PREMIÈRE PARTIE
Tendances et habitudes de l'esprit de Huet. — Son caractère
moral.
Huet nous dit dans ses Mémoires : «Il fut d'usage à la cour et à la ville , chez les gens d'esprit des deux sexes, de faire la description de leurs figures, de leurs personnes , de leurs habitudes et de leurs goftts, comme on l'eût fait dans un tableau. On donnait à cela le nom de portraits. La princesse (M"« de Montpensier) s'y était fort exercée ; elle en choisit quelques-uns faits par elle et par d'autres, et. m'ordonna de les faire imprimer en secret * . » Huet obéit; son portrait se trouve
1 Mémoires de Dani^d Huet; liv. III, pag. 125, traduction de M. Charles Nisard.— Commentante de rébus ad eum pertinentibus ; lib* m, pag. 193, 194*
dans cette galerie. Nous allons le reproduire en partie; il y est peint au physique et au moral.
«Vous êtes plus grand, dit Tauteur du portrait, et de belle taille, que vous n'avez bon air. Vous êtes mieux fait que vous n'êtes agréable. Vous avez le teint
trop blanc , et même trop délicat pour un homme
La grandeur de vos traits et de votre visage fait que vous avez quelque chose de ces médailles qui représentent les hommes illustres ; vous vous doutez bien que j'entends plutôt parler de ces grands philosophes que des conquérants
» Pour de Tesprit vous en avez assurément autant qu'on en peut avoir, et votre esprit ressemble à votre visage , il a plus de beauté que d'agrément. Vous l'avez solide , et capable de toutes les sciences : j'ai entendu dire à tous ceux qui peuvent en bien juger, que vous savez tout ce qu'un homme de votre âge peut savoir ; que ce n'est pas en une science seulement , mais que vous êtes universel dans toutes, quoique vous excelliez aux mathématiques. Vous avez la mémoire si heureuse, que je crois que vous n'avez rien oublié de tout ce que vous avez su , qui mérite d'être retenu.
«Vous n'êtes pas incivil, mais votre civilité manque un peu de politesse. Ce qu'on peut dire sur cela à votre avantage , c'est que vous pouvez acquérir tout ce qui vous manque , et que vous n'avez rien à retrancher de ce que vous avez ; et qu'au lieu que la plupart du monde a besoin de travailler à paroitre ce qu'il n'est
pas , vous n*av6z qu'à bien paroitre ce que vous êtes, pour être reconnu pour un fort honnête homme.
» Vous avez Tâme bonne à Tégard de Dieu , et vous êtes pieux sans être fort dévot. Vous êtes fort ferme en la foi , et vous avez si bien su vous servir de la science, qui gâte les autres et qui les fait douter de tout, à vous affermir dans la religion , que j'estime qu'on ne peut croire ce qu'elle nous propose plus fermementque vous faites. Cela m'a paru en tous vos entretiens , et il y a autant à profiter avec vous de ce côté-là que sur toutes les autres choses »
» La bonté de votre âme est pour les autres aussi bien que pour Dieu , car vous êtes commode , point critique, et si peu porté à juger mal, que je crois que votre bonté pourroit même quelquefois duper votre esprit. ... Je n'entends pas dire que vous manquiez de sensibilité pour la gloire et pour l'honneur; au contraire , vous y êtes délicat jusqu'à l'excès.... Vous avez beaucoup de modestie, et jusqu'à avoir honte et être déconcerté, quand on vous loue .... Mais votre modestie est plus dans les sentiments que vous avez de vous-même, que dans votre air. . . . Vous êtes si prompt, et vous soutenez vos opinions avec une impétuosité si grande , qu'il semble qu'elles vous deviennent une passion .
» Vous faites une vie fort honnête et fort irrépréhensible à un aussi jeune homme que vous êtes ; et quand vous aurez pris une profession , je crois que vous pratiquerez ce que vous professerez Vous
trouvez fort bien le ridicule des choses ; et en cela seulement vous avez assez Fesprit de votre pays. Je ne crois pas que vous manquiez de tendresse de cœur, mais je crains que votre tendresse ne manque un peu de délicatesse. Vous êtes constant, et fort véritable en vos paroles, quoique Normand. Vous avez une si grande curiosité, qu'il n'y a point de prières ni d'importunités que vous n'employiez pour la satisfaire ' .» (a) Ce portrait est évidemment l'ouvrage d'une main amie. A-t-elle été toujours fidèle? Dés traits peu gracieux n'ont-ils pas été dissimulés ou affaiblis? Des traits d'un autre caractère n'ont-ils pas été négligés , ou bien ont-ils été mis suffisamment en relief? Nous allons essayer de résoudre ces questions, en retraçant les tendances et les habitudes intellectuelles et le caractère moral de Huet. Sa vie et ses écrits seront nos guides. On le voit, cette biographie ne doit contenir que les faits qui se rattachent à l'objet de notre examen .
Tendances et habitudes intellectuelles de Huet.
La passion de l'étude fut chez Huet , pendant toute sa vie , une passion dominante ; elle se révéla de bonne
^ Ce portrait ( Portrait LV ) a été imprimé h la suite des Mémoires de itfii^ de Montpensier. Amsterdam, 1735, tom. VHI, p. 319-
heure, il nous rapprend lui-même. «Je me souviens, dit-il , que, ayant à peine quitté la mamelle, et ne sachant pas même encore mes lettres , s'il m'arrivait d'entendre quelqu'un lire un conte, je portais une envie extrême à cette personne là , me figurant mille plaisirs du moment que je pourrais de moi-même et sans l'aide d'autrui lire et m'amuser comme elle. Plus tard, ayant su le faire, mais n'ayant point encore appris à écrire , si je voyais quelqu'un ouvrir et lire une lettre , je pensais combien il me serait agréable de communiquer et de causer de même avec un camarade * . ]»
Dans la passionrde Huet pour l'étude, respiraient sa nature impétuetise et la fougue d'un caractère rebelle et singulièrement éveillé^. Cette passion était insatiable, capricieuse. Dès qu'on le mit à l'étude, il s y porta avec une ardeur qui lui faisait quitter tous les plaisirs de son ^e. Il y sacrifiait une partie du temps qu'il devait accorder au sommeil (b). Dans le cours de sa vie, cette ardeur compromit quelquefois sa santé. Des ophthalmies, des maux d'estomac furent la punition de cet excès (c). Huet se faisait lire pendant les repas ;
1 Mémoires, etc.» Hv. l, pag. 10. Commentarius , etc., lib. I, pag. 17.
2 Ibid, M. Sainte-Beuve contredit formellement Huet , lorsqu'il lui donne ce tempérament rassis et cette égalité d'âme qui le distingua dans toute sa longue vie {Causeries du lundi, tom. II , pag. 131- 139.)
les voyages , la promenade n'étaient point perdus pour Tétude. Les distractions de la cour ne Ten détournaient pas (d).
Cette passion insatiable le faisait voler de science en science ; il croyait n'avoir rien appris quand il voyait qu'il lui restait encore quelque chose à apprendre. Cette passion était capricieuse. Elle choisissait son objet, elle ne le recevait pas ; en s'y appliquant, elle cédait à l'attrait, et cette application était toujours facile, parce que Huet était doué d'une aptitude merveilleuse aux lettres et aux sciences. L'attrait le portait tantôt vers une science, tantôt vers une autre. Quelquefois cet attrait avait été précédé de répugnance , quelquefois aussi suivi de dégoût; il s'affaiblissait tout à coup et se réveillait avec une énergie nouvelle.
Un penchant irrésistible entraîna Huet, dès son enfance, vers la poésie. «Mon esprit, dit-il, bouillonnait, attisé par je ne sais quel souffle mystérieux. Des vers bien tournés étaient, selon ^oi, le comble de la gloire. Quelque sujet donc qui se présentât, je le mettais tout de suite en vers, comme aussi tout ce que je disms était versV» Huet, comme saint Augustin , avait senti au commencement de ses études, de l'aversion pour le grec. Il ne tarda pas néanmoins à réparer les suites de cette antipathie. Les mathématiques
1 Mémoires, etc., liv. I , pag. Ci. Commentarius , etc., lib. I , pag. 18.
lui inspirèrent une ardeur si vive, qu'il passait les jours et les nuits à les apprendre. Les autres études , qui l'avaient jusqu'alors si agréablement occupé , lui inspiraient du d^oût.Tout,à l'exception delà géométrie, lui donnait des nausées.
Les recommandations du P. Mambrun, en Taveur de la philosophie , furent sans succès au collège de Gaen ; elles le forcèrent seulement d'user de plus de circonspection envers son professeur, de dissimuler la passion dont il était dévoré , et d'accorder un peu plus à la philosophie , jusqu'à ce que les deux ans marqués pour l'achèvement du cours fussent écoulés. Plus tard il se mit courageusement à Tétude de la philosophie , et laissa là tout son attirail géométrique et astronomique.
Huet reçoit de Huygens son Systema salumicum; il admire dans cet ouvrage la pénétration singulière et l'art exquis de l'auteur, et il se sent de nouveau entraîné violemment vers l'astronomie, qu'il avait. étudiée, dans son enfance , avec une vive ardeur.
Un de ses parents lui donne libéralement tous ses livres de mathématiques, qui n'étaient ni en petit nombre , ni à dédaigner. En les parcourant , il sentit les feux mal éteints de son ancienne passion pour ces nobles études, se raviver et faire irruption ; il ne les refoula point, mais il les entretint avec mesure, interrogeant de temps à autre et rapidement les trésors amassés dans ces excellents volumes.
