‹ Étude sur CicéronChapitre 21 sur 53 · JUGEMENTS SUR CICÉRON · texte numérisé non relu

JUGEMENTS SUR CICÉRON

sait Tintéresser si vivement à la conservation de celui qu'il voulait perdre, que son émotion ne peut plus se contenir au dedans : le trouble extérieur de son visage rend hommage à la supériorité de Féloquence, il absout celui qu'il avait déjà condamné. Cicéron mérite l'éloge qu*il donne à César d'avoir su vaincre le vainqueur et triompher de la victoire ^ »

Le dix-huitième siècle s'occupa aussi de l'antiquité ; mais non, comme aux deux siècles précédents, pour y chercher des modèles de goût; ce qu'il lui demandait,, surtout, c'étaient des doctrines philosophiques. Cependant Cicéron fut dignement apprécié de Voltaire. Il encourage, il félicite Tabbé d'Olivet qui nous a laissé cette belle édition de Cicéron qui n'a rien perdu de son prix, et où, dans des traductions un peu trop libres peut-être, mais d'un tour et de termes si français, on retrouve comme un reflet de la bonne langue du dix-septième siècle. Voltaire aimait Cicéron pour son éloquence, son patriotisme et surtout pour son esprit philosophique. 11 a également dans « Rome sauvée » rendu un hommage non mioins éclatant au citoyen.

J. J. Rousseau fut moins juste : « Entraîné par la mâle éloquence de Démosthène, mon élève dira : C'est un orateur; en lisant Cicéron, il dira : C'est un avocat. » Nous avons, en son lieu, montré que l'éloquence judiciaire était, à Rome, la grande, la véritable éloquence, et

' D'Aguesseau, Discours sur l'union de la philosophie el de Véloquenc€^

que ravocat, c'était encore l'orateur. La Harpe a.plus pertinemment loué Cicéron qu'il ne fait quelquefois les anciens. Les pages qu'il lui consacre sont entre les meilleures de son cours de littérature. Marmontel l'a aussi jugé avec cette judicieifse netteté qui est le caractère de sa critique. .

Cicéron, au commencement de ce siècle, eut ses détracteurs. Lévesque , auteur d'une « Histoire critique de la République romaine, » publiée en 1807, lui fut très-hostile; mais s'il dénigre Cicéron, en revanche il flatte outrageusement César. De nos jours, Cicéron a vu sa gloire rajeunie , et son caractère a été plus équitablement jugé. Remis en pleine lumière par les doctes travaux de l'ancien doyen de la faculté des lettres, M. V. Le Clerc, il avait déjà reçu d'un illustre critique, M. Yillemain, un magnifique témoignage d'admiration, dans lequel la délicatesse du goût est relevée par ce talent d^écrivain qui le fait parfois semblable aux grands maitVes ; et plus récemment des écrivains distingués l'ont dignement apprécié. M. de Lamartine lui a consacré des pages qui, par leur souplesse, leur harmonie, leur élévation, semblent comme un écho lointain, mais non affaibli, de son éloquence. Qu^ajouterons-nous à ces témoignages? Rappellerons-nous que Cicéron a également excellé dans tous le^ genres et dans toutes les variétés de l'éloquence? dans l'éloge, comme dans l'invective ; dans l'éloquence politique , comme dans l'éloquence judiciaire ; que, si admirable qu'elle

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nous paraisse encore, son éloquence serait tout autre si elle était, comme sur le forum ou dans les tribunaux, relevée, animée par cette voix sonore et touchante, pleine de chaleur et de force ; par cette déclamation si véhémente et si noble, par ce geste enfin qu'il avait appris des deux plus grands acteurs de son temps, iËsopus et Roscius? Que dire de son élocution? c'est par là surtout qu'il frappa d'admiration ses concitoyens; elle est en effet, dans ses discours , comme dans ses autres ouvrages, sa principale originalité. Je ne dis rien du sentiment même qui en était l'âme, le patriotisme. Qui n'admirerait, à côté «t au-dessus de cette parole si vive, si abondante, trop abondante quelquefois, opulentejusqu'à prodiguer ses richesses, triomphante jusqu'à s'enivrer de ses succès, qui n'admirerait cette puissance ou plutôt ce courage du génie, qui, seul au milieu de tant d'ambitions qui déchirent la république, fait entendre le langage de la loi et de la liberté et tient en respect, par çon autorité morale, les bruta- * lités de la force et les violences des partis?

Mais si la critique française a été favorable et fidèle à Cicéron, la critique étrangère, la critique allemande surtout , lui a été moins indulgente. Nous ne réfuterons pas ct;s jugements étrangers, qui ne sont pas dégagés de toutes préventions contemporaines , et où il entre moins de nouveauté que de fantaisie, plus d'assertions que de preuves. Nous laisserons M. Mommsen, historien systématique et critique plus érudit que judi-

cieux, rabaisser le courage et même Téloquence de Cicéfon jusqu'à ne voir en lui qu'un habile artisan de style*. Nous aimons mieux dire avec M. de Lamartine : « Cicéron n'est pas le nom d'un orateur, c'est le nom de l'éloquence. »

Quoi qu'il en soit, et à ces rares exceptions près, il n'y a,- sur le génie même de Cicéron, qu'une admiration séculaire. 11 n'en a pas été de même de son caractère.

Nous avons vu que, de bonne heure, il avait été discuté; et Tite Live lui-même, au milieu des éloges qu'il donne à sa mort , fait une réserve qui serait presque un grief contre Cicéron, si elle n'était une concession, à la décharge d'Octave : « Après lout, dit-il, il n'a souffert que ce que, vainqueur, il eût fait souffrir aux vaincus; » Pollion, on s'en étonne moins, ne lui accorde pas même le courage dans la mort. Dion Càssius, leZoïle de tous les grands hommes, s'acharne surtout sur la mémoire de Cicéron ; mais Cicéron est bien vengé par Plùtarque des critiques de Dion. Dans les temps modernes, ces attaques ontTeparu, plus ou moins vives, dans quelques histoires romaines; nous ne les discuterons pas. Mais si nous n'avons pas voulu, si nous ne voulons pas introduire la controverse dans cette étud^, nous avons tâché du moins que la vérité s'y montrât.

Nous n'avons donc, chemin faisant, rien dissimulé des faiblesses, des inconséquences de Cicéron ; mais, à côté de ces inconséquences et de ces faiblesses, nous avons

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montré les généreuses résolutions , les nobles sacriflces, les courageux dévouements ; en un mot, ^ans les accidents nombreux , dans les variations inévitables de sa vie d'orateur, l'unité de son patriotisme. A son début, sous Sylla, il donne le signal du réveil; sous César, dans le « Pro Ligario » il redemande la liberté, avec autant de hardiesse que de ménagements ; enfin , dans les Philippiques , à trentecinq ans de son début, il la revendique et la veut assurer. Ennemi de tous les ennemis de la patrie et de la liberté, il combat César et Antoine,^ comme il a combattu Catilina et Clodius ; il meurt, comme il a vécu, pour et avec cette Rome qu'il n'a pu sauver une seconde fois. Honnête homme, grand orateur, grand citoyen, c* est «là le témoignage que lui a rendu un homme dont l'éloge ne saurait être suspect* : c'est encore le plus équitable que puisse exprimer l'histoire. Ne gâtons pas à plaisir nos vieilles admirations: il est si doux d'estimer qui l'on aime I et comment , malgré ses défaillances, ne pas aimer Cicéron? Quel charme et quelle élévation dans ses écrits ! soit qu'il nous initie aux mystères de ce grand art de l'éloquence, oii il a laissé d^impérissables monuments; soit que, dans les loisirs for-

* César, étant ailé voir un de ses neveux, le trouva lisant un ouvrage de Cicéron ; le jeune homme, effrayé, cacha le livre dans sa robe; César s'en aperçut, prit le livre, en lut une grande partie debout, et le lui rendit en disant : a C'était un homme éloquent, mon fils, un grand honune, qui aimait bien sa patrie. » — Plutarque, Vie de Cicéron, XLIX.

ces que lui impose la politique, il nous fasse; dans ses villas, assister à de philosophiques entretiens ; soit enfin qu'A cherche, à la source même du beau, l'idéal du gouvernement et des lois, toujours il nous éclaire des lumières de son génie, nous captive par la bonté de son âme. Ne dites pas sa faiblesse ; non, le courage ne lui manque pas ^ ; mais il est humain ; il à les douleurs du père, les tristesses du citoyen. Entre César et Pompée, il a été brisé, je le sais ; sa modération lui a nui ; ne la lui reprochons pas ; le monde compte assez de ces âmes superbes qui écrasent l'humanité sous leurs pieds. Si un homme de génie a été en même temps un homme de bien, ami de son pays, de la liberté, de la civilisation par la philosophie , faisons-lui une place à part dans nos souvenirs et notre reconnaissance. Ne doublions pas, d'ailleurs, sa mort a été admirable. 11 était pusillanime? dites-vous. Voyez-le donc à Formies, dans cette litière, où le vieux consulaire qui a sauvé sa patrie tend sa tête aux égorgeurs. Ah! gardons-nous bien, pour quelques défauts qui s'y peuvent trouver, de briser la statue d'un grand homme I

* Parum fortîs videtur quibusdam ; quibus optimtf respondit ipse, non se timidum in suscipiendis, sed in providendis periculis : quod probavit morte qaoque ipsa, quam prsestaAtissimo suscepit animo. — Quinlil., XII, i.

Nous croyons avoir sufBsamment fait connaître dans Cicéron l'orateur et le politique, le philosophe et Técrivain. Cette élude, toutefois, ne serait pas complète, si nous ne montrions aussi en lui l'homme privé; si nous ne le replacions au milieu des siens, à côtéde sa femme, de sa fille, de son fils, de son frère, de son neveu. Terentiii, Tullia , Marcus, les deux Quintus, nous les avons déjà entrevus , mais il les faut voir de plus près; il fautaussf, après avoir suivi Cicéron dans les agitations du forum et les orages de la vie publique, le considérer en ses loisirs noblement occupés, méditant dans ses villas ces ouvrages philosophiques qui étaient encore pour lui la gloire et qui avaient surtout rinappréciable avantage de suspendre ses tristesses de citoyen et quelquefois aussi ses chagrins de famille ^

La première figure qui se présente à nous dans le groupe de la famille cicéronienne, c'est Terentia. On ne saurait déterminer d'une manière précise à quelle époque Cicéron l'épousa ; mais il est probable que ce fut

* Nos ex omnibus molcstiis et laboribus uno illo in loco (Tuscu-^ lum) conquiescimus. — Ad Âttic.,l,

vers la fin^de Tan 676, au retour de son voyage en Grèce ; il était alors dans sa trentième année. On ne connaît pas avec plus de certitude la naissance et la famille de Terentia; mais de son nom, de ses grandes richesses et de la condition de sa sœur, qui était au nombre des- Vestales, on doit conclure qu'elle était d'une illustre origine. On voit dans les lettres de Cicéron quelle avait été pendant longtemps, sa tendresse pour Terentia ; mais on y peut suivre aussi comme les dégradations successives de cette affection, jusqu'au jour où Cicéron crut devoir se séparer d'elle. Deux motifs, avons-nous dit ailleurs, Ty décidèrent : le caractère peu aimable ou plutôt l'humeur insupportable de Terentia, et le désordre qu'elle avait rais dans ses affaires pendant l'absence de son mari. Elle abandonnait le soin de leurs revenus à des esclaves ou à des affranchis qui la trompaient; et Cicéron, à son retour en Italie, soit après son exil, soit après la défaite de. Pompée, trouva ses affaires si embarrassées et sa fortune dans un état si déplorable, qu'il ne sut comment pourvoir à ses plus pressants besoins. Ce fut surtout pendant son séjour à Brindes qu'il eut le temps d'apprécier tout le tort que lui avait fait la mauvaise économie de sa femiïie, et qu'effrayé du désordre de ses affaires intérieures, sur lesquelles son loisir lui permit alors de porter son attention, il se résolut à se séparer par la voie du divorce.

Tout le monde n'approuva pas cette rigueur. Teren-

tia avait vécu plus de trenlç ans avec lui. Compagne fidèle de sa prospérité et de ses revers, elle lui avail donné deux enfants qu'il aimait avec tendresse ; mais son caractère naturellement brusque était en outre impérieux; elle avait le goût des folles dépenses, et, loin de réparer ses profusions par une sage surveillance, elle fermait les yeux sur les plus funestes abus. « Les dilapidations de Terenlia , dit Morabin , commencèrent des le séjour de son époux en Cilicie, et peut-être dès le temps de son exil ; mais la confiance < qu'il avait en elle lui avait fermé les yeux sur ces premiers dérangements; et, à Tégard de ceux qui étaient survenus depuis, il était aussi aisé à une femme adroite, qui connaissait la faiblesse de son mari, et qui pouvait compter sur les intendants de sa maison, de s'entendre avec eux, qu'il était difficile à lui de s'en apercevoir, surtout après avoir été plusieurs années absent de chez lui. »

Intrigante, d'ailleurs, curieuse, toujours empressée de se mêler des affaires d'autrui^Terentia prétendait, dans les temps où Cicéron avait le plus d'autorité, s'arroger le pouvoir et distribuer les grâces de son mari. Dans la force de sa santé et dans l'état florissant de sa fortune, Cicéron avait patiemment supporté tous les caprices de son humeur; mais l'âge qui commençait à se faire sentir, les malheurs qu*il avait éprouvés, et le besoin de mener dans sa maison une vie commode et tranquille, le firent poni^er à se délivrer d'un fiifdeaU de-

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venu trop pesant pour lui. Il faut bien le dire aussi : la liberté du divorce, presque sans frein dans Rome, n'apportait rien d'avantageux à Tétat du raariage,^t ne servait au contraire qu'à rendre, de la part des deux époux, les réconciliations plus difficiles. Au moindre caprice, au moindre sujet de mécontentement, l'idée de se séparer était toujours celle qui se présentait la première ; on se flattait d'être plus heureux dans un autre essai. Cicéron ne le fut pas, nous le verrons ; quant à Terentia, nous savons qu'elle se consola assez facilement de cette séparation.

