‹ Étude sur Eustache des ChampsChapitre 21 sur 77 · CHAPITRE Vn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vn

DBS CHAMPS, POàTE GALANT.

Cet ennemi juré des femmes parait avoir recherché leur commerce ; et, de leur côté, les dames goûtaient ses bons contes et son esprit caustique. Il leur disait Taventure de la nonnette d'AvenaiS mise au couvent contre son gré*, ou la chanson de cette fillette rieuse et

Communauté de femmes dépendant du diocèse de Reims. Tarb.. II, 8. V. aussi (Jf«i., 199, col. 2), un welai sur le mdme sujet :

Par ma foi, dit Robinette,

Je fu mise trop jonette

Nonnain en religion,

Et pour ce profession

Ne sera jà par moi fette.

Du cloistre me sui retrette {retirée) [piée)

Où l'on doit rendre {renfermer) contrette (femme ettro-

Ou cors de maie façon {mal bâti).

Femme borgne ou contrefette.

Non pas fille Joliette

Qui sait baller du tabn.

Quant Je danse à la musette

DES CHAMPS, POBTB GALANT lOo

foll6, qui fait si bien, chez loi, les honneurs de sa gentille personne*. Est-il de mauvaise humeur? il leur sert quelque méchant compliment'. Il se moque de ces grands < hennins cornus, » vraies « hures de loups, » qu'elles se dressent sur la tête ; il pèse et la laine et le crin employés à la confection de ce < haribourras » : étrange accoutrement qu'on < détrousse, » qu'on c jette en un tas 9 chaque soir, et qu'on arbore chaque matin comme une c enseigne^, » à grand renfort de filets de tresses, d'épingles et de nœuds. Des Champs n'est pas discret ; nous aurions peine à le suivre dans toutes ces escarmouches * ; ce n'est pas l'indécence de certaines modes qui le choque : il ne proteste qu'au nom de l'art.

Mais on réclamait surtout de lui des vers galants; aussi, a-t-il composé, pour son compte ou pour celui de ses amis, une foule de ballades, lais, virelais et rondeaux d'amour. C'était le goût du temps. Ce débordement de

Du biaa Robin qui chevrette (J(m$) Pour moi d'un si joli son, Quan qu'il fait me semble bon ; ^ vueil ijé veum) estre sa miette (son amiêjt etc. . . ' V. dans Crap.» 86 le virelai : Soi-Je, aui-je, aui-Je belle 1 etc...

* Ciup., 48.

' Id., 127.

* iD., 142.

iC6 ârUDÇ ^Ua SU$TACS5 DES C£[4MPS

galanterie poétique eommeuça sous Charles Y; il envabit tout ^ous le règaci suivant, C*aat l'époque où fleurisseut lea devises en proaa et w vars, .les déclarations alamhiquées, les fadeurs de la rhétorique amoureuset Pepuia Froissart jusqu'aux auteurs du livre des Cent Ballades, clercs et chevaliers, princes et cour^ tisans, du jour ot ils commencent à < sentir la poincture amoureuse que Doux Regart, le soutil archer, procure et envoie à gentils coU'* ragea* », tous se croient obligés de chanter les perfections de la dame de leur pensée. Des Champs, même lorsqu'il eut passé l'âge, dut payer son tribut à la mode ; nous trouvons, en le lisant, qu'il a poussé beaucoup trop loin la complaisance.

Bon nombre de ces poésies sont évidemment de purs jeux d'esprit où le sentiment n'a aucune part. Ainsi, on met au concours un point de controverse amoureuse ; quelle est la profession la plus rude, celle de poursuivant d'armes ou de servant d'amour ? Des Champs soutient, contre llgnonville *, que les tourments

* LeZtoft éêi Fditê, de Bouoioaut, L. I., Ch. IX.