Il y avait déjà trois années que Hnet se livrait à Tétude de la philosophie, lorsque Descartes publia les principes de la sienne. Il eut un violent désir de les connaître. «Je n'eus pas de cesse , dit-il , que je. ne me procurasse son livre , et ne le parcourusse en diligence. Il me serait difficile de dire quel enthousiasme excitèrent en moi la nouveauté de cette méthode , et ces merveilles éblouissantes, issues des principes les plus simples et les plus clairs. . . . Durant plusieurs années, j'appartins corps et âme au cartésianisme * .» Plus tard il le rejeta avec mépris, Tattaquaavec acharnement, et son aversion , qui subsista toute sa vie , ne le cédait pas en intensité à sa passion pour l'étude.
Quoique cette passion de Huet fût capricieuse , il eut cependant pour l'érudition une prédilection constante. Cet amour fut indomptable , et dans l'âge le plus avancé , il le sentait aussi vif qu'au plus fort de ses études. Huet nous fait connaître Tespëce d'érudition qui en fut l'objet. L'érudition qui consiste à corriger les anciens livres , à les rétablir dans leur splendeur primitive , si elle s'arrête là , n'est , d'après
1 Mémoires^ etc., 1. 1, pag. 23; Commentarius^ etc., ]. I, pag. 35, 36. Huet ajoute immédiatement^: Diuqtteinsanientis hujus sapientiœ.. consuUuserravi, donee maturescente œtate, totoque hoc docirinœ ap" paratu a fundamentis perspecto , vêla dare relrorsum , et curms iterart sum coactus, quum inanibus slructuris niti eam , totamque ab imo solo vacillare certissima ratione deprehendissem. M. Nisard a supprimé ce passage dans sa traduction.
lui , qu'une occupation misérable , et qui ne sied qu'à de petits esprits. 11 convient d'ailleurs qu'elle est nécessaire; mais elle n'en .est pas moins basse, comme le métier des sarcleurs. Ils arrachent les mauvaises herbes, et laissent recueillir les bonnes aux habiles jardiniers, qui ont su les cultiver et en faire leur profit * .
L'habileté dans les langues ne lui paraissait mériter des louanges , que lorsqu'on les considérait comme des servantes , auxquelles on ne doit faire la cour que pour arriver plus sûrement aux maîtresses. «Les langues, dit-il, sont les clefs au moyen desquelles on ouvre les portes du savoir , et ceux qui , satisfaits de les posséder, s'arrêtent sur le seuil et ne pénètrent pas dans le sanctuaire, ressemblent aux portiers qui, pour avoir les clefs de plusieurs portes, n'en couchent pas moins en dehors des appartements ^.>»
Huet, énumérant les conditions nécessaires pour devenir un homme savant, exige le renoncement à tous les appâts du monde. II n'a pas rempli cette condition; il a su concilier le désir insatiable d'apprendre , l'attachement invincible à l'étude, avec le goût des plaisirs et de la dissipation , réalisant dans sa personne l'alliance , que l'on croirait impossible, de l'homme du
< Huetiana ; pag. 64, 65.
^ Mémoires, etc., liv. UI, pag. 101, \Olt. ComfnentariuSy etc. , lib. m, pag. 156, 157.
monde et du savant laborieux , infatigable. Dans sa jeunesse , il ne négligeait ni le soin minutieux de sa personne, ni Télégance de sa toilette. Des maîtres d'armes, de danse et d'équitation , lui furent donnés. Il nous raconte qu'il dansait gauchement ; «mais à l'escrime et à Téquitation , dit-il , je l'emportais sur tous , et de manière à exciter l'envie de mes compagnons et de mes maîtres ' .» Ces exercices ne nuisaient point à ses progrès dans les sciences. Dans un âge plus avancé , à la veille d'entrer dans les ordres , la toilette ne lui était pas indifférente. Le seul changement dans ses habits lui paraissait digne d'une délibération sérieuse. 11 pensait, contre l'avis de Bossuet, qu'il ne devait pas changer de manière d'être brusquement , mais par degrés. 11 voulait raccourcir chaque jour ses cheveux et mettre peu à peu plus de modestie dans le reste de sa toilette. «Bossuet, ajoute-t-il, ayant à la fin partagé cet avis , je procédai si bien à lexécution, que , encore que je ne me fusse montré jusqu'alors qu'en habit de cour et presque de guerre, ma métamorphose s'opéra sans que, pour ainsi dire, personne s'en aperçût^.»
Huet était évéque et il s'occupait encore des grâces de sa personne; son portrait avait été mis à la tête
1 Mémoires^ etc., l.l, pag. 36. Commentarim^ etc., 1. I, pag. 56. "^ Mémoires ^ etc., liv. V, pag.188.Commen/ariu«, etc., lib.V, pag. 300.
(l'une édition de sa Démonstration Evangilique faite à Leipsick : il en fut mécontent. « Ayant vu ce portrait, dit«-il , je trouvai que Tair n*en était pas , comme on aime généralement à ravoir, celui d'un honnête homme, mais celui d'un personnage laid et commun, comme il sied à un ânier ou à un portefaix ^»
Les plaisirs de Tesprit que procure la science n'étaient pas le seul mobile de sa passion pour l'étude. L'estime accordée aux savants, l'auréole qui environnait leur nom , étaient pour Huet un aiguillon vif et pressant. Dans sa pensée, les plaisirs, fruit de la science, et la gloire qui les accompagne , étaient confondus. 11 l'avouait lui-même , l'immensité d'un travail sans éclat l'épouvantait. Il aimait mieux que d'autres que lui fissent le métier bas et presque dégradant d'assembleur de notes minutieuses et de pécheur de misérables variantes.
Huet se plaignait souvent que, de son temps, les lettres étaient privées de l'honneur et de la reconnaissance qui leur étaient dus. Il fit entendre ses doléances
< MétnoireSf etc., liv. VI, pag. 238, 239. Commentarius, etc.. lib. VI, pag. 399, 400. Voici le texte dont nous avons rapporté la traduction : Quam ut conspexi postmodum, non quidem npootanov Tipmjyiç prœfixum operi, ut fieri amat , sed rusticafiain et subabsurdam faeiem mihi tributam comperiy qmilis esset agasonis aul bajuli. Mosheim ne jugeait pas ce portrait si défavorablement. 11 l'appelle : Imaginem eleganti Wolgangi manu œre depictam, {Hist, crt/., tom. IV, pag. 552, cotée.)
à TÂcadémie, dans son discours de réception . Il s'élevait avec véhémence contre une cabale i^apédenteê, gens ignares et non lettrés, qui , sentant leur incapacité et ne pouvant se résoudre à une étude assidue de plusieurs années , ont entrepris de se faire un mérite de leur incapacité , de ridiculiser 1 érudition et de traiter la science de pédanterie.
«Je puis donc dire, concluait-il avec douleur, que j'ai vu fleurir et mourir les lettres , et que je leur ai survécu... Je trouve la même différence entre un savant des xv™e et xvim« siècles , et un savant d aujourd'hui , qu'entre Christophe Colomb découvrant le nouveau monde et le maître d'un paquebot qui passe journellement de Calais à Douvres ' . »
La passion de l'étude qui s'était manifestée chez Huet, lorsqu'il était encore à la mamelle, rencontra des obstacles dans sa plus tendre enfance. Il avait des condisciples qui détestaient tout travail de l'esprit , et qui employaient toutes sortes de violences pour contrarier sa passion ; et le prêtre qui leur donnait des leçons était absolument illettré. Mais les jésuites du collège royal de Mont , à Caen , charmés de son goût pour les belles-lettres , eurent soin de l'encourager et de le pousser vivement. Il répondit aux espérances de ses professeurs , et donna plus tard à ses études des secours et une direction.
1 Huetiana , pag. 3, 21.
— iS —
Haet , craignant ^w ses éludes ne languisaent ou ne restassent à peu près suspendues , accourait bien vite à Paris et plus vite encore chez les libraires. Tout Targent qu'il avait pu ramasser en le dérobant à ses plaisirs, les libraires de la rue Saint- Jacques le lui enlevaient jusqu'au dernier sou. Sa bibliothèque était si bien remplie qu'elle n'avait pas son égale dans tout le pays , ni pour le choix , ni pour le nombre des livres. Ce choix consistait à préférer les écrivains de Tantiquité, qu'avant tout il avait voulu posséder. C'était uniquement pour en faire usage qu'il les avait amassés ; aussi se souciait-il peu de les entretenir propres. S il trouvait, en les lisant, quelque chose qui valût la peine d'être noté, soit pour la correction du texte , soit pour l'éclaircissement des passages , il le notait à la marge (e).
Pans son goût pour les livres, Huet se laissait aller à sa nature impétueme. Il dépensait en achat de livres au-delà de ce que lui permettaient ses ressources. Naudé le fit rentrer dans de sages limitas, l'aida de son argent et de ses conseils, et l'avertit en ami de se défier de la friponnerie des libraires.
Les voyages de Huet à Paris avaient aussi pour but de connaître les princes de la répMique des lellres, et de voir ces hommes non moins illustres qu'excellents et dont la grande renommée était le prix de leur merveilleuse érudition ; les Sirmond d'abord , les Pétau , les Labbe , les Vavasseur , les Rapin , les Cossart et
les Cpmmire * . Huel Ta constaté : « A Tâge de vingt ans, dit-il , je me vis en commerce avec tous les princes de la littérature qui vivoient alors, avec les Dupuy, Pierre et Jacques^, les Bochart, les Blondel, les Bouillaud , les Saumaise , les Heinsius , les Yossius , les Selden, les Descartes, les Gassendi, les Ménage, etc., etc. Je recherchai leur amitié par mes visites ou par mes lettres. Je fus connu d'eux , je fus aimé de plusieurs et je crus avoir part à Teslime de de quelques-uns \ »
Les rapports de Huet avec les savants s'accrurent dans le cours de sa vie ; il se mén£^ea des correspondants ou des amis dans tous les pays et dans les diverses communions chrétiennes. Son voyage en Suède eut un but scientifique. Il y trouva les matériaux de son commentaire sur Origène. Dans le cours du voyage, il séjournait dans les villes où il savait qu'il rencontrerait des savants , et il s'empressait de les visiter. Il alla voir à Amsterdam un rabbin très-savant. Une conférence s'engagea entre eux sur les rites juifs et la religion chrétienne ; l'ouvrage qu'il publia sous le titre
1 Mémoires, etc., liv. 1, pag. 38, 39. Commentarius, etc., Hb. I,
2 Huet appelle Pierre Dupuy Tintrépide champion de Tindépendance de la couronne de France et des libertés de l'église gallicane. (Mémoires, etc., liv. 1, pag. 42. Commentarius, etc., lib. I, pag. 65.)
s Hueiiana , pag. A,
de Démonstration Evangélique, fut le résultat de ses longues et profondes méditations sur cette conférence.
