CHAPITRE PREMIER
SYSTÈME DE HDET CONSIGNÉ DANS hk OtlIONSTlUTION ÊVANGtUOCE.
Exposition du système.
La Démonstration Évangélique a pour but de prouver la divinité de la religion chrétienne par les prophéties et par les miracles , et de retenir dans la religion par la raison ceux qui la rejettent sans raison * . Elle se compose de dix propositions. L'auteur établit Tauthenticité et la vérité des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament. Il montre que les prophéties de l'Ancien
Testament ont été accomplies en J.-C. , et que les miracles du Sauveur ne peuvent pas être révoqués en doute. Ces propositions sont précédées de définitions, de postulats, d'axiomes. Mon argument^, que j'ai choisi parmi plusieurs autres, dit Huet, est ancienr; mon argumentation' est nouvelle \
< Liber iste. . . . quœ temere ac sine ratione abjicitur a multis fiées, eiundem ratione retinendam esse ostendet (Dem. Evang., Prœf. N^ 1 .)
'^ La preuve de la divinité du christianisme par les prophéties .
3 Le développement de la preuve tirée des prophéties donné par Huet.
* Argumentum ipmin quidetn velus est , et arguinentatio nova. (Demonst. Evang., Prœf, N<> 4. ) Huet résume sa Démonslration
Muet soutient que sa Dimonsiraiion^ dans laquelle il n'a voulu employer que des preuves morales , est égale * et même supérieure à une démonstration géométrique ; mais il reconnaît que cette prétention doit paraître paradpxale. Il est alors naturellement amené à exposer ses principes sur la certitude et sur les rapports de la raison et de la foi.
Huet appelle démonsiralion, un raisonnement fondé sur des principes primitifs et vrais , ou bien sur des principes connus à l'aide do ces principes primitifs. La force de la démonstration , d'après tous les philosophes , dit-il , est en rapport avec les principes qui en sont le fondement ; ainsi, on ajoute autant de foi aux démonstrations géométriques qu'aux principes mêmes de la géométrie. S'il y avait quelques raisons de douter de .ces principes , le doute embrasserait la géométrie tout entière.
Evatigélique en ces termes : Nunc vero lotam hanc Detnonstrationem in pauca contraeiam œqui lectoria ponamm oh oculos, ut uno intuitu perspeeiam et comprehensain sufs queat momentis perpendere» Libri navi et veterh Testamenti eis temporibus scripti sunt, quibus feruntur esse scripti ; et ab iis scripti, quibus tribuuniur, Hinc sequitur totam Jesu Nazareni historiam, in veteri Testamento longe ante prœdictam esse , quam evenerit in novo, His porro concessis. . . . Consequens est veraces esse libros novi et veteris Testamenti. Quod si prophéties veteris Testamenti deJestèNazareno, completœ sunt in novo, et veraces sunt libri novi et veteris Testamenti, ex eo efficiiur Jesum Nazarenum esse Messiam, Quoposito. . . . fatendwn omninoest veram esse religionem christianam. (Demonst. Evang. PropcDecim, Srtmma. Demonst. Evaog.;
La foi aux principes de la géométrie est la conséquence de leur clarté naturelle , qui est telle que notre esprit, en étant éclairé, y adhère très -facilement. Cette évidence est la source de la foi * et de la connaissance certaine , qui ont pour objet les principes de la'géométrie et tous les autres principes. Cette clarté est le y.p,iTi)piovy ce par quoi Von juge ^. Elle est la marque, s'il y en a une ; c'est par cette lumière que la vérité de tous les principes se découvre à tous les esprits spontanément, par elle-même*. Elle se rencontre dans les vérités spéculatives et dans les vérités morales ; les premières sont appelées principes; les secondes, inspirations de la nature.
Les vérités qui méritent le plus la foi et qui obtiennent l'assentiment universel avec la plus grande adhésion , sont les plus claires. On peut donc appliquer aux vérités certaines ce qu'Âristote a dit des vérités probables. Les choses vraies, dit- il, sont celles qui paraissent telles à tous , ou au plus grand nombre ; ou aux sages , et parmi les sages , à tous , au plus grand nombre , surtout aux plus illustres.
Les choses vraies étant crues par elles-mêmes , les
' Fidei (Prœf. N» 3, édit. de 1679). Assertionis (Ibid., édit. de 1690.)
2 Id quo dijudicatur. Ces mots ne sont pas dans l'édition de 1679; ils ont été ajoutés dans celle de 1690. ( Prœf. N<» 3.)
' Nota sponte sua, dans l'édition de 1 679. Nota per se, dans celle de 1690. (Prœf.îi^S.)
hommes doivent les croire ; et plus le nombre de ceux qui les croient est considérable , plus elles sont vraies. Huet cite le philosophe Salluste, qui définit avec raison les axiomes, des propositions que tous les hommes regardent comme vraies ; et c'est pour cela qu'elles sont appelées notions communes. Aussi est-ce en comptant les suffrages que se portent les arrêts qui ont pour objet la fortune et la vie des hommes. Huet n'a pas l'intention d'opposer quelques hommes d'élite et de génie à la multitude des sots , les savants aux ignorants ; mais il veut établir une égalité partout , et mettre des deux côtés des appréciateurs des choses qui se ressemblent ' .
Certaines vérités morales et pratiques , établies par l'expérience ou par les témoignages historiques , sont plus généralement adoptées et trouvent moins de contradicteurs que les principes de géométrie. Huet apporte des exemples. L'existence de Constantinople lors même que nous ne l'avons pas vue , l'existence d'Auguste que nous ne connaissons que par l'histoire , la propriété de brûler qu'a le feu et qu'il conserve toujours , le retour des saisons , du lever du
* {Prœf, N® 3.) Hoc principio nituntur formœ judiciorum^ in quibus ex mffragiorum numéro de hominum vita et fortunis. arbitrai fieri soient. Minime vero hic paucos aliquot ingmiosos et soieries viros^ stolidorum multitndini, non eruditos indoctis opponi velim , sed paria exœquari paribus, et similes utrobique rerum œstimatores adhiberi. Ce passage a été ajouté dans Tédition de 1690.
sdeil , l'existence de notre corps , de la faculté de penser, la certitude de la mort, etc. , sont des faits que tout le monde croit. L'ignorance , la barbarie , la stupidité , l'amour de la dispute ne peuvent point les faire révoquer en doute. Cette certitude morale est tellement ferme, que nous n'hésitons pas à la prendre pour règle de notre conduite , et à la suivre au péril de notre vie et de notre fortune.
