‹ Étude sur Eustache des ChampsChapitre 50 sur 77 · PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE

Nous avons vu le mécontentement de des Champs croître avec les années ; à mesure qu'il est moins satisfait de sa fortune, il devient plus sévère à son siècle. Est-ce à dire que l'intérêt personnel soit la seule règle de ses jugements, l'unique mobile de ses plaintes ? il serait injuste de le penser. Des Champs apporte dans l'appréciation des hommes et des actes un réel souci de la probité. Il s'est fait une idée trèsnette, très-élevée même du devoir, et ce n'est pas un faible mérite à une époque où la notion du bien et du mal était fort obscurcie dans les intelligences :

Chascuns doiJbt faire son devoir

Es estas (situations) où il est commis. . .

Faisons bien^ sans homme doubler [redouter) . • . On no puet estre aimé de tous *•

Il n'y a pas, à ses yeux, pour un homme, de malheur comparable à Tinfamie qui suit le crime :

Il vaudrait mieux Thomme de faim périr.

Tant soit puissant, que mal renom avoir '.

S'il ne dépend pas de nous d'être heureux, il dépend de nous d'être honnêtes :

Se puet ohascuns net maintenir qui Tudt. . • Fai ce que dois, et aviegne que puet ',

dit-il en s*appropriant un mot déjà célèbre : c'est la devise qu'il propose à son fils.

L'injustice le révolte; il ne sera jamais du parti des oppresseurs, dût-il être opprimé luimême :

Encor vaut mieux, quoi qu^on die, Souifrir qu'avoir cruauté *. . .

Faut-il choisir entre la pauvreté et la grandeur achetée à ce prix, des Champs n'hé-

* Man., 297.

* Man,, 368.

* Crap., 11.

224 BTUDE SUR EUSTAGHB DBS CHAliPS

site pas; il. garde avec son honneur le repos de sa conscience. Sa déclaration est nette et ferme :

On parle de seignorie

Et d*avoir auctorité ;

Mais je ne sai tele vie,

Que de nette (honorable) povreté * . . .

Il s'est fait à son usage une philosophie composée de bon sens, de religion, d'expérience pratique. Il sait que la félicité n'est pas attachée à la possession des biens extérieurs, mais qu'elle dépend de la paix du cœur, de l'empire exercé sur soi-même, de la modération dans les désirs. Vous allez à la cour briguer les honneurs, disputer les charges ; c'est un long et périlleux chemin ; le poète vous enseigne une route plus sûre et plus courte : rester son maître et ne dépendre de personne, voilà un des secrets du bonheur :

Mieux vaut mangier du potage et des chos (ekouait

Estre vestus de gros drap de village,

En labourant (trataillan^) soit tenir rond et clos

Sur son bestail, vivre de labourage

Moyennement, en son petit mesnage.

Franc de son corps, en seureté et pais,

Qu'estre en paour en un riche palais.

^ Âfam,, 1.

DBS CHAMPS HONNâTB HOHMB S25

Et monter haut pour descendre trop bas . . .

Périlleux sont partout les grans estas. . . ^

Plût à Dieu que chacun voulût, comme lui, se tenir à sa place, sans jeter un regard de convoitise sur le prochain :

Je ne vuail mal à personne qui vive,

Et me suffit ce que Dieu m'a donné . . .

An bon moyen (pratiques honnêtes) soit chascuns atoumé :

SufHse-lui son mestier et sa terre !

Mais j*en sai moult, qui sont abandonné

A convoitier et tout vouloir acquerre. . . '

C'est proprement le mal du siècle : chacun aspire à sortir de sa voie

Par le defiaut de vraie cognoissance '.

Comme si chaque condition n'avait pas sa raison d^être, et son mérite propre ! comme si le laboureur à sa charrue n'était pas aussi nécessaire que le roi sur son trône ! Des Champs est un esprit assez libre, et plus dégagé des préjugés de caste qu'on ne l'était de son temps. Il ne professe aucun dédain pour le vilain, l'artisan, l'homme qui travaille de ses mains, et vit de son métier. L'idée de l'égalité primi-

* Ifa».. 286.

' Mon., 5.

Dbs C ir>

SiS6 ÉTUDE SUR KUSTACHS DES CHAMPS

tive entre les hommes n'a rien qui le choque, bien qu'il ne s'en fasse pas une arme contre l'autorité établie*.

