DU XIV« SIÈCLE
Au commencement du xiv^ siècle, Jes plus hautes sources de Tinspiration poétique au moyen âge semblent définitivement taries. La grande épopée guerrière et religieuse, la Chanson de Geste, est depuis longtemps déchue. Ces batailles formidables où se heurtaient des personnages plus qu'humains, ces luttes violentes où se déployaient la générosité farouche et l'indomptable orgueil des
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barons féodaux, ne sont plus ni goûtées, ni comprises. A Tenthousiasme chrétien qui, du XI® au xii° siècle, avait fait de Charlemagne et de ses preux les héros de la guerre sainte, ont succédé l'indifférence, l'incrédulité railleuse. Les noms des Roland, des Olivier, des Renaud, des Nayme de Bavière, ces glorieux champions du Christ contre les infidèles du nord et du midi, ne disent plus rien à l'imagination sceptique des contemporains de Philippe-le-Bel ; et la noblesse elle-même, qui soutient avec une infériorité plus marquée chaque jour la lutte contre les empiétements de la puissance royale, ne reconnaît pas son image dans les hautaines figures des Raoul de Cambrai, des Garin le Loherain, des Hugues de Belin^ ces puissants vassaux, en guerre les uns avec les autres ou en révolte contre l'autorité royale.
Depuis deux siècles, la société féodale s'était ouverte au luxe, aux fêtes,, aux habitudes d'une vie plus douce et plus oisive. Une cour de damoiseaux, de pages, d'écuyers^ était devenue nécessaire aux nobles dames qui ne se confinaient plus dans le morne isolement des châteaux. Le roman d'aventure, si inventif et si disert, avait reflété l'élégance et le précoce raffinement de ces mœurs nouvelles. Ce n'est
plus pour sa foi ou sa patrie que le héros, Parténopeus de Blois ou le Chevalier au Lion, subit répreuve imposée à sa constance. L'amour est désormais l'unique but de sa vie, le seul mobile de son activité. C'est l'amour, avec ses tendres faiblesses, ses erreurs les moins excusables, ses trahisons et ses caprices, qui règne en maître dans les romans de la Table Ronde; il s'insinue dans la légende antique ; il tempère et bientôt il corrompt la mâle rudesse, du cycle carolingien. La fiction ne doit-elle pas offrir aux dames Timage idéale de leur empire sur les cœurs? Mais ces piquants tableaux de mœurs, ces fines et spirituelles variations sur un thème unique, ne pouvaient plaire qu'à un cercle choisi d'auditeurs ou de lecteurs. Les Chrestien de Troyes, les Benoist de Sainte- More, les Adam le Roi, dédiaient aux reines et aux princesses leurs élégantes compositions ; mais les noms de ces poètes aimés des cours ne parvenaient pas jusqu'aux oreilles de la foule. D'autres œuvres étaient en possession de la faveur publique.
Vers la fin du xiii*' siècle, les causes de dissolution et de ruine qui, depuis deux cents ans, minaient sourdement le monde féodal, sont bien près d*avoir produit tous leurs effets.
