XXXIII. C'est sans doute à cette ambition pour les louanges
qu'il faut attribuer le tort qu'il eut souvent de sacrifier la bienséance et l'honnêteté à la ré{mtation de bien dire. Un cer« tain Numatius S qu'il avait défendu et fait absoudre, pour* suivait enjusdce un ami de Cicéron, nommé Sabinus. Cieéron en fut si irrité, qu'il s'oublia jusqu'à lui dire : « Crois-tu donc, Numatius, que ce soit à ton innocence que tu as dû d'être absous, plutôt qu'à mon éloquence, qui a fasciné les yeux des juges? 9 11 fit un jour , dans la tribune, un éloge de Crassus qui fut très-applaudi ; et peu de temps après il fit de lui une censure amère : a N'est-ce pas de ce même lieu, lui dit Crassus, que vous avez, il y a peu de jours, publié mes louanges? — Oui, répliqua Cicéron, je voulais essayer mon talent sur un sujet ingrat. » Dans une autre occasion^ Crassus avait dit que personne dans sa famille, n'avait vécu plus de soixante ans ; mais ensuite il se rétracta. • A quoi pensais-je , dit-il , quand j'ai avanoé un tel fait? -~ Vous saviez, lui dit Cicéron, que les Romains l'entendraient avec plaisir, et vous vouliez leiir faire la cour. » Ce même Crassus ayant dit qu'il aimait fort cette maïqme des stoïciens, que le sage est riche : « Prenez garde, lui dit Cicéron, que vous n'aimiez plutôt cette autre maxime des mêmes philosophes, que tout appartient au sage : » c'est que Crassus était fort décrié pour son avarice. Un des fils de Crassus ressembluit tellement à un certain Axius, qu'on en conçut contre sa mère des soupçons désavantageux. Ce jeune homme ayant été for^ applaudi pour un discours qu'il avait fait dans le sénat, ou de« manda à Cicéron ce qu'il en pensait, a II est digne de Gras-
' Ou pluUyt Hunatiiu, saivant lei manuscriU. C'est sûremeDt Hoiiatius Fianças Bursa, tribun do peuple Tan 701 de Rome, ennemi de Cieéron et de Hilon, qui, après avoir été défendu par Cicéron, fut ensuite condamné, sur l'accusalion de cet orateur, comme coupable de Ttolence. Voyez les Lettres familièreê, Uv. ?II,u, et la sixième Philippique, chap. IV.
.sus^, 9 répondit-il. Crassus, au moment de son départ pour la Syrie, sentit qu'il lui serait plus utile de se réconcilier avec Cicéron que de l'avoir pour ennemi ; il lui fit donc beaucoup de prévenances, et lui dit qu'il irait souper chez lui. Cicéron le reçut avec plaisir'. Quelques jours après, ses amis lui dirent que Vatinius, avec qui il était brouillé, désirait fort de se remettre avec lui. « Vatinius, dit Cicéron, ne veut-il pas aussi souper avec moi? a C'est ainsi qu'il eu agissait envers Crassus.
XXXIV. Vatinius avait au cou des écrouelles. Un jour qu'il avait plaidé dans le barreau : « Voilà, dit Cicéron, un orateur bien enflé. )) Quelque temps après on vint lui dire que Vatinius était mort ; mais ensuite ayant su que la nouvelle était fausse : « Maudit soit, dit-il , celui qui a menti si mal à propos ! » César avait ordonné qu'on distribuât aux soldats les terres de la Campanie, et cette loi mécontentait plusieurs sénateurs ; Lucius Gellius, le plus âgé d'entre eux, ayant dit que ce partage n'aurait pas lieu tant qu'il serait en vie : « Attendons, dit Cicéron; car Gellius ne demande pas un long terme. » Un certain Octavius, à qui Ton reprochait son origine africaine, dit un jour à Cicéron qu'il ne l'entendait pas. « Ce n'est pas, lui répondit Cicéron, que vous n'ayez l'oreille ouverte '. J) Hetellus Nepos lui disait qu'il avait fait mourir plus de citoyens en rendant témoignage contre eux, qu'il n^en avait sauvé par son éloquence. « Je conviens, repartit Cicéron , que j'ai encore plus de probité que de talent pQur la parole. » Un jeune homme, accusé d'avoir empoisonné son père dans un gâteau, s'emportait contre Cicéron, et le me-
* Le sel de cette plaisanterie ne p'Gut passer dans notre langue. Âzias, le nom de cet homme, est un mot grec qui signifie auâsi digne; ainsi» le sens de ce bon mot est celui-ci : C'est VAxius de Crassus. La plaisanterie est fondée sur l'équivoque du mot Axius,
* Voyez les ÉpUres familières, I, ix.
' C'était Tusage, en Afrique, de percer les oreilles aux esclaves.
naçait de Taccabler d*in jures. « Je crains moins tes injures « que ton gâteau, )> lui répondit Cicéron. Publius Sextius, dans une affaire criminelle qu^l avait, pria Cicéron et quelques autres orateurs de le défendre ; mais il voulait toujours parler et ne laissait pas dire un mot à ses défenseurs. Gomme les juges étaient aux opinions et qu'elles paraissaient favorables à Taccusé : t Profitez du temps, Sextius, lui dit Cicéron , car demain vous serez un homme privé. » Publius Cotta, qui se donnait pour un jurisconsulte, quoiqu'il fût sans connaissance et sans esprit, appelé un jour en témoignage par Cicéron, répondit qu'il ne savait rien. « Vous croyez peut-être, lui dit Cicéron, que je vous interroge sur le droit. » Metellus Nepos, dans une dispute avec Cicéron, lui demanda souvent qui était son père : « Grâce à votre mère, lui répondit Cicéron, vous seriez plus embarrassé que moi pour répondre à une pareille question. » La mère de Metellus n'avait pas une bonne réputation, et il était lui-même d*un caractère fort léger. Pendant quMl était tribun, il se démit tout à coup de sa charge, pour aller trouver Pompée en Syrie, et il en revint avec encore plus de légèreté*. Philagre, son précepteur, étant mort, Metellus lui lit de magniUques obsèques, et mit sur son tombeau un corbeau en marbre, a Vous ne pouviez mieux faire, lui dit Cicéron, car votre précepteur vous a bien plus appris à voler qu'à parler '. »
XXXV. Marcus Appius ayant dit, dans Texorde de son plaidoyer, que l'ami qu'il défendait l'avaitconjuré d'apporter à cette cause beaucoup d'exactitude, de raisonnement et de bonne foi :
* Voyez, chap. xxx, xxxiii, dans la Vie de Coton, à quelle occasion Metellus fit ce voyage.
• C'est peul-éire une allusion à ce voyage de Syrie, fait si rapidement, qu'il avait semblé voler plutôt que de marcher ; peut-être aussi que Metellus avait mérité le reproche d'infidélité dans le maniement des deniers publics, et que 4e corbeau est un oiseau vorace.
« Cominent donc, lui dit Cicéron, avez-yous le cœur assez dur poor^ ne rien faire de tout ce que votre ami vous a demandé? » L'usage de ces mots piquants, en plaidant contre ses ennemis ou contre ses adversaires, fait partie de i*art oratoire ; mais Cicéron les employait indifféremment contre tout le monde, afin de jeter du ridicule sur les personnes ; j'en citerai quelques exemples. Marcus Âquilius avait deux de ses gendres bannis; Cicéron lui donna le surnom d'Adraste^. Ludus Cotta, qui aimait fort le vin, était censeur, lorsque Cicéron, briguant le consulat, pressé par la soif, pendant qu'on donnait les suffrages, but un verre d'eau au milieu de ses amis qui Tentouraient. « Vous avez eu peur, leur dit-il, que le censeur ne se fâchât contre moi, s*il me voyait boire de l'eau. )) Il rencontra dans les rues Voconius avec ses filles, toutes extrêmement laides, a ciel ! s'écria Cicéron,
€ En dépit d'Apollon, cet homme devint père^. »
Harcus Gellius, qui passait pour fils d'un père et d'une mère esclaves, lisait un jour des lettres dans le sénat, d'une voix très-forte et très-claire. « Il ne faut pas s'en s'étonner, dit Cicéron, il est de ceux qui ont été crieurs publics. » Faustus, fils de Sylla, de celui qui avait usurpé à Rome l'autorité sou* veraine et fait périr un si grand nombre de citoyens, ayant dissipé la plus grande partie de sa fortune et se trouvant accablé de dettes, fit afficher une cession de tous ses biens à ses créanciers. « J'aime bien mieux ses affiches, dit Cicéron, que celles de son père. » Cette habitude de railler le rendit odieux à bien des gens, et souleva surtout contre lui Clodius et ses partisans. Je vais dire à quelle occasion.