Cicéron avait dû plus qu'un autre souffrir de ces froideurs conjugales : l'enjouement de son humeur et la vivacité de son esprit, la bonté de son caractère, le rendaient jaloux en même temps que capable de plaire aux femmes. Jeune, il avait étudié dans leur société l'élégance et la grâce du langage *. Dans un âgé plus avancé, il avait eu à conférer avec les femmes du plus haut rang sur les intérêts de leurs maris ou de leurs frères. 11 entretint avec une femme nommée Cérellia un commerce de lettres, où l'historien Dion voit ridiculement un sujet de scandale'. Lui-même pourtant l'avoue : cette fenime n'avait pas moins de soixante-dix ans ! Cérellia était une personne instruite ; elle avait du goût pour les lettres et la philosophie'^, ce qui lui faisait ai-

* Brut.j c. Lviii, etc. *

* Dion, XLVI, xviii

^ Ad AUic.f XUI, XXI ; XV, i; Xil, li. — EpU, fam,^ XUI, lxxii, etc. — Quintilien, VI, m.

CICÉRON ET SA FAMILLiE. S47

mer et l'entretien et les écrits de Cicéron. Un ancien traducteur de Cicéron, parlant de Tempressemcnt des Romains à se procurer se? traités philosophiques, nous apprend a qu'il n'y avait pas jusqu'aux dames qui n'en voulussent tàter, et que Cérellia fut ravie sans doute de trouver dans s(Jn ami un fidèle interprète des anciens sages, et de pousser avec lui, sans danger, les hauts sentiments du Portique. » Mais Cicéron, on le voit par quelques traits de ses lettres, n'avait pour elle que peu d'affection. Était-ce à cause de son âge ? mais il nous Ta dit ailleurs : même dans sajeunesse la beauté n'avait pas sur lui beaucoup d'empire ; nous Tavons vu insensible aux charmes, si recherchés pourtant, de Cythéris. Cette Cythéris, — « ces dames (la remarque est de M. Le Clerc) ont toujours plusieurs noms, » — s'appelait aussi Yolumnia, du nom de Yolumnius Eutrapelus, qui l'avait affranchie ; c'est encore la Lycoris de Gallus; ce fut aussi la maîtresse d'Antoine. « On voyait porté sur un char gaulois un tribun du peuple ; des licteurs couronnés de lauriers le précédaient ; au milieu d'eux, dans une litière ouverte, trônait une comédienne. Les magistrats municipaux des cités, hommes honnêtes, obligés d'aller à sa rencontre, ne l'appelaient pas de son nom si connu au théâtre ; ils la saluaient du nom de Yolumnia. » C'est ainsi que Cicéron nous la représente* dans le honteux cortège qu'Antoine avait effrontément promené par toute la ville. Cicéron ne se souvenait

Philipp, II, xxiY.

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guère qu'il avait soupe avec elle. Dans une lettre à Atticus, il rappelle Mimula.

Malheureux du côté de sa femme, Cicéron avait concentré dans sa fille toute sa tendresse. Mariée d^abord, en 689, à C. Pison , dont Cicéron fait partout de grands éloges, TuUia perdit ce premier mari en 696" Elle se remaria Tannée suivante à Furius Grassipès, le même peut-être qui fut questeur en Bythinie; ils se séparèrent quelque temps après; on ne sait pour quel motif. Elle épousa enfin, en 703,

P. Cornélius Dolabella. Elle avait été recherchée par des partis plus avantageux, surtout par Tib. Claudius Néron, qui devint ensuite le mari de la célèbfe Livie; mais pendant que Claudius écrivait en Cihcie pour demander le consentement de Cicéron, l'adresse et les prévenances de Dolabella déterminèrent Tullia et sa mère à le préférer. Cicéron, qui connaissait le caractère ambitieux, téméraire, violent, de ce jeune patricien, n'apprit point cette alliance sans un douloureux pressentiment. Cependant les premiers temps de celte alliance sem-' blèrent heureux, mais ce bonheur ne dura pas. Natu. rellement léger et dissipé, Dolabella avait bien promis, le mariage venu, de se ranger ; mais il ne tint pas sa promesse. Engagé dans une liaison intime avec une femme du monde, Cécilia Metella, il y dévora rapidement sa fortune et celle de sa femme. Tullia fut bientôt obligée de se séparer de lui. Tcutefoi.s, Tamitié de Cicéron et de Dolabella n'en fut point, ce semble, altérée; et Von

Yoit que, dans la suite, ils continuèrent à se rendre réciproquement des services, jusqu'au moment où, souillé du sang de Trebonius, Dolabella fut déclaré parCicéron lui-même ennemi de la patrie. Tullia mourut, au commencement de 708, en mettant un fils au monde dans la maison même de son mari, ce qui semble annoncer que leur divorce s^était fait à l'amiable. Heureuse d'abord, sa couche tourna tout d'un coup si malheureusement, qu'elle perdit la vie lorsqu'on s'y attendait le moins. Elle mourut à Tusculum; elle n'avait que trente et un ans.

Tullia, nous Tavons dit, était aussi distinguée par les qualités de l'esprit que par les grâces naturelles à son sexe. « Lectissima femina, » c'est l'éloge qu'Antoine lui-même en faisait^ Elle avait, en outre, pour son père un fonds incroyable de tendresse et de respect. On concevra donc sans peine que cette perte cruelle et inattendue ait causé à Cicéron la plus profonde douleur. Son premier .soin fut de se retirer dans la maison d'Âtticus et de se dérober à toute espèce de société. Il se renferma dans une bibliothèque, où son occupation fut de feuilleter tous les livres qui lui pouvaient offrir quelques secours contre le désespoir*; et, ne trouvant point encore cette retraite assez impénétrable, il se rendit à sa terre d'Astura, voisine de celle d'Antium, et le séjour le plus propre à nourrir sa mélancolie : « Ici, dit-il, je vis loin du commerce des hommes. Dès la pointe du jour, je

• Ad AUic, X, VIII.

* Ad AUic, XII, XIV.

m'enfonce dans l'épaisseur des bois, et je n'en sors que le soir. Après vous, rien ne m'est si cher que ma solitude; mon seul entrelien est avec mes livres; s'il est interrompu, ce n'est que par mes larmes, dont j'arrête le cours autant .qu'il m'est possible, mais je n'en ai pas toujours la force*. »

Tous ses amis s'empressaient à le consoler. César même, occupé alors à poursuivre en Espagne les fils de Pompée, lui écrivit une lettre de consolation, datée d'Hispalis, le dernier jour d'avril*. Brutus lui écrivit aussi, et dans des termes si touchants qu'ils l'attendrirent beaucoup". Dolabella lui-même s'associa à sa douleur. DeLucceius, un des meilleuris écrivains de son temps, il reçut deux lettres; mais de tontes celles qui lui furent adressées, la plus belle et la plus éloquente est celle de Sulpicius. Les philosophes, assure Plutarque, se rassemblèrent de toutes parts pour contribuer à sa consolation. Les conseils, les prières^ les plaihtes de ses amis faisaient sur son cœur afOigé peu d'impression ; il ne ti'ouvait de soulagement que dans la lecture et la composition ; et, ce que personne n'avait fait avant lui , il écrivit pour son propre usage un Traité de la Consolation, Le but de cet ouvrage n'était pas seulement de soulager son cœur, mais encore de transmettre à la postérité la mémoire et les vertus de sa fille. Cela

^AdAUic.,\llxy.

« Àd AUic, XIV, XX.

s Ad AUic,, Xn, xiii«

même ne satisfit pas sa douleur : sa tendresse devint de l'idolâtrie; il voulut élever un fanum à TuUia; il osa déclarer « qu'à l'exemple des anciens, qui avaient consacré et déifié plusieurs mortels d'uue âme vertueuse et sublime, il voulait élever au même honneur Tullia, qui ne lui paraissait pas moins digne de cette céleste récompense. Oui, ajoutait-il, dans le transport de sa tendresse, je veux te consacrer, toi dont la terre admira les vertus et le génie. Sûr de Tupprobation des dieux immortels, je veux te placer dans leur assemblée et te rendre à jamais vénérable dans Topinion des hommes ^i» On trouve dans ses lettres à Âtticus' les témoignages les plus sérieux de cette résolution et de Timpatience qu'il avait de l'exécuter; mais soit que, sa douleur ayant probabrement diminué par degrés, il ait considéré son projet d'un œil plus philosophique, soit qu'il eût senti la vanité de ces monuments dont la durée ne peut guère s'étendre au delà de quelques siècles, on ne voit pas que ce sanctuaire ait été bâti, ou du moins on n'en n'aperçoit aucune trace dans les anciens écrivains qui, s'il avait existé, n'auraient pas manqué d'en parler souvent. Le désir lui en resta toujours*; ses lettres nous apprennent que, dans cette vue, il continua de mettre en réserve toutes les épargnes qu'il pouvait faire sur la dépense de sa maison ; mais il n'entreprit rien dans le cours de l'année 708, et la mort de César étant arrivée

* Fragm. Consolât, et Tusculanes, l, xi, xii, xxx, xxxi.

* Ad Attic, XII, XIX, XXII, xxxri, xli, lxy, etc.

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avant l'été suivant, Timportance des affaires dans lesquelles il se trouva nécessairement engagé fut un nouvel obstacle à Texécution de son projet. Le reste de sa vie fut troublé par tant d'autres agitations, que le temps lui manqua pour satisfaire le penchant de son cœur. Ce Traité même de la Consolation^ monument plus durable, ce semble, élevé par ses mains paternelles, le temps Ta détruit; nous ne connaissons aujourd'hui sa tendresse et son admiration pour sa fille que par quelques lettres auxquelles sans doute il attachait peu de prix.

La mort de Tullia n'avait pas été seulement pour Cicéron une grande douleur; elle avait profondément troublé et désuni sa vie intérieure.

En répudiant Terentia, Cicéron n'avait pas remédié à tous les maux où l'avait plongé la négligence ruineuse de cell^ci : elle lui avait apporté des biens considérables; il fallut, en la quittant, les lui restituer. Cette difficulté le força de s'engager dans un nouveau mariage; il se détermina, entre plusieurs partis que lui proposèrent ses amis, pour une jeune fille nommée Publilia, dont il avait été le tuteur. Il l'épousa à cause de sa beauté, si l'on en croit le bruit que faisait courir Terentia, et, si Tons'en rapporte diUxMémoires de Tiron, l'affranchi de Cicéron, pour payer ses dettes avec la fortune delà jeune fille, fortune considérable, déposée par testament dans les mains de Cicéron, à titre de fidéicommis; probablement pour Tun et l'autre motif. Quoi qu'il en soit, bien grande était la disproportion des

âges. On s'étonnait que Cicéron, sexagénaire, épousât une jeune fille. Il sentait'bien lui-même qu'il n'y avait pas là convenance ; mais n'osant avouer sa faiblesse, si faiblesse il y avait, il s'excusait de ce choix par la nécessité où il était de remettre un peu d'ordre dans ses affaires, aussi dérangées, disait-il, que celles de la république, et de chercher par de nouvelles alliances à se défendre contre la perfidie des anciennes % double avantage que lui offrait Publilia : elle était bien alliée en même temps que riche. 11 ne retira cependant de celte union que peu d'avantages, et même, à ce qu'il semble, peu de bonheur. Nous voyons, en effet, par ses lettres *, qu'il traitait celte nouvelle épouse avec assez d'indifférence : refroidissement qui, selon Plutarque, venait de quelque dureté de la jeune Publilia pour TuUia. La mort de celle-ci acheva de les désunir. Publilia avait, dans ce malheur, donné des marques de joie. Ce fut, aux yeux de Cicéron, un crime si odieux, qu'il n'eut plus la force de supporter sa présence; et, quoique la situation de sa fortune ne lui permit guère de restituer la dot, il prit enfin le parti du divorce. Cette rupture, malgré la gêne qu'elle mit dans ses affaires, ne lui laissa aucun regret ; il put alors, librement et sans craindre la joie d'une étrangère, pleurer sa chère Tullia et s'abandonner à toute sa douleur paternelle. Vainement Publilia chercha-t-elle à se rapprocher de lui; il fut inflexible.

* EpU.'fam., IV, xiv.

* Ad Attic.t XII, XXXII.

354 CICÉROH.

Le frère de Tullia, Marcus, était né en 688; il prit la robe virile à Arpinum, en 704; il donna, dans son jeune âge, toutes les preuves d'une excellente nature et d'un esprit distingué. Elevé sous les yeux et sous la discipline de son père, il était modeste, docile, respectueux, appliqué à l'étude, « modestissimus et suavissinius puer. » Si plus tard il se laissa, dans Athènes, distraire de la philosophie et des lettres qu'il y était allé étudier ; s'il s'y livra à quelques folles dépenses qui chagrinèrent son père , il ouvrit bientôt les yeux sur ses torts et reprit du goût pour son devoir. Depuis lors on ne trouve sur sa conduite que des témoignages avantageux, soit de la part des principaux habitants d'Athènes, soit dans les relations de plusieurs Romains que leurs affaires conduisaient en Grèce; et leurs expressions sont si fortes qu'on ne saurait les prendre pour de simples compliments propres à flatter le cœur de Cicéron. On peut voir^ ce que Trebonius, allant en Asie, lui écrivait d'Athènes. Brutus le loue également*. Cicéron fémoignait souvent à Atticus toute la joie qu'il ressentait de ces éloges'.

Mais rien ne causait à Cicéron une joie plus sensible que les lettres de son fils. Il les trouvait écrites non-seulement avec le respect et la tenclresse qui pouvaient toucher le cœur d'un père, mais encore avec tant

* EpU. fam.f Xlï, xvi.

* Episi, Bruti, XXI.

* Ad AltiCf XV, XVI, wii.

d'exactitude et d'élégance, qu'elles méritaient, disait-il à AtticusS d'être lues dans une assemblée de gens d'esprit. L'affection paternelle pouvait lui faire illusion sur d'auCt*es points; mais il sentait réellement que le savoir et le goût de son fils se perfectionnaient de jour en jour. De toutes ces lettres du jeune Marcus, il ne nous en reste que deux écrites à Tiron * ; elles peuvent faire juger , la première surtout , de son caractère et ^ de ses talents. On trouvera dans quelques phrases une imitation sensible du style de son père, et dans les idées *\n esprit aimable et facile. Toutefois , en les lisant, on doit se souvenir qu'avec un homme de la condition die Tiron, Marcus ne pouvait prendre qu'un ton familier; il avait alors environ dix-neuf ans. Laissons Marcus à Athènes; nous le retrouverons.