Saint Augustin , fait observer Huet , longtemps incertain entre les opinions des philosophes et les dogmes chrétiens , finit par embrasser la vérité des saintes Écritures , en s appuyant principalement sur cette considération : qu'il lui paraissait absurde de rejeter le témoignage de presque toutes les nations qui reconnaissent l'autorité des livres saints , lorsque l'on est forcé, dans la conduite de la vie , d'adhérer continuellement au témoignage d'autrui , aux parents, aux amis , aux médecins , etc. , pour des choses que l'oixn'a pas vues, dont on ne peut juger par soi-même, et qui intéressent le bonheur, la fortune , la vie.
Quant aux principes géométriques, les esprits pénétrants et subtils les admettent ; la plus grande partie des hommes ne les comprennent pas ; quelques -uns les nient opiniâtrement. Des philosophes les ont combattus : Huet nomme ces philosophes * . Mais personne
1 Huet rauge parmi ces philosophes, les académicieos, les sceptiques, Démocrite, Sextqs Ëmpiricus , Sénèque , Épicuro, Polyœ-
n'a jamais refusé de croire les faits qui viennent d*ôtre rapportés, et dont la certitude est fondée sur des principes moraux. Ces principes sont donc plus certains que les principes de géométrie ; car la certitude doit être appréciée, non pas d*après Topinion de quelques hommes intelligents, mais d'après le consentement universel donné par les esprits lents et bornés et par les esprits pénétrants et vifs: Gicéron appelle ce consentement la voix de la nature. Huet cite en faveur de la certitude morale, Josèphe, les jurisconsultes, Sénëque. Si la vérité des principes moraux est incontestable, les conséquences qui en dérivent le sont également ; et les démonstrations fondées sur les principes moraux ne peuvent pas être inférieures aux démonstrations géométriques. Huet va plus loin ; il prétend qu'elles sont supérieures. A l'exemple des anciens philosophes qui ont appliqué à la tlémonstration des vérités morales, physiques et théologiques * , la méthode des géomètres, il s'appuie, ddm^laLDémonslralionEvangélîqtie, sur des définitions , des postulats , des axiomes , et il soutient que les définitions , les postulats et les axiomes dont il se sert , sont plus clairs , plus certains que les définitions , les postulais et les axiomes de la géomé-
nus de Lampsaque , Torquatus dans Gicéron , Simplicius , Zenon rÉpicurien, Hobbes. (Prœf, N® 3.)
< Quumque Prœlus Elementa sua theologica et physica per défithiliones et proposithMs, ac demonstrationes more Geometrieo diges" ^erit . Ce passage a été ajouté dans l'édition de 1690. (Prmf, N^ 3.)
trie. D'après lui , les premiers, fondés sur rexpérience et réYideuce morale , n'ont jamais été contestés , sont évidents par eux-mêmes ; refuser de les admettre, ce serait introduire une perturbation universelle dans Tordre social et dans les lettres. Ceux qui les nieraient montreraient qu'ils sunt privés de la raison , ou bien qn'ils méritent d'être cbâtiés. Les définitions, les postulaiSy les axiomes de la géométrie , au contraire, sont loin d'avoir la même évidence ; ils ont été Tobjet de contestations, même parmi les géomètres.
Huet fait observer que , quoique la Démonstration Évangélique prouve la divinité du christianisme, elle ne suffit pas pour donner la foi, qui est une vertu surnaturelle , et par conséquent le fruit de la grâce. La foi est un don de Dieu, notre raison ne peut la produire. Celui à qui Dieu a accordé la foi, ne recherche pas les preuves. Celui qui ne l'a pas, ne la trouve par aucune démonstration. Platon exige la foi, nonseulement pour les choses divines , mais encore pour les choses humaines.
La connaissance des choses entre dans nos esprits par deux voies : les sens et la raison sont la première de ces voies ; la foi est la seconde. La première est obscure, douteuse, trompeuse, peu sûre pour con-. duire à la connaissance de la vérité , obstruée par les obstacles qu'y jettent les questions subtiles des philosophes. La seconde est vive, pure, toujours la même, éclairant l'esprit d'une lumière céleste qui dissipe ses
ténèbres et ses doutes. On peut la comparer à la Porte de corne chantée par les poètes. Comme Dieu a voulu que notre salut fût un don de sa grâce et le fruit de notre foi, il a voulu aussi que notre raison fat aveugle et émoussée , et non point pénétrante et certaine. Si nous avions acquis par la raison la connaissance claire des mystères , nous aurions méprisé la foi. Ainsi, les enseignements des philosophes qui tiennent pour incertain et douteux tout ce que nous connaissons par les sens et par la raison , et qui s'abstiennent de tout assentiment dogmatique , sont moins contraires au christianisme que ce qu'on pense ordinairement. Ces philosophes disposent les esprits à se soumettre à la foi et à se placer sous la conduite de Dieu .
Haet invoque l'autorité de saint Paul et de saint Augustin , en faveur de la nécessité de la foi , et de l'obligation de donner à la foi la priorité sur la raison. 11 ajoute^: Bien plus ^; des hommes remarquables par leur esprit et par leur science ont cru que pour préparer les voies à la doctrine de J.-C. , il fallait d'abord
^ Huet, dans Tédition de 1690 , a mis ce passage qui ne se trouve pas dans celle de 1679. Quamobrem ex operum suorumpo" ttntifieâ vi rationem credendi et argumentum eos caperejubet Christus quos auctorilas saa non perpulerat : Non creditis quia ego in pâtre
ET PATER IN MB est; ALIOQUIN PROPTER OPERA IPSA CREDITE. (Prœf.