^ Adraste avait marié ses deux filles à Ètéocle et à Polynice, tous deax bannis.
^ Vers de Sophocle, qui parle de Laïus, père d'CEdipe.
XXXVL 'Clodius, jeune Romain d'une grande naissance, mais ins(rient et audacieux , aimait Pompeia, femme de César : déguisé en musicienne, il se glissa secrètement dans la maiscm de César, le jour où les femmes romaines y celé* braient un sacrifice mystérieux, interdit à tous les hommes. Il n'en éfait pas resté un seul dans cette maison ; mais Clo. dius, si jeune encore qu'il n'avait pas de barbe au menton» espéra qu'il pourrait se glisser, parmi les autres femmes,, dans lappartement de Pompeia, sans être reconnu. Entré de nuit dans une maison très-vaste, il s'égara et il errait de côté et d'autre, lorsqu'il fut rencontré par une des femmes d' Aurélia, mère de Gé^ar, qui lui demanda son nom. Forcé de répondre, il dit qu'il cherchait une des femmes de Pompeia, qiii se nommait Abra. La suivante ayant reconnu aisément que ce n'était pas la voix d'une femme, appelle à grands cri& les autres femmes, qui, étant accourues, ferment toutes les portes et font de si exactes recherches, qu'elles trouvent Glodius dans la chambre de l'esclave avec laquelle il était entré» Le bruit que fit cet événement obligea César de répudier Pompeia et de citer Clodius devant les tribunaux, pour crime d'impiété.
XXXYIl. Cicéron était ami de Clodius ^ qui dans TafTaire de Catilina l'avait servi avec le plus grand zèle et avait toujours été comme un de ses gardes. La défense de Clodius consistait à dire qu'il n'était pas à Rome ce jour-là, qu'il en était même très-éloigné. Mais Cicéron déposa qu'il était venu ce jour-là même chez lui, pour traiter de quelque afaire ; ce qui était vrai. Au reste, il fit cette déposition, moins pour attester la vérité que pour guérir les soupçons de sa femme qui haïssait Clodius, parce qu'elle savait que. sa sœur Clodia avait envie d'épouser Cicéron, et qu'elle se servait, pour né-
' Voyez VOraiwn sur les province» consulaireHf chap. ix.
408 Àt>PENDIGE.
gocier ce mariage, d*ttn certain Tullus, ami intimnB de Cioêron, lequel voyait tous les jours Glodia, et lui faisait assidûment la cour. Terentia, dontClodia était voisine, regardait ces visites comme très-suspectes ; c'était d'ailleurs une femme d*un caractère difficile, et comme elle gouvernait son mari, elle le poussa à rendre témoignage contre lui. Plusieurs citoyens des plus distingués déposèrent aussi contre Clodius, et racGusèrcnt de s'être parjuré, d'avoir commis des fripouneries, d'avoir corrompu le peuple à prix d'argent, et séduit plusieurs femmes. Lucullus produisit deux femmes esclaves, qui attestèrent que Glodius avait entretenu un commerce incestueux avec la plus jeune de ses sœurs, mariée alors à ce même Lucullus : c'était aussi un bruit généralement répandu, qu'il avait déshonoré ses deux autres sœurs, dont l'ime noiûmée Terentia^ avait épousé Marcius Rex ; et l'autre, appelée Glodia, était femme de Metellus Celer, et avait eu le surnom de Quadrantaria, parce qu'un de ses amants lui avait envoyé, dans une bourse^ de petites pièces de cuivre , au lieu de pièces d'argent. Les Romains appellent guodrans la plus petite de leurs monnaies de cuivre. Ce fut son inceste avec cette dernière de ses sœurs qui diffama le plus Clodius dans Rome. XXXVIII. Cependant le peuple se montrant très^mal disposé envers ceux qui semblaient s'être ligués contre Clodius pour le charger par leurs dépositions, les juges, qui craignirent qu'on n'usât de violence, environnèrent le tribunal de gens armés ; et la plupart, en écrivant leur opinion sur les tablettes, brouillèrent à dessein les mots. Il parut pourtant qu'il y avait eu plus de voix pour l'absoudre : et le bruit coueut qu'on avait distribué de l'argent aux juges *. Aus.^i Gatulus, les ayant rencontrés au sortir du tribunal : « Vous avez
> D'autres l'appellent Tertia, et cette leçon paraît la vraie. * Gicéron le dit clairement dans sa dixième Jsttre du premier livre à ÂUicus.
eu raison, leur dit-il, de demander des gardes pour votre sûreté, de peur qu'on ne vous enlevât votre argent. » Clodius ayant reproché à Gicéron que les juges n'avaient pas ajouté foi à sa déposition : « Au contraire, lui répondit Gicéron, il y en a eu vingt-cinq qui m'ont cru, puisqu'ils vous ont condamné ; et trente qui n'ont pas voulu vous croire > puisqu'ils ne vous ont absous qu'après avoir reçu votre argent ^ )f Gésar, appelé en témoignage dans cette affaire^ ne voulut pas déposer ; il dit que sa femme n'avait pas été con* vaincue d'adultère, mais qu'il l'avait répudiée parce que la femme de Gésar devait être exempte non-seulement de toute action criminelle, mais encore de tout soupçon.
XXXIX. Glodius, délivré de ce péril, et nommé tribun du peuple, s'attacha tout de suite à tourmenter Gicéron ; il lui suscita le plus d'affaires qu'il lui fut possible, et àouleva contre lui tous ceux qu'il put gagner. 11 se ménagea la. faveur du peuple, en proposant des lois très-avantageuses pour la multitude. Il fit décerner aux deux consuls les plus belles provinces : à Pison, la Macédoine, et à Gabinius, la Syrie. Il donna le droit de bourgeoisie à un grand nombre d'hommes indigents, et tint toujours auprès de sa personne une troupe d'esclaves armés. Des trois personnages qvii avaient alors le plus de pouvoir dans Rome, Grassus était l'ennemi déclaré de Gicéron ; Pompée se faisait valoir auprès de l'un et de l'autre; et Gésar était sur le point de partir pour la Gaule avec son armée. Gicéron chercha à s'insinuer auprès de ce dernier, quoiqu'il sût bien qu'il n'était pas son ami, et qu'il lui était même devenu suspect depuis l'afTaire de Gatilina. Il le pria donc de l'emmener avec lui dans la Gaule, en qualité de son lieutenant. Gésar y consentit sans peine ; et Glodius,
*■ GeUe réponse et le mot de Gatulus aux juges se trouvent dans cette môme lett/e.
êÊè . APPBRBIGB.
f Of ant qpie CÎDéroii allût écfaappar â 80O Iribiiiidi, fiôgnilde t<miobseréoiMicUîeraTeehâ; et, ngeUnt sorTereatia tous lessajets de phinle que OcêrooLloi avait donnés, 3 ne parla pins de lui que dans les termes les pins honnêles A les plus doux. D protestait qu'il n'avait eontie lui aucun spntjmmt de haine, et qu'il ne s'en plaignait qu'avec la modération qu'midoit à un ami. Par cette dissimulation^ il dissipa tdlemoit tontes les craintes de Cioéron, que œlui-ei remeraa César de sa Ueutenance et se livra de nouveau aux affiores publiques.