Après ses enfants, le. frère de Cicéron, Quintus, tenait dans son affection la première place.

Quintus Tullius était de quelques années plus jeune que son frère. Nous connaissons en lui le poète ; quelques mots sur l'homme maintenant. Homme d'esprit, grand amateur de littérature, Quintus était un véritable épicurien ; il avait le goût des dépenses, au delà de ce qu'il pouvait; il était souvent bizarre, irascible; mais il respectait en Cicéron l'aîné à qui il devait en grande partie sa fortune ; et s'il lui échappait quelques traits de mauvaise humeur, il les réparait par

• Ad il //M?., XIV, VII ; XV, xvi, xvii.

• EpU. fam., XVI, xxi, xxv.

356 GIGËRON.

une déférence habituelle dans ses relations ordinaires avec Cicéron, par son dévouement dans les grandes circonstances. Ce qui contribuait surtout à les tenir unis et agréablesj'un à l'autre, c*était la même et vive passion pour la littérature. Cicéron, en plusieurs occasions, témoigne de son estime pour le goût et les lumières de Quintus ; c'est sur son désir qu'il compose le De oratore^ et que, lui rappelant la communauté de leurs nobles études, il ajoute : « Je ne me refuserai ni à vos exhortations ni à vos prières, car il n'est personne qui ait plus que vous de pouvoir sur moi, et dont je sois plus disposé à faire la volonté. » Il le met souvent en scène dans ses dialogues philosophiques : dans la VivinatioUy oxk Quintus, tout épicurien qu'il était, paraît croire à bien des prodiges auxquels Cicéron donne une explication toute naturelle; dans les Lois^ où, dans le préambule charmant qui mène à la discussion, il mêle d'une manière heureuse ses souvenirs d'enfance à ceux que le lieu de la scène réveille dans le cœur et l'imagination de Cicéron. Quintus était donc après tout, pour Cicéron, un frère aimable et dévoué, j'allais dire un peu aussi un enfant gâté, envers lequel son aine est quelquefois obligé de prendre le rôle de mentor , mentor toujours tendre : un père autant qu'un frère.

Quintus, il nous Ta dit poétiquement , n'était pas heureux en ménage. Il était vif; Pomponia était susceptible, jalouse, boudeuse; ce n'était pas un des

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moindres soucis de Cicéron de ramener la paix entre ces deux caractères incompatibles : calme passager et trompeur que toute l'habileté d'Atticus ne pouvait non plus empêcher d'éclater en soudaines tempêtes. Quintus fut obligé de répudier Pomponia.

Mal assorti en ménage, comme son aîné, Quintus ne fut pas non plus toujours heureux dans son fils. L'excessive jnduigence de sa mère, peut-être aussi le dangereux spectacle des troubles de la maison paternelle, avaient, dès ses premières années, tourné vers le mal le jeune Quintus. Il avait eu, surtout à l'époque de la guerre civile entre César et Pompée, des torts graves envers son onclos; mais si Quintus débuta mal, il finira bien.

Quintus Cicéron suivit, mais de loin, son frère dans la carrière des honneurs ; il obtint l'édilité et la préture. En sortant de sa préture, il fut nommé au gouvernement de la province d'Asie, où il resta près de quatre ans. Il n'avait pas précisément les qualités d'un bon gouverneur de province : besoigneux, dur, fantasque, emporté, les recommandations que lui faisait Cicéron de traiter les Grecs avec douceur n'étafent pas de trop. Il eut part, en 695, aux persécutions suscitées par Clodius à son frère; et dans les tentatives que firent les tribuns qui voulaient le rappeler de l'exil, Quintus exposa plusieurs fois sa vie. En 699, il passa quelque temps dans l'île de Sardaigne, où il s'était rendu comme un des quinze lieutenants de Pompéç, chargé alors par

le sénat de l'approvisionnement de Rome^ Bientôt il fut revêtu aussi du titre de lieutenant de César, qui

faisait la conquête des Gaules, et il le suivit jusqu'en Bretagne. Toujours fidèle, même sous la tente, au culte de la Muse, Quintus avait toujours, j]ans son havre-sac, une tragédie faite ou à faire. Aussi brave soldat, du reste, que poète fécond, il déploya dans cette guerre des Gaules autant d'énergie que d'habileté. En 702, il quitta César pour aller remplir les mêmes fonctions auprès de son frère, proconsul de Cilicie. Dans la guerre civile, ils embrassèrent tous deux le parti de Pompée ; mais, après la bataille de Pharsale, Quintus se hâta de solliciter son pardon du vainqueur. Il pnrail qu'il accusa Marcus de ravoir entraîné sous les drapeaux des ennemis de César. Quelques moments de froideur et de défiances mutuelles furent suivis d'une réconciliation sincère.

Voilà la famille. Cicéron, malgré d'inévitables contrariétés, y trouva longtemps le bonheur *. Les amis ne manquaient point ; Cicéron en eut de dévoués et de fidèles, auxquels il a plus d'une fois témoigné dans ses lettres et dans ses discours , d'une manière vive et éloquente, sa reconnaissance. -Entre tous se distingua Atticus.

Nous avons déjà tracé le portrait d'Atticus, mais en

* Non sum aut tam inhuraanus, aut tam alienus a Sardis, praesertim quum frater meus nuper ab his decesserit, quum rei frumentariae Cn. Pompeii missu praefuisset : qui et ipse illis pro sua lide et humanitate consuluit, et eis vicissim percarus et jucundus fuit. — Pro ScaurOj fragments.

* Ut tantum requietis habeam, quantum xum uxore, et filîola, et mellito Cicérone consumitur. — Ad Aftic, T, xviii.

nous attachant surtout à peindre en lui l'homme politique ; il avait toutes les obligeances de l'amilié. Étaitce un ami véritable? On en peut douter, si l'image qu'on a tracée de lui, d'après les lettres mêmes de Cicéron, est ressemblant : « Je ùie suis convaincu de plus en plus, par la lecture de ces lettres (les lettres à Atticus), quîil^était plus habile homme qu'honnête homme, et que du côté même de l'amitié, il n'était pas aussi essentiel et aussi solide que le choix de Cicéron pourrait le faire naturellement croire. Quoiqu'il fût uni avec notre auteur d'une manière si étroite, il ne laissait pas d'être lié avec ses ennemis. Il ménageait tout le monde, profitait des liaisons les plus contraires , se pliait aux caractères les plus opposés : ami des méchants comme des bons citoyens, de Clodius et de Cicéron, d'Antoine et de Brutus, il se conservait dans tous les. partis une ressource et un asile, et se mettait par cette neutralité au-dessus de tous les événements. En un mot, Atticus était un de ces hommes qui ne sont au monde que pour eux-mêmes; qui, dans le commerce, mettent du leur le moins qu'ils peuvent et tirent des autres tout ce qu'ils peuvent en tirer. Cicéron n'était pas si prévenu en faveur de son ami, qu^l ne le connût par cet endroit*; mais s'il ne trouvait pas en lui ces affections de cœur qui sont la plus grande douceur de l'amitié, ces vivacités, cet empressement, ce zèle ardent^ cette noblesse d'âme, qui en sont la preuve certaine et

* ni, XV.

la marque essentielle, il y trouvait beaucoup de politesse et d'agrément dans l'esprit, une humeur égale, un grand rapport dans la manière de penser, des études pareilles, enfin nulle concurrence ni dans le barreau, ni dans le gouvernement; cet assemblage était peut-être plus propre pour former un commerce agréable que ne Taurait été un caractère plus affectueux et plus solide ^ » On voit en effet que, si Atticus ne fut pas à regard de Cicéron aussi égoïste et réservé qu'on le montre ici et qu'il Tétait habituellement , leur amitié ne fut pas cependant sans quelques nuages, et que quelquefois là défiance entrait dans Tâme de Cicéron ; mais elle n'y restait pas : prompt à soupçonner, il l'était également à oublier et à reprendre confiance ; tel il fut aussi à Tégard d'Hortensius.

Nous avons considéré Cicéron au milieu des siens, à son foyer domestique ; contemplons-le maintenant dans ces villas oii il aimait à se retirer pour y jouir, loin des luttes du forum, de la paix et delà solitude, et s'y entretenir avec Platon et Arislote des plus hauts problèmes de la morale et de la politique.

Cicéron possédait un grand nombre de maisons sur plusieurs points de l'Italie, situées les unes, comnfieles maisons des grands capitaines de Rome, Marins, Pompée, César, sur des collines ou sur le plus haut terrain qu'on pût trouver ; les autres dans le voisinage de la

* L'abbé Mongault, préface des L(T**/ ta AUicua.

mer, à des distances raisonnables, le long de la Méditerranée, entre Rome et Pompéi, qui n'était éloigné de Naples que de quelques milles. Celles qu'il habitait le plus volontiers, et où il passait régulièrement quelque partie de Tannée, étaient : Tusculum, qui avait appartenu au dictateur Sylla, et où Ton voyait encore une peinture qui représentait la célèbre victoire qu'il avait remportée près de Noie, dans la guerre marsique, où Cicéron avait porlé les armes ; Anlium, Astura, Arpi^num, Formies.

Tusculum était à quatre milles de Rome, sur le sommet d'une agréable colline, couverte d'un grand nombre d'autres maisons, arrosée par des eaux de sources. De là, la vue embrassait Rome et toute la campagne voisine. Si peu éloigné du centre des affaires, il pouvait à toutes ses heures y aller respirer Tair de la campagne, et se délasser avec sa famille ou ses amis des travaux du forum et du sénat; aussi passait-il dans cette délicieuse retraite ses plus agréables moments. Il l'avait ornée avec plus de soin que toutes ses autres maisons ^ Sentait-il quelque dégoût extraordinaire pour la ville, ou le redoublement de ses travaux lui faisait-il souhaiter un asile encore plus paisible, il se retirait dans sa maison d'Antium ou dans celle d'Aslura. Antium n'était qu'à

* Ad Attic.y I, IV, V, Yi. — Tusculum, le délicieux Tusculum appartient à présent à des moines dont le couvent s'appelle GroUa Ferrata. Ils montrent encore les restes des colonnes et des édilices de Cicéron. et les aqueducs qui portaient Teau dans ses jardins.

trente milles de Rome, et il pouvait être informé tous les jours de ce qui s'y passait. Petite île à Tembouchure d'une rivière du même nom, Âstura était éloignée d'environ deux lieues de la côte, entre les promontoires d'Antium et de Circeum ; elle réunissait tous les caractères d'une profonde solitude. Elle était couverte d'un bois épais, partagé par des allées sombres, où Cicéron passait les moments fâcheux et mélancoliques de sa vie. Formies était située sur la voie Appia ; elle se présentait à l'observation du voyageur, et comme à la rencontre de ses amis : a Ma maison de campagne, écrit Cicéron, est comme un rendez-vous public. » La maison d'Arpinum et la petite îlequilui appartenait servaient à le défendre contre les grandes chaleurs de Tété. Pendant Tété le plus ardent qu'il eût jamais' vu, il écrivait à son frère* qu'il prenait un plaisir extrême à goûter la douceur des charmantes eaux d' Arpinura .

Rien ne devait manquer à l'agrément de leur situation, puisque lui-même les appelle « les délices de Pltalie'. » Ses maisons de campagne étaient meublées avec une élégance proportionnée à la délicatesse de son goût et à la magnificence des édifices. Ses galeries étaient ornées des plus belles statues et des meilleurs tableaux de la Grèce. La vaisselle et tous les autres objets de service répondaient à cette richesse par la beauté de la matière et

* Ad Quint., 111, i.

^ Ad AUic.. XVl, m, VI.

par Texcellence de l'ouvrage. Pline parle d'une table de citre qui existait encore de son tempsk : c'était , dit-il, la première qu'on eût vu à Rome, et Cicéron Tavait payée un million de sesterces (225,000 fr. environ). Il avait dans sa maison d'Antium la plus belle collection de livres.

Tusculum, Antium, Astura, Arpinum, Formies, c'étaient là ses principales villas ; mais, outre ces maisons, qui pouvaient être regardées comme autant de domaines, et qui étarent accompagnées d'un parc et de terres cultivées, il en avait de moins considérables sur la route, qu'il appelle lui-même des lieux de reposa ou de petites hôtelleries, bâties apparemment pour la commodité de ses voyages quand il passait d'une terre à Vautre. Ces villas étaient situées dans les lieux les plus ouverts de l'Italie, où les premiers citoyens de Rome avaient aussi des terres et des maisons de campagne. Il en avait une sur le rivage de Baies, entre le lac d'Averne et Pouzzoles : c'est celle qu'il appelle Ja Putéolane. La Putéolane avait été bâtie sur le plan de l'Académie d'Athènes, dont elle portait le nom ; elle était embellie d'un portique et d'un bosquet pour les conférences philosophiques. Celle qu'il nomme Cumane était sur les collines de l'ancienne Cumes. Pompeïanum, à quatre lieues de Naples, était dans un lieu célèbre par la pureté de l'air, la fertilité du terroir et la délicatesse des fruits.

* Ad Attic., XI Vi Tiii.

564 GIGÉRON.

Comment, avec la médiocrité de son patrimoine, Cicéron a-t-il suffi à la construction de tant d'édifices et aux frais continuels de leur entretien? C'est une question qui se présente tout d*abord. Pour fournir à ces magnificences, Cicéron avait, comme les premiers citoyens de Rome, deux voies toujours ouvertes : d'abord les magistratures publiques et les gouvernements des provinces; ensuite les présenta des rois, des princes et des États étrangers, qu'il s'était attachés par les services rendus et la protection qu'il leur accordait. Si modéré qu'eût été Cicéronà jouir de ces avantages, si désintéressé qu'il se fût montré dans son gouvernement de Cilicie, il ne laissa point, à la fin de son année, de confier aux receveurs publics une somme de, 2 millions 200,000 sesterces, qu'il avait ménagée sur les plus justes appointements de sa charge, et qui lui fut remise après son retour en Italie. Il y avait enfin, pour s'enrichir, une troisième voie, qui était estimée la plus honorable, et qui avait procuré à Cicéron de fréquents secours ; c'étaient les legs que l'on recevait de ses amis à leur mort. Cicéron avait reçu un grand nombre de ces présents testamentaires ; il s'en félicite lui-ménie dans plusieurs de ses lettres ^ Par ces donations libres et volontaires, son bien s'était accru de 20 millions de sesterces.