Aux suggestions de l'envie, il oppose un excellent préservatif, le spectacle des choses d'ici-bas. Pour un esprit bien fait^ le sort du riche et du puissant est-il donc si désirable ? Comment s'acquiert cet or, dont nobles et vilains veulent avoir « pleine corbeille » ?

. . . Biches Yuet (veut) les autres subverlir (renverser. Et tout avoir, faire chascun martyr, Sans regarder n'a (ni à) pitié n'a honeur, Sans Dieu doubter. . . '

Le riche est roi en ce monde ; mais quel sera son partage dans l'autre ?

Il suffit bien [cest assêt pour lui) de ces joifis sentir

Mondainement, et qu'il tiegne en crémeur {crainte)

Les basses gens, et se fasse crémir [eraindre).

Qu'il ait argent, or, joyauls, et la fleur

Des richesses, dout autres ont doleur.

Qui ainsi fait, on le tient pour vassaut (fiuis$ant et hâU'

Mais, en la fin, leur faurra (faudra) faire un MUt» Dont la mort fait tomber les plus hardis En Tinfernal palud (marais)» . . '

* Mon., 258.

" Man., 1.

» Mon., Ib.

Ce vœu de médiocrité qu'il fait pour son compte, il le recommande à tous. Pourquoi n'attacher l'idée de richesse qu'à la possession des monceaux d'or et des vastes domaines ?

Riches est cil (celui) qui puet aler partout, '

Qui d'autrui bien n'a nulle fois envie,

Et qui se set sagement gouverner

Et maintenir, en toute compagnie.

Au gré de tuit, et sans faire folie, [plaisir).

Qui, en ouvrant [travaillant)^ prent ainsi son déduit

S'il lai souffit (s* il a de quoi vivre), ce proverbe n'oublie :

« Tel a po {peu) bled, qui a assez (beaucoup) pain cuit. >'

A quoi bon étendre ses désirs au-delà de ses besoins ?

Ne vous chaille (ne vous occupe» pas) de tendre à amasser ; Mais ne pensez qu^à mener bonne via • . .

Qui a santé^ pour Dieu 1 ne se soude *.

La santé, voilà le premier, l'indispensable trésor 1 Un fait s'est imposé à l'esprit observateur de des Champs: c'est la mortalité qui, de son temps, pèse sur la noblesse ; rois et papes, princes et légats ont grand peine à fournir la

JaaUmf 36.

' C^est presque le mot d^Horaoe, que des Champs ne connaissait pas, et avec lequel il s'est rencontré plus d'une fois :

Dum az parvo (acervo) nobis tantumdem haurire relinquas, Cur tua plus laudes cumeris granaria nostris ?

(Sot. y I, 1, ▼. 51, St).

Jfisft*, 36.

moitié de la carrière. Ils sont plus souvent malades que leurs « povres vassaux »

Et vivent moins . . .

D'où peut venir cependant

Qa'uDs povres homs, qui mène ses chevauls.

Voit quatre Rois et leurs règnes fenir [finir] ? Je m'en merveil; car ils ont tuit leurs bons (caprices). Et se tiegnent moites^ fourrés et chauls (chauds) ; Et un ouvrier et un povres chartons (charretier] Va mauvestus, dessirés (dr'chiré) etdeschaus. . . Mais, en ouvrant, prent en gré ses travauls, Et liement fait son euvre fenir,

Par nuit dort bien ; pour ce un tels cuers lojauls (r^ brave

[homme) Voit quatre Rois et leurs règnes fenir . ^

Des Champs s'est plu à faire le compte d'une vie humaine de soixante ans ; c'est bonne mesure, ajoute-t-il. Seize années appartiennent à l'enfance : c'est le printemps de la vie^, frêle saison, âge de la faiblesse, où l'homme se cherche sans se connaître encore. Viennent quinze années de jeunesse, et souvent de folie \ Dix ans sont employés

pour tirer à ses mains L^avoir mondain, qui à dure (péniblement) s^assemble ^»

• Man., 40.

• Crap., 19.

• Man., 7.

• Man,, 7.

