‹ Étude sur Béranger, le chansonnier patriote et républicainChapitre 33 sur 37 · STANCES A BÉRANGER · texte numérisé non relu

STANCES A BÉRANGER

Salut ô Béranger ! Par les temps respectée Ta gloire te survit et ne craint plus l'affront Car la Muse immortelle a mêlé sur ton front Aux roses de Moschus les lauriers de Tyrtée !

Plus haut que la clameur des sots et des méchants, Gomme un astre affranchi de la brume amassée, Dans le ciel rayonnant de l'humaine pensée Monte ton nom" sacré sur l'aile de tes chants.

C'est que la Liberté, vengeresse réclame Ce nom vaillant et pur qu'on voulait lui voler Et devant l'avenir, fier de la consoler, Sur son drapeau vainqueur l'écrit en traits de

"flamme.

C'est que fidèle au peuple, aux maîtres indompté Des jours libérateurs doux et vivant présage. Des autels avilis détournant ton visage, Tu ne servis jamais qu'un Dieu : la Liberté !

Oh ! comme tu l'aimais, quand muette et voilée Portant un joug Français taillé par l'Etranger Dans l'ombre où mûrissait l'heure de la venger Tu baisais ses pieds nus et sa robe étoilée.

Non. tu n'as aimé qu'elle et le peuple et ses droits Et si ta lyre en deuil, qu'affolait la tourmente, Au soldat de Brumaire, un jour, fut trop clémente Tu ne pleurais en lui que le vaincu des rois !

Ah î noi - revu notre France meurtrie,

Sous des pa? ennemis, ses beaux flancs déchirés ; Mais de ces jours amers faisant des jours sacrés, La Repu vint qui sauva la Patrie !

Ah! tu mourus trop tôt, bien que mort plein de jours Doux vieillard ! — car encor ta chanson d'espérance Pour la seconde fois eut consolé la France Et vers nos foyers morts ramené nos amours !

Oui, tu mourus trop tôt, car cette heure est la tienne Qui voit la Liberté sourire à nos enfan De nos bonheurs conquis, de nos droits triomphants, Il n'est. < Béranger, rien qui ne t'appartienne !

De tout ce qui grandit la France d'aujourd'hui Nous offrons une part à ta grande mémoire. D'un pas ferme et vainqueur, entre donc dans ta

[gloire, 0 toi, pour qui le jour de la Justice a lui !

Armand Sylvestre

A cote de ..> grands talents et admirateurs de Béranger, je dois inscrire les noms estimés de MM. Patay, directeur de « la Chanson » et L. Henry Lecomte, car l'honneur do l'initiative d'une statue au chansonnier républicain revient à ces deux distingués hommes de lettres, dont le dévouement et la volonté inlassables furent dignes d'éloges. Si, comme je l'espère, ces deux écrivains vivent encore, qu'ils reçoivent ici mon hommage le plus sincère et le plus respectueux.

Il me paraît indispensable aussi de rendre hommage au dévouement de celui à qui ce livre est dédié, à Ernest Chebroux, qui apporta une part si grande à la réalisation du projet lancé par le journal « La Chanson » ; pendant plusieurs années il multiplia ses démarches pour assurer le succès du monument à élever à Béranger.

Ce fut lui qui demanda à la préfecture de police l'autorisation de réunir sur la tombe de Béranger ses amis et ses admirateurs, mais on était en pleine période du 16 mai: tout groupement d'individus était formellement interdit. Chebroux ne se tint pas pour battu, il obtint une audience du préfet de police et plaida si bien sa cause que l'autorisation fut enfin accordée.

Ce fut également Ernest Chebroux qui, après plusieurs années, et alors qu'on allait tout abandonner (la souscription n'ayant donné que quelques centaines de francs) alla trouver CoqueUn aîné, un fervent admirateur lui aussi de Béranger et de la Chanson française, et lui demanda d'organiser une matinée au profit du monument.

Cette matinée organisée par Coquelin et Che-

broux, en dehors du comité, eut lieu au Troeadéro avec le concours des plus grands artistes et rapporta la jolie somme de 17.000 francs qui furent versés au trésorier du comité.

Le rêve s'était fait réalité. Béranger avait son monument.