N» i.) Donc, d*après J;-G., la preuve tirée dé ses miracles doit être employée quand son autorité n'est pas reconnue. 3 Qmnetiam, dans l'édition de 1690. Sed et, dans celle de 1679;
déraciner la philosophie dans les âmes , par les aliments dont les sceptiques se sont servis facilement et avec succès. Cette méthode leur paraissait d'autant plus sûre qu'ils savaient et qu'ils déclaraient hautement que ces arguments seraient sans force , s'ils étaient rétorqués contre le christianisme ; c^r les principes du christianisme ne dérivent point des hommes ni des choses humaines, mais de Dieu même. Huet annonce qu'il traitera ce point ailleurs.
Huet se fait cette question : Â quoi servira donc cette démonstration ? â préparer et à confirmer la foi, qui , d'après saint Augustin , est produite , défendue , fortifiée en nous par la science, non pas comme cause propre et principale , mais comme secours extérieur, étranger, par lequel notre esprit est tourné peu à peu vers l'obéissance à J.-C. , et vers la foi qui lui est due. Mais, puisque nous avons à combattre des impies qui ne reconnaissent pas l'autorité des principes que Dieu nous a révélés et qui sont le fondement de notre théologie , il faut en employer d'autres connus de tous et perçus sans aucun doute , afin que les impies comprennent enfin par là qu'ils ne doivent point chercher de refuge contre la force de la vérité dans les ai^uties de la raison humaine * .
^ Ut hine demum inUlligani . ne tu humanœ quidem rationù ar^ g^aiU ullum tibi quœrendum este advenus vîm verUatiê perfugimm. Gf passiVtt ■ été ijoaté daos rédiUon de 1690. ( Frmf. N^ 4.)
Appréciation du système.
La Démonstration Évangéhguê ohlintd'illmtres suffrages. Bossuet la lut avec délices, et rendit un éclatant témoignage à son orthodoxie et à la solidité de ses preuves * . I/archevéque d'Embrun , les évoques de Bayeux et de Séez Tbonorërent de leurs approbations les plus flatteuses^. Condé se la procura dès qu'elle parut , et la dévora en moins de dix-sept jours. Samuel Puffendorf manifesta à son frère son admiration pour l'ouvrage de Huet. Le célèbre publiciste était frappé de la science, de la méthode, de Tindépendance de l'auteur. La Démonstration Evangélique lui (graissait supérieure aux écrits des Pères et des
^ Voici les paroles de Bossuet : aDemonstrationemevaDgelicam, a viro clarissimo, atque in omni génère dortrinœ celeberrimo Petro Daniele Huetio editam , summa cum animi voluptate perlegi ; opus elaboratissimum, ac reeonditœ eruditionis ; guippe quo pruphetarwn reserentur oracula , iptique scripturarum recludantur fontes ; Judmi porro, accœteri feligionis hostes haud minus eopiose quam solide refellantur. Quo in argumento vir doctissimus ita est versatus^ ut sanam doclrinam non modo nihil lœserity sed invictissime propu» gnarii ; ipsàmque pietatis areem , et validissimis munimentis vnrfeeumque protexerit^ et Us armis instruxerit, quitus insurgentes hostes facile proturbentur ae pro/Ugentur. i^(lkmonsi, Evang. éSit., de 1679, Syllabus, etc., 18, 19.)
s Bid.
modernes sur Je méaie sajeC. Il cooceTail respérance de Toir cesser les cootroTerses qui difiseot les commonioDs chrélîeDiies, si Too suifait, pour ramm^
aratiam EumgèltquÊ^ eC il Toolait que Too pressât Hnel de traTailler à cette craTue difficile*.
Ldboitz éciÎTait à Hnet : « Je tous témoignois soufoit, lorsque j'ctoîs eo France et qoe je jonissois de Tos savantes confersations, aTec quel empressement j'attendais Tédition da bel OQTrage dont t oos a¥iez bien toqIq me faine f oir le jM'Ospectos ; et je ne tous dissimnlois pas qn'nn tel ooirage n'étoit guère facile qa'à TOUS seul , parce qo'il eiige non-seulement un philosophe, mais encore un savant , et même quelqu'un qui soit l'un et Tauti^ dans le degré le plus éminent , et parce que tous êtes le seul peut-être qui possaliez ce Taste fonds d'érudition et de philosophie. Enfin, je l'ai Yu et j'ai été parfaitement confirmé dans la grande idée que j'en aTois conçue. Je suis redevable de cette lecture à notre souverain , prince rempli du plus grand zèle pour la solide piété , et doué d*une pénétration d'esprit incroyable à tous ceux qui n'ont pas , comme moi, le bonheur de le voir et de l'entendre. Son sentiment a toujours été qu'un sujet comme le vôtre, ne pouvoit être dignement traité que par un auteur qui, à
> Commentariui de rebuM ad eum pertimenlibui^ lib. V ; Distert. tw divers n^'eft, etc., et recueillies par Vabbi de TUiadei^ tom. U.
an génie étendu., joihdroit de profontles connoissances. Aussi, quand je lui fis part de votre dessein , il donna ordre aussitôt que Touvrage lui fût envoyé dès qu'il auroit paru. Il en attendoit infiniment, et il n'a point
été trompé dans son attente
» A peine l'ouvrage étoit-il arrivé, qu'il en a parcouru Itti-môme les principaux articles, et il m'a chargé d'examiner les autres avec soin, et de lui en rendre compte. Je n'ai jamais exécuté d'ordre avec plus de plaisir. Ciel ! quel trésor d érudition vous avez renfermé dans cet ouvrage ? Quelle abondance et en même temps quel ordre? — Assurément , vous pouvez vous flatter d'avoir laissé un ouvrage immortel, et vous ne pouviez faire un plus sage et plus magnifique emploi de cette érudition qui vous a coûté tant de veilles ; vous avez bien démontré le point capital , c'est-à-dire, que les prophéties ontété accomplies en Notre Seigneur. Comment, en effet, un si merveilleux accord pourrait-il être l'ouvrage du hasard* ?»