Les dix années qui suivent sont celles de la maturité, et souvent aussi des chagrins * ; dix années enfin amènent le déclin, la langueur, les infirmités. Des Champs a recommencé plus d'une fois, souvent avec grâce, parfois d'un ton maussade et bourru, ce parallèle entre la jeunesse et la vieillesse*. On sent qu'il a porté tristement le poids des années. Il aurait souscrit volontiers, ce semble , au mot de la Bruyère ^ : « A parler humainement, la mort a un bel endroit, qui est de mettre fin à la vieillesse ». Il se montre vivement frapi)é de la fragi- Uté de l'être humain, de cette égalité finale devant la mort, sous la main de Dieu*. De quelle distinction de naissance, de fortune ou d'esprit oseraient se flatter les hommes en face de la tombe ?

Nul ne se doibt, pour gracte exiracion.

Pour grant savoir, pour avoir, pour puissance,

Enorgueillir, n'avoir présomption

De trop valoir, n'estre pleins de bobance [fMte] ;

Car uns chascuns voit, par expérience,

Que tels est huy fors, légiers et appers (allègre^ ^

* ifdn., 86.

* Man,, 105.

* La Bruyère, Ch. de THomme.

* Crap., 12.

Qa*an po (peu) de fièvre met en tel balance (kMofd, mt-

[êérahit êiimUwn) Qu'on le judge viande pour les vers ^.

Qui serait bien avisé n'aurait « cure des biens terriens » ; à quoi bon se préoccuper d'acquérir pour cette « charogne » qui dure si peu ? • Que deviennent, à cette mesure, l'ambition, la soif des conquêtes, ces grands conflits entre les peuples, ces cruautés, ces incendies, ces pillages, qui forment la trame sanglante de l'histoire?^ Ces misérables satisfactions de la vanité et de l'orgueil nous échappent au moment môme où nous croyons les tenir.Ni la grandeur, ni la gloire, ne nous défendent : vaillants chevaliers, fondateurs d'empire, beautés célèbres, il n'y a d'exception pour personne :

Qu'est devenu David, et Salomon, Mathusalem, Josué, Machabée, Holophernes, Alexandre et Samson, Jules César, et Hector, et Pompée ?

Où est Crésus, à tout (avec) sa renommée ?

Artus li Roi, Godefroi, GharlemainO) Daires (Darius) le grant, Hercules, Poloraéa {Piôîémée) ? Us sont tuit mors ; ce monde est chose vaine ^.

QuVst devenu Denjs, le roi félon, Job le courtois, Tobie et leur donnée iUgnét),

* Mon., 28.

* Crap.. 107.

* V. Grap., 108 :

G*e8t tout néant des choses de ce monde.

Aristotes, Hippocras (Hippocrate) et Platon, Judith, Esther, bonne Pénélopée, Reine Dido, Pallas, Juno, Médée, Genièvre, Yseult et la très-belle Hélaine, Palamédès, Tristan à tout (avec) s'espée f Ils sont tuit mors : le monde est chose vaine. . .

Où est celui qui conquit Aragon {du Guescli») ? Où est Clovis et le roi Mérovée ?

Où est celui qui fonda Avignon, Qui fit Paris ou elle est située,

Reims, et Rouen ? leur fin (la iome de la vie) est tres-

[muée (passée, firanchispar sttw) ; Nul homs ne puet avoir viô certaine, Pour sens qu'il ait, ne finance amassée :

Ils sont tuit mors : ce monde est chose vaine.

Bienfait (les bannes actions) s'en va o (aoec) Tâme et le

[renom :

Si (mais) demourra exemple à la lignée ; Li (les) dessus dits n'orent {eurent) autre guerdon, Ne li présens nV«>Qt autre souldée (salaire). Au mieux venu (à mettre les choses au mieu:p) ; pour ce est

[trop fol qui bée (aspire) A faire rien qui soit chose vilaine.

Remembrons-nous de la gent ci-nommée :

Ils sont tuit mors : ce monde est chose vaine ' .

Villon reprendra un jour ce thème; il donnera à la pensée un charme plus pénétrant ; et sa Ballade des Dames du temps jadis semblera la plainte émue de la jeunesse et de la beauté. Des Champs ne saurait être comparé à Villon ; ses vers ne manquent pourtant ni de vigueur, ni d'accent.

