‹ Étude sur Eustache des ChampsChapitre 16 sur 77 · HUMORISTE · texte numérisé non relu

HUMORISTE

Des Champs a crayonné lui-même son portrait: on peut le croire ressemblant, car il n'est pas flatté. Le premier trait de sa physio- \ nomie, c'est la laideur, non pas une de ces laideurs vulgaires qui ne laissent rien deviner de la flamme intérieure, mais une laideur expressive, provocante, en harmonie avec le caractère du personnage. Il se montre à nous tel que la vieillesse l'a fait, et la vieillesse n'embellit pas : noir comme un Maure, le sourcil , dur et hérissé, le crâne pelé comme saint Paul*, l'air dur, passablement revéche ; les yeux regardent « de biais, » la bouche est lar-

* Man., 209. Cf. Crap.. Préf. IV.

DesC.

gement fendue, la mâchoire forte et saillante ; des lèvres épaisses laissent passer de grandes € palettes de dents ; » la taille est courte et massive, les jambes grêles; il n'a jamais eu la démarche d'un damoiseau ; et les années, en ajoutant à son embonpoint, semblent encore avoir diminué sa stature. Il se proclame donc hardiment < roi de laidure; » il signe ainsi ses c mandements., » et plaisante sur une royauté dont personne ne lui disputera le sceptre :

Sur tous antres doi estre roi des laids * .

Le voilà dans sa triomphante laideur, ce grondeur obstiné, sorte de paysan du Danube qui doit, vingt ans^ durant, tenir la férule et courir sus aux vices. Otez pourtant quelques années à l'original, et vous n'aurez pas trop de peine à vous persuader que cet écolier de vingt ans, à l'air hardi ^ e^ entreprenant, avec

' \\ en ptteod bravexi^en^ çpn parti : (ifa»., 209)

GhascuDs xne dit : Tu es laid garnement . . .

il répond :

Si Je suis laid, ai (pourtant) st\i-Je graàeui; {ijnri^el),

Yint aQs a que je ne (ressai De vices blâmer. . . .

disait-il vers Uoo. V. Tarb., II, 27.

Je fu hastis, chaux [impauevai) et entreprenans. . .

(Cbip., 56\

B^ ce teiApsirià ç'^t \m joyaux owvm, wa S9\ çpDRpagftpft ; la «atwa Va doué d'un foads

p^av^s^. Il 9s\ w^ me^twa fictifs ué^pessai?^, de

ces sociétés joyeuses et folles où s'épa^iauît ^ l'aise la gaieté provinciale. Elles ne manquent pas autour de lui, et chacune porte un sobriquet exçrçissif : Crospy,. ^ capitale dU Valpiis, a 3es GiHebertius Fréguç^^ta^ita ; les p,op§ Enfauts de Vert\is étendent leur emp^yp d'u^ côté jusqu'il Eper^iay». de l'autre jjusqu'à Yîtçy. par delà la Champagne Pouilleuse. La ta^çipiç ^t le lieu ordinaire des rendez-vous. On y cause peu ou point affaires : on y éc^iange force gaillardises, on y boit force bon vin. Le signal des libations pst qualquç TPndWU de taWe ft^ se retrouvent le geste et l'accent du buveur \

Aussi U^^^ qfl\ pserait dédaWftW c? vin de Vertus

Qui Tient de si uçbil^ raciae^?

* Tel est le rondesa cité par Chap., p. 137 :

Jamais à table ne secai.

Se je ne voi le Tin tout prest

Pour boire et Terser sans arrest. . . «le.

Ce n'est pas sans raison que la langue du moyen âge parle des « buveries de bourgeois » ^ Nos Champenois aiment le jus de la vigne et ne s'en cachent pas. Des Champs est justemen fier des crus de sa province ; et ce qui discrédite la Brie à ses yeux, ce n'est pas la grossièreté sauvage de ses habitants, ni la nudité morne de ses campagnes, c'est qu'elle n'a pas de vin : *

Je sui perdu, quant on ne boit de vin 1 *

Comment douter de la vertu du vin ? Il était tombé malade à Villers-Cotterets ; hors d'état de rejoindre la cour, il sentait la chaleur se glacer dans ses veines : le vin de Beaune Ta remis sur pied :

n n'a (t7 n y a) médecins à Paris, Dont je feusse si tost garis . . .

Le fût est vide, il est vrai ; mais, dit-il , '

J'en ai encore une bouteille

Pour mètre delez (près de) mon coissin {areilier),

Pour mieux digérer un poussin

Que j'ai encore en mon dépost (miUi),

Lequel je doi mangier en rost ;

' Lenrs vignes sont des prunelles du bois.. . (Tarb., I, 142). ' Man ,22k.