La Démonstration Evangélique fut imprimée en France et à l'étranger ; elle eut plusieurs éditions de formats divers, in-folio, in-4o, in-8o; l'abbé Goujet possédait la sixième édition '. Cet ouvrage trouva
< Leibnitzii opéra omnia^ tom. V, pag. 457, 461 ; VEsprit de LeibniUj tom. I, pag. 89, 106.
2 Nouveaux mémoires, etc.« de l'abbé d* Arligny, tom. III, pag. 19. Cette sixième édition, dont l*exisleace était contestée, est in-4«, 1722, imprimée à Francfort.
néanmoiDS de nombreux contradicteurs. Les théologiens de profession le goûtèrent peu * ; Huet l'avait prévu ^. 11 se plaint «que, tandis que cet ouvrage (la Démonstration Evangélique ) entrepris dans un but de piété, était l'objet des attaques de ses concitoyens catholiques, il était au contraire loué, prôné par des personnes qui n'étaient ni de son pays ni de sa religion '. « Brucker rapporte aussi que la Démonstration Evangélique eut plus de réputation à l'étranger qu'en France \ •
La Démonstration Evangélique occasionna à Huet d'autres déceptions : « J'en avais confié avec candeur, dit- il, le plan, la méthode et les preuves ; mes paroles furent recueillies par un traître, et bientôt un livre parut qui reproduisait exactement le sens , quoique en abrégé. Ainsi me fut dérobé le mérite de mon invention. Le P. Frassen y pilla effrontément les réflexions, les raisons, les preuves, les mots euxmêmes de la Démonstration Evangélique^ et il n'hésita pas à donner le tout comme étant de son crû. Il y ajouta seulement quelques injures qui lui apparte-
< Le Journal de Paris, par Matthieu Marais, avocat au Parlement, fait ramarquer, en annonçant la mort de Huet > que les savants, ou plutôt les théologiens, ne trouvent pas sa démonstration bien démontrée. (Revue retrospecthi^^zonàeskrie, tom VH, pa^. 351.)
2 Ûemontl. EvangeL, Prœf,, édil. de 1690.
* Mémoires y etc., lîv. V, pag. 177. Cotnmentarius , etc., lib. V,
^ Historia cn'/tca, etc., tom. IV, pag. 561.
naient bien, pensant dissimuler $à fraude en déchirant rhomme du bien duquel il avait profité (a). Le fameux Richard Sjmon , faisant tout haut l'éloge de Touvrage, déclara qu'il avait l'intention de l'abréger ; mais il ne se proposait rien moins que de Tinterpoler, le refondre, le désarticuler , de l'accommoder à son dessein et le faire entièrement le sien propre. » Huet s'y opposa \ Les critiques dont la Démonstration Evangiltqtie fut l'objet ne sont pas toutes dénuées de fondement ; on y a relevé des inexactitudes historiques assez étranges'. On a reproché à Huet , avec raison , d'y avoir introduit de nombreuses digressions , dont l'effet unique est de produire au grand jour les trésors de son érudition. Huet fait, au sujet des maximes de Larochefoucaud, cette observation judicieuse : « On trouvera dans plusieurs articles que l'expression n'a pas été inventée par l'accusation, mais que l'accusation a été inventée pour y faire entrer l'expression*. » Huet a donné lieu à une remarque analogue. On lui a reproché de ne pas mettre son érudition au service de ses preuves , mais de choisir ses preuves pour faire valoir son érudition. Henri Basnage de Beauval, dans son Histoire des
^ Mémoires de Huet, liv. V, pag. 176, 178. Commentarius, eic-, lib. V, pag. 281, 284.
3 Voyez la Bibliothèque universelle de Le Clerc, tom. XXIV, pag.
> Budm^ » pag. VU .
ouvrages des Savants^ ne condamne pas ce loxe d'érudition ' .
Haet n'est ni le seul, ni le premier qai ait soutenu que les païens avaient puisé leur mythologie dans les ouvrages des Hébreux , qu*ils avaient altérés. Mais ses exagérations dépassent peut-être les hypothèses des autres savants. Dans son système, toutes les divinités du paganisme ne sont que Moïse falsifié. Un paradoxe si étrange a soulevé de nombreuses réclamations ^. Le Journal des Savants ' ac4:orda des éloges au paradoxe de Huet.
Ce paradoxe estdémenti par l'histoire. « S'il y avait des idolâtres avant le temps de Moïse, dit Tabbé Houteville, comment soutient-on que les premiers faits merveilleux dont l'Écriture fait foi, sont l'origine des fables païennes? Chercher Moïse dans ces âges reculés , c'est le demander au temps où il n'était pas
encore *. »
1 Juillet 1690, pag. 514.
' Du Pin ; Bibîiulhèque des auteurs ecclésiastiques du XI7/* siècle^ tom. V, pag. 162, 168. Le Clerc; Biblioth, universelle j tom. XXIH, pag. 49, etc. Lacroze; Thesauri epistoliri, elc, tom. II, pag. 179. Buddei AnaUcia^eic, pag. 12, 13. Brucker; Hisloria erilica, etc., tom. IV, pi|g. 561, 562. Mosheim ad Kadworth; Sy%t. intellect. j tom. 11, pag. 411, note, § XVU. D'Alembert ; Histoire des membres de V Académie française, tom. 111, pag 483, 486, ÉUtge de Huet; Mémoires de r Académie royale des Inscriptions et Belles^lettres^ tom. IXXIX, pag. 705, etc.
M679, pag. 4,6.
* La religion chrétienne prouvée par les faits^ tom. I, pag. 256.
