CHAPITRE III
Dictys et Darès depuis le 16* siècle jusqu'en
§ I er . Dictys et Darès au 16* siècle. — § II. Dictys après le 46° siècle. — § III. Darès après le 16* siècle.
§ I er . — Dictys et Darès au 16 e siècle.
Au 16 e siècle ils jouissent encore d'une grande faveur; cependant le doute commence à s'éveiller chez quelques esprits plus clairvoyants que les autres, à savoir Louis Vives, Guillaume Xylander (Holtzemann) et Joseph Scaliger. Mais tous les trois se bornent à déclarer en passant, et sans en faire la preuve, que les deux ouvrages sont apocryphes. Louis Vives y consacre une ligne dans un passage où il parle de l'obscurité fabuleuse des origines de l'histoire grecque : « Dares Phrygius et Dictys Gretensis figmenta sunt eorum qui de bello famosissimo voluerunt ludere » (liv. 5 de trad. discipl., page 125 de l'édition de 1636).
Guillaume Xylander, au paragraphe 67 des Annotationes in Cedrenum reconnaît que Dictys et Darès ont pu réellement écrire l'histoire de la guerre de Troie (quelle concession grave !) ; mais il déclare que les deux ouvrages qui nous sont venus sous leur nom, ne méritent aucune créance. Joseph Scaliger, dans quelques lignes d'une lettre à Isaac Casaubon (Epistol. libri II, Epistola CXV) range Darès avec le Pseudo-Callisthène et le Pseudo-Pindare parmi les écrits supposés (page 301 de l'édition de Luxembourg, 1627).
En revanche, combien d'érudits croient encore à l'authenticité de l'Ephemeris et de l'Excidium Trojae. Nous avons entendu Faragonius plus haut, page 14. Voiaterran (Raphaël Maffeï de Volterre), dans ses Commentarii urbani dédiés au pape Jules II, croit que Cornélius Nepos a traduit le texte authentique de Darès resté en Troade avec Anténor après le sac de Troie. Conrad Gessner dans sa Bibliotheca universalis, au mot Dictys, adopte l'opinion de Faragonius qu'il résume ; et, au mot Darès, celle de Voiaterran. Glandorp dans son Onomasticon, au mot Cornélius Nepos, écrit : « Vertit Daretem Phrygium » , sans laisser percer le moindre doute.
Jean Le Maire des Belges préfère à Homère, postérieur de cent ans aux faits qu'il raconte, les deux chroniqueurs contemporains de la guerre de Troie. Jean Sanson (Séquences de l'Iliade, 1530) reproche à Homère de faire fuir Hector devant Achille, et lui oppose les récits « des témoins octflaires Dictys et Darès ». Sir Philip Sidney, dans sa « Défense de la poésie » (1581-1595), faisant un rapprochement d'une part entre le Cyrus de Xénophon et celui de Justin, d'autre part entre l'Enée de Virgile et celui de Darès, accorde à Xénophon et à Virgile plus de vérité poétique et humaine, aux deux autres plus d'exactitude historique. Nicolas Viguier, médecin et historiographe du Roi, dans sa Bibliothèque historiale, 1587, s'appuie en maint endroit sur le témoignage de Dictys ou de Darès (tom. 1, pages 126,
128, 434, 435, etc.). Naturellement les traducteurs des deux faussaires (v.la liste, page 44) ne tarissent pas sur l'éloge de leurs vertus et mérites. Citons au moins l'un d'eux. Le traducteur d'Anvers (1), après avoir remarqué qu'il s'est glissé beaucoup de fables dans l'histoire de la guerre de Troie ; après avoir excusé Homère et Virgile d'avoir mêlé la fiction à la vérité, parce qu'Horace a permis ce mélange aux poètes ; enfin après avoir blâmé ceux qui lisent les romans français, explique ainsi pourquoi il a traduit Darès :
« Après avoir cognu Darès Phrigius avoir plus succinctement et véritablement escript de toute la querelle entre les Grecs et les Troyens que nul aulre, j'ay bien voulu le traduire en nostre langue, et communiquer à ung chascun, afin que ceux qui pour la rarité d'iceluy ne Vont pas en grec ou en latin, le voyent en français, et les autres qui n'entendent les susdites langues, le puissent facilement entendre. » Ce traducteur méritait une mention particulière, puisqu'il croyait à l'existence de Yoriginal grec traduit par Corn. Népos.