XL. César, offensé de cette conduite, anima Clodîus contre Cioéron, lui aliéna Pompée et déclara devant le peuple que Cicéron lui pandssaît avoir blessé la justice et les kûsen faisant mourir Lentulus et Cetbegus, sans aucune formalité de justiee. C'était sur cette accusation qu'on l'appebât en jugement. Cicéron, voyant le danger dont le menaçait la haine de ses oinemis, prit la robe de deuil, laissa croître sa barbe et allait partout suppUer le peuple de loi être iavarable. Clodîiis se trouvait sur ses pas, dans toutes les rues, suiri d^one troupe de gens audacieux et riolents qui le raillaient sur ara changement d'habit et sur son air abattu, qui lui faisaiott mille outrages, qui souvent même lui jetaient >de la boue el des pierres et l'empêdiaient de faire ses sollicitations au peuple. L^ordre presque eoiÀsat des chevaliers romains prit, comme lui, Thabit de deuil ; et plus de ringt mille jeunes gens l'accompagnaient, les cheveux négligés, et sollicitaient le peuple en sa faveur. Le sénat s'assembla pour décréter que le peuple changerait de robe, com&ie dans un deuil pu- Uic; mais les consuls s'opposèrent à ce décret; et Clodîus étant venu assiéger le lieu du conseil avec ses satellites armés, la plupart des sénateurs sortirent en poussant de grands cris et déchirant leurs robes. Un spectacle si triste n'excitant ni la compassion ni la honte de ces scélérats, il Cillait ou que
?1E BS CICtBOn, ?A1l PlUTàRQUl. 441
Cicéron sortît de Rome, ou qu'il en vint aux mains avec Clodius. Il implora le secours de Pompée, qui s'était éloigné à dessein et se tenait à la campagne, dans sa maison d'Âlbe. • Après lui avoir envoyé d'abord Pison, son gendre, Cicéron y alla lui-même. Hais, prévenu de son arrivée, Pompée n'osa soutenir sa vue. Il aurait eu trop de bonté de voir dans cet état d'bumiliation un homme qui avait livré pour lui de si grands combats, qui dans son administration publique lui avait rendu les services les plus importants ; mais devenu le gendre de César, il sacrifiait à son beau-père une ancienne reconnaissance, et étant sorti par une porte de derrière, il évita cette entrevue.
.XLI. Cicéron, trahi par Pompée et abandonné de tout le monde, eut enfin recours aux consuls. Gabinius le traita toujours avec beaucoup de dureté; mais Pison, lui parlant avec douceur, lui conseilla de se retirer, de céder pour quelque temps à la fougue de Clodius, de supporter patiemment ce revers de fortune, et d'être une seconde fois le sauveur de sa patrie, qui se trouvait par rapport à lui agitée de séditions et menacée des plus grands maux. Cicéron délibéra sur cette réponse avec ses amis : LucuUusfut d'avis qu'il restât, l'assurant qu'il triompherait de ses ennemis ; mais tous les autres lui conseillèrent de s'exiler lui-même pour un temps, persuadé que le peuple, quand il serait las des folies et des fureurs de Clodius, ne tarderait pas à le regretter. Cicéron prit ce dernier parti : il avait depuis longtemps dans sa maison une statue de Minerve, qu'il honorait singulièrement ; il la prit, la porta dans le Capiiole, où il la consacra, après y avoir mis cette inscription : A Minerve protectrice de Rome. 11 se fit escorter par les gens de quelques-uns de ses amis, et prit à pied le chemin de la Lucanie, pour se rendre de là en Sicile.
XLII. Dès qu't)n fut informelle sa fuite, Clodius fit rendre contre lui un décret de bannissement et afficher dans toutes
les rues là défense de lui donner Teaû et le feu, et de le recevoir dans les maisons, à la distance de cinq cent milles de ritalie. Mais le respect qu'on avait pour Cicéron fit généralement mépriser cette défense ; on le recevait partout avec empressement, et on raccompagnait en lui témoignant les plus grands égards. Seulement, dans une ville de la Lucanie, appelée alors Hipponium et aujourd'hui Vibone, un Sicilien, nommé Vibius, à qui Cicéron avait donné de fréquentes marques d'amitié, et que pendant son consulat il avait fait nommer à la charge d'intendant des ouvriers, lui refusa sa maison et lui offrit une retraite dans sa terre. Caïus Virginius, préteur de Sicile, qui avait aussi de grandes obligations à Cicéron, lui écrivit de ne pas venir dans sa province. Affligé de ces traits d'ingratitude, il se rendit à Brindes, d où il s'embarqua pour Dyrrachium par un vent favorable ; mais il était à peine en pleine mer, qu'il s'éleva un vent contraire, qui le lendemain le reporta au lieu même d'où il était parti. Il se remit bientôt en mer; et en arrivante Dyrrachium, coïnme il était sur le point de débarquer, il survint tout à coup un tremblement de terre qui fit retirer les eaux de la mer. Les devins conjecturèrent que son exil ne serait pas long, ces sortes de signes présageant toujours un changement favorable. XLIU. Pendant son séjour à Dyrr^chium, il fut visité par une foule de personnes qui lui témoignèrent le plus vif intérêt, et les villes grecques disputèrent d'empressement à lui rendre plus d'honneurs. Mais toutes ces marques d'affection ne purent ni lui rendre son courage, ni dissiper sa tristesse. Semblable à un amant malheureux, il tournait sans cesse ses regards vers l'Italie. Humilié, abattu par son infortune, il montra beaucoup plus de faiblesse et de pusillanimité qu^on n'en devait attendre d'un homme qui avait passé toute sa vie à s'instruire : car souvent il priait ses amis de ne pas l'appeler orateur, mais philosophe, parce qu'il s'était attaché à la
philosophie comme au but de toutes ses actions , et Féloquence n'était pour lui que l'instrument de sa politique. Mais l'opinion n'a que trop de pouvoir pour effacer de notre âme les impressions de la raison, comme une teinture qui n'a pas pénétré dans l'étoffe s'altère aisément. L'habitude de traiter avec le peuple dans les affaires du gouvernement nous fait adopter les passions du vulgaire. On ne peut éviter leur influence que par une attention continuelle sur soi-même, en communiquant avec les personnes du dehors, que par le talent de participer aux affaires, sans partager les passions qui s'y mêlent.
XLIV. Clodius, après avoir Fait bannir Cicéron, brûla ses maisons de campagne et sa maison de Rome, sur le sol de laquelle il éleva le temple de la Liberté. 11 mit en vente tous ses biens et les faisait crier tous les jours, sans qu'il se présentât personne pour les acheter. Devenu, par ses violences» redoutable à tous les nobles ; disposant du peuple, qu'il lais~ sait s'abandonner à tous les excès de la licence et de l'audace, il osa s'attaquer à Pompée lui-même et blâmer plusieurs des ordonnances qu'il avait rendues pendant qu'il commandait les armées. Pompée, à qui cette censure faisait tort dans l'opinion publique, se reprocha d'avoir sacrifié Cicéron; et, changeant de disposition, il se ligua avec ses amis pour s'occuper des moyens de le rappeler. Clodius, de son côté, s'y opposant de tout son pouvoir, le sénat décréta qu'il suspendait tout rapport et toute expédition des affaires publiques, jusqu'au rappel de Cicéron. Sous le consulatde Lentulus^, la sédition fut poussée si loin, qu'il y eut des tribuns du peuple blessés sur la place publique, et que Quintus, frère de Cicéron, fut laissé pour mort parmi beaucoup d'autres '. Ces excès
1 II fut consul avec Q. Geciiius Hetellus Nepon, Tan de Rome 697, 57 ans avant J. G., la cinquantième année de l'âge de Cicéron. ' D'après le récit de Cicéron , qu'on n'accusera pas d'avoir affaibli les
commencèrent à ramener le peuple, et Ânnius Milon, i*un des tribuns du peuple, osa le premier traîner Clodius devant les tribunaux, pour les violences qu'il avait commises. La plus grande partie du peuple et des habitants des villes voisines se Joignirent à Pompée, qui, fort de leur secours, chassa Clodius de la place publique et appela le peuple aux suffrages, pour le rappel de Cicéron. Jamais décret ne fut rendu avec autant d'unanimité. Le sénat, rivalisant de zèle avec le peuple, arrêta qu'on décernerait des remerciments aux villes qui avaient recueilli Cicéron dans son exil, et que sa maison de Rome etses maisons de campagne, que Clodius avait détruites, seraient rebâties aux dépens du public.
