale du citoyen après avoir consulté d'importants matériaux, étudié le poète et l'homme, lu et relu ses œuvrer, je la peux résumer en deux mots : — Soyez bons — et par les deux vers du poète :

" Aimer, aimer, c'est être utile à soi

« Se faire aimer c'est être utile aux autres. ■■>

Sa philosophie a le même caractère de bonté, elle se résume également par ces deux vers du chansonnier :

« De l'univers observant la machine

« J'y vois du mal et n'aime que le bien. »

Un jour que l'on parlait devant Béranger des Droits de l'Homme et du citoyen, il répondit : « L'homme n'a pas de droits, mais des devoirs, comme citoyen devant la société. A l'égalité droits qui est un appel à ton ambitions,

substituez des devoirs qui seront l'émulation de tous pour le bien. Nous devons aimer nos frères, nous devons les aider, les secourir, leur rendre

la vie plus facile et plus douce, leur donner le bien-être moral par l'éducation, le bien-être matériel, par l'organisation de la démocratie, autrement dit l'extinction du paupérisme et la réalisation dans les faits de cette fraternité, dont on parle toujours et qu'on ne pratique jamais.

« Nous devons à la société de développer en nous-mêmes toutes nos facultés et les pou.— aussi loin que possible, à seule fin qu'améliorée par tous ses membres, elle se perfectionne dans chaque individu. »

Voilà du socialisme compréhensible à tous, sans mots ronflants de « meeting », car il parle sans gros mots, et sans violence à nos cœurs ! (Jette pensée fraternelle de Béranger est simple, mais d'une sublime éloquence, c'est celle d'un porte-lumière !

Voyons maintenant l'idéal de l'apôtre de la liberté. Voici les pensées du républicain : « La Liberié ne peut naître que de la responsabilité, c'est-à-dire de l'affranchissement de l'individu, affranchissement complet ; mais si vous n'augmentez pas chez lui le sentiment du devoir en proportion de l'indépendance que vous lui accorderez, la responsabilité ne sera plus que l'épanouissement de l'orgueil et de l'égoïsme personnels : api avoir eu une société *ans liberté, vous aurez une société sans cœur et sans idéal ; tout étant le fruit de la lutte, tout appartiendra aux fort- .'

« Il faut apprendre aux hommes que si la morale c'est faire le bien, 1<^ premii * voir social

-' d'aimer réellemen ses sembla s, de songer à eux, de les rendre

meilleurs et plus heureux, la liberté sans l'amour serait l'égoïsme, mais si vous parlez au nom des droits, les anciens réclameront contre les nouveaux et les droits s'opposeront aux droits, car personne ne voudra diminuer ou perdre les siens. »

Et tout ceci est pensé et écrit en 1840 ! Quel raisonnement profond et humain ! Le bonheur, selon Béranger, n'est pas dans l'ambition satisfaite ni la richesse, avec lui il réside dans celui d'aimer son 'prochain !

Quel apaisement en nos cœurs, après s'être pénétré de ces pensées sociales !...

Et ce qu'il y a d'honorable dans cette profession de foi de l'apôtre du socialisme, « qui doit donner sa fleur et son fruit à l'humanité », c'est que Béranger vécut sa morale, sa politique et sa philosophie !

Rappelons-nous son refus des honneurs, ceux de s'enrichir, son accueil aux simples, sa bonté et sa charité toujours inépuisables !

Sa philosophie repose donc sur le devoir de chacun envers tous. Sa loi, être utile, son principe, la Fraternité, dont le résultat serait la liberté par l'organisation de la démocratie sans revendication ni revanche ; c'est-à-dire qu'il rêvait d'une « association fraternelle », d'un amour pratique de l'humanité, par le concours de toutes les volontés pour le bien général.

Tel est l'homme, le chansonnior et le citoyen,

dont toute la vie fut digne et laborieuse, lequel

pendant plus de soixante années après son ado-

enoe ou ayant l'âge de compréhension, as-

sista à notre histoire contemporaine, depuis la prise de la Bastille, « qui fut son baptême politique à l'âge de neuf ans » jusqu'au 2 décembre 1851, date du coup d'Etat du Président de la République « Charles-Louis-Napoléon Bonaparte », de funeste mémoire, — dont l'Assemblée nationale proclama la déciiéance après l'année terrible de 1870 ! —

Il était, je crois, utile de faire revivre, avec les œuvres de Béranger, la vie du citoyen et du patriote ; l'homme fut grand par la pensée, et ses chansons sont de celles dont on préfère relire les pages que les tourner.

Je recommande particulièrement le recueil des Vieilles chansons de 1830.

L'œuvre de Béranger tombe dans le domaine public, soit, mais elle ne meurt pas, au contraire; car c'est une résurrection du poète qui s'annonce ! Combien je serais heureux de voir nos jeunes citoyens faire la connaissance de ce Grand patriote, alors que la Triplice, et surtout l'Allemagne, fondent des Ligues pour exalter le patriotisme de leurs nationaux.

Que l'anathème vienne frapper l'homme cruel qui déchaînera la guerre !

Cependant, ne doit-on pas ici-bas se fortifier le cœur et l'esprit, à seule fin de supporter avec courage les événements tragiques que nos ennemis peuvent tramer dans l'ombre et nous susciter demain ? Oui, n'est-ce pas ? Elevons donc nos "jcœurs avec Béranger, car lui plus qu'un autre a su exalter ce sentiment de la Patrie et de la Liberté; il eut la justesse des idées, la précision

du langage, quand il écrivit que « son vieux patriotisme ne l'avait jamais empêché de fairevœux pour le respect des droits à l'humanii pour le maintien honorable de la Paix. »

Le chansonnier, l'homme de bien et le Père du peuple, ne peuvent mourir ; k« œuvres de Béranger, aujourd'hui comme demain, et demain, comme toujours, exerceront sur les esprits et tes cœurs les plus nobles effets, car elles renfermen! le Progrès et le libéralisme d'un apôtre de foi républicaine, lequel travailla à détruire les préjugés intéressés, et à rappeler au patriotisme ceux qui désespéraient de la France opprimée ï

Honneur à Béranger « qui na chanté que la patrie et n'a flatté que l'infortune », qui a contribué, par la chanson incisive, flagellant les trafiquants de l'Eglise, à vulgariser l'idée de la libr*' pensée !

Apprenons-les, ces vieilles chansons, à nos filet à nos petits-fils, les leur apprendre c'est faire d'eux des hommes — et des hommes libres et humains ! —

Relisons enfin ces chants du poète national, car du fond de son cœur il a pris le bon grain de la justice pour le semer dans le champ de la Liberté, que féconderont domain les Démocraties fraternelles !

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