Cependant on peut dire que, malgré toutes ses ressources, Cicéron était un riche un peu gêné : les dots

^ Ad Allie., M, xx; XI, ii; proMdone, xviii.

qu'il lui avait fallu restituer à Terentia et à Publilia, le désordre que son exil avait mis dans ses affaires, toutes ces pertes ne furent jamais bien réparées, et enire les services que ne cessait de lui rendre Atticus, les affaires d'argent ne tenaient pas la moindre place. Était-il donc naturellement prodigue, !Rfnidu luxe? Non, mais il pensait qu'un citoyen de son rang devait ne se montrer en rien au-dessous de lui-même et qu'il était tenu de relever encore sa dignité par la splendeur de sa vie. C'est le motif qui lui avait fait acheter tant de maisons, et les lui avait fait choisir dans les cantons les plus célèbres de ritalie, où elles se présentaient comme à la rencontre de ses amis, qu'il s'empressait d'y recevoir dans la belle saison. 11 avait accoutumé de les visiter régulièrement. Sa porte était ouverte aux étrangers qui, par leur mérite, lui paraissaient dignes de quelque distinction ; elle Tétait à tous les philosophes de l'Asie et do la Grèce. Il en avait constamment plusieurs auprès de lui, qui faisaient en quelque sorte partie de sa famille, et qui lui furent attachés pendant toute sa vie. Le matin, ses appartements étaient remplis d'une multitude de citoyens qui se faisaient honneur de le venir saluer. Pompée même ne dédaigna pas de se faire voir quelquefois dans cette foule. La plupart y venaient non-seulement pour lui rendre un devoir de politesse, mais pour l'accompagner ensuite au sénat et au forum.

Mais ces réceptions mêmes étaient encore une servitude de la vie politique ; son seul bonheur était dans sa bi-

Zm CICÉRON.

bliothèque. Les jours où Tintérét public ne rappelait pas hors de chez lui, les visites du matin reçues (elles finissaient ordinairement avant dix heures), son habitude était de s'y retirer et dé s'y tenir renfermé, sans mêler à ses occupations d'autre amusement que l'entretien et les caresses de se^enfants, qu'il y recevait dans quelque intervalle de loisir. Son assiduité au travail était incroyable : jamais il ne sacrifia un seul moment à l'oisiveté ; ses moindres intervalles étaient soigneusement ménagés pour l'étude. Le temps que jes autres donnent aux spectacles, aux fêtes, aux plaisirs, ou même au sommeil et au repos, il le dérobait pour se renfermer avec ses livres. Les jours d'affaires, s'il avait quelque ouvrage à composer, ne pouvant trouver d'autre temps à lui consacrer que celui de la promenade, dans le mouvement même de cet exercice il dictait ses pensées à ses secrétaires qui marchaient près de lui. Ses lettres, si nettes, si vives, si précises, furent ainsi écrites, les unes avant la pointe du jour, les autres au sénat, d'autres à table ; quelques-unes dans le tumulte des visites du matin ; d'autres même en voiture, au milieu de la poussière d'une grande routée

Mais si, au milieu des propos du forum, de la pro-

* Quum hacc scriberera ante lucem. Ad Quint. f III, ii, th. — Ante lucem quum scriberera contra Epicureos, de eodem oleo et opéra exaravi nescio quid ad te, et ante lucem dedi. Ad AU., \ÏU, xxxvm. — Hsec ad te scripsi apposita secunda mensa. Ibid., XIY, vi, xxi; XVi XIII. — Hoc paululum exaravi ipsa in tiirba matutinse salutationis. Ad Briit.y XXIII, etc.

menade, des visites ofiicieiles ou amicqjes, des soins et des tendi'esses de famille, il trouvait encore pour l'étude des moments précieux, il ne devait qu'au calme même de ses villas de pouvoir tout entier se consacrer à ces traités de philosophie qui ne sont pas la moindre *partiedesa gloire; là ont été composées, entre autres ouvrages, et les Tiisculanes et les Lois ; là il méditait tour à tour avec Platon et avec Zenon, sans dédaigner Ëpicure. Quel contraste de cette vie de solitude et de travail à laquelle il se liigrait, avec celle que dans ses villas aussi menait son rival Hortensius! Occupé de ses viviers, de ses murènes qu'il nourrissait de sa propre main, et pour lesquelles il oubliait ou dédaignait de se rendre au forum, Hortensius donna le premier l'exemple de ces magnificences extravagantes qui devinrent si communes sous Tempire. Ses parcs étaient des forêts entières dans lesquelles errait un peuple d'animaux rares, rassemblés à grands frais ; ses viviers , où s'engraissaient des poissons étrangers, empruntaient à la mer et hii rendaient l'eau qui entretenait leur embonpoint et leur saveur; et lui, Torateur brillant, il n'avait souci que de ses chères murènes ; et si Tune d'elles venait à mourir, il la pleurait. Qu'autres étaient et les soins et les sentiments de Cicéron! Plus attentif, dans la solitude de ses villas , aux plus hauts problèmes de irrétaphysique ou de morale qu'à la beauté de ses maisons, s'il les embellissait, c'était des chefs-d'œuvre de l'art, et non des fantaisies ruineuses d'un luxe malsain . Sa

3i)8 CICÉUON.

/ magnificcRce était encore du bon goût, sa richesse de

/ l'élégance ./Quand on parle de Cicéron, quand on le

I veut justement apprécier, il le faut rapprocher de ses

contemporains; on voit alors comment, supérieur par le

génie, il les surpasse encore par le caractère, par la

modération et la générosité de ses sentiments,. par la-

modération de ses goûts, par le désintéressement, enfin

par je ne sais quoi d'humain qui n*était pas au cœur de

ses concitoyens même les plus grands. ylndulgent à ses

esclaves, quelques-uns de ses affranchi4 devinrent pour

lui des amis : il suffit de nommer Tiron. L'honnête

f homme en lui est égal à Thomme de génie, et la vie

privée le montre avec ces vertus dont il a si bien, dans

le traité des Devoirs , tracé les règles et fait aimer la

pratique.

Ainsi vivait Cicéron, au milieu des joies et des tristesses de la famille, heureux surtout par l'étude et par le souvenir des services qu'il avait rendus à son pays. Époux et père toujours tendre, son commerce était plein de douceur et d'agrément. Toutefois, son bonheur ne fut pas sans nuages: enjoué, poli, empressé auprès des femmes, il ne trouva ni dans Terentia ni dans Publilia une tendresse égale à la sienne. Sa fille, en qui il se complaisait et en qui il avait concentré sa principale affection , sa fille lui fut enlevée par une mort prématurée. Son fils, avec quelques joies, lui donna de grands chagrins; son frère, fidèle et dévoué dans les grandes occasions , le compromettait

quelquefois et l'attristait ; enfin son neveu eut envers . lui des torts graves. Dans sa vie privée , Cicéron avait donc, comme presque tous les hommes, de bons et de mauvais jours, plus de mauvais que de bons, je le crains. Encore ce bonheur, tel quel, va-t-il disparaître. C'est de sa maison de Formies que sortira ! Cicéron pour aller à la rencontre des satellites d'Antoine. Son frère et son neveu sont voués au même sort. Ici se place l'admirable dévouement de Quintus le / jeune.

Proscrit par Antoine, avec son oncle et son père, Quintus accompagnait leur fuite. Son père ayant voulu, malgré les périls qui l'entouraient, retourner à Rome pour y faire quelques préparatifs avant d'aller chercher un asile en Macédoine, Quintus le suivit et parvint, en s'exposant lui-même, à le dérober quelque temps aux recherches des meurtriers. Mais la diligence des satellites d'Antoine et Tordre qu'ils avaient particulièrement reçu de surprendre les Cicéron, rendirent vaines toutes les précautions de la prudence. Quintus jeune tomba entre leurs mains. Moins inquiet pour sa vie que pour ta sûreté de son père, il refusa constamment de déclarer où il l'avait caché. Pour lasser sa résistance, les exécuteurs le mirent à la torture; mais les plus cruels tourments ne purent vaincre sa fermeté. Instruit du malheur et de la tendresse généreuse de son fils, le père se hâta de se présenter et implora l'unique faveurde mourir le premier. Le fils réclama des bour-

370 GIGÉRON

reaux ia même grâce, pour lui épargner la douleur de voir massacrer son père devant ses yeux. Ce combat si tendre les toucha; et, pour les satisfaire tous deux, ils les prirent à part, et les firent périr en même temps. Marcus eut un destin différent, sinon meilleur. Il avait les instincts guerriers de son oncle. Habile dans les exercices du corps, ayant à peine dix-sept ans, il s'était fait remarquer au combat dcPharsale, par son adresse à monter à cheval, à lancer le javelot et par toutes les autres qualités militaires. Si, après la mort de Pompée, il s'oublia, nous Pavons vu, un moment à Athènes , plus occupé de bons dîners et de fêtes bruyantes que de suivre les causes des rhéteurs et des philosophes , à la première occasion sa vocation guerrière reparut. Quand Brutus, traversant Athènes, appela aux armes les jeunes Romains qui s'y trouvaient, Marcus, un des premiers, répondit à sa voix. Il mérita souvent les éloges de Brutus par son habileté , son dévouement, son courage : a Je suis si content de la valeur, de l'activité et de rénergie de Marcus, écrivait Brutus à Cicéron, qu*il me semble se rappeler toujours de quel père il a Phonneur d'être fils *. » Marcus n'avait pas alors plus de vingt ans. Il sortit victorieux de plusieurs rencontres où il commandait en chef. Après la bataille de Philippes, et à la mort de Brutus, il alla rejoindre Sextus Pompée, qui s'était rendu maîlre de

* Epist, Brut., XI, m.

ia Sicile avec une armée considérable et la plus grande flotte de la république. Cette ile devint comme le dernier asile des républicains, et le fils de Cicéron y reçut des honneurs particuliers. Il continua d'y soutenir avec beaucoup de vigueur Tintérét de la patrie et la cause de la liberté, jusqu'au jour où, dans un traité de paix avec le triumvirat, Pompée," entre autres conditions, obtint le pardon et le rétablissement de tous les citoyens exilés ou proscrits qui portaient sous lui les armes.

Rentré dans Rome, Marcus y mena quelque temps une vie privée, loin de la cour d'Octave. Octave cependant ne le laissa pas dans cette oisive obscurité ; il le fit recevoir dans le collège des augures, et le mit au nombre des magistats qui présidaient à la fabrique de la monnaie; et quand, sous le nom d'Auguste, il se vit seul maître à Rome, il choisit le jeune Cicéron pour son collègue dans la dignité de consul. Les lettres par lesquelles il informa le peuple romain de la victoire d'Actium et de la conquête de l'Egypte, furent adressées à Cicéron^ consul^ qui eut la satisfaction de les lire au sénat et au peuple. Auguste lui réserva une autre et plus grande satisfaction ; il le chargea de porter ce fameux décret qu'il fit lui-même exécuter, décret par lequel il fut ordonné que toutes les'statues et les autres monuments d'Antoine seraient renversés , et que sa famille ne prendrait plus le nom de Marcus. Ces honneurs accordés par Auguste au fils étaient-ils une

sorte de réparation pour sa trahison envers le père; et, de plus, voulaitril, en laissant au fils le pouvoir de venger sur la famille d'Antoine la mort iu père, faire tomber du même côté le blâme de cet assassinat? Là ne s'arrêtèrent pas les faveurs d'Auguste ; Marcus fut ensuite nommé proconsul d'Asie, ou, suivant le témoignage d'Appien, procon^l de Syrie : deux provinces qui étaient au nombre des plus considérables de Teinpire. A partir de cette époque, le nom du fils de Cicéron disparait de Thistoire.

Nous aimerions à en rester sur cette peinture de Marcus et à n'y point faire paraître ces traits d'intempérance qu'on lui a reprochés; toutefois, nous ne voilions ni ne pouvons le nier, Marcus avait pris de son premier maître à Athènes, Gorgias, le goût excessif du vin. Il était, après Antoine, ou avec Antoine, le plus grand ivrogne dé l'empire romain. Oui, c'est là le côté fâcheux de Marcus ; mais ne l'a-t-on pas exagéré, et doit-il faire oublier et son courage dans les derniers combats livrés pour la liberté , et les honneurs auxquels il fut élevé par Auguste , honneurs qui prouvaient que sa vie, dans son ensemble , ne fut pas sans dignité? Ajoutons qu'il garda un respect religieux pour ,1a mémoire de son père, dont, nous l'avons vu, sa piété filiale ne permettait pas qu'on mît la gloire en question ; enfin, il retint de son père cette « urbanité » qui était un des traits caraclérisliques de Cicéron. Il n'avait pas non plus, au milieu de ses désordres, oublié

(]*où il venait; la ruine de son parti et de sa fortune n*abattit point l'élévation naturelle de son courage. Dans une partie de débauche et le feu d'une querelle qui venait sans doute d'une vive contestation sur les anciens intérêts qui avaient divisé la république, il jetta un verre à la tête d'Agrippa, qui tenait le premier rang de Tempire après Auguste ^ Ce sont là, ce nous semble, autant de circonstances atténuantes en faveur de Marcus.

Telle fut la famille de Cicéron ; telles les joies et les tristesses qu'il y trouva ; heureux, si la gloire seule suffisait au bonheur! Mais Cicéron, outre ses mécomptes politiques, eut ses chagrins intimes : son divorce avec Tereqtia, divorce nécessaire peut-être, mais regrettable, après une si longue union; la perte d'une fille chérie^ amenant un second divorce ; les erreurs réparées, mais un moment inquiétantes de son fils ; les torts de son frère et de son neveu, effacés aussi, il est vrai, plus tard, mais graves et douloureux au moment où ils l'atteignirent, enfin et pour comble une mort violente. On ne la regrette point, pourtant, cette mort; on applique volontiers à Cicéron ces paroles qu'il adresse à l'orateur Crassus, en qui il se plaisait à se reconnaître : « Heureux Crassus, il n'a pas vu l'Italie embrasée par la guerre; il n'a pas vu flétrir et se dégrader de toutes les manières cette cité où, alors qu'elle était florissante, il

*■ Marcoqiie Agrippse a temulento scyphum impaclum. — Plin. Nat. Hist., X, IV, 22.