XLV. Cicéron fut rappelé seize mois ^ après son exil ; toutes les villes qui se trouvèrent sur son passage montrèrent tant de joie et d'empressement à aller au-devant de lui, que Cicéron était encore au-dessous de la vérité lorsqu'il disait dans la suite que l'Italie entière l'avait porté dans Rome sur ses épaules*. Grassus même, son ennemi mortel avant son exil, sortit à sa rencontre et se réconcilia avec lui ; voulant, disaitil, faire ce plaisir à son fils, un des plus zélés partisans de Cicéron. Peu de temps après son retour, Cicéron, profitant de l'absence de Clodius, alla au Capitole avec une suite assez nombreuse; et, arrachant les tablettes tribunitiennes , où étaient inscrits les actes du tribunal de Clodius, il les mit en pièces. Clodius ayant voulu lui en faire un crime, Cicéron répondit que c'était au mépris des lois que Clodius, né patri»
faits, son frère ne ooarut pas un si grand danger; il pandt que Platarqœ s'est trompé, en appliquant à Quintiis ce que Cicéron rapporte an pea plus bas du tribun Sextius, qui, blessé très-dangereusement, n'évita de périr que parce qu'on le crut mort. Voyez Cicéron, pro Sexiio, chap. XZXT, xzxvii.
* Plutarque ne parle que du 'jour où son rappel fut décrété; car Cicéron n'arriva à Rome qu'un mois après le décret.
* Dans son DUcwrs au 8énai après 8<m retour, dup. zv.
cien, avait étéDommé tribun * ; qu'ainsi tout ce qu'il avait Ëiit pendant son tribunat n'était pas légal. Caton fut très-mé* content de cette violence, et combattit les motifs qu'avait allégués Cicéron, non qu'il approuvât ce qu'avait fait Clodius, au contraire il blâmait son administration ; mais il représentait que le sénat ne pourrait, sans injustice et sans un abus d'autorité, annuler tous les actes faits pendant le tribunat de C3odius, dpnt un, entre, autres, était la commission qui lui avait été donnée à lui-même pour aller dans l'ile (ffe Cypre et à Byzance, avec tout ce qu'il avait fait dans cesdeux villes. Cette dispute brouilla Caton et Cicéron, non qu'ils en vinssent aune rnp* ture ouverte ; mais ils vécurentensembleavecmoinsd'inlimité. XLVL Peu de temps après Ifilon tua Clodius ; et, traduit en justice pour ce meurtre, il chargea Cicéron de sa défense. Le sénat, qui craignit que le danger où se trouvait un homme de la réputation et du courage de Milon ne causât quelque trouble dans la ville, chargea Pompée de présider à ce juge- * ment, aiiisi qu'à tous les autres procès, et de maintenir la sûreté dans la ville et les tribunaux. Pompée ayant, dès avant le JQur, garni de soldats toute l'étendue de la place, et Milon craignant que Cicéron, troublé par la vue de ces armes auxquelles il n'était pas accoutumé, ne plaidât pas avec son éloquence ordinaire, lui persuada de se foire porter en litière sur la place, et de s'y tenir tranquille jusqu'à ce que les juges eussent pris séance et que le tribunal fût rempli ; car Cicéron, naturellement timide, non-seulement à la guerre, mais dans le barreau, ne se présentait jamais pour plaider sans éprouver de la crainte ; et lors même qu'un long usage. eut fortifié et perfectionné son éloquence, il avait bien de la peine à s'empêcher de trembler et de frissonner'. Quand il plaida pour
. * Il s'était fait adopter par une famille plébéienne. * D le dit lui-môoie dans plusieurs de ses oraisons, et en particulier dans VOraiion pour CluetiHus, chap. xvin.
LiciniusMurena, accusé par Ga ton, jaloux de surpasser Hortetisius, qui avait eu le plus grand succès en parlant le premier pour l'accusé, il passa toute la nuit à travailler son discours, et se fatigua tellement -par ce travail forcé et celte longue veille, qu'il parut inférieur à lui-même. Le jour où il défendit Milon, quand il vit, en sortant de sa litière. Pompée assis au haut de la place, environné de soldats dont les armes jetaient le plus grand éclat, il fut tellement troublé, que, tremblant de tout son corps, il ne commença son discours qu'avec peine et d'une voix entrecoupée, tandis que Milon assistait au jugement avec beaucoup d'assurance et de courage, ayant dédaigné de laisser croître ses cheveux et de prendre un habit de deuil ; ce qui ne contribua pas peu à sa condamnation ; mais dans Cicéron cette frayeur semblait moins tenir à sa timidité qu'à son affection pour ses clients. XLVII. Il fut nommé augure*, à la place du jeune Crassus, qui avait été tué chez les Parlhes ; et la Cilicie lui étant échue par le sort dans le partage des provinces, avec une armée de douze mille hommes de pied et de deux mille six cents chevaux*, il s'embarqua pour s'y rendre. Il entrait aussi dans sa commission de remettre la Cappadoce sous l'obéissance du roi Ariobarzane et de le réconcilier avec ses peuples. 11 y réussit parfaitement, sans employer la voie des armes et sans donner lieu à aucune plainte. Le désastre que les Roniains venaient d'éprouver dans le pays des Parthes et les mouvements de la Syrie ayant donné aux Ciliciens quelque envie de se révolter, il les calma et les contint par la douceur de son gouvernement ; il refusa les présents que les rois lui offraient, et remit
* Il était augure ayant de plaider la cause de Milon; il fut nommé à ce sacerdoce l'an de Rome 700, étant alors dans la cinquante-quatrième année de son âge.
* Les deux légions n'étaient pas complètes qaand il partit; mais il reçut des secours ensuite.
à la province la dépense qu'elle était obligée. de faire pour les festins des gouverneurs ; il recevait lui-raême à sa table les Giliciens les plus honnêtes qu'il traitait sans magnificence, mais avec générosité. Sa maison n'avait point de portier, et jamais on ne le trouvait dans son lit ; il se levait d^ très-grand matin et se promenait devant sa porte, où il recevait ceux qui venaient le voir. Sous son gouvernement, personne ne fut battu de verges et n'eut sa robe déchirée^ ; jamais, même dans la colère, il ne dit une parole offensante et n'ajouta aux amendes iqu'il prononçait des qualifications outrageantes. Les revenus publics avaient été dilapidés^ : il les fit rendre aux villes, qui par là se trouvèrent fort riches; el, sans frapper d'ignominie les prévaricateurs, il se contenta de leur faire restituer ce qu'ils avaient pris. Il eut aussi une occasion de faire la guerre et mit en fuite les brigands qui habitaient le mont Amanus. Cette victoire lui mérita le titre d'imperator. L'orateur Gélius lui avait écrit de lui envoyer de la Gihcie des panthères pour les jeux qu'il devait donner à Rome. Cicéron, qui était bien aise de relever ses exploits, lui répondit qu'il n'y avait plus de panthères en Cilicie ; qu'irritées d'être les seules à qui l'on fît la guerre, pendant que tout le reste était en paix, elles avaient toutes fui dans la Carie.