Pendant que les comtes et les barons s'épuisaient en stériles efforts pour conquérir la terre sainte, les vilains commençaient à redresser la tête devant ces maîtres sur lesquels ils n'osaient pas naguère jeter les yeux. On s'éloigne peu à peu du donjon féodal ; des villes nouvelles se bâtissent : l'industrie s'étend et prospère ; les corps de métiers reçoivent des statuts qui protègent et assurent la liberté du travail ; la commune s'émancipe, et quand le seigneur, évoque ou baron, prétend exercer encore l'ancien despotisme, elle montre sa charte et au besoin arme sa milice. Il se forme une classe moyenne que l'intelligence, le travail, l'esprit d'ordre et d'épargne, ont mise en possession d'une force nouvelle, l'argent. Ses richesses, dont la source est presque inépuisable, lui permettent de supporter, sans en être écrasé, le fardeau croissant des tailles et des subsides. Elle a conscience des progrès accomplis et du chemin qui lui reste à parcourir pour atteindre le but. L'esprit de conduite, la patience, la circonspection, la ténacité, vertus des faibles, sont les moyens par lesquels elle espère avoir raison des résistances brutales et des efforts mal combinés de ses puissants adversaires. La bourgeoisie goûte médiocrement les épopées
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chevaleresques, les romans d'amour où elle ne figure pas ; dès les premières années du xni^ siècle, elle a trouvé le héros de son choix; c'est Renart, ce personnage venu on ne sait d^où, rusé et dangereux compère qui, spéculant sur les vices des uns, sur la sottise des autres, s'aventure dans les entreprises les plus scabreuses, se tire à force d'esprit et de sangfroid de situations désespérées, et finit par ceindre la couronne * dans ce repaire de Maupertuis, d'où il est sorti un siècle plus tôt pauvre, famélique et misérable. Ce personnage ne brille pas par une scrupuleuse moralité ; mais qu'importe . si la victoire lui reste ? et d'ailleurs, ses ennemis valent-ils mieux que lui, et ses victimes méritent-elles la pitié ? L'histoire de Renart se grossit, chemin faisant, de tous les exploits, de tous les triomphes que l'imagination d'écrivains anonymes invente et rêve pour lui. Chacun ajoute un trait à cette physionomie déjà si expressive. Voilà le cycle inépuisable; voilà l'épopée dont les rameaux toufifus s'étendent à travers le xiii® siècle.
Le roman de Renart n'est pas le seul témoignage de cet esprit bourgeois, gouailleur et sar-
* Renart U NoveU
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castique. La ville a sa chronique journalière, passablement scandaleuse, ses joyeux devis où l'on daube sur le prochain, prêtre, moine, chevalier, où les femmes de qualité ne sont pas mieuz traitées que les bourgeoises ; Tanecdote méchante se débite sur le comptoir avec le drap ou la toile et circule de porte en porte, jusqu'au moment où elle est recueillie et fixée par quelque plume bien taillée. Ainsi habillé de malice et d'esprit, le pied leste et la mine égrillarde, le fabliau court le monde, jetant le sel à pleines mains. Chacun de ces contes malicieux devient célèbre ; il a son titre et sa marque ; on le demande au ménestrel ambulant, au jongleur qui passe, sa vielle sur Tépaule.
Pendant que les sources de l'invention épique se tarissent, la satire prend un plus libre essor. Elle se fait partout sa place ; elle déborde dans les poèmes religieux et moraux ; elle envahit jusqu'au roman d'aventures. Le moyen âge tourne de plus en plus à l'ironie amère et provocante. L'insuccès des croisades avait sensiblement amoindri le prestige des armées féodales; et voici que les communes de Flandre ont défait à Courtrai les chevaliers bardés de fer. Cependant^ les légistes royaux disputent
pied à pied à la noblesse ses anciennes prérogatives. L'autorité de l'Église n'est pas moins ébranlée : la corruption s'est glissée dans les rangs du clergé, à la faveur d'une longue et tranquille possession des richesses et du pouvoir ; la simonie étale ses scandales et met à l'encan abbayes et prélatures. Le roi de France est le premier à donner l'exemple du mépris des choses saintes : il a souffleté la papauté à Rome ; il la déshonore à Avignon.
