AGRÉGÉ DES LETTRES PROFESSEUR AU LYCÉE DE GRENOBLE
GRENOBLE Xavier DREVET, imprimeur-libraire de l'académie
14, rue Lafayette, 14
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Je parcourais tout à l'heure dans la Revue « l'Université » la liste des sujets d'érudition, que les professeurs des Gymnases allemands ont étudiés en 1886, ou bien (car l'indication n'est pas claire) se proposent d'étudier en 1886- 1887. J'ai été étonné d'y trouver la mention suivante : € Dresden. De Septimio-Dictye Virgilii imitatore. Herm. Dunger ». Je n'ai pu m'empêcher de me dire : « Décidément H. Dunger ne peut se détacher de cet auteur, qu'il étudie, ainsi que son inséparable Darès, depuis 20 ans au moins. » J'ai ajouté : <v Et moi aussi, j'ai là — depuis longtemps — dans mes papiers une étude latine sur ces deux faussaires -, une étude qui renouvelle certainement le sujet, et dont un chapitre réduit à peu de chose l'ouvrage de H. Dunger de 1878. Pourquoi ne la publierais-je pas? — C'est qu'elle est écrite en latin ; or qu/est-ce qui lit aujoiifd'hui, à moins d'y être forcé par sa profession, une étude faite en latin ? — Alors il faut la traduire. — Mais toute traduction est languissante. — Les quelques personnes qui sont au courant du sujet ne feront attention qu'au fond. Quant aux autres, qu'importe leur opinion? — Eh bien ! traduisons donc ! après tout, le risque n'est pas grand ; il s'agit d'un manuscrit de 120 à 125 pages au plus ».
Le Gurtillard (Isère), mi-septembre 1886.
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DICTYS DE CRÊTE
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niqueur connaissait un ou plusieurs écrits apocryphes qu'il préférait à Homère ; mais il y avait tant décrits de cette sorte, qu'on ne peut affirmer qu'il ait eu Dictys en vue.
Celui-ci est encore cité par deux auteurs anonymes : l'un Chronographe, l'autre Rhéteur. Les deux passages ont été reproduits par Allatius (De patrià Homeri, Lyon, 1640, page 54 et page 59).
Je n'ai point parlé de Priscus Panitès, contemporain du Rhéteur Syrianus, à qui Dederich, dans la préface de son Dictys, p. 26, prêtait une allusion à un passage de Dictys. Cette conjecture a déjà été repoussée par Hermann Dunger (Dictys-Septimius, 1878, page 10), bien qu'elle fut favorable à son opinion que Syrianus connaissait l'œuvre de notre faussaire.
Tels sont sur celui-ci les témoignages des Byzantins. Faut-il en discuter la valeur , et s'efforcer de les concilier les uns avec les autres '? Faut-il remarquer que la découverte de Dictys est placée par Malalas sous Claude Néron, par Suidas sous Claude, par le Chronographe anonyme sous Claude et Néron ; qu'on ne trouve pas chez Dictys plusieurs récits que Malalas déclare lui emprunter, par exemple celui de la mort de Polyxène ; que Suidas se contredit en faisant raconter par Dictys, ici « les événements venant à la suite de ceux chantés par Homère », là « toute la matière troyenne » ; que Cédrémus et Isaac Porphyrogennète parlent de portraits tracés par Dictys, qu'on ne retrouve plus chez celui-ci ; qu'Isaac Tzetzès d'après son Dictys fait mourir Œnone par la strangulation, tandis que dans lo nôtre elle meurt de chagrin ; enfin que Jean Tzetzès et le Chronographe anonyme semblent voir en Dictys un poète, tandis que Suidas le qualifie d'historien? Beaucoup de savants depuis le 17 e siècle (Mercier, Baschet de Méziiïac, Fabricius, etc.; jusqu'à notre époque (Hermann Dunger, Aristide Joly, Kôrting, etc.) ont pris la peinede discuter quelques-uneo de ces assertions, surtout celles
d'Izaac Tzetzès et d'Izaac Porphyrogennète. C'est faire trop d'honneur à ces Byzantins, qui, on le sait, sont coutumiers du fait d'inexactitude et aveuglément crédules. Ils ne connaissent pas le doute si salutaire en histoire ; ils accueillent sans examen tout ce qu'ils lisent ou entendent dire ; encore le dénaturent-ils en le répétant Ceci doit être ; le goût de l'exactitude ne va pas avec un pareil degré de crédulité. La crédulité de notre moyen âge occidental n'est pas moindre ; mais produit un autre effet. Celle-ci ressemble à celle de l'enfant, et vous charme par sa naïveté ; l'autre est celle du vieillard tombé en enfance.