374 CIGËRON.

l'avait emporté sur tous en talent et en renommée ^. x> Cette mort, d'ailleurs, il l'avait d'avance bravée. En finissant sa seconde Philippique, il s'était écrié : c< Jeune, j'ai défendu la république, je ne l'abandonnerai pas dans ma vieillesse. J'ai méprisé les poignards de Catilina, je ne craindrai pas les vôtres. J'offre volontiers ma vie, si ma mort peut hâter la liberté de Rome«.. Je forme seulement un double vœu : le premier, c'est qu'en mourant je laisse Rome libre; les dieux immortels ne peuvent m'accorder une plus grande faveur; l'autre, c'est que chacun reçoive la récompense ou le châtiment qu'il aura mérité pour le bien ou pour le mal qu'il aura fait à la république. » Son frère et son neveu furent, nous l'avons vu, à la hauteur de ce courage : ils moururent noblement. Marcus survécut; maïs, jusqu'au dernier moment, il avait combattu pour la liberté. Après tout, donc, la part de cette famille n'a pas été mauvaise : la gloire, une gloire éternelle et pure dans le chef ; dans le fils, un souvenir pieux pour la mémoire ' de son père ; dans le frère et le neveu, le dévouement mutuel et l'union dans le trépas!

^ Non vidit flagrantem bello Italiam, non in omni génère deformatam eam civitatem, in qua ipse florcntissima irmltum omnibus gloria prsestilisset. — DeOratore, lU, n.

I. La mère de Gicéron se nommait Helvia ; elle était d'une famille distinguée, et soutint par sa conduite la noblesse de son origine. On a sur ia condition de son père des opinions très-opposées : les uns prétendent qu'il naquit et fut élevé dans la boutique d'un foulon ; les antres font remonter sa maison à ce Tullus Attius qui régna sur les Yolsques avec tant de gloire. Le premier de cette famille qui eut le surnom de Gicéron fut un homme très-estimable ; aussi ses descendants, loin de rejeter ce surnom, se firent un honneurde le porter, quoiqu'il eût été souvent tourné en ridicule. Il vient d'un mot latin qui signifie pois chiche ; et le premier à qui on le donna avait à l'extrémité du nez une excroissance qui ressemblait à un pois chiche et qui lui en fit donner le surnom. Gicéron, celui dont nous écrivons la vie, la première fois qu'il se mit sur les rangs pour briguer une charge, et qu'il s'occupa' des

* On a si souvent besoin , en étudiant Cicéron , de consulter sa vie par Plutarque, que nous avons cru être agréable à nos lecteurs en la donnant ici. Nous empruntons , en les revoyant, la traduction et les notes de Ricard.

aflaires publiques, fut sollicité par ses amis de quitter ce surnom et d'en prendre un autre ; mais il leur répondit, avec la présomption d*un jeune homme, qu'il ferait en sorte de rendre le nom de Gicéron plus célèbre qtie ceux des Scaurus et des Catulus. Pendant sa questure en Sicile, il fit aux dieux Toffi*anded*un vase d'argent, sur lequel il fit graver en entier ses deux premiers noms, Marcus Tullius; et au lieu du troisième, il voulut, par plaisanterie, que le graveur mît un pois chiche. Voilà ce qu'on dit de son nom.

11. Sa mère le mit au monde sans travail et sans douleur ; il naquit le ^de janvier, jour auquel maiutenantles magistrats de Rome font des vœux et des sacrifices pour la prospérité de l'empereur. 11 apparat, dit-on, à sa nourrice un fantôme qui lui dit que l'enfant qu'elle nourrissait procurerait un jour aux Romains les plus grands avantages. On traite ordinaire* ment de rêves et de folies ces sortes de prédictions ; mais le jeune Gicéron fut à peine en âge de s'appliquer à Tétude qu'il vérifia celle-ci. L'excellent naturel qu'on vit briller en lui le rendit si célèbre entre ses camarades, que les pères de ces enfants allaient aux écoles pour le voir, pour être témoins eux-mêmes de tout ce qu'on racontait de son grand sens et de la vivacité de sa conception ; les plus grossiers d'entre eux s'emportaient même contre leurs ûh, quand il les voyaient, dans les rues, mettre, par honneur, Gicéron au milieu d'eux. Il avait reçu delà nalure un esprit né pour la philosophie et avide d'apprendre, tel que le demande Platon. Fait pour embrasser toutes les sciences, il ne dédaignait aucun genre desavoir et de littérature; mais il se porta d abord avec plus d'ardeur vers la poésie ; et l'on a de lui un petit poëme en vers tétramètres, intitulé Pontius Glaucus^quii composa dans sa très-giande jeunesse. En avançant en âge, il cultiva de plus en plus ce talent, et s'exerça sur divers genres de poésie avec tant de succès, qu'il fut regardé non-seulement comme

le premier des orateurs romains, mais encore, comme le meilleur de leurs poètes. La célébrité que lui acquit son éloquence subsiste encore, malgré les changements que la langue latine a éprouvés ; mais le grand nombre de poètes excellents qui ' sont venus ^près lui ont entièrement éclipsé sa gloire poétique.

III. A^rès avoir terminé ses premières études, il prit' des leçons de Philon, philosophe de TAcadémie, celui de tous les disciples de Glitomachus qui avait excité le plus Tadmiration des Romains par la beauté de son éloquence, et mérité leur affection par Thonnéteté de ses mœurs. Cicéron étudiait en même temps la jurisprudence sous*MuciusScévola, l'un des plus grands jurisconsultes S et le premier entre les sénateurs ; il puisa dans ses leçons une connaissance profonde des lois romaines. Il servit quelque temps sous Sylla dans la guerre des Bfarses ' ; mais, voyant la république agitée par des guerres civiles, et tombée, par ses divisions , sous une monarchie absolue, il se livra à la méditation et à Tétude ; il fréquenta les Grecs les plus instruits, et s'appliqua aux mathématiques, jusqu à ce qu'enfin Sylla , s'étant emparé du pouvoir suprême, eût donné au gouvernement une sorte de stabilité. Vers ce même temps, Chrysogone, affranchi de Sylla, ayant acheté, pour la somme de deux mille drachmes, les biens d'un homme que le dictateur avait fait mourir comme proscrit , Roscins , fils et héritier du mort, indigné de cette vente inique, prouva que ces biens, vendus à si bas prix, valaient deux cent cinquante talents. Sylla, qui se voyait convaincu d'une énorme injustice, fut très-irrité contre Roscius ; et, à l'instigation de

* Hueras Scéyoh fut augure et consul l'an 658. Cicéron avait aussi étndié la jurisprudence sous un antre Scévola, grand pontife, comme il le dit lui-même, de Amicitia, chap. i.

* On l'appela aussi ta guerre Sociale. Cicéron servit à l'âge de dix-huit ans, comme il le dit dans sa douzième Philippiquef chap. ii.

son affranchi, ^il fit intenter à ce malheureux jeune homme une accusation de parricide. Personne n'osait venir à son secours ; TeiTroi qu'inspirait la cruauté de Sylla éloignait tous ceux qui auraient pu le défendre. Le jeune Roscius, ahandonné de tout le monde, eut recours à Cicéron^que ses amis pressèrent vivement de se charger d'une affaire qui lui offrait poul* entrer dans la carrière de la gloire l'occasion la plus bfiillahte qui pût jamais se présenter. Il prit donc la défense de Roscius, et le succès qu'il eut lui attira l'admiration générale ; mais la crainte du ressentiment de Sylla le détermina à voyager en Grèce ; et il donna pour prétexte le besoin de rétablir sa santé. 11 est vrai qu'il était maigre et décharné, et qu'il avait l'estomac si faible, qu'il ne pouvait manger que Tort lard et ne prenait que peu de nourriture. Ce n'est pas que sa voix ne fût forte et sonore ; mais elle était dure et peu flexible ; et comme il déclamait avec beaucoup de chaleur et de véhémence, en s'élevant toujours aux tons les plus hauts, on craignait que son tempérament n'en fût altéré.

lY. Arrivé à Athènes, il suivit les leçons d'Ântiochus l'Ascalonite, dont il aimait la douceur et la grâce, quoiqu'il n'approuvât pas les nouvelles opinions qu'il avait établies. Antio* chus s'était déjà séparé de la nouvelle académie et de l'école de Garnéade ; soit qu'il en eût éié détaché par l'évidence des choses et par son adhésion an rapport des sens ; soit, comme d'autres le veulent, que la jalousie et le désir de contester avec les disciples de Clitomachus et de Philon lui eussent fait changer de sentiment et embrasser la plupart des dogmes du Portique. Gicéron aimait beaucoup la philosophie, et s'attachait de plus en plus à son étude ; déjà même il projetait, si jamais il était forcé d'abandonner les affaires et de renoncer au barreau et aux assemblées publiques, de se retirer à Athènes pour y mener une vie privée, dans Je sein de la philosophie. Lorsqu'il apprit la mort de Sylla et qu'il sentit que son corps,

fortifié par l'exercice, avait repris toute sa vigueur ; que sa voix, bien formée, était devenue plus forte à la fois et plus douce, et assez proportionnée à son tempérament; pressé d'ailleurs par ses dmis de revenir dans sa patrie, exhorté enfin par Antiochus d'entrer dans l'administration des affaires, il résolut de retourner à Rome ; mais, voulant former encore avec plus de soin son éloquence, comme un instrument qui lui devenait absolument nécessaire, et développer ses facultés politiques, il s'exerçait à la composition et fréquentait les orateurs les plus estimés.

V. Il passa donc àRbodes, et de là en Asie, où il fréquenta les écoles des rhéteurs Xénoclès d'Adrumette, Denys de Magnésie et Mcnippe le Carién. A Rhodes, il s'attacha aux philosophes Apollonius Holon et Posidonius. Apollonius, qui ne savait pas la langue latine, pria, dit-on, Cicéron de parler en grec ; ce que Cicéron fit volontiers, assuré que ses fautes seraient mieux corrigées. Un jour qu'il avait déclamé en public, tous ses auditeurs, ravis d'admiration, le comblèrent à Tenvi de louanges; mais Apollonius, en l'écoutant, ne donna aucun signe d'approbation, et quand le discours fut fini, il demeura longtemps pensif, sans rien dire. Comme Cicéron paraissait affecté de son silence : a Cicéron, Iuf dit Apollonius, je vous loue , je vous admire ; mais je plains le sort de la Grèce, en voyant que les seuls avantages qui lui restaient, le savoir et l'éloquence , vous allez les transporter aux Romains. »

VI. Cicéron, rempli des pliis flatteuses espérances, retournait à Rome pour se livrer aux affaires publiques, lorsqu'il fut un peu .refroidi par la réponse qu'il reçut de l'oracle de Delphes. Il avait demandé au dieu par quel moyen il pourrait acquérir une très-grande gloire : « Ce sera, lui répondit la pythie, en prenant pour guide de votre vie, non l'opinion du peuple, mais votre naturel. » Quand il fut à Rome, il s'y

conduisit dans les premiers temps avec beaucoup de réserve ; il voyait rarement les magistrats, qui lui témoignaient euxmêmes peu de considération ; il s'entendait donner les noms injurieux de Grec et d'écolier, termes familiers à. la plus vile populace de Rome ; mais son ambition naturelle, enflammée encore par son père et par ses amis, le poussa aux exercices du barreau, où il parvint au premier rang, non par des progrès lents et successifs, mais par des succès si brillants et si rapides, qu'il laissa bientôt derrière lui tous ceux qui couraient ia même carrière. 11 avait pourtant, à ce qu'on assure, et dans la prononciation et dans le geste, les mêmes défauts que Démosthène ; mais les leçons de Rosciuset d'Ésope, deux excellents acteurs, l'un pour la tragédie et l'autre pour la comédie, l'en eurent bientôt corrigé. On raconte de cet Ésope, qu'un jour qu'il jouait le rôle d'Atrée, qui délibère sur la manière dont il se vengera de son frère Thy este, un de ses domestiques étant passé tout à coup devant lui dans.le moment où la violence de la passion l'avait mis hors de lui-même, il lui donna un si grand coup de son sceptre, qu'il l'étendit mort à ses pieds. La grâce de la déclamation donnait à l'éloquence de Cicéron une force persuasive. Aussi se moquait-il de ces orateurs qui n'avaient d'autres moyens de loucher que de pousser de grands cris. « C'est par faiblesse, disait-il, qu'ils crient ainsi, comme les boiteux montent à cheval pour se soutenir. » Au reste, ces plaisanteries fines, ces reparties vives conviennent au barreau ; mais l'usage que Cicéron en faisait jusqu'à la satiété blessait les auditeurs et lui donna la réputation de méchant.

VII. Nommé quesleur dans un temps de disette, et le sort lui ayant donné la Sicile en partage, il déplut d'abord aux Siciliens en exigeant d'eux des contributions de blé qu*il était forcé d'envoyer à Rome ; mais quand ils eurent reconnu sa vigilance, sa justice et sa douceur, ils lui donnèrent plus de

témoignages d'estime et d'honneur qu'à aucun des préteurs qu'ils avaient eus jusqu'alors. Plusieurs jeunes gens des premières familles de Rome, ayant été accusés de mollesse et d'insubordination dans le service militaire, furent envoyés en Sicile auprès du préteur ; Cicéron entreprit leur défense et parvint à les justifier. Plein de confiance en lui-même, après tous ces succès, il retournait à Rome, lorsqu'il eut en route une aventure assez plaisante, qu'il nous a lui-même transmise. En traversant laCampanie, il rencontra un Romain de distinction qu'il croyait son ami. Persuadé que Bome était remplie du bruit de sa renommée, il lui demanda ce qu'on y pensait de lui et de tout ce qu'il avait fait. « Eh! oîi donc avez-vous été, Cicéron, pendant tout ce temps-ci? » lui répondit cet homme. Cette réponse le découragea fort, en Uii apprenant que sa réputation s'était perdue dans Rome comme dans une mer immense et ne lui avait produit aucune gloire solide.