Donc, en 1880. centième anniversaire de la naissance du chansonnier, la statue de Béranger était inaugurée et placée dans le jardin du Temple, à quelques pas de la maison où le maître avait vécu ses derniers jours !

La foule était considérable et incalculable, car la France libre avait tenu à honorer, en Béranger, le poète et le grand citoyen !

Alors, M. Louis Ulbach, qui vivait encore, put voir que le chansonnier n'était pas en plâtre, mais en bronze, et toujours bien vivant dans le cœur des fils des citoyens de 1848 !

Avant l'éclatant témoignage de la France en Thonneur de son barde, M. de Lamartine avait répondu au directeur de la « Revue de Paris », lequel avait dit que Béranger était incapable de s'élever dans la poésie demandant une forme pure.

Je crois incontestables, l'art et la compétence poétique de Lamrrtine. Je citerai donc !••ponses de l'auteur des « Méditations » et « Harmonies poétiques », au sujet des grands poèmes de Béranger : « L'élévation, la pureté. la mélancolie de ci inachevés démontr nt qu'il serait devenu aussi poète en suivant la voie des grands lettrés. »

Ceci est notre conviction, mais Béranger demeu-

rant chansonnier, nous y avons gagné, ainsi que les nations !

M. de Lamartine a consacré le talent après avoir parlé du cœur et des sentiments patriotiques, dans des termes qui suffisent à venger Béranger.

Voici plus loin, ces appréciations sur le chantre national :

« Il faisait des vers à petit feu, comme on fond de la cire, il ne les chauffait à grande flamme que pour la gloire et la patrie. Le talent de Béranger était surtout dans son cœur ; ce cœur véritablement collectif était le cœur d'un pays, plus encore que le cœur d'un homme, tout y vibrait d'une émotion plus universelle que personnelle, son talent c'était son patriotisme, sa puissance c'était son humanité ! ce qui fait que tous reconnaissaient leurs gémissements dans sa voix. »

Enfin, parlant de la liaison de Béranger, M. de Lamartine s'exprime ainsi : « Le poète l'aima pendant soixante ans. avec délicatesse, avec estime, avec constance, et les apparences légères de ses chansons ne furent que des convenances du genre, et nullement des débauches du cœur. »

Sans vouloir donner ici toutes les preuves d'amitié ou d'estime qui vinrent se manifester pour le Roi de la chanson, après les critiques de quelques adversaires, je ne puis passer sous silence cependant l'opinion de Louis Blanc sur Béranger et sur son œuvre, le célèbre historien et homme politique, apportant ici un précieux témoignage que nous devons enregistrer avec le

plus vif pi étant donné l'autorité de l'homme

sur les faits et les caractères de son temps.

L'on sait que Louis Blanc était l'intime de Béranger. « Béranger, dit Louis Blanc, m'aimait d'une affection paternelle. C'est lui qui m'a pour ainsi dire tenu sur les fonds baptismaux de la politique. II voulut un jour examiner de près mes poèmes que l'on avait couronnés et me fit promettre que dans le cas où le ] Militât de cet examen me serait contraire, je m chercherais plus à rimer de ma vie. Un jour fut pris pour le prononcé du jugement. Aon, jamais justiciable de Minos n'éprouva, au moment de la sentence émotion plus violente à celle qui me saisit ce jour-là, quand la porte de Béranger me fut ouverte : — Oh ! dit-il, en m'apercevant, et d'un air grave qui m'atterra, ce n'est plus une promesse que j'exige maintenant, c'est un serment ! — a Je poussai un soupir et je jurai ! combien je me suis félicité depuis de ce qui m'affecta tant alors. »

C'est donc à la clairvoyance de Béranger que nous devons d'avoir possédé un historien de plus, et non des moins brillants.

J'ai cité les appréciations de Lamartine et de Louis Blanc, pour terminer, quoique j'aie devers moi et dans les matériaux amassés les répliques de Jules J canin, Bersot, Louis de Loi '. et.*...

venant anéantir, par des témoignages puissants les insinuations malveillantes de quelques-uns des adversaires et critiques de Béranger, mais je crois inutile de continuer à défendre la mémoire Béranger : l'opinion publique, on 1880, est ve-

nue, vingt-trois ans après la mort du Chantre national, glorifier et venger, une fois de plus et pour toute, Béranger et son œuvre i

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