Ce paradoxe n'est établi que sur de faibles conjectures. Les raisons données par Huet sont tirées de la conformité des usages et des événements , de la ressemblance des noms. Huet avait oublié qu'il avait montré jusqu'à l'évidence, que la preuve tirée de la ressemblance des noms n'était rien moins que décisive. Il avait tourné en ridicule Bochart qui l'avait employée, et l'appelait à cette occasion le pire de$ conjectures *.
Le paradoxe de Huet est dangereux. « Si l'on y fait une sérieuse attention , dit Prosper Marchand , il se trouvera qu'il n'y a peut-être rien , non-seulement de plus imprudent, mais même de plus téméraire: vu que ces sortes de ressemblances, si admirables et si vantées, sont peut-être beaucoup moins propres à confirmer et affermir la foi des simples , qu'à appuyer et multiplier les doutes des incrédules, qui adopteront toujours volontiers toutes ces conformités, mais qui , moins par persuasion que par esprit de chicane , et moins pour raisonner que pour tailler de nouvelle besogne à leurs adversaires, ne manqueront pas de leur objecter que ce n*est pas assez d'avoir découvert ces ressemblances , qu'il faut de plus encore rechercher leur véritable cause, et examiner soigneusement si l'Écriture ne seroit point plutôt une copie de la fable , que la fable de l'Écriture ; que cela est d'au-
< Dissertations reeueillifs par l*abbé de Tilladet, tom. I, pag. 180; Nouveaux mémoires de Tabbé d'Ârtigny, tom. I, pag. 88, 408.
tant plas Yraisemblable , qu'on sait incontestablement par l'Écriture même , non-seulement que les enfants de Jacob trouvèrent les sciences et l'idolâtrie déjà tout établies chez les Égyptiens , mais même que Tbaré , leur trisaïeul , et ses contemporains , étoient idolâtres, et que conséquemment il seroit très-naturel de croire que ce seroit d eui que Moïse , Âaron et leurs successeurs auroient tiré leurs dogmes et leurs histoires * . » Voltaire n'a pas manqué d'opposer cette conclusion '.
Les adversaires de Huet finirent par être injustes envers lui. « Beaucoup de personnes prétendirent que dans la Démonsiraiion Evangélique , il n*y avait de démontré que la grande lecture de l'auteur '. Racine semble avoir partagé cette opinion *.
^ Diciionnaire historique^ etc., tom. I, pag. 60.
^ Essai sur les mœurs et l'esprit des nations, Introduct. Philosophie de V histoire y art . Bacchus . Questions sur V encyclopédie , art. Bacchus. M. Barlholméss répète ce jagement de Voltaire : < Ce sptème, dit il, n'a trouvé aucun partisan, tout absurde qu*il est.» (Huei ou le système théohjique, pag. 6.) L'épigramme de Voltaire exprime une erreur de fait manifeste. Le système développé par Huet, et dont il n'est pas l'inventeur, a eu des partisans après lui. I^croze éciivait h Chriittopbe Wolf que, dans sa pensée, Unet ne devait pas avoir pu obtenir de son esprit qu'il crût à son propre système, qui trouve toutes les fables du paganisme dans les faits et les personnages de la Bible altérés. {Thesaur. epistolici, tom. II, pag. 179.) Lacroze ne donne aucune preuve de son opinion.
* Mémoires du P. Niceron, tom. I, pag. 60.
^ Racine appliquait au livre de la Démonstration Evangélique, ce
Noos croyons que Leibnitz n'a été que juste lorsqu'il a dit : « Huet , maintenant évéque d'Avrancbes , s'attacha particulièrement, dans ses Dimonsirations Évangèliques^ k montrer que les prophéties du vieux Testament avaient été exactement remplies en la personne de J.-C. ; et comme Dieu seul peut dire des particularités sur ravenir,qui passent les anges mêmes, il en conclut que les livres des deux Testaments sont divins. Ce raisonnement est bon, et le livre est plein d'érudition , quoique je ne sois pas de son sentiment à l'égard de toutes les digressions , bien que savantes , qu'il fait entrer dans son ouvrage, lorsqu'il fait venir de Moist et des Hébreux presque toutes les divinités et fables du paganisme ; en quoi il me semble que nonseulement lui , mais encore plusieurs autres excèdent, et donnent trop de carrière à l'imagination et aux jeux d'esprit. Mais ce petit défaut ne fait point de tort au raisonnement principal ^ . »
M. Christian Bartholméss est en opposition avec Leibnitz, lorsqu'il dit : « On sait quel effet la hèmùH' straiian Evangélique produisit sur les contemporains. La plupart des théologiens pensèrent que cette produc-
▼ers de Térence :
Te cum tua Monstratùme magnui perdat Jupiter,
(Mémoires sur la vie de Jean liacine^ tom. II, pag. 207, édit. de 1747.) ^ LeibnUm opéra omnia, tom. VI, pag. 244,
tioQ savante n'avait démontré que l'érudition prodigieuse, presque rabbinique, du prélat *.»
L'eiactitude de l'érudition jetée avec profusion dans la Démonstration Evangélique, a été contestée. Toland a prétendu « que, de plus de soixante auteurs allégués par Huet , sur le sujet de Moïse, la plupart n'en ont pas seulement parlé, et que presque toutes les citalions de la Démonstration Evangélique sont fausses , tronquées ou appliquées de travers et hors du sujet ^.»
Le Journal littéraire de La Haye* rapporte cette accusation , et ajoute dans une note : « Pour voir si cette critique est fondée , on devrait lire le livre de M. Toland. » Nous avons suivi ce conseil , qui d'ailleurs était dicté par la raison et la justice , et nous nous sommes convaincu que Toland âtf ait calomnié Huet. Nous nous bornerons à citer un fait. Toland assure que Huet a abusé d'un passage de Diodore de Sicile , en soutenant que le roi Mnévés dont parle cet historien , n*est autre que Moïse , et en s'appuyant , pour établir cette prétention , sur le témoignage erroné de saint Justin et de saint Cyrille d'Alexandrie *. Huet affirme précisément le contraire. Il déclare que Mnévés n'est point Motse^ puisque Diodore de Sicile, quelques lignes plus
1 Huet ou le scepticisme théologique, pag. 6. ^ Adeisidœmon et oritjines Judaieœ, pag. 105. •Tom.lV, I7i4, pag. 251.
* Origines Judaicœ, pag. 115, 116.
bas, distingue Mot$e de Mnivis * ; et c'est justement la raison qu'allègue Toland '.
