VERSAILLES CERF ET FILS, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
M, RUB DUPLBSSIS, 58
A MON PËRE, A MA MËRË
Le mot d'Horace sur Lucilius peut s'appliquer avec beaucoup de vérité à Eastache des Champs ; la vie du vieux poète du xiv® siècle s'étale dans ses œuvres comme en un tableau :
veluti descripta tabella Vita senis.
On l'y retrouve tout entier, avec son caractère, son tour d'esprit, ses goûts, ses habitudes, Ses sympathies et ses haines, ses émotions et ses colères, ses défauts et ses qualités, enfin, avec les traits particuliers qu'il tient de la nature ou du milieu dans lequel il a vécu.
Sa destinée a été, en plus d'un point, singulière. Après avoir passé de longues années à
Dbb c. 1
la cour des rois Charles V et Charles VI, après avoir joui, comme poète, d'une certaine célébrité, il disparait, et ses dernières années s'écoulent dans une retraite si profonde et si complète que personne, parmi ses contemporains, ne s'est préoccupé de nous faire -connaître même la date de sa mort. Le copiste chargé de transcrire deux de ses poèmes restés inachevés, s'est contenté, à deux reprises, de cette laconique et insuffisante mention : « De la matière de cest livre ne traicta l'acteur (auteur) plus avant, pour maladie qui lui survint, de laquelle il mourut. Dieu lui pardoint à l'ame ! Amen. »
D avait préparé, de son vivant, le recueil de ses œuvres, et peut-être fait commencer, sous ses yeux, la transcription des quatre-vingt mille vers qui le composent. Il espérait, sans doute, dans les < librairies « des princes et des rois, une place à côté des Philippe de Vitry, des GuiUaume de Machaut, dont il avait été rémule ou le disciple. Cette espérance a été déçue. Au lendemain même de sa mort, son npm semble ignoré. Christine de Pisan, Alain Chartier, Froissart, Machaut, d'autres encore, moins connus, figurent au catalogue poétique dressé, en 1440, par Martin Franc dans son
Champion des Dames * : celui d'Eustache des Ghaipps n'est pas même proponcé.
Même oubli de la part des siècles qui suivent ; c'est à peine si quelques érudits, comme Legrand d'Aussy, surtout ce profond et curieux chercheur de nos antiquités, Lacurne de Sainte-Palaye , s'aventurent à consulter le vieux poète pour lui demander des renseignements sur les habitudes, les mœurs, les costumes de son temps ; le manuscrit original dort dans la poudre de la Bibliothèque royale, jusqu'au jour où Sainte-Palaye en fait prendre la copie complète et fldèje qui, de la bibliothèque du marquis de Paulmy, a passé dans celle de l'Arsenal.
Enfin, la publication de M. Crapelet (1832) vint permettre aux lettrés de replacer Eustache
* Voici 1a passage :
Aux esiraogiers poTOQS la feste
Faire de la yaillant Christine (de Pisan) ....
Froissart savoit bien le practique
pe bien diclier. . . .
La mort Machaut, grant rhétorique.
Les faeteura amoureux lamentent.
Les autres d'Alain se démentent (sont fous de) . .
Car il a le mieux baladé.
Autres pour Castel (fils de Ch. de Pisan). se démentent.
Pour Nesson et pour Mercadé. . . .
pas un mot de des Champs.
des Champs à son rang dans notre histoire littéraire. A ces extraits, qui forment une sorte d'anthologie du poète, M. Tarbé ajouta (1849) un choix nouveau, destiné à éclairer d'une plus vive lumière la physionomie de l'homme et de l'écrivain. Quinze ans plus tard (1864), de longs et curieux extraits empruntés, par le même éditeur, à la dernière et à la plus étendue des compositions poétiques de des Champs, le Miroir du Mariage, vinrent satisfaire au goût de notre siècle pour les informations complètes.
Des Champs n'est plus pour nous un inconnu :
d'éminents écrivains* nous ont montré en lui l'un des plus dignes représentants de la bourgeoisie au XIV* siècle ; ils ont rendu hommage à sa clairvoyance, à son patriotisme ; ils ont loué son bon sens aiguisé, sa verve railleuse, son vif sentiment des dangers que font courir à la France des guerres folles, des courtisans avides, des princes ambitieux et sans scrupule.
Je voudrais à mon tour consacrer à Eustache des Champs, considéré comme peintre de
I ' V. sur DBS Champs quelques pages de Gâruzbz (H, de la I lÀtt. Fr. L. II, Ch. II), et surtout le portrait si yiyant et si I vrai que M. Lenibkt a tracé de lui dans son livre sur la Satire ' au Moyen Agé (Gh. XV).
son temps, une étude de quelque étendue ; je voudrais le suivre aux divers moments de sa carrière, le replacer dans son milieu naturel, enfin apprécier en lui la valeur de l'homme et de l'écrivain. Même après les publications de MM, Crapelet et Tarbé, il reste quelque chose à prendre dans l'immense collection de ses œuvres poétiques :
erat quod toUere Telles.
ÉTUDE
SUR
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