Ainsi jusqu'au 17 e siècle le crédit des deux faussaires est encore presque entier. A peine peut-on citer trois érudits qui cherchent à l'entamer. Mais comme c'étaient trois voix retentissantes, une cause attaquée, même incidemment, par des adversaires d'une telle autorité, était sérieusement menacée. Elle allait subir d'autres attaques plus scientifiquement menées, puis succomber définitivement.
§ II. — DlCTYS APRÈS LE 46 e SIÈCLE.
Pour Dictys, dans cette période, tout le monde s'accorde
(I) « La vraye et brève Histoire de la guerre et ruine de Troye, anciennement escripte en grec par Darès Phrigius. Anvers, chez Joachim Trognèse, sur le cimetière de Nostre Dame h la Crois d'or. — L'an 1592. »
à dire que son Ephéméris est apocryphe. Mais sur tous les autres points, il y a une grande diversité d'opinions. On n'est pas même d'accord pour l'appréciation de son style. Tandis que quelques critiques le jugent à cet égard avec sévérité, la plupart des autres parlent de lui avec estime. Chose étrange ! ce sont les modernes qui le traitent avec le plus de dédain ; c'est à l'époque où le latin est comme la langue maternelle de l'érudition, qu'on lui donne le plus d'éloges. Gasp. Scïoppius (Epist. 5 in paradoxis lilterariis) prise tant sa latinité qu'il fait de lui un contemporain de Velléius Paterculus, de Q. Gurce et de Valère Maxime. J. Vossius (de Historicis latinis), Jos. Mercier (Préface de son édition de Dictys), M Ue Tanneguy-Lefèvre (préface de la sienne), Moréri (Dictionnaire), Heyne lui-même, quoique appartenant à une époque déjà sévère pour lui (l' rs excursus ad lib. 2 ^Eneidos, Edit Lemaire, page 307;, font cas de son style. Mais personne n'a poussé l'éloge aussi loin que Gaspar Barth (Adversariorum commentariorum libri sexaginta. Francfort, 1624, lib. 57, ch. 20, page 2717 sqq). Il l'appelle ec un homme d'une éloquence antique » qui a voulu mettre fin à l'incertitude et à la confusion des traditions troyennes. Il cite un certain nombre de ses expressions, qu'il admire pour leur justesse et leur élégance. Sur le verbe obstupefieri en particulier, il s'écrie dans son enthousiasme : « non poteratmelius haec proferre vel summus scriptor, et collatione talium facile apparet latinum aucto-
rem esse, quem cum summâ animi voluptate legimus
etc. »
Les modernes en général n'ont pas ratifié ces éloges. Déjà au 17* siècle J. Fréd. Gronovius (cap. 25, Observât, ecclesiast.) et au commencement du 18% Perizonius (dans l'édit. Smids) ainsi que Fabricius (Bibliot. Latin. 1, 6), avaient trouvé à redire à la latinité de Dictys. Au 19* siècle, Dederich (Préface de son édition) a prétendu que sa diction était aussi vicieuse que celle d'Hégésippe, d'Ammien Mar-
cellin, de Sulpice Sévère et d'Orose. M. Pierron (Hist. de la litt. lat.) déclare que <c c'est un écrivain dénué de toute espèce de talent ». M. Ghassang (ouvrage cité, page 362) dit que son livre « sans être d'une latinité aussi barbare que celle du faux Darès, n'accuse pas une origine beaucoup plus ancienne ».
Sur la date à laquelle il faut le rapporter; sur la question de savoir s'il y a eu ou non un original grec ; sur l'authenticité de l'épitre dédicatoire ; sur le prologue ou préface, il y. a aussi un grand conflit d'opinions.
