CHAPITRE XI
LA COUR SOUS CHARLES VI. — DES CHAMPS COUR- TISAN. — SATIRES CONTRE LES GENS DE COUR.
A son retour d'Allemagne, le roi avait annoncé la résolution de gouverner par luimême ; des Champs dut applaudir à ce dessein. On attendait beaucoup de la bonne volonté du jeune roi et de Texpérience des vieux conseillers de son père, rappelés par lui à la direction des affaires. Le gouvernement des oncles avait été déplorable ; leurs caprices, leur convoitise , leur orgueil avaient fatigué le royaume. De toutes parts on réclamait Tabandon de ces pratiques despotiques et violentes qui irritaient les villes et ruinaient les particuliers *.
^ Nul aujourd'hui ne peut règle tenir
Ni seureté trouver en son estât. . . (Man., 14).
toO ÉTUDE SUR EUSTACHB DES CHAMPS
Des Champs s'est plu, en maint endroit de ses œuvres, à exposer les devoirs d'un roi et les principes d'un bon gouvernement. Beaucoup de ces pièces durent être mises sous les yeux du jeune prince, et semblent destinées à son instruction. Les obligations qu'impose la royauté sont sérieuses, étendues : le prince, représentant de Dieu sur la terre \ doit être maître de ses passions^, éloigner de lui les méchants, s'entourer des « prud'hommes », s'aider de leurs conseils ' , permettre à la vérité d'arriver jusqu'à lui *, régler ses dépenses sur ses revenus *, s'interdire les guerres injustes. Sans.dpute il fera son apprentissage de « chevalerie »
Tant que d'armée puist avoir cognoiBsance ' ;
mais les vertus guerrières ne sont pas les seules qu'il devra cultiver ; il « acquerra sens et clergie. » Malheur au royaume, si la science cessait d'y être en honneur ''.
' • Vicaire Dieu, commis au temporal •.
* Crap., 22.
' Man., 24.
* Crap., 54.
' Vi selon ta revenue
Non pas plus. . . (Crap., 61).
* Man.^ 253.
^ C'est U mot fameux attribué par Christine do Pisan au roi
hÀ, COUR SOUS CHARLES VI 151
Des Champs put aspirer uu instant au rôle de conseiller, de modérateur de cette jeune royauté *. Le roi semblait se plaire à la conversation de son huissier d'armes, et le venait volontiers visiter à sofi hôtel de la rue du Temple; il lui avait donné, dès les premiers jours de son règne, la çMtellenie de Fismes.
Mais ce roi de vingt ans, Incapable de choisir ses amis, appartenait h quiconque était assez habile pour oaptiver sa mobile humeur. Combien de fois des Champs se permit-il de le rappeler au respect de sa 4igïiite * ! Un prince, écrivait-jl, doit se faire craindre, et ne pas autoriser le premier venu à T < agrapper par la cotte ^ », Ce n'est pas seulement Tonction sainte qui consacre les royautés et affermit les couronnes, c'est la justice et la raison^.
Charles V : « L«i cl«rf8 où ^ npituce Ton i)« puet trop )ioppurer, et, tant que sapience vivra en ce royaume, il continuera à prospérité; mais quant desboutée y sera, il décherra. • (Part.
m,cb. XII).
* Cré«9 (^if} PQnaml qui bon U voua doorr»
Des anciens . • .
(Cbap., 148).
* C3AP., 4, [doutance,
^ Tu {le poèfe i(i4reit9 au rojfaumt) an duré et durras sans
Tant corn raison de toi aéra amée»
Autrement non : fai donc à la balance
Justice en toi, et que bien soit gardée . . .
(Grap., 47).
Les qualités mêmes du jeune roi se tournaient en vices ; il donnait sans compter, avec une profusion irréfléchie ; quand il n'avait plus d'or, il créait des offices*. D'autres défauts plus graves ne tardèrent pas à éclater. Incapable d'application, en proie à une sorte de fièvre qui ne permettait de repos ni à son esprit ni à son corps, le roi échappe à ses conseillers, à ses ministres. Après les émotions de la guerre, il lui faut le tumulte de la chasse, des festins, des bals, des orgies. La vieille basilique de Saint-Denis devient le théâtre à la fois de ses dévotions et de ses plaisirs. Les carrousels* de l'année 1M89 se terminèrent par une solennité religieuse, le service funèbre de du Guesclin, mort depuis neuf ans. A cette occasion^ des Champs composa le « Lay du très-bon connétable du Guesclin ^. » On v rencontre d'heureux traits; mais cette sorte de
^ Trop d'ofliciers en surcroît [croix . . .
Ferons tant, que n'arons pas (çue naw n* auront plus d'argent) RestraignoQS : si ferons que sage.
(Man., 244).
* On peut lire dans des Champs (Crâp., 74) Tannonce et le programme de ces joutes annoncées à son de trompe Jusqu'en Angleterre et en Italie ; tous les chevaliers de la chrétienté y étaient convoqués ; des Champs décrit en véritable historiographe de la cour les magnificences du tournoi.
(Crap.. 80)