Les rapports de Huet avec les savants lui donnèrent des guides qui furent aussi pour lui un aiguillon. Antoine Halley, professeur à Caen , ne put pas souf-* frir dans Huet sa honteuse ignorance de la géographie. Quand Huet dévorait la géographie sacrée de Bochart, et qu'il comparait l'abondance inépuisable de Térudition du ministre avec sa chétiveet |)etite provision, «c'était, disait-il, une vraie douleur pour mes yeux et un motif considérable pour déplorer mon indigence * » Bochart lui permit de profiter de ses richesses. La plusforte impulsion lui fut donnée par Etienne le Moine , Etienne Morin et Jean Ballachée, qui arrivaient de Hollande enrichis des dépouilles de l'Orient et chargés des trésors de l'Attique.
Huet fut lui-même plus tard le guide et le conseil des savants, et sa science obtint de glorieuses récompenses. Des ouvrages lui furent dédiés; des poètes te chantèrent. L'Académie française le reçut dans son sein presque malgré lui (f). Pendant son séjour en Suède, TAcadémie de Caen l'avait mis au nombre de ses membres. Il assure qu'après son retour de Suède , il refusa les fonctions de précepteur du jeune roi , qui lui étaient offertes par les grands de ce
* Mémoires y etc , liv. I, pag. 26. Commentarius , etc., Hb. I, pag. 42.
royaume (g). Il fut associé à Bossuelpour rédocation du Dauphin (h).
Huet se plaisait à diriger les études des femmes qui avaient de l'aptitude pour les lettres, et il avait un art merveilleux pour la découvrir , quand elles voulaient la lui cacher. Il pressa vivement Fabbesse de Caen , Marie-Éléonore de Rohan , de composer sa Morale du Sage, Uabbesse opposait son peu de science et consentait néanmoins à entreprendre cette tâche, si Huet voulait Taider de ses conseils et de sa critique. Il le lui promit et l'ouvrage fut composé.
Huet surprit un jour Marie-Élisabeth de Rochechouart ' lisant attentivement un livre qu'elle cacha dès qu'elle le vit entrer. Il raconte avec beaucoiip de grâce la lutte qui s'établit entre Mlle de Rochechouart et lui. Il déclare à la jeune personne qu'il vent voir le livre , et qu'au besoin il emploiera la force. Après avoir longtemps résisté, elle cède enfin en rougissant. Quel était donc ce livre qu'elle avait tant de répugnance à montrer ? C'était le texte grec du Criton de Platon ; elle supplia Huet de ne pas la trahir, et, puisqu'il l'avait surprise, de lire avec elle jusqu'à la fin le Criton, dont elle avait déjà lu le commencement. «C'est ce que nous fîmes, dit Huet, mais tout le temps de la lecture je demeurai dans un étonnement profond,
1 L'abbesse de Fontevrault, tante de M"e de Rochechouart, a traduit la plus grande partie du Banquet de Platon . Racine en a traduit un tiers.
causé par la découverte, que je faisais alors, de tant d'érudition jointe à tant de modestie , dans un sexe et dans un âge si tendres. *»Huet a célébré dans une de ses églogues l'érudition de M"« de Rochechouart.
Huet fit des reproches à Jacqueline Boette de Blémur, sa parente , de lui avoir caché qu'elle avait écrit les Yies des saints de l'ordre de Saint-Benoit. Celle-ci , pour obtenir son pardon, «le pria de lui donner Tespérance qu'il souffrirait sans peine qu'elle soumit à son jugement tout ce qu'elle avait écrit et tout ce qu'elle écrirait dans la suite. » Huet le promit , et l'ouvrage de Jacqueline Boette fut publié sous le titre d'Année bénédictine.
Huet voulut faciliter les rapports des savants entre eux, et contribuer ainsi aux progrès des sciences et des lettres ; dans ce but, il propagea les réunions scientifiques et littéraires. Il fonda à Caen une Académie dans l'intérêt des sciences ; l'Académie qui existait à . Caen se renfermait dans des matières purement littéraires. Il assistait souvent aux réunions qui avaient lieu chez Hubert de Montmort, où l'on s'occupait des lettres et de la philosophie. Il assistait aussi à l'assemblée des savants qui se tenait, un jour par semaine, à l'hôtel de Guillaume de Lamoignon ; l'érudition était l'objet de cette conférence.
1 Mémoires, etc . , liv . VI, pag . 228 • Commentarius, etc . , lib . VI, pag. 381.
Huet se montra toujours le défenseur des études. Il prit parti pour le P. Mabillon dans sa querelle avec l'abbé de Rancé, au sujet des études monastiques. «Je suis ravi, lui écrivit-il, que vous ayez entrepris de désabuser ceux à qui on a voulu persuader, depuis quelques années , que l'ignorance est une qualité nécessaire à un bon religieux. Je suis dans un lieu où j'ai Vu soutenir cette maxime si favorable à la fainéantise des cloîtres, qui est la mère du relâchement. J'ai beau alléguer votre exemple et celui de tant d'illustres confrères que vous avez , si dignes de l'habit et du titre qu'ils portent. Votre ouvrage les pourra désabuser, si je puis obtenir qu'ils le veuillent lire ; mais quand on aime son mal , on en fuit les remèdes. A l'abbaye d'Aunay , le treize aoust 1 69 1 * .»
Huet cultivait les sciences exactes, naturelles et physiques; mais ses recherches et ses expériences ne furent pas fécondes, son esprit fut peu inventif. Il imagina néanmoins un hygromètre , un instrument de gnomonique et un anémomètre. Mais aucun de ces instruments ne fut exécuté ; Huet a mentionné seulement les deux premiers, et a décrit le troisième. Il rapporte qu'un Anglais en fut si content qu'il manifesta le dessein de l'exécuter au plus tôt, mais la mort le prévint^.
Huet ne se livrait pas exclusivement aux études sé-
< Mabillon; Œuvres posthumes, tom. l,pag. 392. ^ Huetiana; pag. 55, 56.
rieuses, et ne dédaignait pas la littérature légère; il était fier d'une ballade, d'un sonneL II s'est constamment empressé de rechercher tous les hommes fameux par leur savoir ou par ledr esprit, f^es plaisanteries pleines de malice et de politesse enjouée , étaient de son goût; il en était fort friand. Il trouvait un plaisir infini à la conversation du prince de Guémenée , Louis de Rohan, qui était tout esprit , tout sel et tout grâce , et à celle de Guillaume Bautru, dont l'agréable caractère charmait la cour et tous les beaux esprits do la ville. «L'éclat qui s'échappait de cette âme de feu, disait-il, était si vif qu'on en était ébloui*.» Le mérite de la science paraissait amoindri , aux yeux de Huet , s'il était dépourvu de cette politesse qu'on ne puise que dans les grandes cours et qu'il admirait dans le P. Sirmpnd.
Huet voulut être présenté à Scarron ; Sarasin, Chapelain, Segrais, Babeuf, La Fontaine, etc., furent ses amis. Il a été en relation avec les trois femmes qu'il appelle les plus doctes : Christine de Suède , Marie Schurmann, Magdeleine de Scudéry. Il exalte le mérite de Mm« de Lafayette. « Quoi de plus poli, dit-il , de plus correct , de plus charmant que ce que nous la voyions écrire , ou que nous l'entendions raconter? Et pourtant elle se souciait si peu des jus-
^ Mémoires, etc., liv. IV, pag. 138, 154. Cofnmentarius , etc., lib. lY, pag. 2U, 239.
tes éloges dont elle était Tobjet, qu'elle voulut que son agréable roman de Zaide parût sous le nom de Segrais *.»(i)
Huet adressa à Segrais sa lettre sur lorigine des romans ; elle fut mise en tête du roman de Zdide. Il nous apprend que Mrae Lafayette, auteur de Zdide, aimait à lui dire qu1ls avaient marié leurs enfants; Huet répondait : « Ce mariage a bien tourné; il n'est pas un peuple en Europe qui n'ait adopté nos époux et ne leur ait donné droit de bourgeoisie ^. »
A l'époque où Thôtel Rambouillet était dans tout son éclat, Huet permit a ses amis qu'ils l'introduisissent dans ce sanctuaire de la politesse. Il pensait néan- «moins « qu'il était bien hardi de sa part, provincial comme il l'était et n'exhalant que des manières provinciales, de 'se produire sur un pareil théâtre.» Il n'eut pas lieu de se repentir de sa témérité. La divinité du lieu , Mme de Vivonne , le reçut avec une extrême bienveillance.
La passion de Huet pour l'étude , et son aptitude aux sciences et aux lettres produisirent des fruits abondants. Il composa un grand nombre d'ouvrages qui peuvent ê-xe rangés en trois catégories : 1® éru-
^ Mémoires^ etc., liv. IV,pag. 133. Commentarius, etc., lib. IV, pag. 204.
3 Mémoires, etc., liv. IV, pag. 163» Commentarius, etc.,lib. IV,
dition sacrée et profane ; 2'' philosophie et religion ; 3» littérature française et latine , prose et vers ( j ).