* Man., 123, col.

Ailleurs il montre à rhomme la mort présente à sa naissance, et mettant la main sur lui dès le berceau :

Dès que tu nûa, la mort en toi abonde . . .

L'or allume tes convoitises, ajoute le poète.

Et si (pourtant) (tu) lairras les richesses mourant/ Ou te lairront par fortune de guerre . . .

Toi mort n'aras fors que sept pieds de terre.

Regarde, et que cette vue te guérisse de l'ambition : les rois, dévorés de la soif des conquêtes,

Le sang humain font espandre à grant onde, Les vaiUans cuers et le pueple mourir . . .

Par le vain nom (pour la vaine gloire) d'autrui paîs ac-

[querre.

Veux-tu faire comme eux ? l'âme « qui s'échappe tremblante » de tous ces corps ira déposer contre toi au tribunal suprême. Que reste-t-ilde tant de forfaits? sept pieds de terre, un nom déshonoré, une âme réprouvée :

Tu arashien ta fosse plus parfonde (profonde).

Et graDt tumbel pour icelle couvrir ;

Mais là convient que ton convoitier fonde {s^évanouiese)^

Et de sept pieds te faut content tenir,

Estre oublié, et cendres devenir.

Ton nom pervers iert (sera) au monde manans (restant) f

Ton esperit (âme) ara (aura) divers tourmeas Pour ses péchiés . . • ^

Il ne peut se lasser de voir rhomme*, ce < pèlerin » de la vie se hâter lui-même et courir vers le but, comme s'il avait peur de ne pas l'atteindre assez tôt.

Trop me merveil de créature humaine

Qui tous dis court et ne puet demeurer,

Que son désir à la mort ne la mène ;

De jour en jour n'y fait que labourer {travailler).

Cbascuns quiert le droit chemin, Et se hasto pour abrégier sa fin.

Car toute riens (chose) qui naist sur mort se fonde. Les gens ne sont que mortel pèlerin :

Tous sommes fais trespassans par ce monde '.

Mais des Champs n'est pas toujours ce mora-

' ifa«i., 108.

* Un jour, peut-être au sortir d'une de ces passes d'armes fastueuses dont il était le héraut poétique, des Champs, rentré dans sa • chambre de livres >, écrivait les vers qu'on va lire. C'est Tâme qui, gourmandant le corps, lui reproche sa bassesse et ses exigences. Encore s'il pouvait posséder longtemps l'objet de ses convoitises, mais non !

Et qui pis est, jà ne seras si fort, Si grant, si beau, de si noble stature.

De si grant sens ne richesse, que mort Ne te mette dessous sa couverture.

Pare-toi bien, chétive créature ; Huj te voitron comme roi couronner. Demain mourir et en cendres tourner.

(dfan., 59.)

* Man.j 105.

231 éTUDB SUR BUSTACHB DBâ CHAMPS

liste sévère ; c'est aussi un philosophe aimable, qui sait prendre son parti du train du monde, et vous invite à l'imiter * . Ne vous laissez pas

^ Le joli virelai qui suit nous montre en des Champs ce sage aimable et sans mdesse :

n n'est avoir^ ne {ni) richesse.

Estât i/ortune), sens [talent) , ne gentillesse (noblesse), Qui Talent tant que santé, Et si sont gens à planté (en quantité) Qui ont du garder (cette santé) paresse.

Car pluseurs, quand ils sont sain, Ont la santé en desdain, Et se gastent par excès De boire et mangier sans faim, A toute heure, soir et main (matin) ; Et puis, quant sont trop replets, Vient maladie et destresse, Fièvre, angoisse, qui les blesse.

Là (alors) sont fortment tourmenté D'escorges (escourgéè, coups de fouet) deetalenté (dépUisemi) , Dont maint d'euls la viô laisse.

Il n'est avoir, etc . . .

Se le monde avoiênt plein De fin or, c'est tout certain Que, pour passer un accès (de fièvre), Le donrroiëat par (de) leur main Pour garir dliuy à demain.

Mort est périlleux procès (pas) : Homs mort n'a plus de hautesse ; Cbascuns le fuit et délaisse ; Si (ses) enfans, son parenté Trouvent le corps envilté (ignoble, repoussant) : Si (aussi) fait bon vivre en iéesse (liesse).