* Man., 430.

DES CHABiPS HUMORISTE 85

Et quant ma bouteille faudra,

Certes falr m'enconveDrra [il conviendra de m^ enfuir) y

Car je n'arai qui me conforte.

Mais ma vertu sera si forte

Dedens {dès) \ots, que je poursuivrai

Monseigneur (J^ fils de Charles F)» si me remetrai

A l'ordonnance de la court . . .

Le poète ne compte pas avec ses amis ; à certains jours sa maison des Champs s'ouvre toute grande pour les recevoir. Ne doit-il pas faire à ses sujets les honneurs de sa royauté ? Ces compagnies de buveurs ont, en effet, leur constitution, leur royauté élective. Le prince tient des assises régulières, lance des mandements, tranche les différends survenus, apaise les querelles, prononce au besoin les amendes. Plus d'une pièce badine nous représente notre poète dans l'exercice de ces graves fonctions. Une nuit les loups sont venus hurler

D'un brai laidement ordené '

jusqu^'aux abords de son manoir. Il prend la plume, et, en sa qualité d' « Empereur des Fumeux (ivrognes), » décerne un arrêt de contrainte par corps contre Isangrin, dame Hersent et leurs < aflins (parents) » . Deux de ses

* Pièce datée du 4 novembre 1370. (Tarb., I, 3).

h ÉTUDK S\^ft %^)*Àtttfe ft%S \6ftAMPS

sujets de Vitry se Sôtit |)riâ Vte tttttéïelle en la taverne

^OQï (À <;â^ê ^0) là Vnû\ îôfdè âft 'vin Qui en ceh^ tés 6t (a^u) tà^éis; ; . ^

Vite une sentence, en slyle de bailli, pour ramener la paix :

iC(^èMéré ^né Van AeiMn (% lénâémn) Çhascuns avoit plus soif <{ue faim Kt que, tanlôst ^u^îls Se levèrent Snooiitii^ent boine en alérent, . ; • Si mandons qu'un sergent soit prest X2ui, pour àhïier [fiwvr] c^te i^hrT&, Ftsse tout plein de vin le verre^ Et dist \ cnàcùn qu'il dommence À boiiiB* . .

Nous lisons, en tête de la c Charte des hons Enfants de Vertus » * :

Et sachiez ^ue ce serait honte»

Se {si) il étoiênt renommés

De paier {comptant) sec à jour nonimé. • .

Ce n'est pas honte de devoir :

Adès (toujours) fine l*on (finit on) par paier.

6i {aussi) ne s'en doit nuls esmaier {troubler) ;

Car tous dis (toujours) est-il d'emprunteurs

Plus assez (beaucoup plus) qu'il n'est de presleurs :

Lesquels sont devenu si saige (ûris^)

Qu'il ne vuelent presler sans gaige.

Mais il mourront, ou vous mour'rer,

pt ainsi vous acquilerez. . . .

Donné sur là table, à mes coustes (dépens) y

* Tarb., I. 13.

• Tarb., I, 17.

DES CHAMPS HUMOklSTto S7

En beuvant Vin de grànt lîquear,

L'aa de grâce Nçslre Seigneur

M CGC et LX Xlï

Aa mois d'Âoust qoi le blecl touse (coupe).

L'absence n'interrompt pas complètement ces relations familières. Est-il forcé, par ses fonctions de judicatùre, de séjourner au fort de l'hiver dans quelt^ne humide et boueux canton de la Brie, c'est aux t Fréquentants de Crespy » qu'il adresse ses doléances ; *

Le corps me rompt, le ctter iné crie,

guant je pense au pa!s de Brie ; urs vins y a, héant ch6iTn\ïs[2ui n'ont point èe corps) » Bûche vert, sans flambe qui fume. . . (oui fï^me san^ Il n'y a riens plus froid que l'estre [Vàtrijf [flamber) Excepté le mortier de plastics (boue) Où on entre jusqu'aux genouls Toutefois que le téms est mouls. • .

noble pals de Valois

Crespy-ci aux gentil Galois (bons compagnons). Aux bons beuveurs, aux Fréquentans, Je ne vous vi y a cent ans {il ff a un tiède ^« • .), Villouart, et Gautier Tabbé, Hébert, Amoult; sui-jc gabé! (suisse àstet êupét) Pourquoi laissai-je onques Crespy, Four le froid p&ïs fréquenter ?

Le diable m'a voulu tempter !