A ce moment, tout au début du xiv* siècle, apparaît une œuvre qui semble résumer en elle, avec la science confase du moyen âge, son esprit de dénigrement et d'amertume. C'est le Roman de la Rose, tel que l'a fait Jean de Meung. Jamais la raillerie n'avait osé parler un langage si audacieux et si clair. Qu'étaient les gronderies d'un Guyot de «Provins à l'adresse des gens d'église, ou les vives attaques d'un Rutebeuf contre les ordres mendiants, en comparaison de ces invectives haineuses et cyniques ? Tout ce que le moyen âge était habitué à révérer ou à craindre, est profané, foulé aux pieds. La femme n'est plus qu'un être artificieux et corrompu, dont la vertu cède toujours à l'appât de l'or et des bijoux. Le mariage, la propriété ne sont point conformes à la loi de
nature, et l'âge d'or ne connaissait pas ces entraves. L'amour de Dieu n'est qu'un masque hypocrite dont on couvre ses convoitises, et Faux-Semblant^ en robe de cordelier, «^e charge d'apprendre au monde que, de tous les vœux monastiques, il n'en est pas de plus mensonger que le vœu de pauvreté et de renoncement. Pas une des institutions religieuses ou politiques du moyen âge ne trouve grâce devant cette critique impitoyable. Seule, la royauté reste debout, mais dépouillée de son auréole et de son caractère auguste : elle n'est plus qu'une fonction sociale ; elle n'a d'autre raison d'être que la nécessité d'assurer aux faibles un recours contre les forts, d'autre garantie de sa durée que la soumission volontaire et libre des sujets. U fallait, en mérité, que Philippe-le- Bel, dont Jean de Meung secondait les vues, fût bien sûr de la docilité du tiers-état, pour laisser ce moine cordelier prêcher ouvertement la doctrine de la souveraineté populaire : de semblables théories contenaient en germe toutes les révolutions à venir.
On sait quel fut le retentissement du livre ; à peine connu, il est dans toutes les mains ; on le commente, on s'en pénètre ; l'admiration est universelle et sans bornes : succès inouï, qui
dure et se renouvelle durant plus de deux siècles. L'œuvre de Jean de Meung est l'objet d'apologies enthousiastes et d'ardentes réfutations; mais, exaltée ou combattue, eUe laisse sa marque sur toutes les productions littéraires qui ont suivi. Personne ne songe à remarquer le contraste choquant qui éclate entre les deux parties de l'œuvre. Nul ne s'étonne de voir ce poème, dont Guillaume de Lorris avait voulu faire une hymne d'amour pur, aboutir, entre les mains de son successeur, à une revendication brutale des droits de la chair. Ces abstractions réalisées, ces êtres de raison qui prennent une âme, un sexe, un visage, et qu'on peut multiplier à l'inflni, paraissent une mythologie d'un nouveau genre et d'un eflFet incomparable. Ceux-mêmes qui osent réfuter l'auteur commencent par s'incliner devant son génie, et ne peuvent se dispenser d'emprunter ses procédés de style et son système d'allégories.
Le succès du Roman de la Rose consomma la défaite de la chanson de Geste, à laquelle le roman de Renart et le Fabliau livraient déjà d'assez rudes assauts. Des poètes de bas étage ne cessent, il est vrai, de remanier et de rajeunir la vieille matière épique ; jongleurs et
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ménestrels continuent à promener de ville en ville,
Pour gaaigner les bons morceauls,
les aventures de plus en plus fantastiques des paladins, chantées en longues c laisses » monorimes ; mais la vogue esl à d'autres sujets. On cite bien, dans l'épopée sérieuse, un troisième et dernier remaniement de la mâle Chanson d'Aniioche; un souffle guerrier anime et soutient le récit du combat des Trente (1351), glorieux épisode de nos luttes contre l'Anglais ; même, en* 1384, un trouvère attardé, le « povre homme Guvelier », redira^ avec un charme d'émotion et de vérité naïves les faits d'armes et les prouesses du connétable du Guesclin. Maio ''intérêt et la faveur se détournent de ces derniers élans de la poésie épique. La prose est la langue que l'histoire adopte définitivement avec Froissart; elle devient même celle du roman ; et c'est sous cette forme nouvelle, plus dégagée, plus rapide et plus nette que se présente désormais au lecteur, lîès la fin du xiv*' siècle, l'histoire de Lancelot du Lac, celle de Tristan et de la belle Iseult * .