XLVIII. En revenant de la Cilicie', il passa d'abord à Rhodes, et ensuite à Athènes, oii il séjourna quelque temps avec plaisir, par le souvenir des habitudes qu'il avait eues autrefois dans cette ville. 11 y vit les hommes les plus distingués par leur savoir, et qui tous avaient été ses amis et ses compa-
^ C'était, chez les anciens, et surtout chez les peuples de l'Orient, une' marque d'ignominie, comme c'était un signe de douleur ou de grande passion que de se déchirer soi-même.
* Cicéron parle d<3 ces dilapidations, Lettre ii" à Atticus, liv. VI.
' Après vingt mois de séjour.
418 ÂPPEMBIGE.
gnons d'étude. Après avoir fait Tadmiration de toute la Grèce, il revint à Rome, où il trouva les esprits tellement échaulTés, que la guerre ne devait pas tarder à éclater. Le sénat voulut lui décerner le triomphe ; mais il dit qu'il suivrait plus volontiers le char de triomphe de César, quand on aurait fait la paix avec lui. Il ne cessait, en particulier, de conseiller cette paix ; il écrivait fréquemment à César ; il faisait à Pompée les plus vives instances, ne négligeant rien pour les adoucir et les réconcilier ensemble : mais le mal était irrémédiable ; et lorsque César vint à Rome, Pompée, au lieu de l'attendre, abandonna la ville, suivi d'un très-grand nombre des principaux d'entre les Romains. Cicéron, ne l'ayant pas accompagné dans cette fuite, donna lieu de croire qu'il allait se joindre à César. 11 est certain qu'il flotta longtemps entre les deux partis et qu'il fut violemment agité, à en juger par ce *qu'il écrit lui-même dans ses lettres. « De quel côté, dit-il, dois-je me tourner? Pompée a le motif le plus honnêre défaire la guerre ; César met plus de suite dans ses affaires et a plus de moyens de se sauver lui et ses amis : je sais bien que je dois fuir, mais je ne vois pas vers qui je puis me réfugier. »
XL1X. Trebatius, un des amis de César, ayant écrit à Cicéron que César pensait qu'il devait se joindre à lui et partager ses espérances ; ou que si l'âge l'obligeait de renoncer aux affaires ^, il lui conseillait de se retirer en Grèce et d'y vivre tranquille, également éloigné des deux partis, Cicéron, trèsétonné que César ne lui eût pas écrit lui-même^, répondit en colère à Trebatius qu'il ne démentirait pas la conduite qu'il
*■ Cicéron n'avait encore que cinquante-huit ans; ce n'élait pas encore Page de renoncer aux affaires.
* On trouve cependant, dans les Lettrée à AtHcus, une lettre de César à Cicéron sur ce sujet ; elle est après la neuvième du dixième livre.
VIB DE GIGËRON, PAR PLUTÂRQUE. 419
avait toujours tenue dans le gouvernement ; c'est ainsi qu'il en parle dans ses lettres. César étant parti pour l'Espagne, Cicéron s'embarqua tout de suite pour aller joindre Pompée. Tout le monde le vit arriver avec plaisir, excepté Caton, qui, l'ayant pris tout de suite en particulier, le blâma fort d'avoir embrassé le parti de Pompée. « Pour moi, lui dit-il, je ne pouvais, sans me faire tort, abandonner une cause à laquelle je me suis attaché dès ma première entrée dans les affaires publiques; mais vous, n'auriez-vous pas été plus utile à votre patrie et à vos amis en restant neutre dans Rome pour vous conduire d'après les événements, au lieu de venir ici, sans raison et sans nécessité, vous déclarer Tennemi de César et vous jeter dans un si grand péril? » Ces remontrances lui firent d'autant plus aisément changer de résolution, que Pompée ne l'employait à rien d'important. Il est vrai qu'il ne devait s'en prendre qu'à lui-même ; car il ne dissimulait pas qu'il se repentait d'être venu : il se moquait ouvertement des préparatifs de Pompée, blâmait sans ménagement tous se^ projets, et ne pouvait s'empêcher de lancer contre les alliés les railleries les plus piquantes. Cependant il se promenait toute la journée dans le camp d'un air sérieux et morne; mais il ne laissa échapper aucune occasion de faire rire par ses bons mots ceux qui en avaient le moins d'envie. Je ne crois pas inutile d'en rapporter ici quelques-uns.
L. Domitius, qui voulait élever au grade dé capitaine un homme peu fait pour la guerre, vantait la douceur et l'honnêteté de ses mœurs, c Que ne le gardez-vous, lui dit Cicéron, pour élever vos enfants *■ ? » Théophane de Lesbos était intendant des ouvriers dans le camp de Pompée ; et comme on le louait de la manière dont il avait consolé les Rhodiens,
^ Domitius est celui que Gës^r enfernla dans l'ile dé Gorfou, comme il le raconte lui-même dans le premier livre de la Gtteire civile.
après la perte de leur flotte : « Qu'on est heureux, dit Gicéron, d'avoir un Grec pour capilaiue ! » César avait du succès dans toutes les rencontres qui avaient lieu enlre les deux armées et tenait Pompée comme assiégé. Lentulus ayant dit un jour que les amis de César étaient Iristes : « Voulez-vous dire, répondit Cicéron, qu'ils sont mal disposés pour César ? » Un certain Harcius, nouvellement arrivé d'Italie, disait que le bruit courait dans Rome que Pompée était assiégé dans son camp, a Vous vous êtes donc embarqué tout exprès, lui dit Cicéron, pour venir vous en assurer par tos propres yeux ? p Après la défaite de Pompée, Noniiius portait les esprits à la confiance, parce qu'il restait encore sept aigles dans le camp. < Vous auriez raison, répliqua Gicéron, si nous avions à cx)mbattre contre des geais. » Labiénus, plein de confiance en certaines prédictions, soutenait que Pompée finirait par être vainqueur. « Cependant, lui dit Gicéron, avec cette ruse de guerre nous avons perdu uotre camp. ))
LI. Cicéron, retenu par une maladie, n'avait pu se trouver à la bataille de Pharsale. Lorsque Pompée eut pris la fuite, Caton, qui avait à Dyrrachium une armée nombreuse et une flotte considérable, voulait que Cicéron en prit le commandement, qui lui appartenait par la loi, parce qu il avait le rang d'homme consulaire. Cicéron, l'ayant absolument refusé, eu déclarant qu'il ne prendrait plus de part à cette guerre, manqua d'être massacré par le jeune Pompée et par ses amis, qui, l'accusant de trahison, allaient le percer de leurs épées, si Caton ne les eût arrêtés ; encore eut-il bien de la peine â l'arracher de leurs mains et à le faire sortir du camp. Cicéron se rendit à Brindes, oii il resta quelque temps pour attendre César, que ses atlaires d'Asie et d'Egypte retenaient encore. Dès qu'il sut qu'il était arrivé à Tarente et qu'il venait par terre à Brindes, il alla au-devant de lui, ne désespérant pas
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d'en obtenir son pardon, honteux néanmoins d'avoir à faire devant tant de monde l'épreuve des dispositions d'un ennemi vainqueur ; mais il n'eut rien à faire ou à dire de contraire à sa dignité. César ne l'eut pas plutôt vu venir à lui, précédant d'assez loin ceux qui raccompagnaient, qu'il descendit de cheval, courut l'embrasser et marcha plusieurs stades en s'entretenant tête à tête avec lui. Il ne cessa depuis de lui donner les plus grands témoignages d'estime et d'amitié; et Gicéron ayant composé dans la suite un éloge de Gaton, Gésar, dans la réponse qu'il y fit, loua beaucoup l'éloquence et la vie de Cicéron, qu'il compara à celles dePériclèsetdeThéramène.