Vlll. La réflexion diminua depuis son ambition, en lui faisant sentir que cette gloire à laquelle il aspirait n'avait point de bornes et qu'on ne pouvait espérer d'en atteindre le terme. Cependant il conserva toute sa vie un grand amour pour les louanges et une pjssion vive pour la gloire, qui rempêchèrent souvent de suivre, dans sa conduite, les vues images que la raison lui inspirait. Entré dans l'administralion avec un désir ardent d'y réussir, il sentit d'après l'exemple des artisans qui, n'employa^U que des outils et des instruments inanimés, savent en détail le nom de chacun et à quel usage ils sont propres, il sentit, dis-je, qu'il serait honteux à un homme d'État dont les fonctions publiques ne s'exercent que par le ministère de» hommes, de mettre de la négligence et de la paresse à connaître ses concitoyens. Il s'attacha donc nonseulement à retenir les noms des plus considérables, mais encore à savoir leur demeure à la ville , leurs maisons de

campagne, leurs voisins, leors amis ; en sorle qa*il n'allait dans aucun endroit de l'Italie qpi'il ne pût nommer fâctiement et montrer même les terres et les maisons de ses amis.

IX. Son bien était modique, mais il suffisait à sa 'dépense ; et ce qui le faisait admirer de tout le monde, c'est que, avec si peu de fortune, il ne recevait pour ses plaidoyers ni salaire ni présent. 11 fit paraître surtout ce désintéressement dans l'accusation de Verres. Cet homme avait été préteur en Sicile, où il avait commis les excès les plus révoltants. Il (nt mis en justice par les Siciliens ; et Gicéron le fit condamner, non en plaidant contre lui, mais pour ainsi dire en ne plaidant pas. Les autres préleurs voulaient le sauver ; et, par des délais continuels, ils avaient fait traîner l'affaire jusqu'au dernier jour des audiences, afin que, la journée ne suffisant pas pour la plaidoirie, la cause ne fût pas jugée. Gicéron s'étant levé dit qu'il n'avait pas besoin de plaider ; et, produisant les témoins sur chaque fait, il les fit interroger et obligea les juges de prononcer. On rapporte cependant quelques bons mots qu'il dit dans le cours du procès. Les Romains appellent en leur langue le pourceau verres; et comme un affranchi, nommé Géciliuâ, qui passait pour être de la religion des Juifs, voulait écarter les SicUieiis de la cause, afin de se porter luimême pour accusateur de Verres : « Que peut avoir de commun un Juif avec un verrat ? i dit Gicéron. Verres avait un fils qui passait pour ne pas user honnêtement de sa jeunesse* Un jour Verres ayant osé traiter Gicéron d'efféminé : € Ce sont, lui répondit cet orateur, des reproches qu'il faut faire à ses enfants les portes fermées, v

X. L'orateur Hortensius n'osa pas se charger ouvertement de défendre Verres; mais on obtint de lui de se trouver au jugement, lorsqu'il s'agirait de fixer l'amende qu'on prononcerait contre l'accusé. Il reçut pour prix de cette complai-

sance un sphinx d'ivoire ; et Cicéron lui ayant dit un jour quelques mots équivoques, Hortensius lui répondit qu'il ne savait pas deviner les énigmes : (( Vous avez pourtant le sphinx chez vous, » lui repartit Cicéron. Verres fut condamné ; et Cicéron, ayant fixé Tamende à sept cent cinquante mille drachmes, fut accusé d'avoir reçu de Targent pour Tavoir bornée à une somme si modique. Cependant lorsqu'il fut nommé édile, les Siciliens, voulant lui témoigner leur reconnaissance, lui apportèrent de leur île plusieurs choses précieuses pour servir d'ornement à- ses jeux; mais il n'employa pour lui-même aucun de ces présents, et ne fit usage de la libéralité des Siciliens que pour diminuer à Rome le prix des denrées.

X(. Il avait à Arptnum une belle maison de campagne, une terre aux environs de Naples et une autre près de Pompéia, tontes deux peu considérables. La dot de sa femme Terentia était de cent vingt mille drachmes^ ; et il eut une succession qui lui en valut quatre-vingt-dix mille'. Avec cette modique fortune il vivait honorablement, mais avec sa^^esse, et il faisait sa société ordinaire des Grecs et des Romains instruits. Il était rare qu'il se mît à table avant le coucher du soleil, moins à cause de ses occupations que pour ménager la faiblesse de son estomac, fl soigtiait son corps avec une exactitude recherchée, au poiitt qu'il avait chaque jour un nombre réglé de frictions etd'e promenades. Il parvint par ce régime a fortifier son tempérament, à le rendre suin et vigoureux et capable de supporter les travaux pénibles et les grands combats qu'il eut à soutenir dans la suite^ Il abandonna à son frère la maison paternelle, et alla se loger près du mont Palatin, afin que ceux qui venaient lui faire la cour n'eussent pas la peine

> 108,000 livres de notre monnaie.

< 81,000 livres.

de l'aller chercher si loin; car tous les matins il sepréscntiit à sa porte autant de monde qu'à celles de Crassus et de Pompée, les premiers et les plus honorés des Romains, l'un pour ses richesses et Tautre jpour Tautorité dont il jouissait dans les armées. Cependant Pompée lui-même recherchait Gicéron, dont l'appui lui fut très-utile pour augmenter sa gloire et sa puissance.

XII. Quand Gicéron. brigua la préture, il avait plusieurs concurrents distingués ; il fut nommé néanmoins le premier de tous ; et les jugements qu'il rendit pendant sa magistrature lui firent une grande réputation de droiture et d'équité. Licinius Hacer, qui, déjà puissant par lui-même, était encore soutenu de tout le crédit de Crassus, fut accusé de péculat devant Gicéron. Plein de confiance dans son pouvoir et dans le zèle de ses amis, il se croyait si sûr d'être absous que, lorsque les juges commencèrent à donner leurs voix, il courut chez lui, se fit couper les cheveux, prit une robe blanche et se mit en chemin pour retourner au tribunal. Crassus alla promptement au-devant de lui, et, l'ayant rencontré dans sa cour, prêt à sortir, il lui apprit qu'il venait d'être condamné à l'unanimité des suffrages. 11 fut si frappé de ce coup inattendu, qu'étant rentré chez lui, il se coucha et mourut subitement. Ce jugement lit beaucoup d'honneur à Gicéron, parce qu'il montra la plus grande fermeté. Vatinius , homme demœurs duros, qui dans ses plaidoyers ti*kitait fort légèrement ses juges, et qui avait le cou plein d'écrouelles, s'approchant un jour du tribunal de Gicéron, lui demanda quelque chose que le préteur ne lui accorda pas tout de suite, et sur laquelle il réfléchit assez longtemps. « Si j'étais préteur, lui dit Valinius, je ne balancerais pas tant. — Aui^si, lui répondit Gicéron en se tournar.t vers lui, n ai-je pas le cou au^si gros que toi. »

XHI. Deux ou ti ois jours avant l'expiration de sa préturo,

Manilius fut accusé de péculat à son tribunal. Manilius avait la faveuF et l'affection du peuple, qui le croyait en butte à Tenvie, à cause de Pompée dont il était Tami. L'accusé ayant demandé de lui fixer un jour pour répondre aux charges, Gicéronlui donna le lendemain; ce qui irrita fort le peuple, les préteurs étant dans Tusage d'accorder au moins dix jours aux accusés. Les tribuns ayant cité Cicéron devant l'assemblée du peuple,, où ils l'accusèrent d'avoir prévariqué, il demanda d'être entendu.. « M'étant toujours montré, dit-il, aussi favorable aux accusés^que j'ai pu le faire sans violer les lois, je me croirais bien coupable si je n'avais pas traité* Manilius * avec autant de douceur et d'humanité que les autres. Je lui ai donc donné exprès le seul jour de ma préture qui me restait et dont je pouvais encore disposer. Si j'eusse renvoyé à un autre préteur le jugement de son affaire, ce n'eût pas été lui rendre service. » Cette justification produisit dans le peuple un cbangotiient si merveilleux, qu'il combla Cicéron de louanges et le pria de défendre lui-même Manilius ; il s'en chargea volontiers, surtout par égard pour Pompée, alors absent ; et, ayant pris l'affaire' dès l'origine, il parla avec la ' plus grande force contre les partisans de l'oligarchie et contre les envieux de Pompée.

XIV. Cependant le parti des nobles ne montra pas moins d'ardeur que le peuple pour le porter au consulat. L'intérêt public réunit, dans ^cette occasion, tous les esprits ; et voici quel en fut le motif. Le changement que Sylla avait fait dans le gouvernement, et qui d*abord avait paru fort étrange, semblait, par un effet du temps et de l'habitude, prendre une sorte de stabilité et plaire assez au peuple. Mais des hommes animés par leur Cupidité particulière, et non par des Vues du bien général, cherchaient à remuer, à renverser l'état actuel de la république. Pompée faisait la guerre aux rois de Pont

et d'Arménie, et personne à Rome n'avait assez de puissance T. I. 22

pour tenir tête à ces factieux, amoureux de nouTeautés. Leur chef était un homme audacieux et entreprenant, et d*un caractère qui se pliait à tout ; c'était Lucius Gatilina. A tousles forfaits dont il s'était souillé, il avait ajouté l'inceste avec sa propre fille et le meurtre de son frère. Dans la crainte d'être traduit devant les tribunaux pour ce dernier crime, il avait engagé Sylla à mettre ce frère au nombre des proscrits, comme s'il eût encore été en vie. Les scélérats de Rome, ralliés autour d*un pareil chef, non contents de s'être engagé mutuellement leur foi par les moyens ordinaire)^, égorgèrent un homme et mangèrent tous de sa chaire

XV. Catilina avait corrompu la plus grande partie de la jeunesse romaine, en lui prodiguant tous les jours les festins, les plaisirs, les voluptés de toute espèce et n'épargnant rien pour fournir à profusion à cette dépense. Déjà toute l'Ë* frurie et la plupart des peuples de la Gaule cisalpine étaient disposés à la révolte ; et l'inégalité qu'avait mise dans les fortunes la ruine des citoyens les plus distingués par leur naissance et par leur courage, qui, consumant leurs richesses en banquets, en spectacles, en bâtiments, en brigues pour les charges, avaient vu passer leurs biens dans les mains des hommes les plus méprisables et les plus abjects, cette inégalité, dis-je, menaçait Rome de la plus funeste révolution. Pour renverser un gouvernement déjà malade, il ne fallait plus que la plus légère impulsion que le premier audacieux oserait lui donner. Afin de s'entourer d'un rempart bien plus fort, Catilina se mit sur les rangs pour le consulat. 11 ibndait ses plus grandes espérances sur le collègtie qu'il se flattait d'avoir : c'était Gaïus Ântonius, homme également incapable par lui-même d'être le chef d'aucun parti bon ou mauvais^

< Salluste rapporte aussi cet horrible sacrifice, et dit qu'ils burent le san^ de cet homme; mais il ne le donne pas comme certain;

mais qui pouvait augmenter beaucoup la puissance de celui qui serait à la tête de l'entreprise. Le plus grand nombre des citoyens honnêtes, voyant tout le danger qui menaçait la république, portèrent Gicéron au consulat; et le peuple les ayant secondés avec ardeur, Catilina fut rejeté, et. Gicéron nommé consul avec Antoine, quoique de tous les candidats Gicéron fût k seul né d'un père qui n'était que simple chevalier et n'avait pas le rang de sénateur.

XVI. Le peuple ignorait encore les complots de Gatilina; et Gicéron, dès son entrée dans le consulat, se vit assailli d'affaires difficiles, qui furent comme le prélude des combats qu'il eut à livrer dans la suite. D'un côté, ceux que les lois de Sylla avaient exclus de toute magistrature, et qui formaient un parti puissant et nombreux, se présentèrent pour briguer les charges ; et dans leurs discours au peuple ils s'élevaient avec autant de vérité que de justice contre les actes tyranniques de ce dictateur; mais ils prenaient mal leur temps pour faire des changements dans la république. D'un autre côté, les tribuns du peuple proposaient des lois qui auraient renou* vêlé la tyrannie de Sylla ; ils demandaient l'établissement de dix commissaires qui seraient revêtus d'un pouvoir absolu, et qui, disposant en maîtres de l'Italie, de la Syrie et des nouvelles conquêtes de Pompée, auraient le pouvoir de vendre les terres publiques, de faire des procès à qui ils voudraient, de bannir à leur volonté, d'établir des colonies, de prendre dans le trésor public tout l'argent dont ils auraient besoin, de lever et d'entretenir autant de troupes qu'ils le jugeraient à propos. La concession d'un pouvoir si étendu donna pour appui à la loi les personnages les plus considérables de Rome. ÂntoinCj le collègue de Gicéron, fut des premiers à la favoriser, dans l'espérance d'être un des décemvirs. On croit qu'il n'ignorait pas les desseins de^Catilina, et qu'accablé de dettes, dont ils lui auraient procuré l'abolition, il n'eût pas été fâché

388 APPE^iDIGE.

de lesToir réussir ; ce qui donnait plus de fi-ayeur aux bons citoyens.

XVII. Cicéron, pour prévenir ce danger, fit décerner à Antoine le gouvernement de la Macédoine, et refusa pour iui^ même celui de la Gaule qu'on lui assignait^. Ce service important lui ayant gagné Antoine, il espéra d'avoir en lui comme un second acteur qui le soutiendrait dans tout ce qu*il voudrait faire pour le sahit de la patrie. La confiance de l'avoir sous sa main et d'en disposer à son ^ré lui donna plus de hardiesse et de force pour s'élever contre ceux qui voulaient introduire des nouveautés. Il combatiit dans ^le sénat la nouvelle loi, et étonna tellement ceux qui l'avaient proposée, qu'ils n'eurent pas un seul mot à lui opposer. Les tri* buns firent de nouvelles tentatives et citèrent les consuls devant le peuple. Mais Cicéron, sans rien craindre, se fit suivre par le sénat; et, se présentant à la tête de ce corps, il parla avec tant de force que la loi fut rejetée, et qu'il ôla aux tribuns tout espoir de réussir dans d'autres entreprises de cette nature : tant il les subjugua par l'ascendant de son éloquence !