^ La rédaclion en prose des Aventures de Tristan et d'heult
Ni les émules, ni les imitateurs n'avaient manqué à Jean de Meung : cette poésie desséchante était la seule dont le moyen âge à son déclin fût désormais capable. Le même esprit frondeur et révolutionnaire a dicté Renart le Contrefait (1319-1322), compilation indigeste, où les allusions passionnées aux événements contemporains, les déclamations, les diatribes contre les abus, se mêlent à l'étalage pédantesque d'une érudition qui semble vouloir épuiser tous les sujets et embrasser tous les temps. Quant au Roman de Fauvel (1310-1314), qui montre humblement prosternés, devant la même idole d'ambition et d'orgueil mondain, les puissants du jour, les hauts dignitaires de l'Église, le pape, les moines et les Templiers, on dirait un pamphlet rédigé par l'ordre de Philippe-le-Bel, et destiné à flétrir, dans l'opinion publique, des adversaires auxquels il se prépare à porter les derniers coups."
Mais la satire ne soutient pas longtemps ce ton d'insolence et d'âpreté. On la voit se traîner bientôt dans des controverses sans portée :
après la satire du Mathéolus contre les femmes, on a l'apologie des femmes dans l'Anti-Ma-
avait été entreprise dès la fia du xit^ siècle, sous le règne de Henri II d^Anglelerre, par un chevalier, Luce de Gast.
Des C. 2
théolus de Jean Lefèvre. Le genre didactique conserve seul une extraordinaire et déplorable fécondité : traités de religion ou de morale, légendes pieuses, récits bibliques, miracles de la Vierge et des Saints, histoire * et mythologie, tout s'y rencontre. Il n'est pas une science ou un art qui ne s'expose en vers de huit syllabes, et sous la forme allégorique : ainsi Gasse de Buignes, premier chapelain de Jean-le-Bon, écrit pour le roi, prisonnier à Londres, un long poème sur la chasse.
Guillaume de Guilleville, moine de Chaalis, voit s'accomplir en songe (v. 1330) les trois Pèlerinages mystiques de la Vie Humaine, de de l'Ame et de Jésus-Christ *. Philippe de Vitry qui fut secrétaire du roi Jean, et qui mourut évêque de Meaux en 1361, s'avise à la même époque de c moraliser en rimes françoises > les Métamorphoses d'Ovide. Unissant la glose au récit, et l'exégèse biblique à la mythologie païenne, il découvre, en chacune des fables
* Par exemple U Miroir HiêtùrUl, de Jban M Vionàt. Le duc d'Orléans en avait fait copier et enluminer un exemplaire à èon usage.
' Un manuserlt de ce livre fut acheté en 1398 par E. des Champs pour le compte du duc d'Orléans, dans la bibliothèque duquel il fut placé. (V. Leroux de Linct, Bibl, de VSe. des Chart9tt t. V, p. 65.)
contées par le poète latin, la figure de quelque fait de l'histoire sacrée ou le symbole d'une vérité chrétienne Son poème est comme une chaîne sans fin de commentaires, de rapprochements historiques, de thèses de philosophie et de morale. Le Déluge de Deucalion évoque tout naturellement le souvenir de Noé ; l'auteur épuise à ce propos la série des patriarches, passe d'Abraham à Nemrod, et ne s'arrête qu'à Sémiramis. Voilà un exemple entre mille. Le cadre des métamorphoses s'élargit à l'infini. L'aventure de Daphné, emblème de la pudeur, et figure de la Vierge Marie, amène l'éloge de celle-ci, le récit de sa victoire sur le serpent, et, par suite, le panégyrique de la vertu en lutte avec le vice. Mercure symbolisant l'éloquence des prédicateurs, l'auteur ne manque pas l'occasion de lancer une satire à l'adresse des mauvais docteurs. Ce symbolisme religieux et moral se poursuit avec un acharnement sans égal pendant plus de soixantedix mille vers.