Huet reconnaît aussi que le texte cité par saiDt Justin et saint Cyrille d'Alexandrie, où se trouve MoUe à la place de Mnévis^ est une leçon vicieuse *.
Le Journal des Savants rendit compte de l'ouvrage de Toland sans se prononcer sur les accusations portées contre Huet ^. Mais peu de temps après il analysa une réfutation de Toland, faite pardeLaFaye, ministre anglican \ etil justifia complètement l'évéque d'Avrancbes. « M. de La Paye , dit-il , donne une idée de la Démonstration Evangéliq^j^ ^ et il en prouve l'utilité et la solidité à M. Toland, qui a osé parler de cet ouvrage comme d'un livre rempli d'absurdités et de mensonges. Il montre aussi que M. Toland a eu grand tort de prétendre que les nombreuses citations de M. Huet ne fussent pas justes, bien entendues et fidèlement mises en oeuvre^ Il défend surtout celles qui regardent Moïse et ses livres, et il n'oublie rien pour obliger les lecteurs à convenir que M. Toland est un des plus téméraires accusateurs qu'on ait vus depuis longtemps.
1 D^m. Evang,^ Prop. IV, C. 2, N<> 35. Ne verum dissimulem, Mvivif}v scripsisse IHodorus videlur; nam paulo post Masem inter
latores legum nominatim recenset Constat saltem cognilum
Diodoro et memoratum Mosem^ Judaicœ gentis legum latorem , et Dei Jao, nve JeJiova nomen invocantem, quœ ad hujus disputationis pro" posUum sufficiunt,
3 Origines Judaicœ^ pag. il 6.
« Dem. Evang., Prop. IV, C. 8, N« 35.
« 1709, pag. 241, 247.
M. Toland dit des injuresà M. Haet, parleavec mépris de ses preuves, l'accuse tantôtd'extravagance, et tantôt de mauvaise foi, et néanmoins, selon notre aatear, il y a grande apparence que M. Toland n'a pas lu on n'a pas compris le livre de M. Huet ' . »
Huet rappelle l'ouvrage de La Faye , dans ses JUéimnret ^. « A peine cet odieux livre (de Toland ) fut publié, que le très-pieux et très-docte de La Faye tailla sa plume pour combattre l'impiété naissante et qui déjà grandissait , et , comme il cbâtia l'insolence du blaspbémateur, il vengea mon honneur en môme temps. J'aurais pu me contenter de ces représailles , tant la répression de l'oi^ueiileux sectaire avait été efGcace , et je m'en fusse tenu là vraisemblablement, si la bonne foi avec laquelle je citais les témoignages des anciens , pour confirmer les preuves de ma Démomtration Evangélique , n'eût été mise en doute ; et comme d'ailleurs je ne croyais pas qu'il fût de ma dignité de. tremper ma main dans cette fange, je publiai ma réponse sous un autre nom que le mien \ »
< 1709, pag 684, 685.
3 La réfutation de Toland par de La Faye, porte ce titre : Defentio Religionis necnon Mosis et gentis Judaicœ, contra duas dit^ sertaliones Joh, Tolandi, quorum una inseribitur, Adeiiidœuumj altéra vero antiquitates Judaicœ^ a Jacobo Foffo^ SS. Theologiœ doe~ tore, et in Ecclesia Uitrajeclino-DrUannica sacrorum $mfsterwruM interprète. Ultrajecti, 1709.
s Mémoires de Huet, Ht. V, pag. 245, 246. ÇommêtUariug ^ etc., lib. V, pag. 413. Cette réponse fut publiée sout le 9»m de Horin,
Le paradoxe de Huet au sujet de la géométrie mécontenta les mathématiciens. Blondel , un des maîtres du Dauphin , en fut indigné. Huet nous apprend qu'il lai en voulait et qu'il ne s'en cachait pas vis-à-vis de lui , de ce qu'il avait attenté» dans sa Démonêtralion Évangéliquej à l'honneur et à la dignité de la géométrie ; « mais il lui fut plus facile , dit Huet , de mépriser mon opinion que de la combattre par de solides arguments \ »
Cependant il n'était pas difficile de réfuter une opinion établie sur des subtilités de cette espèce: — Les définitions des géomètres sont absurdes. Ils définissent le point : ce qui n'a pas de parties ; or, il n'y a pas de parties en Dieu, donc Dieu est un point. — Les axiomes des géomètres ne sont pas incontestables. De grands philosophes grecs ont soutenu que le tout ne$t pus plus grand que sa partie. Carnéades a nié que deux choses pour être égales à une troisième fussent égales entre elles. — Les géomètres ne peuvent pas demander des postulats. Sextus Empiricus les arrête par ce dilemme : Ce que vous exigez de nou>Sy est ou possible « ou impossible ; si cela est possible^ pourquoi voulez-^
de TÂcadémie des Inscriptions ; elle était adressée à Huet lui-même, et elle fut insérée dans le Journal de Trévoux (1709, pag. 1588- 1618), et placée dans Je Recueil de Tabbé de Tilladet, tom. 1, 5* dissertation.
^ Mémoires de Huet, liv. V, pag. 199, Commentarius^tic, lib. V, pag. 32'2.
vùu$ devoir notre eofuetUement à voê prières , pluiôi qu'à la force de vos raisons ; et si cela est impossible j pourquoi voulez-vous que nous accordions ce qui nesi ni en votre disposition , ni en notre pouvoir ' ? On fit justice de ces subtilités et de ces chicanes '.