Ces divers écrits témoignent de la très-grande érudition de Huet , de la sagacité et de la vigueur de son esprit ; ils supposent une ims^ination vive et féconde qui sait revêtir tous les sujets de formes.élégantes et gracieuses. Huet possédait a un haut degré la sensibilité que nous appellerons artistique , qui a son siège principal dans rimaginatioQ, et trouve un puissant auxiliaire dans l'organisation physique. Il avait lu les histoires amoureuses grecques et latines; il avait fait ses délices des vieux romans français, écrits deux ou trois cents ans avant lui. La lecture de VA$trée le touchait si fort que Témotion faisait couler ses larmes et lui était la parole * . Mais on chercherait en vain dans Tévéque d'Avranches le feu sacré du poète , la profondeur du philosophe, et, dans ce qu'il a écrit en français, la perfection de style du grand écrivain. Ce n'est que par rérudition qu'il est réellement hors ligne ; aussi lorsque la postérité , d accord avec les contemporains , a voulu caractériser son mérite littéraire, elle Ta proclamé le savant Huet.
L'érudition du Varron français ne fut pas sans influence sur les jugements et les habitudes de son esprit. Le degré d'érudition lui servait de mesure pour
1 Mémoires, etc., liv. HI, pag. 103, i04. Conmenlarius , etc.) lib. Ul, pag.159,160.
déterminer le mérite des écrivains (k); on sent que c'est à regret qu'il rend hommage à un talent purement littéraire. «Duperrier et Santeuil étaient poètes dans Fâme, dit-il, mais rien que poètes.» Il s'étonne que Ton puisse obtenir une réputation littéraire , si Ton n'est versé dans la connaissance de l'antiquité; il cite Conrart comme un rare et singulier exemple d'une réputation acquise sans la moindre teinture de l'antiquité. Il lui pardonne de n'être pas savant; mais c*est la reconnaissance qui lui inspire cette indulgence. Huet attribue l'opinion de Perrault sur les anciens , à la connaissance imparfaite qu'il avait de l'antiquité et de lui-même ; et toutes les fois qu'il juge les écrivains, il ne manque point d'adresser des reproches à ceux dont le bagage scientifique est léger ou presque nul.
Quelque sujet que traitât Huet , l'érudition y tenait une grande place ; et quoiqu'il affectât d'employer les formes extérieures des géomètres, ses préférences étaient pour le genre de preuves qui convient à l'érudition: l'autorité du témoignage. Dans ses études philosophiques , il s'appliquait moins à approfondir les problèmes que la philosophie se propose de résoudre, qu'à connaître les opinions diverses des anciens philosophes.
Huet voulait-il exprimer ses sentiments , désigner les actions ordinaires de la vie , l'érudition lui fournissait souvent des images, des allusions. Il compare au chant du cygne les dernières paroles de sa grand'-
mère rentrant dans le sein de TÉglise ayant d*expirer. C'est à Juvénal qu'il emprunte des termes pour manifester sa douleur, à l'occasion de la mort du P. Mambrun : «Que la terre vous soit légère, s'écrie-t-il, que vos urnes recèlent un éternel printemps « ô vous qui voulûtes que vos enfants respectassent dans un maître la sainte autorité du père * .» Loue-t-il des vers , il dit qu'ils ont été trempés par les muses dans la quintessence de leur nectar. S'agit-il de son testament, il fait allusion à un usage de l'antiquité. «Je le remis , dit-il , entre les mains de M^^ d*Harcourt, supérieure de la Visitation , à l'imitation de César qui avait déposé le sien entre les mains des vestales ''. »
Malgré ses préférences pour l'érudition, Huet rend justice à toutes les sciences. «La plupart de ceux, dit-il, qui jugent des sciences , sont sujets à un défaut capital , qui est de n'estimer que la science qu'ils aiment et de mépriser les autres .... Il faut avoir un goût général pour reconnottre ce qui est estimable dans chaque science , et un esprit d'équité qui sache 'donner à chacune son prix et l'estimer selon son mérite .... Je ne prétends pas que chacun de nous puisse se donner carrière dans toutes les sciences ; que nous effleurions tout et ne creusions rien ; la véritable méthode est de s'appliquer principalement à une science,
* Mémoires, ctc.,liv. I,pag.23. Commeniarius , etc., lib. I,
pag. 37.
2 Correspondance inédite citée par M. de Gournay .
et ânx autres seulement par rapport à celle-là .... Pour moi , quand Tordre de mes études m'engage à m'écarter par occasion dans quelque science qui n'a pas été ma principale occupation , je porte envie à ceux qui la cultivent, tant j'y aperçois de richesses et de beautés '. »
Huet maniait avec adresse l'arme de la dialectique. Il savait attaquer et se défendre avec vigueur. Bossuet disait de lui : « Un si savant homme n'a pas besoin d'une main étrangère pour le défendre; et si quelque jour il lai prend envie de réfuter les louanges que le ministre Jurieu lui donne , il lui fera bien sentir que ce n'est pas à lui qu'il faut s'attaquer*.»
Mais lorsque Huet, en argumentant, puisait dans le trésor de son érudition , il se montrait plutôt un avocat habile qui exploite des textes en faveur d une cause , qu'un critique impartial qui les approfondit pour connaître la vérité.
Huet décrit les fonctions des juges et celles des avocats; elles lui paraissent entièrement opposées. « Le juge , dit-il , travaille à découvrir la vérité ; l'avocat travaille à la cacher ou à la déguiser. Le juge cherche le milieu , qui est le siège de l'équité ; l'avocat cherche les extrémités. Le jiige doit tenir la balance droite et dans l'équilibre; l'avocat jette des poids dans
* Huetiana, pag. 72,73.
2 Œuvres de Bossuet, édition de Lebel, tom. XXU, pag. 151.
— as —
)à balance pour la faire pencher * . » L'évoque d'Âvranches s'est montré phis souvent avocat que juge; son esprit se complaisait dans les luttes où se déploient toutes les subtilités de la dialectique^. Il s'était passionnéydans sa jeunesse, pour les exercices de Fescrime.
Huet est affirmatif ; il n'hésite pas, il prononce. Son esprit est indépendant ; il juge avec une entière liberté les écrivains de l'antiquité et ceux son temps. F/éclat des plus grands noms ne Tébtouit pas. Il dit de saint Augustin : « Quand il faut prendre parti et se déterminer, Tardeur de son esprit le porte toujours aux extrémités, sans s'arrêter jamais dans le milieu. D'ailleurs il manque d'ordre et de méthode. Son livre de la Cité de Dieu est un amas confus d'excellents matériaux. C'est de l'or en barres et en lingots*. » Huet porte ses jugeQients avec autorité; on sent qu'il croit exercer un droit. 11 donna de bonne heure des preuves de son indépendance. L'abbé d'Olivet nous apprend qu'il osait même quelquefois n'être pas de l'avis du P. Pétau, et qu'il luttait presque enfant contre un si grand homme ^
Huet ne sut pas toujours se préserver de la crédulité. Il se montra très-facile à croire la résurrection
2 Mémoires, etc., liv. HI, pag. 127. Commentarius, etc., lib. III, pag. 196.
3 Huetiana, pag. 24.
^ Histoire de l'Académie; Éloge de Huet, tom. Il, pag. 376.
d'un enfant * . Sur le témoignage de Suétone et de Servius , il semble ne pas refuser d'admettre que , lorsque les corps n'ont pas été entièrement consumés et qu'ils n'ont été enterrés que superficiellement , les âmes des morts ne trouvent point le lieu de leur repos et que des spectres apparaissent toutes les nuits. Il ne condamne pas non plus l'opinion dés Grecs d'aujourd'hui , persuadés que les corps des excommuniés ne se corrompent pas , mais s'enflent comme un tambour et en expriment le bruit quand on les frappe ou qu'on les roule sur le paYé^
Huet fait précéder le récit de ces faits de la réflexion suivante ; « Je n'examine point ici si les faits que l'on rapporte sont véritables, ou si c'est une erreur populaire ; mais il est certain qu'ils sont rapportés par tant d'auteurs habiles et dignes de foi , et par tant de témoins oculaires , qu'on ne doit pas prendre parti sans beaucoup d'attention'. »
D'après M. Bartholméss, Huet était conciliant en matière d'histoire. Serait-ce cette disposition de Huet à la crédulité , que M. Bartholméss appelle esprit de conciliation et impartialité^? On doit rappeler ici que Huet se plaignait à Cuper que l'on approuve les con-
1 Mémoires, etc.Jiv. Hl^pag. 127. Commentarius, etc. y lib. H[, pag. 197,198.
2 Huetiana, pag. 8i,85.
s Ibid., pag. 83.
^ Huet, évêque d*Avranchêi, ou le Scepticisme théologique, pag. 3.
jectures , les doutes dans les lettres , et qu'on a de la peine à les admettre , lorsqu^il est question d'histoire et de sciences naturelles * .
Huet déclare qu'il ne croyait pas un mot de toutes les folies des alchimistes , et cependant il rapporte , sans rimprouver, le récit de Porée, qui prétendait avoir été témoin d'une transformation d'un peu de plomb en lingot d'or, et qui lui montra la bague faite, d'après son témoignage , avec cet or ^.