La poésie ainsi entendue n'a plus rien de commun avec la nature ; elle est devenue un passe- temps de lettré, un art de luxe : elle fait alliance intime avec l'enluminure, portée alors à sa dernière perfection. Les princes de la
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maison de Valois, Jean-le-Bon et ses fils, Charles V et le duc de Berry surtout, grands amateurs de livres, font enrichir les leurs des plus délicates miniatures. L'imagier, le peintre, est désormais l'indispensable associé de l'écrivain.
Cependant, Tallégorie, appliquée d'abord par Guillaume de Lorris à la poésie galante, et détournée par Jean de Meung vers la satire, revint à son premier objet. Une école de beaux esprits, clercs lettrés, hommes de cour, s'est fondée ; leurs compositions sont destinées aux connaisseurs, aux amateurs de fine poésie, aux Puits d'Amour, aux Chambres de Rhétorique qui se multiplient vers cette époque ; ils écrivent pour faire montre de leur esprit et gagner les bonnes grâces des dames. Le talent poétique semble la marque suprême du bon ton et l'achèvement du parfait amour. On se plait à ressasser en vers de « toutes tailles » les subtilités quintessenciées de G. de Lorris ; on ne se lasse pas de substituer de vains fantômes à la réalité vivante des passions et des sentiments ; tout l'effort se concentre sur la versification, dont on a fait une sorte de jeu laborieux et compliqué.
Le chef de cette école des poètes de cour^
vers le milieu du siècle, est le Champenois Guillaume de Machaut, qui fut, pendant trente ans, attaché comme secrétaire à la personne du roi Jean de Bohême, et qui devint plus tard chanoine de la cathédrale de Reims. Celui qu'on appela le « grant rhétorique de nouvelle fourme » n'était pas un lettré vulgaire. Versificateur habile, musicien renommé, nul ne savait mieux que lui noter un « lai * d'amour, disposer les parties d'une messe *, écrire un € motet » ; et l'on devine, à la coupe heureuse de ses strophes, à la variété des rhythmes qu'il emploie, une oreille exercée. Mais la pensée occupe chez lui trop peu de place : tout est sacrifié à l'ajustement. Pourvu que la forme plaise, peu importe le fond. On dirait même qu'il a considéré la poésie comme une espèce de travestissement perpétuel des sentiments du poète. Un jour, l'Amour lui apparaît, escorté de six nobles Damoiseaux et de six gracieuses Damoiselles. Celles-ci, qui s'appellent Grâce, Pitié, Espérance, Souvenir, Franchise, Attrempance (modération) se font, ses conseillères. Ceux-là, Vouloir, Doux-Penser, Doux-Plaisir, Loyauté, Celer (discrétion) lui servent de guides
' n fut chargé par Charles V de composer la messe chantée à son sacre.
auprès de la beauté. Six redoutables adversaires se préparent à lui disputer la route : ce sont Dangier, Peur, Honte, Dureté,* Cruauté, Doutance de Méprendre. Mais TAmour le réconforte et l'invite à suivre sa destinée, qui est de chanter les dames et de souffrir pour leur service. Comme il résiste encore. Nature intervient à son tour. N'a-t-elle pas mis à sa disposition trois talents qui sont d'un prix inestimable, le sens (esprit), la musique, la rhétorique (poésie) surtout et son charme magique ?
Rhétorique versifier
Fait r Amant, et métrifier.
Et si fait faire jolis vers,
Nouviaux et de mètres divers :
L'un est de rime serpentine,
L'autre é({uivoque ou léoninei
L'autre croisée ou rétrograde,
Lai, chanson, rondel ou balade.