On ne peut donc s'empêcher parfois de sourire en voyant quelques érudits de l'Allemagne contemporaine, surtout Hermann Dunger, Kôrting et Wagener, peser scrupuleusement toutes les syllabes de ces Byzantins, afin de découvrir les sources où ceux-ci ont puisé. On ne peut asseoir aucune conclusion solide sur la discussion de pareils témoignagnes ; à moins qu'on ne se borne à affirmer que les Byzantins ont réellement connu, les uns par eux-mêmes, les autres par ouï-dire, soit dans un texte grec, soit dans un texte latin (1), l'Ephéméris que nous avons. Les témoignages concordent sur les points essentiels, à savoir que dans le 1 er siècle de l'ère chrétienne un tremblement de terre aurait ouvert en Crête de vieux sépulcres ; que dans l'un d'eux on aurait trouvé un petit coffre contenant l'Ephéméris de Dictys, originaire de Crête et compagnon d'Idoménée. Ces détails si précis ne peuvent s'appliquer qu'à notre Dictys.
Tous les Byzantins ajoutent foi à cette fable, et considèrent Dictys comme un témoin oculaire, dont la relation
(4) On peut avoir un avis (et pour mon compte j'en ai un) sur la question de savoir si le texte original était grec ou latin ; mais ce n'est point par l'examen de ces témoignages qu'on peut se le former.
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est parfaitement irrécusable. Pas un ne cherche à se mettre en garde contre une surprise. D'emblée et sans plus d'examen, ils le préfèrent à Homère, qui lui aurait pris le sujet et les épisodes de son Iliade, non sans les dénaturer gauchement.
Ainsi au 9° siècle, les Byzantins connaissaient Dictys, et prenaient dès lors l'habitude de le citer en parlant de la guerre de Troie. Dans notre Occident aussi, il était connu dès cette époque, et même dans son texte actuel, puisque l'un des manuscrits date du 9 e siècle. Mais il pâtit de la longue barbarie qui suivit le règne de Charlemagne et dura jusqu'au 12 e siècle. Pendant ce long sommeil des intelligences, il n'est cité par personne. Dans l'espèce de Renaissance qui signala le 12 e siècle, quand on revint aux bibliothèques, il devint immédiatement fameux. Benoît de Sainte-More le prend pour guide, après le sac de Troie, quand il lui faut conter le retour des chefs grecs. Joseph Iscanus en fait autant dans le sixième et dernier livre de son poème latin sur la guerre de Troie. Au 13 H siècle, on voit même Guido de Columna se réclamer de lui, quand en réalité il suit un autre guide, Benoît de Sainte-More, qu'il ne nomme point, comme l'ont reconnu et parfaitement démontré H. Dunger et Aristide Joly. Jusqu'au 16 e siècle, la gloire de Dictys ne cesse de grandir ; et, à la Renaissance, on voit un de ses éditeurs, François Faragonius, dans sa préface à Bernard Rictius (Ricci) de Messine (1499), s'applaudir de publier l'œuvre d'un historien d un tel mérite « Dictyn Luculentum historiographum ».
§ II. — Darès.
Tous les érudits, qui depuis le 17 e siècle ont édité Darès ou disserté sur lui, ont rapporté les trois témoignages de Ptolémée Ghennus, d'Eustathe et d'Elien, relatifs les deux
premiers à un certain Àntipater d'Acanthe qui aurait lu la Chronique de Darès, le troisième à Darès lui-même. Les érudits contemporains concluent tous, après examen, que ces témoignages n'ont rien de commun avec notre Darès. Pour moi, je ne perdrai pas mon temps à les discuter à mon tour. Je me bornerai à prévenir le lecteur que notre Darès connaissait le Raptus Helense de Dracontius, poète africain de la fin du 5 e siècle Cette seule remarque tranche la question, puisque Ptolémée Chennus appartient au 1 er siècle de notre ère, et Elien au second. Ici il est juste de rappeler que c'est l'allemand Ch. Wagener qui a signalé le premier les emprunts faits par Darès à Dracontius (1), bien qu'il se soit trompé, comme je le montrerai plus loin, en croyant que Dracontius à son tour avait fait des emprunts à un mythographe perdu .