Parmi les contemporains de Haet , il n'y en a point qui l'aient accusé de favoriser le scepticisme dans sa Démonstration Évangélique ; certes c'eût été une bien fausse accusation. Huet , il est vrai , assure dans cet ouvrage , que la raison est obscure , doutense ; mais il dit aussi que l'évidence est la marque de la vérité , qu'on la rencontre dans les vérités morales , que ces dernières sont des inspirations de la nature ; qu'il y a des vérités connues par elles-mêmes qui obtiennent l'assentiment universel et qui le méritent; que les révoquer en doute ce serait faire preuve de folie et mériter d'être châtié.
Huet dit encore dans cet ouvrage que la foi est un don de Dieu » que notre raison ne peut la produire , que celui à qui Dieu l'a accordée ne recherche pas les preuves', que celui qui ne Ta point ne la trouve par aucune démonstration . Il dit encore que nous au-
1 DemoMt. Evang-, pag. 8, 16; édition de 1679.
' Journal littéraire de la Haye, tom- H, 1713, pag. 11, etc.
* Les mots : Celui à qui Dieu a accordé la foi ne recherche pas les preuves^ sont expliqués par ces paroles : La raison dispose à la foif la confirme, y ramène. Ils signiflent, dans la pensée de Hnet, que ^Ini & qai Dieu a accordé la foi ne recherche pas les preufes
rions méprisé la foi si nous avions acquis par la raison la connaissance claire des mystères ' ; mais il soutient aussi que la raison dispose à la foi , la confirme et y ramène , et que c*est dans ce but qu'il a composé sa Démonslralion.
Huet, dans son ouvrage, entasse les nuages pour obscurcir la clarté des démonstrations géométriques ; mais il a soin de déclarer que son intention n'est pas de contester la dignité et Timportance de la géométrie : des hommes stupides , et qui devraient se résigner à vivre à la manière de bétes, pourraient seuls avoir une pareille pensée. Il déclare encore qu*il s^est proposé uniquement de rabaisser la présomption des géomètres , qui mettent la certitude des démonstrations mathématiques au-dessus de toutes les démonstrations, et de prouver que les démonstrations morales sont au moins aussi dignes deconGance que les démonstrations géométriques. Les démonstrations morales dont il se sert pour prouver la vérité de la religion chrétienne , sont fondées sur la raison qui produit la science ; Simplicius et Philoponus commentateurs d'Aristote,
dans un esprit de doute et d'incertitude. L'apôtre saint Pierre recommandait aux fidèles d'être toujours prêts à rendi*e raison de leur foi. (i*^ Ëpitre, ch. 3, v. 15.) Huet a rappelé ce conseil.
< Ce n'est point pour nous empêcher de mépriser la foi , que notre raison n'a pas la connaissance claire des mystères. Cette obscurité est le résultat de la nature des choses. Une intelligence bornée et unie à des organes ne peut avoir une vue claire de l'Être infini.
Proclus disciple de Platoâ, assurent que la science des choses divines est plus certaine que la science qui a pour objet la nature de rame ou les matières des sciences mathématiques * -
Le traité de Huet sur la, Faiblesse de V esprit humain^ dit Voltaire, a fait beaucoup de bruit, et a paru à quelques-uns démentir sa Démonslralion Évangélique\ M. Sainte-Beuve approuve Tobservation de Voltaire. Le traité posthume de Huet sur la Faiblesse de l'esprit humnin lui semble contredire et démentir sa Démon- ' stration Évangélique. Mais Huet, ajoute-t-il, «n'était point de ces esprits qui vont en tout à Textréme , et qui poussent les choses à leurs dernières limites'.»
Prosper Marchand prétend que Huet a donné une preuve de son étrange caractère , de son hypocrisie , en publiant d'un côté, une Démonstration de la vérité des religions Juive et Chrétienne ^ et en composant de Taulre, dans le même temps, un traité complet de pyrrhonisme , tel que le Traité de la Foiblesse de Vesprit humain^. P. Marchand est exact quand il affirme
1 Per rationem exqnâ gigniturScientia, — Decretum certe ^t a SmpUeh et Philopono explanatoribus ArUtotelis ; et a Prado Platonig interprète, et ab ipso quoque Platone^rerum divinarum scientiam etr* tiorem esse scieutia quœ versatur circa animœ naturam ; certiorem vero scientiam hane malhematir.is discipUnis. Ce passage a été ajouté dansréditioo de 1690. (DeaumU. Evttng.j e\c,pxiaamta^ pag. 20 ;
' Siècle de lotiis XIV, écrivains .
' Causeriadu lundis tom. II, pag. 140.
4 Dictionnaire historiquCy tom. I, pag. 9S.
que Huet a composé dans le même temps la Démonstratiùn et le Traité. Mais il le calomnie quand il attaque son caractère. On a reproché à Marchand son emportement contre les catholiques.
Voltaire s'est trompé lorsqu'il a dit : « Huet a rougi de sa Démonsirattonj et il s'en souvenait dans les dernières années de sa vie, quand il fit son Traité de la Faiblesse de Vesprit humain et de Vincertittide de ses connaissances \» Il est certain que Huet, dans le Traité, ne fait que tenir la promesse qu'il a consignée dans la préface de la Démonstration Evangélique et qu'il renouvelle dans les Questions d'Aunay et dans la Censure, Huet avait promis d'établir que la philosophie qui s'abstient de tout assentiment dogmatique, est plus favorable au christianisme qu'on ne le pense ordinairement. Brucker soutient que Ton n'avait point assez remarqué dans la Démonstration Evangélique , les passages favorables au pyrrhonisme qu'elle renferme. Brucker indique ces passages ^ nous les avons déjà rapportés dans cette exposition; mais il néglige de citer ceux qui expliquent la pensée de Huet , et que nous avons aussi rapportés.
On ne fait pas profession de scepticisme , on n'anéantit pas la raison au profit de la foi, en soute-
^ Esiai BUT les mœurs ^ Introd. Philosophie de l'histoire y Sifi. Bacchus.