Aucune fois rime sonant {snffiêonte)^
Et, quant il lui plaît, consonant {riche] . . • .*
Machaut se met à l'œuvre, se fait docteur en « amoureux pensement. » Sa vocation est trouvée ; il enseignera aux jeunes courtisans l'art de riiner galamment pour les dames rondeaux, chansons et ballades. Ils prendront garde surtout de parler comme font les « gens
* Prologue du DU du Verger,
LA POÉSIB FRANÇAISB AU XIV^ SIÈCLE 23
» de la campagne, mangeurs de fôves et de » choux, nourris de lait et de fromage. »
Là disoit Robin à Marote :
« Par le cuer bleu, je t'aime, sote,
Et si (cependant) n*y sai raison pour quoi ;
Mais mes cuers ne m'a laissié coi
Pour t' (à eauee de ton) amour^ aa Mir «t t« msin. »
Adont la prenoit par la main,
Et faisoit une reverdie
Devant toute la compaignie,
Au flaiol (flageolet), et au taburel {tambourin),
A tout (avêe) son surcot de burel. . . '
Ces façons grossières conviennent à de pauvres diables qui n*ont pas de temps à perdre en longs discours. A ce langage uni, à cette simplicité rustique, Machaut préfère le ton du bel air et le style fleuri du jour. Pour mériter d'aborder à « Tlle des fines Amours • , il faut se montrer empressé, courtois, mais humble et « peu emparlé » auprès des dames ; on compromet sa cause en laissant échapper un mot d'amour*. On s'efforce môme de leur donner
* U Dit du Lion.
* Ainsi faisait le jeune page Boucicaut, futur maréchal de France : • Là chantoit chansons et rondeaux dont lui-même a^ait faict le dict, et les disoit gracieusement pour donner secrètement et couvertement à entendre à sa dame, en se complais gnant en ses rondeaux et chansons, comment l'amour d'elle le destraignoit. Mais il ne fut mie tost hardi de sa pensée pleinement dire, comme font les lobeurs du temps présent, qui, sans desserte, vont baudement aux dames requérir qu'ils soient amés, et de faintises et faulx- semblants, pour elles decevoif^ bien se savent aider. • (Le Liwê des Faits de Boucicaut, I| Ch. IX).
le change, et cependant on ne néglige rien pour mériter d'être aimé, lointaines « emprises », voyages- au-delà des mers, campagnes en Islande, en Chypre, en Palestine; on revient précédé de sa gloire, et l'on est payé de ses fatigues par un sourire et le droit de porter les couleurs d'une noble dame. Tels sont les préceptes de cette poétique amoureuse dont les poètes de la fin du siècle, depuis Froissart * jusqu'aux auteurs du Livre des Cent Ballades, nous donnent la menue monnaie. Nous la trouvons ici avec ses grâces apprêtées, ses mignardises, l'étonnante puérilité de ses conceptions. C'est dans Machaut qu'elle commence à élaborer ces savants acrostiches qui suspendent, à chaque ligne de la stance finale ou de l'envoi, les lettres d'un nom adoré, ou que, plus ingénieuse encore, elle s'exerce à dérober ce nom mystérieux sous lesplis d'une indéchifirable énigme. C'est une histoire bien curieuse que celle du plus célèbre de ses poèmes « le Voir Dict ».
Une jeune fille de noble naissance « entre
*■ V. les Poésies de Froissart, « dictiées et ordenées à Taide de Dieu et d'Amours, depuis l'an de grftce 1362 jusqu'à Tau de grâce 1394. > (BibL Nat,, Àfss. Franc, n'^SSO),^ Le Livre des Uent Balades a été publié en 1868, par M. le marquis de Queux j>9 Saikt-Hiljlxrb.