Le quatrième témoignage invoqué par les érudits est celui d'Isidore de Séville (570-640), ainsi conçu : « Histo-
riam primus apud nos Moyses conscripsit; apud gen-
tiles vero primus Dares Phrygius de Grœcis et Trojanis historiam edidit, quam in foliis palmarum ab eo conscriptam esse ferunt. » Orig. 1, 41. On remarquera qu'Isidore parle d'après autrui, et n'a point vu l'ouvrage; et qu'ensuite dans notre Darès il n'est nullement question de feuilles de palmier servant à écrire. Il est probable qu'Isidore qui était, comme chacun sait, un grand dévoreur de livres, mais dépourvu de sens critique, a lu d'une part dans Elien (H. v. il, 2) ce que celui-ci dit de Darès, et qu'il a connu d'autre part l'opinion rapportée plus tard par Suidas au mot (poiviwïoi ypappaToi , d'après laquelle les caractères de l'alphabet auraient été ainsi appelés en grec, parce qu'on aurait commencé à écrire sur des feuilles de palmier (cpoivoceç). Quoi qu'il en soit, il ne connaissait point notre Darès.
Celui-ci, bien que nous ayons un manuscrit qui date du
(1) Voir le Philologus, 1878, Gottingen.
9 e siècle, n'est cité pour la première fois, au moins d'une façon incontestable, qu'au 12 e siècle par Benoît de Sainte- Maure et Joseph Iscanus. C'est à peu près ce que nous avons remarqué sur Dictys, avec cette différence toutefois que Dictys est connu des Byzantins, et que Darès ne Test pas. Ce dernier point est bon à retenir; nous y reviendrons plus tard.
Au 13 e siècle, Guido de Columna, tout en suivant Benoît de Sainte-Maure, se couvre du nom de Darès, comme il a fait pour Dictys. Vincent de Beauvais (Biblioth. Mundi, tom. 4, liv. 11, chap. 62, 63) résume d'après Darès l'histoire de la guerre de Troie. Jofroy de Waterfofd qui, comme Jean de Flaccecourt, et vers le même temps que lui, traduit noire faussaire, déclare dans sa préface que celui-ci, de même que son contemporain Dictys, est bien supérieur à Hérodote, à Thucydide, à Xénophon et à Diodore de Sicile. L'auteur anonyme d'une Histoire universelle écrite entre les années 1223 et 1230, et récemment découverte par le savant M. Paul Meyer (Académie des Inscriptions, 27 mars 1885), croit donner plus d'autorité à son résumé de la guerre de Troie, en mettant le nom de Darès en avant. Jusqu'au 16 e siècle, la gloire de Darès, comme celle de Dictys, loin de recevoir aucune atteinte, et de subir aucun amoindrissement, va sans cesse en grandissant.
§ III. — Combien Dictys et Darès au moyen âge ont
SERVI AUX POÈTEè FRANÇAIS OU ÉTRANGERS.