Pour la date du texte latin, le désaccord en somme n'est pas grand ; car sauf Gasp. Scioppius et Dederich qui le rapportent l'un au 1 er , l'autre au 2« siècle, les autres juges le placent soit au temps de Dioctétien, soit à celui de Constantin, soit à celui de Saint-An ibroise, c'est-à-dire entre la fin du 3 e siècle et celle du 4 e . La majorité prenant la moyenne, opte pour le temps de Constantin. C'est l'avis de J. Mercier, de M lle Tanneguy-Lefèvre, d'Obrecht, de Périzonius, de Fabricius, de Pierron, de A. Chassang, etc. Faut-il relever ici une énorme erreur du Dictionnaire de la Conversation? Elle est trop curieuse pour être passée sous silence, quoiqu'elle se rencontre dans un ouvrage peu scientifique. L'auteur de l'article sur Dictys a fait descendre jusqu'au 15 e siècle la composition de l'Ephéméris, ignorant ainsi qu'on possédait des manuscrits du 9 9 siècle.
Quant à la question de savoir si Septimius a eu ou non un original grec entre les mains, L. Allatius (De patriâ Homeri, Lyon, 1640, p. 60) est le seul, jusqu'à l'édition d'Obrecht, qui se prononce pour l'affirmative. Tous les autres érudits, dans cette période, relevant les passages où le texte de notre Dictys est en désaccord avec les témoignages des Byzantins (v. p. haut, page 14), en concluent qu'il n'y a pas eu traduction du grec en latin. Ainsi pensent J. Vossius (de historicis latinis, lib. 3), Gasp. Scibppius (Epist. 5), Janus Rutgers (Var. Leclionum... etc bit). 5, 2,
20), E. Chilmead (annotationes ad Malalam) , J. Mercier (Préface de son Dictys), Baschet de Méziriac (Epîtres d'Ovide, tom. 1, 457), M lle Tanneguy-Lefèvre (Préface de. son Dictys). Gaspar Barth va même jusqu'à prétendre, pour expliquer les citations des Byzantins, que ce sont « ces méchants grecs » (Grœculi) qui ont traduit dans leur langue l'ouvrage de Septimius.
Avec l'édition d'Ulrich Obrecht, une autre opinon se fait jour, prévaut rapidement sur celle qui avait été en faveur jusque-là , est adoptée par Périzonius, Fabricius, bref par tous les érudits, et règne exclusivement jusqu'à ces dernières années. Vous la trouvez partout, soit dans les Histoires de la Littérature latine, comme celles de Schoell et de Pierron, soit dans les divers dictionnaires biographiques, soit même dans les travaux d'érudition proprement dite, par exemple chez Dederich et A. Chassang. On lit partout, que Septimius aurait traduit son ouvrage du grec, mais en usant de toutes les libertés depuis longtemps accordées aux traducteurs latins, et autorisées par une tolérance traditionnelle. Par là s'expliqueraient facilement les quelques différences signalées dans les deux récits, le latin et le grec. Par là aussi on rendrait compte des nombreux hellinismes de Septimius. Ainsi le récit primitif serait du Cretois Praxis ou Eupraxidas, qui, afin de flatter le goût de Néron pour les traditions troyennes, profitant à la fin du voyage de ce prince en Grèce et du tremblement de terre survenu en Crête la 13° année de son règne, lui: aurait présenté cet ouvrage, lequel n'aurait été traduit que fort longtemps (1) après par Septimius.
Quant à l'épître dédicatoire et au prologue, deux pièces qui sont en désaccord sur plusieurs points, les savants qui nient qu'il y ait eu un original grec, attribuent le prologue
(1) Sur ce point il faut excepter Dederich, qui rapporte Septimius au 2e siècle.
à Septimius, et l'épUre (qui d'ailleurs manque dans plusieurs manuscrits) à quelque « méchant grammairien plus récent » (1). Au contraire ceux qui admettent l'original grec, attribuent le prologue à Praxis, et l'épître à Septimius ; selon eux, le prologue omis par Septimius aurait été rétabli par un copiste anonyme, et placé par lui à la suite de l'épître. Telles sont les diverses opinions qui ont eu cours jusqu'en 1869 sur notre Dictys.