quinze et vingt ans d'aage, » s'éprend un jour d'une vive passion pour Machaut qu'elle n'a jamais vu, qu'elle ne connaît que par sa gloire. Il lui prend fantaisie d'être la Laure de ce nouveau Pétrarque. Machaut hésite ; il se défie de lui-même ; car il est vieux, tourmenté de la goutte, privé de l'usage d'un œil. Mais comment repousser un hommage où la tendresse le dispute à l'admiration ? Une correspondance s'établit : ce galant commerce doit rester secret entre la dame inconnue et son adorateur. Après les mutuelles protestaticms d'amour et les serments d'éternelle fidélité, viennent les entrevues, les promenades, les gages d'amour échangés en tout bien tout honneur : l'amant ne va pas au rendez-vous sans être escorté de son secrétaire, et, dans les moments du plus tendre abandon, il y a toujours une bachelette entre sa dame et lui. Les difficultés vaincues, les précautions dont il faut user pour dérober la vérité à tous les yeux, sont l'assaisonnement de ces relations singulières, dont le Voir Dict est le compte rendu fidèle et journalier. Le dénouement de cet amour de tête fut ce qu'il devait être : la noble demoiselle se marie ; Machaut n'en paraît ni trop surpris, ni trop afiecté ; il se borne à réclamer une place dans
le souvenir et dans le cœur de celle qu'il appelait son amie ;
Et si deves (lui écrivait- il), ...
... aimer, j'en suis tout fis {je voui raffirme), Vo (votre) Biari oom vo maris Et vostre asû com vostre dous amis...
A la bonne heure ! mais il y a dans Torigine même et dans toute la suite de cette aventure galante, quelque chose d'artificiel et de faux qui glace toute poésie.
C'est dans l'édition de la Société des Bibliophiles (Paris 1875) qu'il faut lire désormais le chef-d'œuvre de Machaut. On y voit par quel miracle de sagacité ingénieuse M. Paulin Paris est parvenu à déterminer le nom et la qualité de la dame • en Thonneur de laquelle fut composé le Voir Dict. Le savant éditeur plaide, avec une spirituelle indulgence les circonstances atténuantes en faveur de ce curieux échantillon des mœurs galantes au xiv« siècle. Machaut se trouve pleinement lavé du ridicule d'avoir été la dupe d'une jeune princesse qui se serait aijausée de sa crédulité. Mais M. P.
*■ Péronnelle d'Armentières, et non Agnès d'Evreux, sœur de Charles le Mauvais, comme l'avait avancé Catlus (Mé^. iê VAc. d€ê Jntcr,, t. XX), suivi par M. Taubé {Œwtru ehoisiôi de G, de Maehautt Reims, 1849, un vol. in-8).
LA POâSIK FRANÇiJSS AU XIY* SièCLB 27
Paris, en rajeunissant le poème d'une quinzaine d'années (1363 au lieu de 1348), vieillit d'autant l'auteur et aggrave ainsi le plus grand de ses torts, qui est d'avoir, à bien plus de cinquante ans, (il en avait peut-être soixante,) soupiré des vers d'amour, et prêté les mains à un badinage peu digne d'un homme de son âge et de son état.
Machaut a fait entrer dans ses poèmes une partie de l'histoire de son temps ; mais la vigueur, la précision, le sentiment de la réalité lui manquent. Le « Jugement du roi de Navarre » (1349) retrace en vers d'une étrange faiblesse les scènes les plus terribles, la révolte des Jacques, les massacres de Juifs, les folies des Flagellants sous Jean le Bon, les ravages de la peste noire en 1347.
Et qaanl ntiure vit ce fait (h Jaequmê)t
Que soD œuvre ainsi se défait,
Bt que les hommes se tuoienti
Bt les eau6s [eaua) empoisonuoient,
Lors s'en ala sans atargier (tarder)
A Jupiter, et fit forgier
Foudres, tonnerres et tempestes
Par jours ouvrables et par festes. . • etc. :
ainsi commence la description de la peste noire ; le sujet se passait aisément de cette mythologie.