LU. Quinlus Ligarius ayant été mis en justice comme ennemi de Gésar, et Gicéron s*étant chargé de sa défense, Gésar dit à ses amis : a Qui empêche que nous laissions parler Gicéron? U y a longtemps que nous ne Tavons entendu. Pour son client, c'est un méchant homme, c'est mon ennemi ; il est déjà condamné. » Mais Gicéron, dès le commencement de son discours, émut singulièrement son juge ; et à mesure qu'il avançait dans sa cause il excitait en lui lant de passions différentes, il donnait à son expression tant de douceur et de charme, qu'on vit César changer souvent de couleur et rendre sensibles les diverses aifections dont son âme était agitée. Quand enfin l'orateur vint à parler de la bataille de Pharsale, César, n'étant plus maître de lui-même, tressaillit de tout son corps et laissa tomber les papiers qu'il tenait à la main. Gicéron, vainqueur de la haine de son juge, le força d'absoudre Ligarius.
LUI. Depuis cette époque, Gicéron, voyant la monarchie succéder à l'ancien gouvernement, abandonna les alTaires et donna tout son loisir aux jeunes gens qui voulurent s'appliquer à la philosophie : ils étaient tous des premières familles de Rome, et les liaisons fréquentes qu'il eut avec eux lui donnèrent de nouveau un très-grand crédit dans la ville. Son oc-
cupation ordinaire était d'écrire des dialogues philosophîqpies, de traduire les philosophes grecs et de faire passer dans la langue latine les termes de dialectique ou de physique employés par ces écrivains ; c*est lui, dit-on, qui le premier a naturalisé dans sa langue les mots grecs que les Latins ren« dent par : imagination, assentiment, suspension de jugement, compréhension, atome, indivisible, vide, et plusieurs autres semblables ; ou du moins c'est lui qui les a rendus plus intelligibles aux Romains, en les expliquant par des métaphores ou par des termes déjà connus.dans la langue latine. Il faisait servir ainsi à son amusement la facilité qu*il avait pour la poésie : lorsqu'il s'abandonnait à ce genre de composition, il faisait jusqu'à cinq cents vers dans une nuit. Il passait la plus grande partie de son temps dans sa maison de Tusculum, d'où il écrivait h ses amis qu'il menait la vie de Laêrte S soit qu'il voulût plaisanter, comme à son ordinaire, soit que son ambition lui fit désirer encore de prendre part au gouvernement et qu'il fût mécontent de sa situation présente. Il allait rarement à Rome, et seulement pour faire sa cour à César ; il était le premier à applaudir aux honneurs qu'on lui décernait, et avait toujours quelque chose de nouveau et de flatteur à dire sur sa personne ou ses actions. Tel est le mot sur les statues de Pompée qu'on avait abattues et que César fit relever. « César, dit Cicéron, en relevant les statues de Pompée, a par cet acte de générosité affermi les siennes. »
LIV. Il pensait à écrire Thistoire de Rome, dans laquelle il voulait faire entrer une partie de l'histoire grecque avec
* Voyez Homère, OdysSi^ liv. I, vers 205, 22Ô ; la vie retirée de Laërte était l'effet de sa douleur siir l'absence de son fils, et, pai* là, elle était en quelque sorte forcée ; sous ce dernier rapport, celle de Cicéron pouvait lui ressembler.
la plupart de ses fables V; mais il en fut détourné par un grand nombre d'affaires publiques et particulières, par des événements fâcheux, dont les uns furent involontaires et les autres lui arrivèrent presque toujours par sa faute. 11 répudia d'abord sa femme Terentia, à qui il reprochait une telle négligence pendant la guerre civile, qu'elle Tavait laissé manquer des choses les plus nécessaires, et qu'à son retour en Italie il n'avait reçu d'elle aucune marque d'affection ; car ellen'était pas même venue le trouver à Brindes, oh il avait fait un long séjour, et lorsque sa fille TuUia, qui était encore dans sa première jeunesse, avait été le rejoindre dans cette ville, sa mère ne lui avait donné ni une suite convenable, ni les provisions nécessaires pour un si long voyage ; elle avait enfm laissé sa maison dans un entier dénûment et chargée de plusieurs dettes considérables. Tels sont les prétextes les plus honnêtes qu'il donna de son divorce. Terentia «outenait qu'ils étaient faux ; et Gicéron lui-même, il faut l'avouer, lui donna un grand moyen de justification, en épousant peu de temps après une jeune personne, séduit par sa beauté, à ce que disait Terentia; et, suivant Tiron, l'affranchi de Gicéron, à cause de ses richesses, qu'il devait faire servir à payer ses dettes. Gette fille avait en effet de très-grands biens , et son père en mourant les avait laissés à Gicéron en fidéicommis pour les lui rendre à sa majorité ; mais, comme il devait beaucoup, il se laissa persuader par ses parents et ses amis de l'épouser malgré la disproportion de l'âge, afin de trouver dans la fortune de cette femme de quoi se libérer envers ses créanciers. Antoine, dans sa réponse aux PhilippiqueSy parle de ce mariage, et reproche à Gicéron d'avoir répudié une femme auprès de laquelle il avait vieilli : c'était le railler fi-
*■ Voyez dans le premier livre des Lois de Gicéron, chap. n, les motifs qu'AlticuB lui donne pour l'engager à écrire l'histoire de Rome.
nementsur la vie sédentaire qu'il avait menée, sans avoir fait dans sa jeunesse aucun service militaire.
LV. Peu de temps après son mariage, il perdit sa fille Tullia, qui mourut en couches dans la maison de Lentulus, qu'elle avait épousé après la mort de Pison, son premier mari. Tous les philosophes qui se trouvaient alors à Rome se rendirent en foule chez Cicéron pour le consoler ; mais il fut si amèrement affecté de cette perte, qu'il répudia sa nouvelle femme, parce qu'il crut qu elle s'était réjouie de la mort de Ti^Uia. Voilà pour ses affaires domestiques. 11 n'eut aucune part à la conjuration qui fit périr César, quoiqu'il fût intimement lié avec Brutus et que, mécontent de l'état présent des affaires, il désirât autant que personne l'ancien ordre de choses. Mais les conjurés craignaient à la fois son caractère timide et son âge avancé^, qui manque d'audace et de fermeté même chez les âmes les plus vigoureuses. Brutus et Cassius ayant exécuté leur complot, les amis de César se réunirent pour venger sa mort; et l'on craignit de voir Rome replongée dans les horreurs de la guerre civile. Antoine, alors consul, assembla le sénat et parla, en peu de mots, sur la nécessité d'agir de concert. Cicéron fit un très-long discours analogue aux circonstances, et persuada aux sénateurs de décréter, à l'exemple des Athéniens, une amnistie générale pour tout ce qui avait été fait depuis la dictature de César, et de donner des gouvernements à Cassius et à Brutus.
LYl. Mais ces sages mesures furent sans effet. Le peuple, en voyant le corps de César porté à travers la place publique, se laissa aller à sa compassion naturelle; et Antoine ayant déployé la robe du dictateur, tout ensanglatitée et percée des coups qu'on lui avait portés, ce spectacle remplit la multitude d'une telle fureur, qu'elle chercha les meurtriers dans
^ Cicéron avait alors sdixante-trois ans.
la place même, et que, s'armant de tisons enflammés , elle courut à leurs maisons pour y mettre le feu. Ils se dérobèrent à ce danger, qu'ils avaient prévu ; et comme ils en craignaient de plus grands encore, il prirent le parti de quitter Rome. Leur fuite releva la fierté d* Antoine; la pensée qu'il allait régner seul dans la ville le rendit redoutable à tout le monde et surtout à Gicéron. Comme il voyait la puissance de cet orateur dans le gouvernement se fortilier de jour en jour; le sachant d'ailleurs intime ami de Brutus, il supportait impatiemment sa puissance. L'opposition- de leurs mœurs avait fait naître depuis longtemps entre eux des soupçons et de la défiance. Gicéron, qui redoutait* sa mauvaise volonté, voulut d*abord aller en Syrie, comme lieutenant de Dolabella ; mais Hirtius et Pansa, deux hommes vertueux et partisans de Gicéron, qui devaient succéder à Antoine dans le consulat, conjurèrent Gicéron de ne pas les abandonner, se promettant, s'ils l'avaient avec eux à Rome, de détruire la puissance d'Ans toine". Gicéron, sans refuser de les croire, mais sans ajoutetrop de foi à leurs paroles, laissa partir Dolabella ; et, aprèr être convenu avec Hirtius qu'il irait passer l'été à Athènes et qu'il reviendrait à Rome dès qu'ils auraient pris possession du consulat, il s'embarqua seul pour la Grèce. Sa navigation ayant éprouvé du retard, il recevait tous les jours des nouvelles de Rome, qui l'assuraient, comme il est ordinaire en pareil cas, qu'il s'était fait dans Antoine un changement merveilleux ; qu'il ne faisait rien qu'au gré du sénat, et qu'il ne fallait plus que la présence de Gicéron pour donner aux affaires la situation la plus favorable. Alors, se reprochant son excessive prévoyance, il revint à Rome. Il ne fut pas trompé d'abord dans ses espérances ; il sortit au-devant de lui une foule si considérable, que les compliments et les témoignages d'aflection qu'il reçut, depuis les portes de la ville jusqu'à sa
maison, consumèrent presque toute la journée.