* Bitn qa« U maa. toive Tymonville, nul douta qa*il at s'a-

S'sae du fameux TxaNoimLLB, dont il est question pUia haut I. 41), comme éditeur des Diu d€ê Philciopkêt. Il était alors eîiambellan du roi Charles VI. C'était un personnage fort lettré

DES c^ÀMPs, poàT9 a^tANT f 97

d'amour ne 30ut pas oaoius rudes à soutenir que les fatigues de guerre. Nous retrouvons, autour de l'Amant, le personnel obligé de l'attaque et delà défense depuis Guillaume de Lorris, Doux Regard et Bel Accueil» Honte, Dangier, etc. Plaintes, madrigaux, brouilles, justifications, raccommodements, tristesse du départ, allégresse du retour, rien n'y manque, que l'accent du cœur. C'est en vain que le poète applique à sa dame toutes les épithètes empruntées au vocabulaire galant, qu'il l'appelle Fleur des Fleurs et Douce Rosée*, Royal Gonfanon de Beau Maintien, Trémontaine (étoile polaire) des Egarés • ; elle a beau résumer en eUe le courage de Judith^ la chasteté de Lucrèce, la noblesse d'Hécube*: il a beau multiplier les hommagesi les adorations, et s'écrier :

Je Yueil aimer sans pensée vilaine *,

pendant qu'elle répond :

et an poète de cour. On a de lui, à la suite 4u Zipre fes Cent Balladêiy une • réponse • dans laquelle il traite une question de casuistique amoureuse assez pemblable à celle où Peç Champs le i«it ici intervenir.

* Mim„ 146.

* Ih. 155.

* Ih. 158.

108 ÉTUDE SUE EUSTACHE DBS CHAHPS

Certes, jamaÎB ne qnier {je n$ veua) avoir ami.

Se («f) je ne l'ai...

Sage en ses fats, prudbommes et discret ;

dans le monde où vit des Champs, on ne croit guère à l'amour, on n'en a plus le respect*. Aussi, àcôté d'une ou deux jolies pièces, d'un tour délicat*, que de pièces grossières, et qui donnent une idée fâcheuse de la liberté des propos entre les deux sexes !

Des Champs lui-même tient à l'amour un peu moins qu'à l'argent. S'il suffisait, dit-il, de souhaiter pour obtenir.

Je souhaidasse (souhaiierait) dame jeune et jolie Qai bien m'aimast, de vrai cuer et entier. • .

* Voir entre autres la pièce qui commence ainsi :

Je TOUS aime. De quel amour, ami ?

(lfa«i., 272, col. 1).

• V. Crap., 88, 98.

Voici en ce genre, une petite pièce qui fait songer à Marot pour la finesse aimable ;

Se («t] vous m'aimez et ne le m'osez dire, Vous n'avez pas en vous grand bardement (hardiesse); Combien qu^âmour fait tout couardement {avec timidii/ly Plus séur est de parler que d'escrire ; Quant tems verrez, parlez bardiSment, Se vous m^aimez et ne le m*08ez dire.

Car octroier puet dame ou esooodire {^eoudiUre), Et si ce fait trop plus secrètement (elle fait cela bien plus

[secrètement de vive voia que) . • .

Que par escrit, selon mon sentement.

Se vous m'aimez et nç le m^oses dire.

Vous n'avez pas en vous grant bardement.

DBS CKKMPS, POÂTS OALâKT 109

Et cpie je pen886 en xux certiin lieu prendre [sêr) . Tons Jours cent eoue, tant n'en seuase despendre, (dépen- Jour de ma vie plus ne souhaideroie ' .

Il prend avec assez de résignation ses infortunes galantes; sa dame lui a donné deux compagnons : à merveille t

Bien faire a trois est plus grant courtoisie Qu'à un tout seul. • . .