Le € Confort d'ami » est un long poème dédié au roi de Navarre. Charles le Mauvais, coupable, entre autres méfaits, de l'assassinat d'un connétable de France, avait été enfermé, par l'ordre du roi Jean, dans la forteresse d'Arleux en Cambrésis (1347). Le poète pressent tout ce qui s'amasse de haine dans l'âme vindicative du prisonnier ; il veut fléchir et désarmer sa colère. L'idée est digne d'éloge ; mais quelle faiblesse dans l'exécution ! L'histoire de David, délayée en quinze cents vers, sert à prouver l'efllcacité de la patience et la nécessité de la confiance en Dieu. Après ce pieux exorde, l'auteur passe au récit des hauts faits du roi Jean de Bohême, beau-père de Charles de Navarre ; il retrace cette existence vouée au culte de l'honneur et couronnée par une mort héroïque à Crécy : exemple touchant et bien choisi, si l'émotion du poète parvenait à se faire jour au milieu de l'incohérente diffusion des souvenirs personnels. Puis vient une série de remontrances et d'exhortations qui se succèdent sans lien logique, et se rapportent aux devoirs du prince soit dans la paix, soit dans la guerre : il maintiendra, parmi les gens de sa maison, l'ordre et la décence ; il proscrira les costumes bizarres et les modes excen-
triques, il imposera à ses hommes d'armes le respect des femmes. Alors éclate brusquement un conseil de modération, exprimé en un langage dont la singularité même ruine l'autorité . 11 faut savoir, dit le poète, borner ses vengeances : •
Car, qui se veut de tous vengier.
Son pain ne peut en paix mangier.
Le dernier fruit de la vieillesse de Machaut fut un poème en douze mille vers sur « la Prise d'Alexandrie » (1370). Ce n'est pas même une chronique exacte de la campagne entreprise en 1365 par Pierre de Lusignan, roi de Chypre, contre les Sarrasins. C'est une suite d'interminables discours mis dans la bouche des principaux acteurs de l'expédition. Quelques faits saisissables se dégagent à peine de ce déluge de vers octosyllabiques.
Je me suis étendu sur le compte de Guillaume de Machaut, parce que, mort en 1377, il donne le ton aux versificateurs de l'époque. Il fait école ; il jouit d'une autorité incontestée ; il entre fort avant dans l'estime des princes et des grands. Ses poèmes, notamment le Voir Dict, sont dans toutes les mains, et nous voyons des Champs lui-même, au nom de
son maître Machaut , en offrir solennellement un exemplaire au comte de Flandres * .
Un siècle après, Machaut comptait encore des admirateurs fervents, et Tun des derniers survivants de la chevalerie, le roi René, professait pour sa mémoire un véritable culte.
Quant à la poésie, elle a cessé d'être une forme supérieure du langage humain, destinée à entretenir dans les âmes les nobles pensées, les sentiments généreux, à perpétuer la tradition vivante des grands événements et des grands hommes : ce n'est plus qu'un emploi industrieux de recettes toutes faites ; c'est l'art de produire, à Taide de certaines combinaisons de sons et de « paroules métrifiées » , une musique naturelle. Mais on a beau varier les tours et perfectionner le mécanisme du vers, rémotion, la sincérité, l'inspiration ont disparu.
Le moyen âge, on le sent, touche à une période critique de sa vie intellectuelle ; Je fonds d'idées sur lequel il a vécu est désormais épuisé. Quelques esprits commencent à chercher d'autres voies, pendant que le plus grand nombre se traînent encore dans les sentiers
^ Tabb., I, p. 32.
battus. L'antiquité, depuis longtemps désapprise ou méconnue, redevient le but d'un mouvement d'études et de recherches auxquelles le roi Charles V donne personnellement une impulsion très-active. Mais tandis qu'en Italie, vers la même époque, des écrivains comme Pétrarque et Boccace, retrouvant quelques-unes des grandes œuvres de la littérature latine, semblent rentrer en possession d'un héritage de famille , en France le retour vers les études classiques est bien autrement incertain et pénible. On aborde l'antiquité au hasard et confusément ; on se flatte de la comprendre, quand on commence à peine à soulever un coin du voile qui la dérobe. De là, dans ce premier travail d'assimilation, plus de bon vouloir que de succès réel, plus d'étalage pédantesqué que de solide érudition. D'ailleurs, ce mouvement d'idées s'est produit en dehors des écoles et n'a pas forcé l'enceinte des Universités, où continuent de régner les méthodes surannées de renseignement scolastîque.
CHAPnîlE II.