Cette question, depuis dix-sept ans, a ét£ si souvent, si abondamment traitée en France et en Allemagne, qu'on peut la considérer, sinon comme épuisée, du moins comme bien près de l'être. Il serait trop long d'énumérer tous les ouvrages plus ou moins remarquables, qui se rattachent à ce sujet. Pour s'en tenir aux principaux, il faut citer le
livre (THermann Dunger (Die sage vom Trojanischen Kriege in den Bearbitungen des Mittelalters und ihre antiken quellen, Dresden, 1869', et l'ouvrage d'Aristide Joly (Benoît de Sainte-More et le roman de Troie, Paris, 1870;. On trouvera un excellent résumé de ce second ouvrage dans l'Histoire de la langue et de la littérature françaises, de M. Ch. Aubertin, Paris, Belin, 1876, tom. 1, pages 237-260. Les principaux résultats, auxquels Hermann Dunger et Ar. Joly ont abouti dans leurs savantes études, ont été brièvement et très exactement indiqués par Ferdinand Meister,dans les préfaces de ses deux éditions (Dictys Cretensis, Lipsiae 1872 ; Darès Phrygius, Lipsise, 1873), surtout dans celle de Darès. Outre ces études générales, portant sur tous les pays d'Europe, il faut citer quelques études particulières, que leur mérite ne permet point de passer sous silence. L'influence de Benoît de Sainte-More et de ses deux guides Dictys et Darès a été très bien étudiée, en ce qui concerne l'Espagne, par Adolphe Mussafia (Uber die spanischen versionen der Historia Trojana, Wien, 1871), et par M. Morel-Fatio dans la Revue française, Bomania, janvier 1875; en ce qui concerne l'Italie, parle même Ad. Mussafia (Sulle versioni italiane délia Storia Trojana, Vienna, 1871).
Dans ces remarquables travaux on verra comment la légende troyenne, grâce à Dictys et à Darès, et aussi au trouvère français Benoît de Sainte-More, s'est répandue dans tous les pays d'Europe ; comment dans chaque pays elle a pénétré jusqu'aux dernières classes de la société ; comment les noms d'Achille et d'Hector, d'Hélène et d'Andromaque, bref de tous les héros grecs et troyens, sont devenus partout populaires ; comment à la Renaissance la popularité de ces traditions antiques a facilité la restauration des lettres grecques et latines ; comment elle a préparé de loin un public capable de comprendre et de goûter les écrivains, qui dans les littératures modernes sont qualifiés de classiques. Quand on songe aux heureux effets de la super-
chérie des deux faussaires, on hésite à la leur reprocher ; on a presque regret d'avoir montré la sottise de Darès.
§ IV. — Pourquoi Darès a été préféré.
Nous avons vu qu'au moyen âge, dans ces temps dépourvus de critique, personne ne s'avisait de suspecter leur témoignage, et que chacun y croyait comme à la parole de l'Evangile.
Toutefois il convient de faire une différence entre Dictys et Darès. Celui-ci est visiblement préféré à l'autre Ainsi, quoique Benoît de Sainte-More et Joseph Iscanus se réclament de tous deux, c'est Darès qu'ils suivent de préférence jusqu'à la prise de Troie. A partir de là, comme il n'a pas raconté les retours, ils prennent Dictys pour guide. Celuici, chez Vincent de Beauvais, n'est pas même mentionné. Enfin, dans le catalogue des manuscrits de l'un et de l'autre, on peut voir que ce sont ceux de Darès qui l'emportent par le nombre.
Quelle est la cause de cette préférence accordée à Darès? Faut-il dire avec H. Dunger et Arist. Joly, dont l'opinion a été universellement adoptée, que l'Occident, formé par les Latins, avait épousé leurs passions, pris parti pour les Troyens contre les Grecs, et suivi Darès comme plus favorables aux Troyens ? Non, cette explication, quoique très spécieuse, ne s'aurait s'admettre; car nous verrons plus loin, en étudiant Darès, qu'il tient pour les Grecs et méprise les Asiatiques II est plus probable que ce qui le mit en faveur spéciale auprès du moyen âge, tut la forme même de son livre , qui affectait l'apparence d'un compterendu bien sec, mais bien exact ; tandis que Dictys se préoccupait du style, se piquait de raconter avec intérêt, et recherchait les occasions de placer des harangues sen- \tant la rhétorique. Le premier, indiquant chaque fois la
durée des trêves, le nombre des combittants tués de part et d'autre, semblait ne songer qu'à la vérité. L'autre, négligeant ces menus détails, n'allait pas jusqu'à exciter la défiance ; non certes, mais il paraissait moins complet, quoique plus étendu. Ainsi la préférence donnée au premier s'explique, non point par une sorte de piété filiale pour les ancêtres troyens, mais par l'amour de l'exactitude historique, ou du moins de ce qui alors, pour des yeux inexpérimentés, en avait un faux air.
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