Elle a le cœur si large, si compatissant ! personne n'est refUsé :

BUe aimeroit une communauté * 1

Le trait final est bien méchant. Mais que toute cette poésie frivole ou pédante, quand elle n'est pas grossière, ressemble peu, et pour la netteté du style, et surtout pour la délicatesse du sentiment, aux chansons d'amour du xni* siècle ! Hauts barons ou humbles ménestrels^ que les Thibaut de Champagne et les Gace Brûlé savaient mieux exprimer leurs joies ou leurs peines ! quel accent de tendresse émue dans leurs < saints d'amour! » quelle grâce légère jusque dans le reproche (descort) !

* Mam.^ 151.

' Mon., SOO, ool. 4.

116 ÉTUDB ivtL ËUSTACHB DBS CHAMPS

Là malice tCy perd pàd tous ses droits ; mais rironie, effleurant l'objet aimé» ne va pas jusqu'à l'outrage, j usqu'à l'oubli du respect .

Le poète attitré de la galanterie quintessencîêé au xîv* siècle^ Guillaume dé Mâchant, était mort en 1377. Des Champs demande quelque part à lui succéder d«ns l'estime et l'amitié des dames * . Eût-il été capable d'imiter la constance de cet adorateur platonique de la beauté * ? Cela est bien douteux» pour qui connaît l'humeur de notre poète'. Il n'entend

* Crap., 81.

' V. plus haut, p* 24,

* heê Ghftxnpi i'wt h/tl kmQBé àtB kmnûttût tntisiB, des ttiupîni de oeflMntude et dee ftdeafs de là gmUnterift de oeur.

Se ceuls qni ont lant [êutaiu) de mtaz pour timer Comme il diênl, en a voient le quint [h ein^iime partie)^ De Mnt kM deuk m*«n peoiroiteechtper, iii m t'M MIM^

[rait pM deua wr uni),, Uiift to toototoit ehastpie Jour plni de vingt. Li uns dtftnt qu'il ne font que trembler \ Que doux regart de maie heure les print \prii\ ; L'atitre ne pnet dormit he (#») reposer \ {soiiipriAl

Le cuer lui art (lui bréU)^ puisqu' (dejpwê f «#) emour le Soudainement qu' (titât fue) ftrdent désir Im fmt Peur la ^auté qui trop le fait doloir.

Bt Tautre muert quant il n*a son yoloir ; n Ééé eang, «t ttee tourmeiis reprouchè . En languissant ; se fait tel apparoir

Fatils amoureux et de cuer et de bouclte . • .

(Man., 306, col. l).

Bt ailleurs {Ifan,, 8, col. 3) :

Pluseurs vuelent parler d'amours, Et chascuns dit qu'il vuet aimer ;

DBS CHAMPS, POàTB QALANT 141

rien aux • museries, » et n'aime pas les réponses évasives :

Je ne vous sai loaguement sermonner. . .

Or répondez, ma dame à lifi chière {à vitaçe découvert) : M'aimerez-vous ou m'aimerez-vous mie {pùint) ? Je ne pui pas grahl d'aoj^w ifmiifi ri^us) endurer '

Il veut savoir sur-le-champ à quoi s'en tenir :

à^slè du Mh, trop (bien) in*en cboYientater ; •^ S'ele dit Ji« j'Ai tort Jéift plftiiftfé» - [«etr» M ^he,

IjO plein chemin (grande nmte) vaut miens que It bruière Ët^ aim plufi ta doUôéûr que rortie.

En amour^ il lui faut des chemins courts et des portes ouvertes : il n'est pas de ceux qu'on envoie deux fois t cueillir la bruyère*. »

Aussi bien les mièvreries de la poésie galante ne sont point son fait : il n'est à Taise que dans la satire. En raillant les femmes, il suit la pente de sa nature ; en les louant, il se conforme à l'usage.

Meia mûnt homme voi (je vois) qui à mours {maurs] Pltts douteux (plms inconêtimteê) que n'est flot de mt!t,^ Leur bouche ment, leur cuer dit voir.

' Mën., 230.

. » àfan,, 177.

Page 1