Il n'est avoir, etc . . .

Plus grant chose est d'un vilain Qui vit, et n'a que du pain.

Qui est sain, puissant (vigoureux) et frais, Que d'un roi par cas soudain Trespassé ; son nom est vain, Quant en terre est ses (sa) retrès (retraiUt demeure).

DBS CHASIPS HONNÊTE HOMME 235

envahir par le chagrin; vous n'avez qu'une vie, et souvenez -vous qu'elle est courte :

Laissiez ce mal temps aler,

Et pensez de réjoîr ;

Car l'en (ro«) doibt courroux (chagrin) fuir,

Qui vuet longuement durer.

Pour riens (chose) qui puist adTenir

Homs ne se doibt d espérer ;

Car, k tout considérer.

Qui a santé en largesse^ Contre droit ne la compresse {détruise) ; Mais ait bonne volonté [grande attetUioi^ Que par garde en soit rente ; Car, quant maux (maladie) vient, tout bien cesse. Il n'est avoir, etc. . . '

* Man.^ 270, col. 1. Voici quelques extraits d'une pièce écrite du même Ion (lè», col. l) :

Chascuns parle de cbevance acquérir, D'avoir estât, puissance et renommée, Qu'on se voie de pluseurs requérir, Qu'on ait boneur [dignité), qui tant est désirée : C'est tout triboul et labeur de pensée.

Je ne vueil rien au cuer qui me desplaise ; Mais, en passant de journée en Journée, Il me souf&t que Je soiô bien aise.

Ne sai-Je bien qu'il faut cbascuns mourir i Sans espargnier personne qui soit née, Nature fait tout homme à mort courir { C'est sans rappel, par sentence ordonnée {dûment ré-

[digée).

Pourquoi est donc viô désordonnée Pour acquérir la cbevance mauvaise ?

Fi de l'avoir et richesse emmurée !

Il me souffit que Je soie bien aise. . •

236 ÉTUDE SUR EUSTACHB DBS CHAMPS

L'flgeestbrief au mieux venir (#» mettant lu choses

[au mieua]^ Que Ten puet anientir [réduire à n^ant, miner) Par tristesse démener.

Laissiez ce mal tems aler * . . .

Sa colère contre les vices du siècle se tourne parfois en mélancolie :

On se destruit par un po de plaisance, Où nul bien n'a [il n^y a\ , fors sotie et foleur. Orgueil de cuer, vaiue gloire et despense, Que li chétis [les fous, les sots) vuelent nommer ho-

[neur. . • Que ne laissons [laissons-nous) vanité pour vertu ' ?

Il lui arrive de se dérider et de sourire ; il n'en est que plus persuasif:

Pourquoi vuetron tant de terre acquérir?. • . A chascun doit suffire, quoi qu'on die, Vivre (le vivre) *, une chambre, une cote [robe), un

[cheval.

Qui plus a gens, plus lui convient soufrir.

Les gouverner au matin et au soir ; Trop de robes font la bourse apovrir.

Trop de maisons gendrent [engendrent) povre ma-

[noir * . . .

* Man., 198.

' Mon., 25.

' • Vivre • a souvent le sens de manger dans des Champs :

Puis dob [tu dois) vivre sobrement,

Promptement, Non longuement. . .

(Lai du Roi, Caap., 63).

* Mau., 64.

La fortune n'est-elle pas un esclavage, et le pire de tous? Celui qui vit content de peu est plus sage que Salomon^ plus riche que Crésus :

Las 1 qu^ont li roi et li baron

Plus de (que) ceuls qui vont à la bise.

Fors un po de subjécion

De pueples, qui leur est commise ?

De par Dieu, s'ils ont plus de mise.

Aussi ont-ils plus à soufrir * .

Voilà comme parle le sage quand, revenu de ses illusions, et rapprochant dans sa pensée les diverses conditions des hommes, il déclare la fortune et la grandeur plus dignes de pitié que d'envie. Nous n'avons pas ici la langue d'Horace; mais c'est la même philosophie.

' Man,, 67. Cf. HoR. Od. III, 16.

Grescentem sequitur cura pecuniam, Majorumque famés. Jure perhorrui Late conspicuum toUere verticem, Msecenas, equitum decus.

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