LVII. Le lendemain Antofne, ayant convoqué le sénat, y appela Gicéron, qui refusa de s*y rendre et se tint au lit, sous prétexte que le voyage l'avait fatigué ; mais soU vrai motif fut la crainte d'une embûche qu on devait lui dresser, et dont il avait été prévenu dans sa roule. Antoine, offensé d'ua soupçon qu'il traitait de calomnieux, envoyait des soldats pour ramener de force ou pour brûler sa maison s*il s'obstinait â ne pas venir ; mais, aux vives instances de plusieurs sénateurs, il révoqua son ordre et se contenta de faire prendre des gages chez lui. Depuis ce jour-là, lorsqu'ils se reiicontraietit dans les rues, ils passaient sans se saluer ; et ils vécurent dans cette défiance réciproque, jusqu'à ce que le jeune César arrivât d'Apollonie, et que, s'étant porté pour héritier de César, il réclama d'Antoine une somme de vingt-iciuq millions de drachmes, qu'il retenait de la succession du dictateur; ce qui mit entre Antoine et lui la division. Philippe, qui avait épousé la mère du jeune César, etMarcellus, le mari de sa sœur, allèrent avec lui chez Cicéron ; et tous ensemble ils convinrent que Cicéron appuierait le jeune César de son éloqui nce et de son crédit dans le sénat et auprès du peuple, et que le jeune César emploierait son argent et ses armes à protéger Cicéron contre ses ennemis ; car il avait déjà auprès de lui un grand nombre de ces soldats qui avaient servi sous le dictateur.
LVIII. Mais il parait que Cicéron fut déterminé par un motif encore plus fort à recevoir avec plaisir les offres d*amitié de ce jeune homme. César et Pompée vivaient encore, lorsque Cicéron eut un songe dans lequel il crut entendre appeler au Capitole les enfants de quelques sénateurs, parce que Jupiter devait déclarer l'un d'entre eux souverain de Rome. Tons les citoyens étaient accourus en foule et environnaient le temple. Ces enfants, vêtus de robes bordées de pourpre, étaient assis au dehors, dans un profond silence : tout à coup les portes
s'étant ouvertes, ils s'étaient levés, et, entrant dans le temple, ils avaient passé, chacun à son rang, devant le dieu, qui, après les avoir considérés attentivement, les avait renvoyég tous fort tfflijgés ; mais quand le jeune César s'approcha, Jupiter étendit sa main vers lui : « Romains, dil-ii,, voilà le chef qui terminera vos guerres civiles. » Ce songe imprima si vivement dans l'esprit de Cicéron Timage de ce jeune homme, qu'elle y resta toujours empreinte. Il ne le connaissait pas ; mais le lendemain il descendit au champ de Mars, à l'heure où les enfants revenaient de leurs exercices ; le premier qui s'offrit à lui fut le jeune César , tel qu'il l'avait vu dans le songe. Frappé de cette rencontre, il lui demanda le nom de ses parents. Son père s'appelait Octavius, homme d'une naissanc^^ peu illustre; sa mère, Attia, était nièce de César, lequel, n'ayant point d'enfants, l'avait, par son testament , institué héritier de sa maison et de ses hiens.
LI^. On dit que depuis cette aventure Cicéron ne rencontrait jamais cet enfant sans lui parler avec amitié et lui faire des caresses que le jeune César recevait avec plaisir ; d'ailleurs le hasard avait fait qu'il était né sous le cotisulat de Cicéron ^ Voilà les causes qu'on a données de son affection pour ce jeune homme ; mais les véritables motifs de cet attachement furent d'ahord sa haine contre Antoine; ensuite son caractère qui, toujours faible contre les honneurs, lui donna ce goût pour César, dans l'espérance qu'il ferait servir au bien de la république la puissance de ce jeune homme, qui d'ailleurs faisait de son côté tout son possible pour s'insinuer dans l'amitié de Cicéron et l'appelait même son père. Brutus, indigné de cette conduite, lui en fait les plus vifs reproches dans
* L'an 691 de Rome : ainsi, le jeune César était dans sa dix-haitième année.
ses lettres à Âtticus : il y dit que Gicéron, en flattant César par la peur qu'il a d'Antoine, ne laisse aucun lieu de douter qu'il cherche moins à rendre à sa patrie la liberté qu'à se donner à lui-même un maître doux et humain. Cependant Brutus ayant trouvé le fils de Gicéron à Athènes^ où il suivait les écoles des philosophes, le prit avec lui, le chargea d'un commandement et lui dut plusieurs de se» succès. Jamais Gicéron n'avait joui d'une plus grande autorité dans Rome : disposant de tout en maître, il vint à bout de chasser Antoine et de soulever tous les esprits contre lui; il envoya même les deux consuls Hirtius et Pansa pour lui faire la guerre, et persuada au sénat de décerner au jeune Gésar les licteurs armés de faisceaux et toutes les marques du commandement, parce qu'il combattait pour la patrie.
LX. Mais après qu'Antoine eut été défait, et les deux consuls tués, les deux armées qu'ils commandaient s'étant réunies à Gésar, le sénat, qui craignit ce jeune homme, dont la fortune devenait si brillante, décerna aux troupes qui le suivaient des honneurs et des récompenses, dans la vue d'al)attre sa puissance, sous prétexte que depuis la défaite d'Antoine la république n'avait plus besoin d'armée. Gésar, alarmé de cette mesure, envoya secrètement quelques personnes à Gicéron, pour Tenî^ager, par leurs prières, à se faire nommer consul avec Gésar, l'assurant qu'il disposerait à son gré des affaires el qu'il gouvernerait un jeune homme qui ne désirait que le titre et les honneurs attachés à cette dignité. Gésar avoua depuis que, craignant de se voir abandonné de tout le monde par le licenciement de son armée, il avait mis à propos en jeu l'ambition de Gicéron et l'avait porté à demander le consulat, en lui promettant de l'aider de son crédit et de ses sollicitations dans les comices.