Huet avait un goût très-prononcé pour le paradoxe et les opinions singulières. Son immense érudition lui fournissait le moyen de le satisfaire : il était de la famille des Hardouins , qui ne se lèvent pas toute leur vie à quatre heures du matin pour ne dire que ce que d'autres ont dit avant eux. C'est ce goût du paradoxe qui inspira à Huet des étymologies singulières, des rapprochements bizarres, des appréciations étranges. Il serait trop long de les rapporter. Nous nous bornerons à donner un échantillon de ses étymologies : « Maître Aliborum ; ce nous semble être donné par dérision à quelque avocat ignorant qui , plaidant en latin ,' et voulant dire qu'un homme n'est pas recevable à ses alibi, dit , nulla habenda est ratio istorum aliborum. — Galimatias vient d'une source pareille ; il s'agissait, dans un plaidoyer, du coq d'un certain Mat-
*■ Lettres de critique, etc., Epist. X, pag. 577. ^Mémoires, etc.,liv. lY, pag. 145, 147. Commentarius , etc.^ lib.IV, pag. 225,226.
thias, et Tavocat , à force de répéter gallus Matthiœ , se méprit , et dit galli Matthias \»
On sait que, d'après Huet, les divinités du paganisme n'étaient que Moïse défiguré. A Fen croire , Ovide a plus de méthode que saint Thomas; Tacite est beaucoup plus loué parce qu'il a rarement loué ; la nymphe Égérie est le symbole de la pauvreté ; la passion de Tamour est une maladie du corps que Ton peut guérir par de grandes sueurs et de copieuses saignées , de telle sorte que la passion étant emportée à Tinsu de celui qui en était atteint, il n'est plus passionné que de mémoire ^
Huet disait encore : « Il va nécessairement deux termes entre les choses relatives, et entre ces termes consiste la relation. Et si l'un des termes est détruit, il faut de toute nécessité que la relation soit anéantie. Je m'explique par un exemple. Philippe est père d'Alexandre : il y a une relation entre ces deux termes ; et cette relation considérée en Philippe père , par rapport à Alexandre fils , s'appelle paternité , et considérée en Alexandre fils , par rapport à Philippe père, s'appelle filiation. Or, cette relation n'a rien de réel et ne subsiste que par l'opération de notre entendement; car la personne de Philippe étant consi-
1 Dissertation sur divers sujets, etc., tom. II, 19« dissert., pag. 114,429.
2 Huetiana, pag. 25, 214, 257, 260, 261, 262.
(lérée solitairement et en elle-même , on n'y trouve rien d'effectif , à quoi Ton puisse appliquer ce terme paternité ; non plus que le terme filiation dans la personne d'Alexandre 11 en est de la réputation comme
des enfants. 11 se forme une relation entre un homme et sa réputation. S'il vient à mourir, un des termes de la relation n'existant plus , la relation est anéantie , et cette réputation ne peut plus lui appartenir, puisqu'il n'existe plus ; et par conséquent elle appartient autant à tout autre homme qu'à lui '.» Huet assure qu'il a établi cette conclusion par des principes physiques. Cependant Huet, qui se permet ces paradoxes et ces abus de l'érudition , les blâme sévèrement chez les autres. 11 raille Ménage sur la bizarrerie de quelquesunes de ses étymologies. 11 accuse Hardouin d'une paradoxologie effrénée et intarissable ^ Huet fondait son système de rapprochement entre les livres saints et les fables du paganisme, sur la conformité d'usages, d'événements, sur la ressemblance de nom; et il condamne ce genre de preuve dans Bochart, qu'il appelle à cette occasion Je père des conjectures^.
* Huetiana, pag. 328, 330, 335. Si on réfléchit sur les citations , qui Tiennent d'être faites , on aura c[uelque peine à soutenir avec M. Sainte-Beuve, que Huet n'est pas de ceux qui aiment à se singulariser ni à rien outrer (Causeries du lundi, tom. II, pag. 140), et on n'accordera point à M. Bartholméss que c'est seulement en philosophie que Huet était excessif, ( Huet, etc., ou le Scepticisme théologique, pag. 3.)
3 Nouveaux mémoires àe l'abbé d'Artigny, tom. II, pag. 255.
s Ibid., tom. l,pag. 88.
Haet se plaint que , dans son enfance , « son goût pour la poésie ait été gâté par les sottes recommandations de son précepteur, qui lui avait arraché des mains les grands modèles de l'antiquité, pour leur substituer quelques obscurs versificateurs de son siècle , italiens et belges ; leur faux brillant séduisit son esprit enfantin comme Teussent/ait des joujoux... Je ne reconnus mon erreur, dit-il, que dans un âge plus mûr, lorsque je sus faire la différence entre un vers bigarré et fardé, et un vers où brillaient des grâces naturelles* . » Huet ne parvint point à effacer entièrement les mauvaises impressions produites par les recommandations de son précepteur. On sait qu'il fut admirateur de la Pueelle de Chapelain , des poésies de Desmarets et de Brébeuf.
La Guirlande de Julie le ravissait ; il en parle avec enthousiasme. La duchesse d'Uzès satisfit enfin l'ardent désir qu'il avait eu de la connaître. Ce fut un régal pour lui ; il la médita pendant quatre heures , et il pensa avoir vécu durant tout ce temps-là dans la compagnie des hommes de son siècle les plus fameux par leur esprit et leur politesse ^
Cependant, il faut rendre justice à Huet, il ne pouvait pas supporter les dédains de Brébeuf pour Virgile, et
^ Mémoires, etc., liv. I, pag. 11, 12. Commentarixis, etc., lib. I, pag. 19.
2 Mémoires, etc., 4iv. V, pag. 185. Commentarius , etc., lib. V, pag. 295.
il le défendit contre Segrais , ainsi que Théocrite * . Il écrivit à Perrault une lettre pleine dégoût et de raison, au sujet de son Parallèle des anciens et des modernes^. Mais son jugement sur le passage de la Genèse où, contrairement a l'opinion de Boileau , il ne veut pas voir du sublime , fait peu d'honneur à son goût '.
Caractère moral de Huet.
Huet, doué d'un esprit vif et pénétrant, s'était exercé à toutes les subtilités de la dialectique, et s'en servait avec habileté. Ces qualités naturelles et ces habitudes de son esprit, appliquées aux affaires, firent naître chez lui l'amour de la procédure et l'horreur de l'accommodement. Il se plaignait île la pluie de procès dont il fut inondé et qui , suivant ses expressions, (ut Y affliction d*une bonne partie de sa vie.
1 Mémoires, etc.,liv. UI, pag. 15,91. Commentarius , etc., lib* m, pag. U, Ul .
2 Cette lettre est de 1692. Huet se plaint que Perrault Tait tenue secrète, et qu'on ne Tait trouvée qu'après sa mort dans ses papiers. Elle a été imprimée pour la première fois en 1704, dans les Pièces fugitives, S^ partie, pag. 409-450.
3 Voyez dans la Bibliothèque choisie, tom. X, XXVI; dans le Journal littéraire de la Haye , tom . H , IV, la polémique qui eut lieu entre Huet et Boileau au sujet de ce passage . Le Clerc prit parti pour Huet.
Cette pluie , en effet , commença de bonne heure , se renouvela souvent et jusqu'aux derniers jours de sa longue existence.
Après que Huet eut consenti à échanger son évêché de Soissons contre celui d'Avranches , des différends d'intérêt s'élevèrent entre lui et l'abbé Brularl de Sillery. Leurs réclamations réciproques allaient être portées au parlement. Les prélats de Reims , de Meaux, de Troyes, arrangèrent l'affaire. «Des procès infinis, dit Huet, me vinrent de tous côtés, soit de la part de ceux qui exigeaient que je réparasse les bâtiments de l'évêché d'Avranches que je venais de quitter, soit de la part de ceux auxquels j'adressais la même requête , au sujet des bâtiments que je venais occuper* . » Le P. de la Chaise , que Huet avait établi juge de ces différends , le traita , si on l'en croit , avec une très-grande rigueur.
Huet soutint de nombreux procès contre ses fermiers des abbayes d'Aunay , de Fontenay. Parmi ses adversaires figuraient des parents, des amis. Toute la ville de Caen se déclara contre lui. Son ardeur à défendre ses intérêts n'est-elle pas sensible dans ces paroles : «Que, s'ils (les fermiers de Fontenay) ne veulent point traiter sans une assurance préalable de remise , rompez net avec eux , en leur déclarant que
1 Mémoires, etc., liv. V, pag. 222, 223. Commentarius, etc., lib. V,pag. 370,371.
je pousserai l'affaire jusqu'à un arrêt définitif, quelque loin que la chose puisse aller, et que ce sera alors que les frais seront taxés et payés à la dernière rigueur * ? » Huet n'exagérait donc pas quand il écrivait à Cuper, qu'il était assailli de nombreux et éternels procès ; mais qu'il poussait les affaires avec vigueur, parce que, s'il paraissait se relâcher un peu , ses adversaires le presseraient plus vivement^. Il dit dans ses Mémoires: «Je me suis tiré des querelles que m'ont suscitées mes fermiers pendant dix années entières, à force d'arrêts de tribunaux et de constance opiniâtre *.» L'amour de Huet pour la procédure et la longue habitude des procès l'avaient initié à la langue du palais , et Ton croit entendre un officier de justice, lorsqu'on lit cette recommandation formulée en termes techniques, qu'il adressait à un de ses neveux, à l'âge de 84 ans : «Je suis fort d'avis que vous ne négligiez aucun des moyens qui pourraient arrêter ce désordre ( arbres de l'abbaye de Fontenay sciés par l'ordre des religieux): informations^ monitoireSy poursuites^ condamnations et punitions rigoureuses*. L'abbé d'Olivet est bien au-dessous de la vérité lorsqu'il dit que
1 Correspondance inédite y citée par M. de Gournay, pag. 37, 78, 79, 80.
^ Epist. VHI. Lettres de critique ^ etc., pag. 574.
3 Liv. V, pag. 223. Commentarius, etc., lib. V, pag.37i,372.
^ Correspondance inédite , citée par M. de Gournay, aux pages désignées plus haut.
Hoet , grâce à son air natal , eut quelque ouverture pour le jargon de la chicane * .