XVIII. C'est de tous les orateurs celui qui a le mieux fait sentir aux Romains quel charme l'éloquence ajoute aux choses honnêtes, et de quel pouvoir invincible la justice est armée quand elle est soutenue de celui de la parole. Il leur montra qu'un homme d'État qui veut bien gouverner doit dans sa conduite politique préférer toujours ce qui est honnête à ce qui Datte ; mais que dans ses discours il faut que la douceur du langage tempère l'amertume des objets utiles qu'il propose. Rien ne prouve mieux la grâce de son éloquence que ce qu'il fit dans son consulat par rapport aux spectacles. Jusqu'alors les chevaliers romaips avaient été confondus dans les

* Sur son refus, et par son crédit, il fut donné à MeteUus.

théâtres avec la foule du peuple; mais le tribun Marcus Othon, pour faire honneur à ce second ordre de la république, voulut les distinguer de la multitude et leur assigna des places séparées, qu'ils ont conservées depuis. Le peuple se crut offensé par cette distinction ; et lorsque Othon parut au théâlre, il fut accueilli par les huées et les sifflets de la multitude, tandis que les chevaliers le couvrirent de leurs applaudissements. Le peuple redoubla les sifflets, et les chevaliers leurs applaudissements. De là on en vint réciproquement aux injures, et le théâtre était plein de confusion. Gicéron, informé de ce désordre, se transporte au théâtre, appelle le peuple au temple de Bellone, et lui fait des réprimandes si sévères, que la multitude, étant retournée au théâtre, applaudit vivement Othon, et dispute avec les chevaliers à qui lui rendis de plus grands honneurs.

XIX. Cependant la conjuration de Catilina que Télévation de Gicéron au consulat avait d'abord frappée de terreur, reprit courage; les conjurés, s*étant assemblés, s'exhortèrent mutuellement à suivre leur complot avec une nouvelle audace, avant que Pompée, qu'on disait déjà en chemin, suivi de son armée, ne fût de retour à Rome. Geux qui aiguillonnaient le plus GatiUna, c'étaient les anciens soldats de Sylla, qui, dispersés dans toute l'Italie, et répandus pour la plupart, et surtout les plus aguerris, dans les villes de FÉtrurie/ rêvaient déjà le pillage des richesses qu'ils avaient sous les yeux. Conduits par un oijicier, nommé Mallius, qui avait servi avec honneur sous Sylld, ils entrèrent dans la conjuration de Catilina et se rendirent à Rome pour appuyer la demande qu'il faisait une seconde fois du consulat ; car il avait résolu de tuer Gicéron, à la faveur du trouble qui accompagne toujours les élections. Les tremblements de terre, les chutes de la foudre, et les apparitions de fantômes q;n eurent lieu dans ce

temps-là, semblaient être des avertissemenis du ciel sur les

complots qui se tramaient. On recevait aussi de la part des hommes des indices véritables, mais qui ne sufGsaient pas pour convaincre un homme de la npblesse et de la puissance de Catilina« Ces motifs ayant obligé Gicéron de différer le jour des comices, il fit citer Gatilina devant le sénat, et Tinterrogea sur les bruits qui couraient de lui. Gatilina, persuadé que plusieurs des sénateurs désiraient des change-, ments dans l'État, voulant d'ailleurs se relever aux yeux de ses complices, répondit trèsnlurement à Cicéron : « Quel mal fais-je, lui dit-il, si, voyant deux corps dontTun a une tête, mais est maigre et épuisé; et Tautre pas de tête, mais est grand et robuste, je veux mettre une tête à ce dernier ? » Gicéron, qui comprit que cette énigme désignait le sénat et le peuple, en eut encore plus de frayeur ; il mit une cuirasse sous sa robe et fut conduit au champ de Mars pour les élections par les principaux citoyens et parle plus grand nombre des jeunes gens de Rome. U entr'ouvrit à dessein sa robe au-dessus des épaules, afin de laisser apercevoir sa cuirasse et de faire connaître la grandeur du danger. A cette vue, le peuple indigné se serra autour de lui ; et quand ou recueillit les suffrages, Gatilina fut encore refusé, et l'on nomma con* suis Silanus et Muréna.

XX. Peu de temps après, les soldats de TÉtrurie s'étant rassemblés pour se trouver prêts au premier ordre de Gatilina, et le jour fixé pour l'exécution de leur complot étant d<^jâ proche, trois des premiers et des plus puissants personnages de Rome, Marcus Grassus, Harcus Marcellus et Scipion Metellus, allèrent, au milieu de la nuil, à la maison de Gicéron, frappèrent à la porte, et, ayant appelé le portier, ils lui dirent de réveiller son maître et de lui annoncer qu'ils étaient là. Ils venaient lui dire que le portier^ deGrassus avait remis

' Il e&t nommé, par Sallnste, Marius, et par d'autres, Martius et Altius.

VIE DE CICÉRON, PAR PLUTARQUE. 39t

à son maître, comme il sortait de table, des lettrés qa*un in-connu avait apportées et qui étaient adressées à différentes personnes ; celle qui était pour Grassus n*àvait point de nom. 11 n'avait lu que celle qui portait son adresse ; et comme on lui donnait avis que Catilina devait faire bientôt un grand carnage dans Ro)ne, qu'on l'engageait même à sortir de la ville, il ne* voulut pas ouvrir les autres ; et soit qu'il craignit le danger dont Rome était menacée, soit qu'il cherchât à se laver des soupçons que ses liaisons avec Catilina avaient pu donner contre lui, il alla sur-le-champ trouver Cicéron, avec Scipion et Harcellus. Le consul, après en avoir délibéré avec eux, assembla le sénat dès le point du jour, remit les lettres à ceux à qui elles étaient adressées et leur ordonna d'en faire tout haut la lecture. Elles donnaient toutes les mêmes avis de la conjuration; mais après que Quintus Ârrius, ancien pré-' teur, eut dénoncé les attroupements qui se faisaient dans rÉtrurie ; qu'on eut su, par d'autres avis, que Mallius, à la tête d'une armée considérable, se tenait autour des villes de cette province pour y attendre les nouvelles de ce qui se passerait à Rome, le sénat fit un décret par lequel il déposait les intérêts de la république entre les mains des consuls^, et leur ordonnait de prendre toutes les' mesures qu'ils jugeraientconvenables pour sauver la patrie. Ces sortes de décrets sont rares ; le sénat ne les donne que lorsqu'il craint quelque grand danger. Cicéron, investi de ce pouvoir absolu, confia à Quintus Metellus les affaires du dehors et se chargea luimême de celles de la ville ; depuis, il ne marcha plus dans Rome qu'escorté d'un si grand nombre de citoyens, que lors- ' qu'il se rendait sur la place, elle était presque remplie de la foule qui le suivait.

* La formule de ces décrets était celle-ci : Videani consules ne quid detrimenti respublica patiatur : « Que les consuls veillent à ce que la république ne souffre aucun dommage. »

XXI. Catilina, qui ne pouvait plus différer, résolut de se rendre promptement au camp de Hallius ; mais, avant que de quitter Rome, il chargea Marcius et Celliegus d*a]ier dès le matin, avec des poignards, à la porte de Cicéron comme pour le saluer, de se jeter sur lui et de le tuer. Une femme de grande naissance, nommée Fui vie, alla la nuit chez Cicéron pour lui faire part du complot et Texhorta à se tenir en garde contre Cethegus. Les deux conjurés se rendirent en effet dès la pointe du jour à la porte de Cicéron ; et comme on leur en refusa Tenlrée, ils s*en plaignirent hautement et firent beaucoup de bruit à la porte, ce qui augmenta encore les soupçons qu*on avait contre eux. Cicéron, étant sorti, assembla le sénat dans le temple de Jupiter Stator, qu'on trouve à l'entrée de la rue Sacrée, en allant au mont Palatin. Gatilina s'y rendit, dans l'intention de se justifier ; mais aucun des sénateurs ne voulut rester auprès de lui ; ils quittèrent tous le banc sur lequel il s'était assis. Il commença néanmoins à parler; mais il fut tellement interrompu, qu'il ne put se faire entendre. Cicéron alors se lève et lui ordonne de sortir de la ville. « Puisque je n'emploie, lui dil-il, dans le gouvernement que la force de la parole, et que vous faites usage de celle des armes, il faut qu'il y ait entre nous des murailles qui nous séparent. » Catilina sortit sur-le-champ de Rome, à la tête de trois cents hommes armés, précédé de licteurs avec leurs faisceaux ; on portait devant lui les enseignes romaines, comme s'il eût été revêtu du commandement militaire;- et il se rendit en cet état au camp de Mallius. Là, après avoir assemblé une armée de vingt mille hommes, il parcourut les villes voisines, pour les porter à la révolte. Cette démarche étant une déclaration formelle.de guerre, le consul Antoine lut envoyé pour le combattre.

XXII. Ceux qui, corrompus par Catilina, étaient restés à Rome furent assemblés par Cornélius Lentulus, surnomme

Sùra, afin de les encourager à suivre leur entreprise. C elailS un homme de la plus haute naissance,. mais que rinfumic de sa conduite et ses débauches avaient fait chasser du sénat ; il était alors préteur pour la seconde fois, comme il est d'usage pour ceux qui veulent être rétablis dans leur dignité de séna. leur. Quant à Toriginalité du surnom de Sura, on raconte que pendant qu'il était questeur de Sylla, ayant consumé en folles dépenses une grande partie des deniers publics, Sylla, irrité de ce péculai, lui demanda cl^ropte, en plein sénat, de son administration. Lentulus, s*avançant d'un air d'indifférence et de dédain, dit qu'il n'avait pas de compte à rendre, mais qu'il présentait sa jambe : ce que font les enfants quand ils ont commis quelque faute, en jouant à la paume. Cette ré* ponselui fit donner le surnom de Sura, qui en latin veut dire jambe. Cité un jour en justice, il corrompit quelques-uns de ses juges, et ne fut absous qu a la pluralité de deux voix « J'ai perdu, dit-il, l'argent que j'ai donné à l'un des juges qui m'ont absous^ car il me suffisait de l'être à la majorité d'une voix, p

XXin. Avec un tel caractère, Lentulus fut bientôt ébranlé par Catilina; et des charlatans, de faux devins achevèrent de le corrompre par les fausses espérances dont ils le berçaient. Ils lui débitaient des prédictions des livres sibyllins, et de prétendus oracles qu'ils avaient forgés eux-mêmes et qui annonçaient qu'il était dans les destinées de Rome d'avoir trois Cornélius pour maîtres : « Deux, lui disaient-ils, ont déjà rempli leur destinée, Cinna et Sylla ; vous êtes le troisième que la Fortune appelle à la monarchie ; recevez-la sans balancer et ne laissez pas échapper, comme Catilina , l'occasion favorable qui se présente, b D'après ces hautes promesses, Lentulus ne forma plus que de vastes projets; il résolut de massacrer tout le sénat, de faire périr autant de citoyens qu'il pourrait, de mettre le feu à la ville et de n'é-

391 APPEîtDIGE.

pargner que les fiis de Pompée, qu'il enlèverait et garderait chez lui avec soin pour avoir en eux des otages qui lui faciliteraient sa paix avec leur père; car c'était un bruit général et qui paraissait certain, que Pompée revenait de sa grande expédition d'Asie. L'exécution de leur complot était fixée à une nuit des fêtes saturnales. Ils avaient déjà caché dans la maison de Gelhegus des épées, des étoupes et du soufre ; ils avaient divisé la ville en cent quartiers ^, à chacun desquels était attaché un de leurs complices désigné par le sort , afin que, le feu prenant à la fois en plusieurs endroits, la ville fut phis tôt embrasée. D'autres devaient être placés auprès de tous les conduits d'eau, pour tuer ceux qui viendraient en puiser. -

XXIV. Pendant qu'ils faisaient ainsi leurs dispositions, il se trouvait à Rome deux ambassadeurs des Âllobroges^, peuple durement traité par les Romains et qui supportait impatiemment leur domination. Lentiilus, persuadé que ces deux hommes pourraient leur être utiles pour exciter les <jaules à h révolte, les fit entrer dans la conjuration et leur donna des lettres pour leur sénat, dans lesquelles ils promettaient aux Gaulois la liberté. Us leur en remirent d'autres pour Catilifia, qu'ils pressaient d'aFfranchir les esclaves et de s'approcher promptement de Rome. Ils firent partir avec ces ambassadeurs un Croloniate, nommé Titus, qu'ils chargèrent de lettres destinées à Catilina ; mais toutes les démarches de ces hommes inconsidérés, qui ne parlaient jamais ensemble de leurs affaires que dans le vin et avec les femmes, vinrent bientôt à la connaissance de Cicéron, qui, opposant à leur légèreté une vigilance, un sang-froid et une prudence extrê-

^ Salluste, avec plus de vraisemblance, n'en met que douze.

' Peuple de la Gaule narbonnaisc, qui babitait une partie du Daapbiné, et presque toute la Savoie. On' peut voir, raconté en détail dans Salluste, tout ce qui regarde ces ambassadeurs.

VIB.de GIGëRON, par PLUTARQUE. 39^

niQs, les observait sans cesse et avait d'ailleurs répandu dans ]a ville un grand nombre de gens afiidés pour épier tout avec Soin et venir lui en rendre compte. Il avait même des confé- «rences secrètes avec des personnes sûres , que les conjurés croyaient être leurs complices, et qui Tinformèrent des rela* tiens que les conjurés avaient eues avec les ambassadeurs. Il mil donc des gens en embuscade pendant la nuit ; et les deux Âllpbroges étant secrètement 'd'intelligence avec lui, il fit arrêter le Crotoniate et saisir les lettres dont il était chargé.

XXV. Gicéron dès le matin assembla le sénat dans le temple de la Concorde, fit la lecture des lettres qu'on avait saisies et entendit les dépositions. Julius Silanus déclara que plusieurs personnes avaient entendu dire à Gethegus qu'il y aurait trois consuls et quatre préteurs d'égorgés. Pison, homme consulaire, fit une déposition à peu près semblable; et Gains Sulpi- «ius, l'un des préteurs, qui fut envoyé dans ta maison de Cethegus, y trouva une grande quantité d'armes et de. traits, surtout d'épées et de poignards, fraîchement aiguisés. Le Crotoniate, sur la promesse de l'impunité que lui fit le sénat s'il voulait tout avQuer, convainquit si bien Lentulus, qu'il se démit sur-le-champ de la préture, quitta, dans le .sénat même, sa robe de pourpre, en prit une plus conforme à sa situation présente, et fut remis avec ses complices à la garde des préteurs, dont les maisons leur servirent de prison. Comme il était déjà tard et que le peuple attendait en foule à la porte du sénat, Gicéron sortit du temple et fit part à tous les citoyens de ce qui s'était passé. Le peuple le reconduisit jusqu'à la maison voisine d'un de ses amis, parce qu'il avait laissé la sienne aux femmes romaines, pour y célébrer les mystères secrets de la déesse qu'on appelle à Rome la Bonne déesse et à qui les Grecs donnent le nom de Gynécie ; car tous les ans la femme ou la mère du consul fait à cette divi*-

nitc, dans la maison du premier magistrat, un sacrifice solennel, en présence des vestales.

