MINORITÉ DE CHARLES VI
vint à personne. Un seul homme, le vieil avocat du roi Desmarets, reste à son poste, et, parcourant les rues, cherche à contenir la fureur de rémeute. Des Champs, lors des premiers troubles, avait tenu bon ; cette fois il se sauve < comme lièvre couard*. » C'est assez d'avoir été « échaudé » une fois ;
Chaude eaud craint dis qui «i eeté ns (brM) ' i Il faut ployer contre force le jonc ;
et il de contente, en fuyant, d'appeler la vengeance du roi sur la tête deâ « coquins. » Mais ces coquins, de combien leur audace ne flitelle pas accrue par la fuitô et la pusillanimité des honnêtes gens?
Charles VI dut faire ses premières armes contre des sujets rebelles t au mois de février 1382, il entrait â Rouen par la brèche, en vainqueur ; avant sa venue, trois commissaires royaui avaient pacifié la ville par l'épouvante et les supplices. Paris était moins facile â fâme^ tter dans le devoir : le peuple restait en armes. La noblesse irritée s'écriait qu'une alliance s'était formée entre les communes de France
* Tarb.» I, 56*
* Allusion à l'incendie de son domaine de Vertus par lof An« glais, en septembre 1380.
et les Chaperons Blancs de Bruges et de Gand ; il fallait donc aller chercher en Flandre la soumission des Parisiens. Voilà ce que le duc de Bourgogne * n'eut pas de peine à faire entendre à son neveu. On se prépara pour la campagne. Des Champs, en sa qualité d'huissier d'armes, accompagnait le roi.
Quels étaient, en cette rencontre, ses sentiments personnels? il n'avait jamais eu le goût de la guerre, il en avait passé l'âge, et ne partageait que dans une très-faible mesure les préjugés et les colères de la noblesse contre les gens des communes. Il était trop sensé pour ne pas reconnaître que les premiers torts étaient au comte de Flandre. Celui-ci avait marché sur la « fourmilière « » et les fourmis s'étaient mises en fureur. Louis de Mâle était un de ces grands seigneurs besogneux et cupides, si bien décrits par Des Champs, moitié « chiens, »
moitié « loups , ®» qui compromettent l'avenir à force d'abuser du présent. Ayant voulu, comme dit notre poète, « rère » (tondre) ses
* Les Gtntois avaient batta et chassé son beau-père, Louis de Mftle, comte de Flandre.
' De leur recept sont bien cent mille (/birrmw) issus. . .
n étoit mort s'il ne s'en feust aie.
(Cbap.. 190).
* Man.y 1.
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moutons de trop près, il leur avait écorché le cuir. Ceux-ci avaient montré les dents, et
Le Lyon Noir, orgueilleux et félon ',
s'était vu forcé de quitter Bruges au plus vite. Un simple < gagnon * » (mâtin) suffit pour lui infliger une sanglante leçon, et, sans la pitié d'une pauvre vieille, le soir de la journée de Beverhold (mai 1382), il eût passé un mauvais quart d'heure. Avis à ses pareils !
Dieu abesse (naisse) les grans (or^ueilleuaf) sans retarder ; Estre humble (bon) doibt qui vuet sire régner. . .
Des Champs le juge avec une impitoyable sévérité '. Il éprouvait d'aiUeurs contre lui ce mouvement d'humeur dont on se défend mal en face d'un homme qui vous dérange et vient troubler votre quiétude. Cependant, notre huissier d'armes n'a pas mis le pied en Flandre qu'il se fait dans son langage , sinon
* Taiib., I, 58. Le comte de Flandre avait un lion de sable dans ses armes.
* Philippe d'Arteveldt.
' C'est au comte de Flandre que s'applique, sans nul doute, cette véhémente apostrophe :
Goupil en fait et mastiu en couraige, Lièvre au-dessous, lyon à ton dessus ....
Pour quoi veux-tu les brebis et leur laine ?