Huet affectionnait le paradoxe et recherchait les opinions singulières. Ces dispositions de soa esprit s*harmonisaient avec Toriginalité de son caractère. Huet tonsuré , songeant à entrer dans les ordres , donnait une grande preuve de cette originalité, en adoptant à la cour, où le retenaient ses fonctions de sousprécepteur du Dauphin, un costume presque semblable à l'habit d'un homme de guerre. Au reste, l'originalité était héréditaire dans sa famille. Huet rapporte que, dans la dernière maladie de son père, qui le tint six mois au lit, ses amis allèrent répéter dans sa chambre un ballet qu'ils avaient composé, et le réglérent suivant ses avis. Ses sœurs avaient sans doute une piété remarquable; mais l'on ne peut disconvenir que l'originalité n'ait présidé au choix de quelqu'une de leurs pratiques de mortification.
«Ma sœur cadette, qui étoit religieuse, dit Huet, ayant ouï dire qu'une extrême soif étoit une des plus grandes peines que la nature pût supporter, elle résolut de s'abstenir entièrement de boire. Pour garder le secret de cet étrange dessein , elle renversoit adroitement sous la table du réfectoire la portion du breuvage qu'on lui avoit servie. Cette conduite ne pouvoit
< Éloge de Huet, pag. 38i . ÇHist. de l'Aead, franç.y tom. U.)
pas aller loin , et la nature succomba bientôt à une si terrible épreuve * .»
«Ma sœur aînée , qui étoit mariée, dit encore Huet, ayant fait partie, avec quelques-unes de ses amies, de faire douze ou treize lieues de chemin pour se donner le divertissement d'un spectacle qui attiroit un grand concours de monde , lorsqu'elles furent sur le lieu et qu'on en fit l'ouverture , elle fut prise d'un désir secret de sacrifier à Dieu ce plaisir , quoique très-innocent, qu'elle avoit recherché. Elle abattit sa coiffe et baissa les yeux , sans les lever pendant les exclamations et les applaudissements de toute l'assistance^.»
L'esprit de Huet était affirmatif, sa nature était impétueuse ; cette fougue se mêlait à tous ses sentiments. Il était passionné pour la gloire qui accompagne la science , et il avait de la répugnance pour le travail sans éclat. Ces traits de son caractère, que nous avons déjà signalés , expliquent sa conduite dans la défense de ses opinions ; ses hypothèses les plus étranges , ses conjectures les plus contestables lui paraissaient établies par des arguments certains: l'ignorance, la jalousie, la mauvaise foi, pouvaient seules les méconnaître ! Il pi^tendait qu'on le contredisait sans l'avoir lu. Ses opinions étaient pour lui une passion véritable; aussi ménageait-il peu ses contradicteurs.
1 Huêtiana, pàg. 322,323.
2 Ibid., pag. 325, 326.
Il traitait de Zoïle Dupin , qui avait vu de simples conjectures , et non pas des démonstrations , dans les appropriations qu'il faisait des personnes Qt des histoires profanes, à Moïse etàThistoire de TAncien Testament.
Dupin répondit avec autant de convenance que de vérité : « La république des lettres doit jouir d'une entière et parfaite liberté ; Tesprit de tyrannie et de domination en doit être exclu. Quelque rang que l'on 7 tienne , on ne doit pas s'offenser de ce que les autres ne sont pas de notre avis , particulièrement quand il est nouveau. C'est un méchant moyen de se défendre, que de traiter son adversaire avec mépris, de le comparer à Zoïle et de se dire un Homère. Il faut apporter de bonnes preuves de son sentiment , réfuter solidement les raisons des autres, sans aigreur, sans emportement, sans injures. C'est ainsi que doivent agir des personnes qui ne cherchent pas leur propre gloire en attaquant la réputation des autres , mais qui veulent trouver la vérité et conserver la charité ' . »
Huet s'est permis d'adresser les qualifications les plus injurieuses à Boileau et à ses partisans , à l'occasion d'une polémique ^ur un passage de la Genèse. 11 appelle Boileau le prince des poètes médisants , parle de son venin , de sa méchanceté , de ses noir-
i BihUothèque des auiewn ecciestojftçiies, XV1I« siècle, tom. V,
ceurs, de ses sales acolytes, et il prétend qu'il repousse la calomnie dans une modeste réponse * . Il se fait une illusion semblable au sujet de Schotanus, qui TaTait combattu. Dans la même lettre à Guper, il l'appelle une héit féroce ^ belluam vertus qtAam h&^ minem , et il déclare qu'à l'imitation de Jésus-Christ il souffre et pardonne les injures^.
Ijq Journal de Paris j en annonçant la mort de Huet, faisait observer «que Ton était scandalisé de voir, dans ses Mémoires^ Boileau le satirique traité comme le dernier des hommes, parce qu'ils avaient eu un démêlé ensemble sur cet endroit de la Genèse : Que la lumière se fasse f et la lumière se fit. L'évéque d'Avranches s'était vengé dans sa propre vie, du grand satirique qui était mort'.»
On perdait les bonnes grâces de Huet en ne partageant pas ses sentiments. Charpentier nous apprend « qu'il a été quelque temps brouillé avec lui au sujet de M. Despréaux*. i>Huet annonçait à un de ses neveux «qu'il s'était brouillé avec le P. Tournemine, qui avait pris fait et cause pour Boileau dans le Journal de Trévoux'^. » H raconte aussi que le P. Poussines l'ayant critiqué sur un point d'érudition, il s'en plaignit
^ Mémoires, liv. V, VI, etc., CommerUariuSy lib. V, VI.
*^ Epist. VI, etc., pag. 571.
' Revue rétrospeciive, 3«« série, tom. VII, pag. 350, 351 .
^ Carpentariana^ pag. 131 .
^ Correspondance inédite , citée par fi^. de Gournay.
à Fermât, leur ami commun. Le P. Poussines s'excusa auprès de lui dans une lettre où il lui exprimait si prolixement et si fermement son bon vouloir, que cette petite altercation devint une occasion de resserrer leur amitié * . On serait injuste si Ton ne rappelait pas que Huet accueillait quelquefois des corrections bienveillantes.
Les critiques lui étaient originairement dés^réables ; les éloges lui plaisaient beaucoup. Il en était avide ; il trouvait que sa ville natale les lui distribuait avec trop de parcimonie, et se plaignait de son ingratitude ; il se chargeait quelquefois de suppléer ses omissions. Dans ce but il s'appliquait sans trop de vanité, d'après lui, ce passage d'un ancien : «On me rendra avec usure , après ma mort , les honneurs qu'une multitude envieuse m'aura refusés de mon vivant,» et il se savait aussi fort bon gré d'avoir dit de lui-même : « L'envie se déchaîne pour me dévorer ; Melpomène gravera mon nom sur le cèdre, et la France me nommera avec éloge dans ses fastes : c'est le sort qu'Apollon promet à ma cendre ^ »
Huet s'est fait illusion sur les motifs qui l'ont déterminé à écrire ses Mémoires. Il assure que des pensées pieuses l'ont seules inspiré ; qu'il a voulu imiter saint
^ Mémoireiy etc., liv. Y, pag. 210. ComfMntariuSy etc., lib. V, pag.347.
2 Corrupondanct inéditty citée par M. de Gournay et par d'Alembert.
Augustin. On trouvera difficilement de la ressemblance entre les Confessions de Tévêque d'Hippone et les Jf émoires de révéqued'Avranches. Les Confessions révèlent une âme uniquement préoccupée de Dieu, exprimant une douleur profonde , qui ne fait grâce à aucune faiblesse, qui désavoue les espiègleries de Fenfance et la sensibilité du littérateur , comme elle déplore les erreurs de Tesprit et les<»égarements de la volonté.
Les Mémoires de Huet sont pleins de détails qui n'intéressent que sa personnalité , et qui mettent en lumière ses désirs de gloire et les petitesses de sa vanité. On y voit qu'il tenait à la noblesse , à l'élégance, aux agréments même de la figure , qu'il avait le goût de la dépense comme son père , qu'il ne voulait rien laisser dans Toubli de ce qui pouvait relever son mérite. S'il compose des vers en l'honneur de la sainte Vierge, il les fait graver sur une table de marbre, et fait sceller ce marbre dans le mur même de la chapelle qui lui estconsacrée.
Huet rappelle avec un soin minutieux toutes les circonstances de sa vie qu'il s'imagine pouvoir lui donner de l'éclat, sans oublier les plus insignifiantes. Il veut que la postérité sache «qu'il a été tenu sur les fonts par un personnage riche et du premier rang dans la ville de Caen ; que , le premier janvier qui suivit sa naissance, ce parrain lui donna de magnifiques étrennes. Huet les décrit très-exactement C'était un petit chapeau de soie, orné d'une aigrette en plumes de héron,
retenues par un anneau d'or enrichi de diaoïants; c'était un ceinturon brodé d'or d'où pendait une épée assortie à la petitesse de sa taille , puis un collier d'or massif si pesant, que lorsqu'il fut un peu plus grand et qu'on l'en parait , embarrassé dans ses nombreux replis, il était accablé de ce poids énorme et tombait à chaque instant ^»
« Qu'a-t-on à faire, disait avec raison le Journal de Trévoux , de savoir que son père était habile musicien ; qu'il laissa plusieurs instruments, luths, guitares, violes ; qu'étant premier marguillier de l'église Saint- Jean de Caen , sa paroisse, il y établit un maître de musique et un chœur composé de voix et d'instruments, qui a subsisté pendant plus de cinquante ans ; qu'il aimait la danse ; qu'il fit à Rouen une fameuse mascarade; qu'il'tournait moins bien une lettre que son épouse, et choses pareilles^! »
L'Europe savante , dans son analyse des Mémoires de Huet, fait cette observation : Huet rapporte qu'il «apprit dans sa retraite de la maison professe des Jésuites, par les lettres du cardinal d'Âguirre, que ses amis travaillaient à lui obtenir un chapeau de cardinal. M. Huet proteste que jamais il ne s'est flatté de l'éclat
^ Oêmoifu, etc., Ut. I, pag. 5. Commentarius, etc., lib. I, pag. 7,8.