LXI. Ge fut surtout dans cette occasion que Gicéron, malgré l'expérience de l'âge, dupé par un jeune homme, appuya si
fortement sa brigue, qu'il lui donna tout le sénat. Il en fut blâmé sur-le-cbamp par ses amis, et il ne tarda pas lui-même à reconnaître qu'il s'était perdu et qu'il avait sacrifié la liberté du peuple. César, dont le consulat avait fort augmenté la puissance, ne s'embarrassa plus de Ciccron; il se lia avec Antoine et Lepidus ; et, réunissant tous trois leurs forces, ils partagèrent entre eux Tempire, comme si ce n'eût clé qu'un simple héritage. Ils dressèrent une liste de plus de deux cents citoyens dont ils avaient arrêté la mort. La proscription de Cicéron donna lieu à la plus vive dispute. Antoine ne voulait se prêter à aucun accommodement, que Cicéron n'eût péri le premier. Lepidus appuyait sa demande; et César résistait à l'un et à l'autre. Ils passèrent trois jours, près de la ville de £ologne, dans des conférences secrètes , et s'abouchaient dans un endroit entouré d'une rivière qui séparait les deux camps. César fit, dit-on, les deux premiers jours, la plus vive défense pour sauver Cicéron ; mais enfin il céda le troisième jour et l'abandonna. Ils obtinrent chacun, par des sacrifices respectifs, ce qu'ils désiraient: César sacrifia Cicéron; Lepidus, son propre frère Paulus ; et Antoine, son oncle maternel Lucius César : tant la colère et la rage, étouifant en eux tout sentiment d'humanité, prouvèrent qu'il n'est point d'animal féroce plus cruel que l'homme quand il a le pouvoir d'assouvir sa passion!
LXIL Pendant ce traité barbare, Cicéron était, avec son frère, à sa maison de Tusculum, oi!^, à la première nouvelle des proscriptions, ils résolurent de gagner Astura, autre maison de campagne que Cicéron avait sur le bord de la mer, pour s'y embaïquer et se rendre en Macédoine, auprès de Bru tus, dont il avait appris que le parti s'était fortifié. Us se mirent chacun dans une litière, accablés de tristesse et n'ayant plus d'espoir. Ils s'arrêtèrent en chemin; et, ayant fait approcher leur litière, ils déploraient mutuellement leur infortune.
Quintiis était le plus abattu ; il s'affligeait surtout de n'avoir pas songé à rien prendre chez lui. Cicéron n'ayant non plus que peu de provisions pour son voyage, ils jugèrent qu*il était plus snge que Cicéron, continuant sa route, se hâtât de fmr^ et que Quintiis retournât dans sa maison pour y prendre tout ce qui* leur était née ssaire. Cette résolution prise, ils sVmbrassèrent tendrement et se séparèrent en fondant en larmes. Peu de jours après, Qiiintus, trahi par ses domestiques et livré à ceux qui le cherchaient, fut mis à mort avec son ûïs. Cicéron, en arrivant à Aslura, trouva un vaisseau prêt, sur lequel il s'embarqua et lit voile, par un bon vent, jusqu*â Circée. Ln, les pilotes voulant se remettre en mer, Cicéron, soit qu'il en craignît les incommodités, soit qu'il conservât encore quelque espoir dans la fidélité de César, descendit à terre et fit à pied l'espace de cent stades, comme s'il eût voulu retourner à Rome.
LXIII. Mais bientôt l'inquiétude où il était lui ayant fait changer de sentiment, il reprit le chemin de la mer et passa la nuit suivante livré à des pensées si affreuses, qu'il voulut un moment se rendre secrètement dans la maison de César et se tuer lui-même sur son foyer , afin d'attacher à sa personne une furie vengeresse. La crainte des tourments auxquels il devait s'attendra, s'il était pris, le détourna de cette résolution : toujours flottant entre des partis également dangereux, il s'abandonna de nouveau à ses domestiques, pour le conduire par mer à Caiète, où il avait une maison qui offrait pendant les chaleurs de l'été une retraite agréable, lorsque les vents étésiens rafraîchissent l'air par la douceur de leur haleine. 11 y a dans ce lieu un temple d'Apollon, situé près de la mer. Tout à coup il sortit de ce temple une troupe de corbeaux qui, s'élevant dans les airs avec de grands cris, dirigèrent leur vol vers le vaisseau de Cicéron, comme il était près d'aborder, et allèrent se poser aux deux cotés de l'an-
tenae. Les uns croassaient avec grand bruit, les autres frappaient à coups de bec sur les cordages. Tout le monde regarda ce signe comme très-menaçant. Cicéjron, après être débarqué, entra dans sa maison, et se coucha pour prendre du repos; mais la plupart de ces corbeaux, étant venus se poser sur la fenêtre de sa chambre, jetaient des cris eiïrayants. Il y en eut un qui, volant sur son lit, retira avec son bec le pan de la robe dont Cicéron s'était couvert le visage. A cette vue, ses domestiques se reprochèrent leur lâcheté. « Attendrons-nous, di-^ (( saient-ils, d'être ici les témoins du meurtre de notre maître? a et lorsque des animaux mêmes, touchés du sort indigne qu'il « éprouve, viennent à son secours et veillent au soin de ses jours, ne ferons-nous rien pour sa conservation? » En disant ces mots, ils le mettedt dans une litière, autant par prières que par force , et prennent lé chemin de la mer.
• LXIV. Ils étaient à peine sortis, que les meurtriers arrivèrent : c'était un centurion nommé Herenniu8,et Popilius, tri*bun des soldats, celui (]uc Cicéron avait autrefois défendu dans une accusation de parricide. Us étaient suivis de quelques satellites. Ayant trouvé les portes fermées, ils les enfoncèrent. Cicéron ne paraissant pas, et tontes les personnes de la maison assurant qu'elles ne l'avaient point vu, un jeune homme nommé Philologus , que Cicéron avait lui-même instruit dans les lettres et dans les sciences, et qui était affranchi de son < frère Quintus, dit au tribun qu'onportaitlaUtièreverslamer» par des allées couvertes. Popilius, avec quelques soldats, prend un détour et va l'attendre à l'issue des allées. Cicéron, ayant entendu la troupe que menait Herennius courir précipitam. ment dans les allées, fit poser à terre sa litière; et, portant la main gauche à son menton, geste qui lui était ordinaire, il regarda les meurtriers d un œil fixe. Ses cheveux hérissés et poudreux, son visage pâle et défait par une suite de ses cha->
grins, firent peine à la plupart des soldats mêmes, qui se couvrirent le visage pendant qu'Herennius regorgeait : il avait mis la tète hors de la litière et présenté la gorge au meurtrier; il était âgé de soixante-quatre ans. Herennius, d*après Tordre qu'avait donné Antoine , lui coupa la tête et les mains avec lesquelles il avait écrit les Philippiques. C'était le nom que Gicéron avait donné à ses oraisons contre Antoine; et elles le conservent encore aujourd'hui.
LXV. Lorsque cette tête et ces mains furent portées à Rome, Antoine, qui tenait les comices pour Télection des magistrats, dit tout haut en les voyant : a Voilà les proscriptions finies. » n les fit attacher à Tendroit de la trihune qu*on appelle les rostres : spectacle horrible pour les Romains, qui croyaient avoir devant les yeux, non le visage de Gicéron, mais l'image même de Tâme d'Antoine. Cependant, au milieu de tant de cruautés, il fit un acte de justice, en livrant Philologus à Pomponia, femme de Quintus. Cette femme se voyant maîtresse du corps de ce traître, outre plusieurs supplices affreux qu'elle lui lit souffrir, le força de se couper luimême peu à peu toutes ses chairs, de les rôtir et de les manger ensuite. C'est du moins le récit de quelques hisloriens ; mais Tiron, Tarfianchi de Gicéron, ne parle pas même de la trahison de Philologus. J'ai entendu dire que César, plusieurs années a[)rès, étant un jour entré dans l'appartement d'un de ses neveux, ce jeune homme, qui tenait dans ses mains un ouvrage de Gicéron, surpris de voir son oncle, cacha le livre sous sa robe. César, qui s'en aperçut, prit le livre, en lut debout une grande partie et le rendit à ce jeune homme, 6n lui disant : o C'était un savant homme, mon fils; oui, un savant homme et qui aimait bien sa patrie. » César , ayant bientôt après entièrement défait Antoine, prit pour collègue au consulat le fils de Gicéron. Ce fut cette même aimée que
par ordre du sénat lés statues d'Antoine furent abaltuea, les honneurs dont il avait joui révoqués; et il fut défendu, par un décret public > que personne de cette famille ne portât le prénom de Marci^. C'est ainsi que la vengeance divine réserva i la famille de Cicéron la dernière punition d'Antoine.