3 Jacob, Bruckeri Historia critka philosophiœ, tom. IV, pag. 562,
nânt que la raison est obscure, douteuse; que la lumière de la foi est vive, sûre , toujours la même; que si nous avions acquis par la raison la connaissance claire des mystères , nous aurions méprisé la foi ; que la foi est un don de Dieu ; que celui à qui Dieu Taccorde, ne recherche pas les preuvjes *, et que celui qui ne Ta point ne la trouve par aucune démonstration ; que la philosophie qui s'abstient de tout assentiment est moins contraire au christianisme qu'on ne le sup()Ose, Cette dernière assertion peut être avec raison accusée d'erreur ou au moins de paradoxe. Huet se trompe encore quand il prétend que nous aurions méprisé la foi , si nous avions acquis par la raison la connaissance claire des mystères. Mais ces erreurs ne suffisent pas pour établir le prétendu scepticisme de Huet; et quand Huet affirme que la foi est un don de Dieu, que la raison seule est impuissante à la produire, il ne fait qu'exposer renseignement de l'Église.
Pourquoi Brucker a-t-il laissé ignorer à ses lecteurs que, dans la Démonstralion Evangéliqu€j Huet affirme aussi que l'évidence est la marque de la vérité , qu'il y a des vérités connues par elles-mêmes qui obtiennent l'assentiment universel, etc. ?
Pourquoi , après avoir rapporté le passage suivant : «A quoi servira donc cette démonstration? A préparer et à confirmer la foi , qui , d'après saint Augustin , est
< Nous avons déjà expliqué cette pensée de Huet.
produite, défendae, fortifiée en nous par la science, non pas comme cause propre et principale, mais comme secours extérieur et étranger , par lequel notre esprit est tourné peu à peu vers Tobéissance à J.-C. et vers la foi qui lui est due? Pourquoi , dis-je , Brucker a*t-il négligé de citer les paroles décisives qui suivent immédiatement? « Mais comme nous avons à combattre des impies qui ne reconnaissent pas l'autorité de ces principes que Dieu nous a révélés , et qui sont le fondement de notre théologie, il faut en employer d'autres connus de tous et perçus sans aucun doute, afin que les impies comprennent enfin par là qu'ils ne doivent pas chercher de refuge contre la force de la vérité dans les arguties de la raison humaine. » Huet, quoiqu'il déclare la raison obscure, douteuse, n'en reconnaît pas moins qu'il y a des principes connus de tous, et perçus sans aucun doute. Ces principes sont les preuves morales sur lesquelles repose sa Démon^ stration Evangéliqtie.
Dégérando\ Tauteurde l'article Huel dans le Dtctionnaire des sciences philosophiques^ ^ M. Bartholméss', reproduisent l'accusation de Brucker et font les mêmes réticences.
«Si la certitude historique et la certitude morale,
1 Histoire comparée des systèmes de philosophie , etc., 2^ partie, tom. ni, pag. 163.
3 Cinquième livraison, pag. 123, 1S4.
* Huet, ou le scepticisme théologique, pag. 5, 6.
~ 108 — dit M. Bartholméss , y sont maintenue&et approoi^es
(dans là Démonstration Evangèlique) ^ c'est que le
christianisme ne saurait s'en passer. » 11 renvoie « à la ' première édition dans l'exemplaire de Huet même, et à , l'annotation de sa main. » {Btblioth. nation. yJ}. 71 57,
pag. 16\) Une annotation latine écrite de la main de Huet se
trouve réellement dans l'exemplaire de la Dèmonstra-
tion Evangélique qui lui a appartenu. Npus allons la reproduire. « Objectum mihi nimis depressam a me Geometriam , hanc e contrario eœlollere debuisse me ad atigendam Demonstrationis meœfidem, quam Geometriœ prœ ferre inslituissem. Parum perspicua fuit ratiocina-^ tionismeœ vis, iis a quibus id objectum est. Nam si vulgatam hominum de Geometriœ dignitate et veritate opinionem confirmassem; cumprincipiis moralibus qtUB proposuiparemveriiatis fidem adstruere non possem, nec deberem, omnino a proposito recessissem : hoc ipsoenim Demonstrationis meœ perspicuitatem Geometricisinfe* riorem esse [suasus) essem ; itaque proponenda mihi fuit vera Geometriœ Geometricorumque principiorum na^ tura\ non qualis jactatur ab insajiis vel imperitis,... * artiss uœ dignitatem parum cognoscentibus : sed qualis est, et ex merito suo censeri débet. Quœ quum ialis sit, et tamen rerum omnium quœ humana ratione cognosci
1 Huet OU le Scepticisme théologique; pag. 5 et 6, note 1. ^ Après ce mot imperitis , il y a une abréviation qui n*a pu être déchiffrée.
posstinl , certissima existimetury plus habendum utique est fidei Demonstraltoni Evangelicœ^ utpote quam ceriioribus niti fundamentis probaverim * . »
Il est évident que , dans cette note , il n'y a pas un seul mot d'où Ton puisse conclure que Tévéque d'Avranches ait énoncé directement ou indirectement, que s'il a maintenu et appuyé, dans sa Démonstration Evangèliquey la certitude historique et la certitude morale, c'est parce que le christianisme ne saurait s'en passer. Huet s'adresse à ceux qui prétendaient que, pour donner plus de force à sa démonstration , il aurait dû relever la dignité de la géométrie ; il leur répond, dans cette note, que sa démonstration sera bien plus convaincante, s'il montre qu'elle est fondée sur des preuves morales, plus certaines que les principes de la géométrie , qui est regardée néanmoins comme la science la plus incontestable.
Concluons : Huet, dans la Démonstration Evangéligne, ne professe pas le scepticisme. Nous pouvons dès à présent affirmer qu'il ne le professe pas non plus dans les Questions d'Aunay et dans le Traité philoso* phique de la Foiblesse de l'esprit humain, puisque nous montrerons que , dans ces deux ouvrages , il ne fait que développer les propositions formulées dans la Ditnonstralion Evangélique.
^ Un de nos amis, M. le professeur Maurial, nous a' fourai cette note. Il Ta copiée lui-même à la Bibliothèque impériale.
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