§ III. — Darès après le 16* SIÈCLE.
Il expie et paie bien cher la préférence que lui donnait le moyen âge. On ne s'arrête point à lui; et quand on a dit de son opuscule qu'il est ridicule et inepte, on se regarde comme quitte envers lui ; on croit lui avoir accordé toute l'attention qu'il mérite. Au sujet de son style, il n'y a qu'une voix : quiconque en fait mention crie à la sottise et à la barbarie (v. J. Vossius, de Historicis Grœcis ; Jos. Mercier, praefatio in Daretem ; Smids, praefatio in Daretem phrygium; Heyne, Excursus l us ad lib. 2 ^Eneidos, édit. Lemaire, p. 307 ; Dederich, praefatio in Daretem ; A. Chassang, ouv. cité, p. 362, etc. etc.). Sur ce point il y a, et avec raison, unanimité absolue. Et presque toujours on s'en tient là ; on se borne à caractériser son style d'une épithète méprisante et injurieuse; puis l'on passe, sans soulever à son sujet aucune question capable de piquer un peu la curiosité. On se contente de proposer sans discussion une date, qu'on recule en général fort loin dans la décadence, pour expliquer sa détestable latinité. On le place généralement au 6 6 siècle ; Dederich descend même jusqu'au 7°.
Je n'ajouterais rien sur Darès, si trois erreurs n'avaient
(1) « Nuperi et irnperiti grammatici », dit Jos Mercier.
été commises à son sujet, Tune par Obrecht (praefatio in Daretem) , une autre par Fabricius (Bibl. graeca, tom. 1, 26, sqq), et la troisième par A. Chassang (ouv. cité, p. 360, 361).
Obrecht a soutenu que notre Darès datait du 12 e siècle, ejt n'était que le canevas de Joseph Iscanus, préparant son poème De bello Trojane. Or, on possède au moins un manuscrit de Darès, qui date du 9 e siècle. Cette erreur d'Obrecht a passé dans Schoell (Hist. de la iitt. grecque), qui l'a accréditée. De là, elle s'est glissée dans plusieurs dictionnaires biographiques , notamment dans celui de Didot et celui de M. Vapereau, où on lit cette énormité, que notre texte de Darès ne serait connu que depuis le « 14 e siècle ».
Peut-on croire qu'un savant de la valeur de Fabricius se soit trompé au point d'écrire que Darès était cité par Cédrénus et d'autres Byzantins '? Il est également peu croyable qu'il ait été induit en erreur par la lecture précipitée de Jos. Scaliger, au point d'affirmer que Darès avait été connu d'Eusèbe. Jos. Scaliger dans son Eusèbe (Edit. 1606, p. 51, 2' colonne au bas) après s'être étonné qu'Hélénus eût rétabli sur le trône le fils d'Hector, avait écrit : « Unde haec Eusebio ? A suppositiis scriptoribus Dictye et Darete Phryge ». Mais Fabricius aurait dû lire la suite ; car Jos. Scaliger détruit la supposition précédente, en ajoutant que Denys d'Halicarnasse (liv. 1) rapporte une tradition semblable.
A. Chassang croit à un original grec, dont notre Darès ne serait qu'un sec résumé. Il essaie de le prouver : 1° par trois passages plus détaillés que le reste (les portraits, chap. 12, 13, la dernière entrevue d'Hector et d'Andromaque, ch. 24, et la mort d'Achille, ch. 34), passages qui se rapprocheraient davantage du texte grec; 2° par une citation de Gui de Columna, qui aurait connu « deux textes du faux Darès, le texte original et l'abrégé » . Ce dernier point, le seul im-
portant, a été réfuté par Hermann Dunger (Die Sage, elc
p. 7, 14, 37) et par Arist. Joly (ouv. cité, tom. 2, 203), qui ont établi victorieusement que le récit détaillé, qu'a connu Gui de Columnaest notre Benoist de Sainte-More (v. p. h., page 18).
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