(i/iifl., 38).
dans ses idées, un brusque revirement. Ce n'est plus au suzerain qu'il en veut, c'est aux vassaux révoltés. Se trouver jeté, à son âge, au sein de cette cohue qu'on nomme une armée féodale ! loger en plaine , tout huissier d'armes qu'on est, n'avoir ni abri pour soi, ni litière pour sa monture, « dans ce païs de mortier et de boue i^ ! c'était trop pour la patience d'un poète * . Il n'y tient plus ! il faut détruire Gand, cette ville maudite, racine de toute trahison. Ces Flamands
A rebeller de tout tax^s sont encUne, Présomptueux, sens prisier une mite {miette] Leur souverain • . . *
Pour sûr, ils descendent en droite ligne de Judas et des Juifs ! ^
' Micm,, 178. Un Jour, pendsnt une marche, quatre Ibis de suite son cheval, en s'abattant, IVvait lancé dans une fondrière. Voici peut-être un souvenir de cette première campagne de F}^drô : c'est \ine nuit de garde ^u mois de novembre.
Puisqu'il me faut aller au guet de nuit, Bt des Gantois attendre la bataille. . • • Emmi les champs, où il faut que je saille {t0rte) Avec le roi, sans mantel et sans paille, La lance au poing, la visière levée, Au froit, au vent, à la pluie qui taille.
Pour Dieu me soit houpelande (easa^) donnée I
(Man., Ib,)
' Mon., 5.
* Ifa».. 213.
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La bataille de Rosebecque (9 novembre 1382) acheva de donner tort aux Gantois : vingt mille hommes, de leur côté, restaient, disaiton, couchés par terre. Des Champs exalta ce triomphe, et publia, pour ainsi dire, le bulletin d'honneur de la bataille * . On aimerait pourtant à croire qu'en face de ce champ de carnage il écrivait, pour les yeux du jeune vainqueur, une de ces Ballades où il prêche, d'un ton plus calme, la clémence après la victoire-.
Il dut revenir à Paris et assister à la rentrée du roi. Les princes avaient hâte de prendre leur revanche ; les emprisonnements, les confiscations, les exécutions commencèrent. Les bourgeois payèrent pour le menu peuple, les innocents pour les coupables ; douze notables furent décapités en place de grève ou pendus aux halles, et, parmi eux, le respectable Desmarets, dont le seul crime était d'avoir voulu faire entendre aux révoltés le langage de la raison, à la cour celui de la modération. Quand on eut extorqué le dernier écu, réduit à la mendicité les plus riches familles, le roi consentit à faire
* Tarb., I, 61.
* Mtm,, 109, col. 1 :
Tout homme armé doibt estre par effort {fortemef^) Crueolx devant, piteux après Tictoire.
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grâce. On rétablit les anciens impôts surchargés de taxes nouvelles ; Paris se vit enlever son prévôt des marchands, ses échevins électifs, ses , corps de métiers, ses compagnies de milice, et cette belle enceinte de murailles qui faisait son orgueil et l'admiration de des Champs ' . Que pensa notre poète de ces cruautés? la violence de la répression empécha-t-elle les plaintes des victimes d'arriver à ses oreilles» ? ou sa conscience fut-elle intimidée ? Nous l'ignorons ; mais ni alors, ni plus tard, nous ne rencontrons sous sa plume le nom de son vieil ami Desmarets^. Et, quant à la révolte elle-même,
' C'est la cité sur toutes couronnée.
Fontaine et puits de sens et de clergie.
Sur le fleuve de Seine située. . .
Mais elle est bien mieulx que ville fermée.
Et de chasteauls de grant ancesserie {antiquité]. • .
Riens ne se puet comparer à Paris.
(Crap., 24).
* V. pourtant [Mon., 130) la prière mise dans la bouche de Paris désarmé, avec le refrain :
Sire, fai-moi grflce et miséricorde»
* Des Champs était en effet fort lié avec Desmarets et quelques autres avocats au Parlement de Paris, comme maître Jean Ôay, maître Simon de la Fontaine* tous personnages fort considérés du temps de Charles V, et que leur talent de parole avait menés à la fortune. Le Bailli de Valois en usait librement avec ces graves personnages, qui lui rendaient sans doute à Paris rhospitalité qu'ils recevaient chez lui à Crespy, quand ils venaient aux • grands jours • du comté. Ils s'amusaient de sa verve, et ne s'offensaient pas de ces spirituelles • Lettres sur Testât d'advocadon •, écrites à leur adresse, où il raillait sans Gel ces heureux du monde, qui se trouvent bien de la vie, et ne sont pas pressés d'en sortir.