XXYl. Cicéron, étant entré dans la maison de son ami, et u*ayant avec lui que très-peu de personnes, réftécliit sur la conduite qu il devait tenir envers les conjurés. La douceur de son caractère, la crainte qu'on ne Taccusât d*avoir abusé de son pouvoir, en punissant, avec la dernière rigueur, des hommes d*une naissance illustre et qui avaient dans Rome des amis puissants, le faisait balancer à leur inlliger la peine que méritait 1 enormité de leurs crimes; d'un autre côté, en les traitant avec douceur, il frémissait du danger auquel la ville serait exposée; les conjurés, comptant pour peu d'avoir évité la mort, s'irriteraient de la peine plus légère qu'on leur ferait subir, et, ajoutant a leur ancienne méchanceté ce nouveau ressentiment, ils se porteraient aux derniers excès de l'audace ; il passerait lui-même pour un lâche dans l'esprit du peuple, qui déjà n'avait pas une grande idée de sa hardiesse. Pendant qu'il (loltait dans cette incertitude, les femmes qui faisaient le sacrifice dans sa maison virent le feu de l'autel, qui paraissait presque éteint, jeter tout à coup, du milieu des cendres et des écorces brûlées, une flamme brillante. Ce prodige effraya les autres femmes; mais les vierges sacrées ordonnèrent à Terentia, femme de Cicéron, d'aller sur-le>champ trouver son mari et de le presser d'exécuter sans retard les résolutions qu'il voulait prendre pour le salut de la pairie ; en l'assurant que la déesse avait fait éclater cette lumière si vive comme un présage de sûreté et de gloire pour lui-même ^ Terentia, qui naturellement n'était ni faible, ni

' Celait toujours un signe favorable, comme on le voit par Virgile, dans son Églogiie viii, vers 105, où son commentateur Servîus rappelte ce prodige, qu'il cite, d'après Cicéron lui-même, dans le poêmc qu'il avait fait sur son consulat; car on n'en trouve aucun vestige dans les ouvrages qui nous restent de lui, pas même dans son Traité de la Di-

timide, qui même avait de l'ambition, et, comme le dit Gicéron lui-même, partageait plutôt avec son mari le soin des affaires publiques qu'elle ne lui communiquait ses affaires domestiques, alla &ans retard lui porter l'ordre des vestales et le pressa vivement de punir les coupables. Elle fut secondée par Quintus, frère de Cicéron, et par Publius Nigidius, son compagnon d'étude dans la philosophie, et qu'il consultait souvent sur les affaires politiques les plus importantes.

XXVI 1. Le lendemain on délibéra dans le sénat sur la punition des conjurés. Silanus opina le premier, et ouvrit l'avis de les conduire dans la prison publique pour y être punis du dernier supplice. Tous ceux qui parlèrent après lui adoptèrent son opinion, «jusqu'à Câîus César, celui qui fut depuis dictateur. Il était jeune encore * et commençait à jeter les fondements de sa grandeur future; déjà même, par ses principes politiques et par ses espérances, il se frayait insensiblement la route qui le conduisit enfin à dianger la république en monarchie. 11 sut cacher sa marche à tout le monde ; Cicéron seul avait contre lui de grands soupçons, sans aucune preuve suffisante pour le convaincre. Quelques personnes assurent que le consul touchait au moment de la conviction, mais que César eut l'adiesse de lui échapper. D'autres prétendent que Cicéron négligea et rejeta même à dessein les preuves qu'il avait de sa compUcité, parce qu'il craignit son pouvoir et le grand nombre d'amis dont il était soutenu; car tout le monde était persuadé que ses amis parviendraient plus aisément à sauver César avec ses complices, que la conviction de la compUcité de César ne servirait à faire punir les coupables. Quand ce lut son tour d'opiner, il dit qu'il n'était pas d'avis

viiialion, liv. I, chap. xvii, où il rapporte les prodiges arrivés pendant son consulat.

^ 11 avait trente-sept ans, étant né l'an de Rome 051.

qu'on punit de mort les conjurés, mais qu'après avoir confisqué leurs biens, on mît leurs personnes dans telles villes de ritalie que Cicéron voudrait choisir pour les y tenir dans les fers jusqu'à l'entière défaite de Catilina^. Cet avis, plus doui que le premier et soutenu de toute l'éloquence de l'opinant, reçut encore un grand poids de Cicéron lui-même, qui, s'étant levé, embrassa dans son opinion la première partie de l'avis de Silanus, et la seconde de celui de César. Ses amis, jugeant que l'opinion de César était la plus sûre pour le consul, parce qu'en laissant vivre les coupables il aurait moins à craindre les reproches, adoptèrent ce dernier avis; et Silanus lui-même, revenant surdon opinion, s'expliqua, en disant qu'il n'avait pas prétendu conclure à la mort, parce qu'il regardait la prison comme le dernier supplice pour un sénateur.

XXVIII. Quand César eut fini de parler, Catulus Lutatius fut le premier qui combattit son opinion; et Caton, qui parla ensuite, ayant insisté avec force sur les soupçons qu'on avait contre César, remplit le^énut d'une telle indignation et lui inspira tant de hardiesse, que la sentence de mort fut pro* noncée contre les coupables. César s'opposa à la confiscation des biens et représenta qu'il n'était pas juste de rejeter ce que son avis avait d'humain pour n'en adopter que la disposition la plus rigoureuse. Comme le plus grand nombre se déclarait ouvertement contre son avis, il en appela aux tribuns, qui refusèrent leur opposition ; mais Cicéron prit de lui-même le parti le plus doux et se relâcha sur la confiscation des biens. Il se rendit alors, à la tête du sénat, aux lieux où étaient les complices; car on ne les avait pas tous mis dans la même maison ; chaque préteur en avait un sous sa garde. Il alla d'abord au mont Palatin prendre Lentulius, qu'il conduisit par

^ Sbivant Salluste , il opina à une prison peirpétuelle, ce (fui est conforme à ce que dit Cicéron dana sa quatrième Catilinaire,

la rue Sacrée et à travers la place ; il était escorté par les principaux de la ville qui lui servaient de gardes, et par une foule immense de peuple qui, le suivant^ en silence, frissonnait d'horreur sur Texécution qu'on allait faire. Les jeunes gens surtout assistaient avec un étonnement mêlé de frayeur à cette espèce de mystère politique que la noblesse faisait ce* lëbrer pour le salut de la patrie. Lorsqu'il eut traversé la place et qu'il fut arrivé à la prison, il livra Lent n lus à Texécuteur et lui ordonna de le mettre à mort; il y amena ensuite Cethegus et les autres conjurés, qui subirent tous le dernier supplice. Gicéron, en repassant sur la place, vit plusieurs complices de la conjuration qui s'y étaient rassemblés, et qui, ignorant la .punition des conjurés, attendaient la nuit pour enlever les prisonniers qu'ils croyaient encore en vie. CicqiDn leur cria à haute voix : Ils ont véeu^ manière de parler dont se servent les Romains pour éviter des paroles funestes et ne pas dire : Ils sont morts.

XXIX. La nuit approchait, et Gicéron traversait la placé pour retourner chez lui, non au milieu du peuple en silence et marchant dans le plus grand ordre, mais entouré de la multitude des citoyens qui, confondus ensemble, le couvraient d'acclamations et d'applaudissements et l'appelaient le sauveur, le nouveau fondateur de Rome. Toutes les rues étaient garnies de lampes et de flambeaux que chacun allumait devant sa maison ; les femmes éclairaient aussi du haut des toits pour lui faire honneur et pour le contempler, conduit en triomphe avec une sorte de vénération par les principaux personnages de Rome, qui tous avaient ou terminé des guerres importantes, ou donné à la ville le spectacle des plus magnifiques triomphes, ou conquis à lempire romain une vaste étendue de terres et de mers. Us marchaient à la suite de Gicéron^ se faisant mutueilement l'aveu que le peuple romain devait aux victoires d'une foule de généraux et de ca-

pitaines de Tor et de Targent, de riches dépouilles et une grande puissance ; mais que Gicéron était le seul qui eût assuré son salut et sa tranquillité, en éloignant de sa patrie un si affreux danger. Ce qu'où trouvait de plus admirable, ce n'était pas d*avoir prévenu Texécution d un horrible complot et d'avoir fait punir les coupables ; mais d'avoir su, par les moyens les moins violents, étouffer la plus vaste conjuration qui eût jamais été formée, et de l'avoir éteinte sans sédition et sans trouble. Car le plus grand nombre de ceux que Catilina avait rassemblés autour de lui, n'eurent pas plutôt appris le supplice de Lentulus et deCethegus, qu'ils abandonnèrent leur chef ; et lui-même, ayant combattu contre Antoine avec ceux qui lui étaient restés fidèles, fut défait et périt avec toute son ariyée.

XXX. Cependant il se tramait des intrigues contre Cicéron* ou parlait mal de lui, et des hommes mécontents de ce qu'il avait fait, formaient le dessein de le perdre. A leur tête étaient César, Metellus et Bestia, désignés, l'un préteur et les deux autres tribuns, pour l'année suivante. Lorsqu'ils entrèrent en charge, il restait encore quelques jours à Cicéron jusqu'à l'expiraj^on de son consulat ; ils ne voulurent jamais lui permettre de parler au peuple, et mirent leurs bancs sur la tribune pour l'empêcher même d'y entrer ; ils lui laissèrent seulement la liberté d'y venir, s'il le voulait, pour se démettre de sa charge, et d'en descendre aussitôt qu'il aurait fait le serment d'usage. Cicéron y consentit ; et, étant monté à la tribune, il obtint le plus grand silence; mais, au lieu du serment ordinaire, il en fit un tout nouveau et qui ne convenait qu'à lui ; il jura qu'il avait sauvé la patrie et conservé l'empire. Tout le peuple répéta, après lui, le même serment. César et les tribuns n'en furent que plus irrités et s'occupèrent de susciter à Cicéron de nouveaux orages : ils proposèreut une loi qui rappelait Pompée avec ses troupes, afin de détruire le

pouvoir presque absolu deCicéron. Heureusement pour lui et pour Rome, Caton était alors tribun : et comme il avait une autorité égale à celle de ses collègues, avec une plus grande considération, il mit opposition à leurs décrets. Non content d'en avoir empêché facilement les effets, il releva tellement dans ses discours le consulat de Cicéron, qu'on lui décerna les plus grands honneurs qu'on eût encore accordés à aucun Romain et qu'on lui donna le nom de Père de la patrie : titre honorable qu'il eut la gloire d'obtenir le premier, et que Caton lui déféra en présence de tout le peuple ^

XXKl. Il jouit alors de la plus grande autorité dans Rome ; mais il excita l'envie publique, non par aucune mauvaise action, mais par l'habilude de se vanter lui-même et de relever ce qu'il avait fait dans son consulat par des louanges dont tout le monde était blessé. H n'allait jamais au sénat, aux assemblées du peuple et aux tribunaux, qu'il n'eût sans cesse à la bouche les noms deCatilina et de Lentulus. Il en vint jusqu'à remplir de ses propres louanges tous les ouvrages qu'il composait ; et par là son style, si plein de douceur et de grâce, devenait insupportable à ses auditeurs. Cette affectation im'

portune était comme une maladie fatale attachée à sa personne. Mais cette ambition démesurée ne le rendit pas envieux des autres : étranger à tout sentiment de jalousie, il comblait de louanges et les grands hommes qui l'avaient précédé, et ses contemporains, comme on le voit par ses écrits et par plusieurs bons mots qu'on rapporte de lui. Il disait, par exemple, d'Aristote, que c'est un fleuve qui roule de l'or à grands flots; et des dialogues de Platon, que si Jupiter parlait il prendrait le style de ce philosophe. Il avait cx)utume d'ap-

^ Cicéron, dans son Plaidoyer cofitre Pison, dit que Gatulus, alors prince du sénat, lai donna le premier, devant son corps, le litre de Père de la patrie. Ainsi, Caton ne fit que le lui confirmer dans l'assemblée, du peuple.

peler Tbéophraste ses délices. Ou lui demandait un jour quelle oraison de Démosthène il trouvait la plus belle. « La plus longue, » répondit-*]!. Cependant quelques partisans de Démosthène lui reprochent d'avoir dit dans une de ses lettres à ses amis que cet orateur sommeille quelquefois dans ses discours. Mais ces censeurs ne se souviennent pas apparemment des éloges admirables qu'il donn^ à Démosthène en plusieurs endroits de ses ouvrages ; ils oublient qne les oraisons qu il a travaillées avec le plus de soin, celles qu'il a faites contre Antoine, il les a appelées Philippiques^ du nom de celles de Démosthène contre Philippe.

XXXII. De tous les orateurs et de tous les philosophes célèbres de son temps, il n*en est pas un seul dont il n'ait augmenté la réputation dans ses discours ou dans ses écrits. Il appuya de tout son crédit auprès de César, déjà dictateur, Cratippe, le philosophe péripatéticien, pour lui faire avoir îe droit de bourgeoisie à Rome. Il lui fit obtenir aussi de l'aréopage un décret par lequel ce sénat le priait de rester à Athènes pour y être un des ornements de la ville, et instruire les jeunes gens dans la philosophie. On a encore des lettres de Cicé- , ron à Hérode, et d'autres écrites à son fils pour l'exhorter à

prendre les leçons de Cratippe. Il reproche au rhéteur Gorgias d'inspirer à son fils le goût des plaisirs et de la table, et il le prie de n'avoir plus aucun rapport avec lui. De toutes les lettres grecques de Cicéron , celle à Gorgias et une autre à Pélops de Byzance sont les seules qui soient écrites de œ ton d'aigreur; mais il avait raison de se plaindre de ce rhéteur, s'il était réellement aussi vicieux et aussi corrompu qu'il passait pour l'être, au lieu qu'il y a bien de la petitesse dans les reproches qu'il fait à Pélops sur sa négligence à lui procurer de la part des Byzantins des honneurs et des décrets qu'il désirait.

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