Ou bien, retenu à la chambre par quelque « fièvre tierçaine, » il rédige un Testament dont voici les clauses principales :

* JflM.t W, col. 1.

g8 BTUDS SUR EUSTACHB DES CHAMPS

Je laisse cent sous de deniers {d'ar^ttU) A ceuls qui boivent Toulentiers. . • Je laisse aux Ordres Mendians Mon grant escrin (coffre) où il n*a (n'y a) riens • . . Item, je laisse à Tordre grise (Ut Cisterciens) Ma viex braie (vieilUs chausses) et ma viex chemise, Et i Tordre de Prémontré

L'esbatement [le droit de s*éhattre] dedans mon pré, Puisque (après que) Therbe en sera ostée . . . Le .Lendit {foire annuelle du Lendit) laisse à Saint- Chascun ans, perpétuelment, [Denis

Et s* (aussi) ai laissié pareillement Au roi le Louvre et le Palais (Palais de la cité). Et la Tour du Bois (donjon d$ Vincennes) : c'est beau

[lajs (le If s), etc... *

Ses amis ne s'offensaient pas sans doute de ses boutades malicieuses. Un jour messire Jean des Marets, maitre Jean Day *, maître Simon delà Fontaine, tous trois avocats en Parlement, et personnages fort considérables, durent payer tribut à sa verve moqueuse. Ils l'avaient bien mérité ! On les attendait aux « grands jours » de Valois ; ils s'étaient abstenus de paraître. C'est qu'une épidémie était signalée à Crespy. Des Champs les félicite ironiquement de leur prudence. Ces rois du Palais dont l'éloquence se paie au poids de l'or ne sauraient prendre trop de soin de leur précieuse per-

* Tare,, II, 165; Man., 421.

* Son nom figure parmi ceux des membres du Conseil de tutelle auquel Charles V songeait dès Tannée 1374 à confier, en cas de mort, la garde de ses enfants [Bel. de S.-Denis. I, Ch. Vl).

DBS CHAMPS HUMORISTE 89

sonne ; ils ne doivent point l'exposer au mauvais air qui souffle. Ils se sont si confortablement établis en cette vie, qu'il serait vraiment dommage d'en sortir avant l'heure ! *

Vous n'avez pas tuit trois envie

De perdre vos rentes à vie,

Mais de les lever longuement,

Et je vous monstrerai comment. . .

Vous fulez corruption d'air.

Et vous fourrez de menu vair

Chaudement, quant le tems est frais ;

Vous beuvez de clair vin tous trois . . .

Et pour ce les physiciens

Ne voustenrront (tiendront) en leurdangier (puissance)

Par sobrement boire et mangier,

Et par fuir Tair de Crespy

Qui put [pue) et ne vaut un espy {épi).

Dieu vous vueille avoir en sa garde !

Ces gens de loi si bien rentes, si bien fourrés, sont de fins gourmets ; les ' « lampes catervales* • que des Champs leur expédie de Crespy sont de bonnes bouteilles des meilleurs crus du Valois, précieux nectar destiné aux libations de quelque repas de corps.

Mais n'est-il pas triste de savoir ses amis € Messeigneurs de la Chambre des comptes »

assis autour d'une bonne table, en l'hôtel de sire Guillaume Brunel, trésorier de France,

* l/a»., 427, col. 1, et Cbap.. XLV.

* Des Champs joue sur le mot • lampes catervales » ; ce sont •vases à lamper [à boire) * dans les compagnies de buveurs.

90 ÉTUDE SUià fauSTÀcbÀ DES CUAI&PS

ïàftdîà qûé lui, Euslache, Se morfbna 8L !à Porté Àléïis

Où il n'a («7 n'y a) que fromage et les {lâi^ . . . Seur vin et mauvais logement, Ce deuxisme Jour de Novembre, En une rheumaUque chambre 1 ^.

Voilà le tour d'esprit moqueur et goguenard de notre Champenois ; il se venge d'une déconvenue par un bon mot, une saillie, ou même un calembour. Un Bourguignon lui fait une mauvaise chicane. Vivent les Bourguignons, s'écrie-t-il I voilà des geùs qui ne soht jamais pris de court !

Avec les gens qui n'usent que d'un droit

Ne fait pas bon ne séur demourer,

Pourquoi ? pour ce que cils qui mefferoit

Au premier coup se verroit condempner

De son meffait ; pour ce {je) vueil (veu») iséjourner

Avecques ceuls qui sont bons compaignous

Qui ont deux droits : ce sont les Bourgoignons,

Dont j*ai esté un peti^ (unjMu) trop a(Bns (cousin^ amtj;

Car il usent , en trestoutes saisons,

D^un droit pour euls, et d'an ponr leurs voisina '.

Une fois, dans un voyage à la suite de la cour, son valet le laisse à pied, emmenant les deux chevaux. Vraiûienti dit-il, il fait bon avoir un valet qui sache reconnaître son maître

^ Jfai»., 4S0.

* Mon., 3M, YJôl. S.

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