^ Août 1722, pag. 1313, 1314. Huet tenait singulièrement à ces détails puisqu*il les a consignés dans ses Mémoires écrits en latin et dans VHuetiana écrit en français.
de cette dignité. Il se contente de faire voir une assez grande résignation aux ordres de la Providence , pour faire juger qu'il s'y serait soumis si elle en avait ainsi ordonné. Mais Clément XI n'a pas cru devoir mettre sa modestie à cette épreuve * . »
Huet était habile à se ménager des protecteurs et à les conserver. Il sut gagner les bonnes grâces du dnc de Longueville. « Ce duc, dit-il, m'invitait quelquefois à jouer aux échecs , et nous y passions des journées entières. Comme il n'aimait pas à perdre , je dissimulais ma force , et le laissais gagner de temps en temps , de peur que mon adresse ne compromît ma faveur. Dès ce moment , il me patronna si chaudement, que sa protection ne me manqua jamais dans les conjonctures difficiles ^ » Huet parvint à obtenir la bienveillance du duc de Montausier , -et il la cultiva avec un très-grand soin. Les éloges ne furent pas épargnés. Il était bien auprès des archevêques de Paris , de Pérefixe et de Harlay. Il rechercha Famitié de La Rivière , évéque de Langres ; l'hôtel Rambouillet lui fut ouvert. Des dames de la plus illustre naissance le protégèrent. Il plaça ses ouvrages sous les patronages les plus puissants : il dédia son Origène au Roi , sa Démonstration Evangèlique au Dauphin , sa Censure
1 Janvier ni9, pag. 116, 117.
3 Mémoires, etc., liv. HI, pag. 119. Commentariuê, etc., lih. 111, pag. 183, 184.
de la philosophie de Descaries au duc de Montausier^ ses Questions d'Aunay au P. de La Chaise.
« Une des premières choses, dit le Journal de Trévoux y auxquelles M. Huet travailla au commencement de cette nouvelle carrière ( de sous-précepteur du Dauphin), fut de gagner les bonnes grâces des princes et des princesses auprès desquels le poste qu'il occupait lui donnait de l'accès. Il s'appliqua surtout à faire sa cour à Monseigneur le duc d'Orléans , frère du roi , et à Louis de Bourbon , prince de Condé ; et ce ne fut pas sans fruit , car il trouva toujours depuis en eux une protection d'autant plus assurée , qu'elle était fondée sur l'estime qu'ils avaient conçue pour lui * . »
Huet était lié avec un grand nombre de savants français et étrangers qui n'appartenaient pas à l'Église romaine ^. Il leur rendait justice. Il proclame les vertus et la science del'évêque anglican Pearson, déclare qu'il n'a jamais connu d'homme aussi savant et aussi modeste que Thomas Gale , doyen d'.York. Il appelle un homme très-docte et très-pieux le ministre de La Faye, qui l'avait défendu contre les attaques de Toland. Ce-
1 Avril 1721, pag. 719,720.
3 Pearson faisait copier, pour les envoyer à Huet, les leçons des anciens manuscrits de Stockholm et de Venise , qui contenaient quelques ouvrages d'Origène. Huet communiquait au ministre David Blondel un passage d*Origène sur l'Eucharistie. {Mémoires, etc., liv. V, pag. 214. Commentarius^ etc., lib. V, pag. 315, 355; Heeueil de l'ahhéde Tilladet , tom. H, pag. 195. )
peodaBt la prudence ne lui faisait pas défaut ; il voyait en secret son ami Bochart. Il se hâta de regagner Caen pour détourner les soupçons que Ton faisait planer sur lui , à l'occasion de son voy^^e en Suède en la compagnie de ce ministre : « Je savais, dit-il, toute la vanité de ces propos; néanmoins je pensais que l'opinion publique , quelque sotte qu'elle soit , mérite qu'on la considère , et qu'il fallait» par mon retour, faire taire ces bruits ridicules. Je pensais, de plus, qu'il y allait de la gloire de Dieu et de mon propre salut' , etc. »
On demanda à Huet de dire son sentiment sur les portraits de ses illustres compatriotes qui n'étaient pas catholiques , que Ton voulait mettre dans la bibliothèque de Caen ; il répondit : « Si on y voyait quelques ministres et quelques huguenots célèbres par leur savoir, comme qui dirait MM. Bochart, du Bosc et Grentémesnil , faisant figure vis-à-vis des catholiques, cela ne manquerait pas de choquer les spectateurs ^.»
Malgré sa prudence , Huet nous a laissé , sur la révocation de l'édit de Nantes, des appréciations dignes de remarque. D'après lui , cette révocation a été un obstacle à la réunion des communions chrétiennes , et une occasion de troubles civils. Voici ses
1 Mémoires, etc., liv. II, pag. 73, 74. CommmiariuSy etc., lib. n, pag. 114, 115.
3 Correspondance inédite^ citée par d^Alembert.
paroles : « Avant de m'engager dans une telle carrière (travailler à réunir les diverses communions chrétiennes), je sondai les sentiments des ministres huguenots de Paris , que je trouvai entièrement opposés à ce pieux dessein, prévoyant la prochaine extinction de leur parti en France, dans l'acheminement que Ton prenoit à la révocation de Fédit de Nantes. Ainsi , je fus contraint d'abandonner une entreprise à laquelle j'aurois sacrifié avec plaisir ce qui me restoit de vie * .» « Je me fusse prêté volontiers à un acte si favorable aux intérêts de la religion , si nos troubles civils n'eussent fermé toutes voies a un accommodement^. »
Huet croyait que les différends de la religion, qui altèrent depuis si longtemps la paix des chrétiens, ne sont point inaccommodables. « l^i les parties, dit-il, y procédaient sincèrement , sans opiniâtreté et sans intérêt , ils auroient bientôt trouvé des voies de conciliation ; mais il s'en trouve de part et d'autre de si acharnés, qu'ils ne censurent pas avec moins de rigueur ceux de leur parti même qui recherchent l'accommodement , que leurs adversaires '. » Huet abandonne deux fois ses sentiments de tolérance , et c'est à l'égard de Spinosa et de Toland. Il dit que leurs erreurs ne
^ Huetiana, pag. 48.
2 Mémoires, etc., liv. V, pag. 179. Commeniarius, etc., lib. V, pag. 285. Nisi discordium inter nostraies animorum iumor, omnem sopiendi dissidii viam prœclusisset,
3 Huetiana, pag. 46.
doivent point être réfutées par des arguments , mais punies par des supplices ^ .
Huet possédait à un haut degré Tesprit de conduite ; mais il n'était pas intrigant, sa loyauté était reconnue. L'auteur des Mémoires concernant Christine^ reine de Suède y qui n'était pas membre de l'Église romaine, rend hommage à son honnêteté, et déclare qu'il se garde bien de le confondre avec les savants étrangers qui étaient avec lui à la cour de Christine , et dont il flétrit la conduite ^. Le ministre LaCroze, rappelant les accusations très-gra(ves portées par Huet contre Toland , ajoute qu'il n'en connaît pas les preuves , mais il est convaincu que Huet a des témoins sûrs de ce qu'il avance'. Huet avait cru que Bochart l'avait soupçonné d'avoir omis à dessein un passage important sur l'Eucharistie, et en avait été profondément blessé. Le ministre assura qu'il n'avait pas eu cette intention^.
Huet savourait les douceurs de l'existence , et recherchait les commodités de la vie. Il passait à Paris une partie de l'année, et l'autre partie à la campagne. Les beautés de la nature , le retour du printemps le charmaient. Il s'occupait beaucoup de sa santé. Il consultait les médecins , ne négligeait pas les médica-
1 Alnet. qucMt.^ liy. I, pag. 77. Cuper, EpisL X, pag. 578.
2 Tom. 1 , pag. 252.
' Thesauri epistotici Lacroiianif tom. H, pag. 135. ^ Recueil de Tilladet, ïomA; Journal littéraire de La Haye, tom. IV, 1714.
ments, faisait un fréquent usage du thé, dont il a chanté les avantages, allait aux eaux. M^e de Montespan le recevait à Bourbon ; elle nous a rappelé , dans une pièce de vers charmante , toutes les attentions qu'elle lui prodiguait , pour préserver sa santé de tout accident * .
Huet évitait avec un très-grand soin tout ce qui aurait pu compromettre ses digestions et son sommeil. « Je ne lis jamais une lettre , dit-il , le soir avant de me mettre au lit , ni sur le midi avant de me mettre à table. On trouve ordinairement dans les lettres bien plus de mauvaises nouvelles que de bonnes , et en les lisant, on se présente à soi-même des matières d'inquiétudes qui troublent le repos et le repas ^. » Huet avait hérité de sa famille de certains goûts et de certaines habitudes ; mais on ne voit point qu'il se soit livré, comme ses sœurs, à des pratiques de mortification.
L'âme de Huet était ouverte à tous les bons sentiments. L'éloge qu'il fait de son père, de sa mère , de ses sœurs part du cœur ; et l'on sent que le regret qu'il manifeste de les avoir perdus est sincère. Son cœur donnait un démenti à un paradoxe qu'il avait soutenu, d'après lequel les rapports de paternité et de filiation qui existent entre un père et un fils, de leur vivant,
< Revue rétroipective, tom. I, pag. 134.
3 Huetiana, pag. 167, 168.
n'ont rien de réel quand l'un d'eux est mort. Huet se montra toujours reconnaissant envers ses anciens professeurs, et envers le collège où il avait été élevé. Il usa de son crédit en faveur du P. Mambrun et des jésuites de Caen. Il recommanda au Dauphin son ancien maitre, Antoine Halley. Il aimait sa ville natale et s'intéressait à sa gloire * . Il fut sensible à l'amitié , et donna de vifs regrets à la mort de Ménage , de Bourdaloue, du cardinal d'Estrées, etc.
Huet et Bochart avaient été unis par une longue et étroite amitié. Une polémique fâcheuse l'affaiblit, si elle ne la rompit pas. Bochart mourut subitement , au sein de l'Académie, en disputant avec violence contre Huet. Cette mort l'affligea profondément; il chercha à se persuader qu'elle n'avait pas été entièrement occasionnée par leur discussion. «La mort de M. Bochart, écrivait-il à un de ses neveux, ne lui fut pas causée par notre dispute , sinon en partie. Il était déjà attaqué d'un mal dangereux dont les accès le mettaient en péril, et un de ces accès lui fut causé par l'émotion de la dispute et l'emporta ^. »
Les mœurs de Huet furent toujours irréprochables. Le plus léger soupçon n'a jamais été élevé contre lui sur ce point capital ; mais on ne saurait disconvenir qu'il alliait à cette pureté de mœurs un goût très-pro-
^ Voyez ses Origines de Caen.
^ Correspondance inédite , citée par H* de Gournay.
nonoé pour les conversations , les lettres et les poésies sentimentales. Â dix-neuf ans , il traduisait Longus , sans se douter des dangers auxquels un pareil ouvrage pouvait exposer la jeunesse. A vingt-cinq ans, le succès de YAstrée lui inspira un violent désir de s'essayer dans ce genre d'écrit, et il se mit à faire aussi son roman. Les faits étaient empruntés à la vie réelle , et il était lui-môme un des héros. Quarante, ans après, il céda aux importunités de quelques dames qui voulurent connaître ce roman , mais il ne permit point qu'on en tirât copie (l). .
Huet regrette d'avoir écrit à Ménage une lettre en vers dans laquelle il a parlé de la galanterie avec trop peu de réserve. Mais il persévère à soutenir que sa lettre sur l'origine des romans est irréprochable. Ce goût de Huet , développé sous l'influence de l'atmosphère de l'hôtel Rambouillet, qu'il avait respirée avec tant de bonheur, dura longtemps , et même après sa promotion à l'épiscopat.
Huet n'est pas le seul évéque qui ait présenté dans sa personne cette alliance peu en harmonie avec la gravité du caractère sacerdotal. Godeau , qui fut un digne évêque , avait composé des vers pour M^e de Rambouillet. On Tappellait le nain de Julie. Retiré dans son évêché , il écrivait à Ménage * de lui faire part de ses méditations sérieuses , ingénieuses , galantes ,
1 Menagiana^ tom. 11, pag. 300, 901.
plaisantes , et de ne se souvenir ni de la croix , ni de la mitre , mais seulement du nain de Julie.
On peut laffirmer hardiment : la foi de Huet fut toujours sincère. Il assure qu'elle lui était plus chère que la vie , et aucun fait ne vient démentir sa déclaration ; plusieurs, au contraire, témoignent de son zèle. 11 avait vivement désiré travailler à la réunion des communions chrétiennes, et il aurait consacré de grand cœur à cette œuvre , non--seulement une partie de son temps et de ses études, mais encore sa vie tout entière, si longue qu'elle eût été. Il saisit avec empressement l'occasion de convertir un juif nommé Saluce , essaya de ramener dans le sein de l'Église Tanneguy-Lefèvre, et fit quelques tentatives pour attirer Saint-Évremont.
Huet nous apprend que la lecture des Dogmata theologica de Pétau avait altéré sa foi relativement à certains dogmes, qu'il ne trouvait pas suffisamment établis ; il croyait qu'on ne pourrait pas les défendre par des raisons plus certaines que celles qui avaient été pesées et apportées par un si grand logicien. «Cette opinion téméraire , dit-il ' , que j'embrassai avec une légèreté de jeune homme, subsista jusqu'au jour où mon esprit , débarrassé des ténèbres qui l'obscurcissaient et frappé tout à'coup du plus pur éclat de la lumière céleste, me permit enfin d'asseoir ma croyance
^ Mémoires, etc., liv. I, pag. 45. Commentanuê y etc., lib. I, pag. 70.
sur des bases plus profondes et plus inébranlables. » Il les a posées dans les QtAestions d*Aunay,
Huet avait fait le vœu , dès sa plus tendre enfance, de s'enrôler un jour sous la bannière du Christ. Il fut tonsuré à seize ans y et reçut quelque temps après les ordres mineurs ; mais il n'accomplit son dessein qu'à Tâge de quarante-six ans. Avant cette époque, il forma plusieurs projets qui restèrent sans exécution. L'arriyée des dominicains à Caen lui fit naître la pensée d'entrer dans leur ordre ; ses parents et la ville entière le forcèrent d'y renoncer. Il finit par convenir qu'il avait agi avec légèreté, et se contenta de devenir membre d'une confrérie instituée en l'honneur de la sainte Vierge. Plus tard il voulut se faire jésuite. Le P. Man^brun, qu'il consulta, n'approuva pas son dessein; lui avouant franchement qu'un genre de vie qui dépendait de la volonté d'autrui , ne convenait pas du tout à la libre allure de son esprit ' .
Huet ne fut jamais content de sa piété ; il s'efforçait delaranimer dans des retraites. Il en faisait à La Flèche, au collège des jésuites de Caen , à l'abbaye des Ardennes de l'ordre des Prémontrés , à l'abbaye d'Aunay sous la direction des PP. Mambrun et Mangot; mais ces retraites ne produisaient que des effets passagers. Les prédications le touchaient, les remontrances du P.
^ Mémoires, etc., liv. III, pag. 114. Commentarius, etc., lib.HI, pag. 176.
Eudes provoquaient son attendrissement ; les exemples édifiants de Jean Bernier excitaient en lui le désir de l'imiter ; mais ces prédications, ces remontrances, ces exemples, n'étaient pas plus efficaces que les retraites. Huet nous en donne la raison : les séductions du monde, les charmes de Tétude , le chatouillement de la vaine gloire , empêchaient de pénétrer dans son âme « aucune de ces pensées délicieuses au moyen desquelles on entre en communication intime avec Dieu. La mollesse et la lâcheté de Tâme au regard des choses divines , à laquelle il fut en proie toute sa vie , paralysaient se$ élans vers Dieu et lui en faisaient perdre tout le fruit*.»
Huet exerça les fonctions épiscopales pendant près de dix années. Il sentait tout le poids de sa charge et le regardait comme supérieur aux forces humaines. « Quiconque , dit-il , enteiid exercer dignement Tépiscopat, doit veiller au salut des âmes , extirper les germes du vice , ranimer le zèle pour la vertu , défendre la pureté de la religion , et se faire à soi-même des mœurs qui servent de modèle atout le troupeau*.» Ses statuts synodaux sont des monuments de son zèle et de la sagesse de son administration.
L'évéque d'Avranches conciliait les devoirs de Fé-
1 Mémoires, etc. Commentarius^ eic.ypassim.
^ Mémoires, etc., liv. V, pag. 221. Commentarius etc., lib. V, pag.368.
piscopat avec les travaux du savant ; si Ton en croit Segrais , ses diocésains étaient mécontents. « Nous prierons le roi , disaient-ils , de nous donner un évêque qui ait fait ses études , car le nôtre étudie tous les jours. On renvoie ceux qui vont chez lui , en leur disant : Monseigneur étudie * .» Huet assure qu'il était résolu à mourir dans sa charge d'évêque , « si l'inclémence du ciel, si la crudité d'une eau qui filtrait à travers des rochers siliceux et dont l'usage avait été suivi pour lui de cruelles douleurs d'entrailles, ne l'eussent chassé de son poste ^. » Il se démit de son évéché, et le roi lui donna l'abbaye de Fontenay.
Huet reprit l'hébreu, l'arabe et le syriaque avec une nouvelle ardeur ; il lut vingt-quatre fois l'Écriture sainte tout entière dans l'original.
L'abbé d'Olivet nous rapporte que Huet, depuis qu'il fut prêtre, célébrait la messe tous les dimanches, après s'y être disposé par le sacrement de pénitence ; que, depuis qu'ii fut évêque , il avait ses heures réglées avec son aumônier pour réciter ensemble l'ofGce divin ; enfin , qu'il était exact à dire tous les jours le chapelet'. Huet mourut dans des sentiments de piété, à l'âge de 91 ans , à la maison professe des jésuites de Paris , où il a vécu les vingt dernières années de sa
1 Segraisiamaf pag. 95.
^ JifeniOfret,etc., liv. V, pag. 221. Commentarius, etc., lib. V, pag. 969.
3 Éioge de Huet. (Hist. de FAcad. franc., tom. H. )
vie (m). Il était né le 8 février 1630, et il est mort le 26 janvier 1721 (n).
En résumé, Tévéque d'Avranches fut un homme de bien , un chrétien sincère , un prélat honorable ; il aspirait à la piété sensible , et en éprouvait quelquefois la ferveur. Mais cette sainte chaleur de Tâme subissait chez lui de continuelles variations.
Concluons : Les tendances et les habitudes intellectuelles de Huet , son caractèie moral , sont peu compatibles avec le scepticisme qu'on veut lui attribuer ; mais l'indépendance de son esprit, son amour du paradoxe d'accord avec l'originalité de son caractère, son aptitude aux subtilités en harmonie avec son goût pour la procédure , son érudition prodigieuse» doivent faire pressentir qu'il soutiendra dans ses écrits des opinions singulières , qui lui fourniront l'occasion de mettre en œuvre les ressources de la dialectique et les richesses de son érudition.
•«o>#Ço«-