DERNIERS ÉVÉNEMENTS DE LA VIE DE DES CHAMPS
Des Champs ne dépassa guère les premières années du xv* siècle ; mais il put en voir les débuts si tourmentés, si gros de tempêtes. Le spectacle qui se déroulait sous ses yeux n'était pas fait pour calmer ses craintes et rassurer son imagination inquiète. Il se rencontre parmi ses œuvres des pièces d'un caractère particulièrement sombre. Ce ne sont plus des satires : ce sont des anathèmes lancés contre le siècle, ou de sinistres prophéties. Des Champs avait assisté aux préparatifs de l'expédition fastueuse qui entraînait vers les plaines de Nicopolis la fleur de la chevalerie française. S'il n'était pas à l'hôtel Saint-Pol dans cette terrible nuit de Noël où la nouvelle du désastre éclata comme la foudre et réveilla le roi (1396), il fiit témoin
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du deuil des veuves et des mères. Son esprit est frappé de cet immense désastre où s'abîme * une armée tout entière. Il y voit une de ces grandes expiations qu'inflige aux princes et aux peuples la colère du ciel ', un coup de cette foudre que Dieu tient en sa main contre ceux qui refusent de s'amender ^ ; et s'adressant surtout à ces grands si orgueilleux et si confiants,
Princes, baroni (dit-il,) et toute seignoarie, Sujets à Dieu, de sa création, Pueples, régeas, qui avez mort et vie^ Et qui souffrez doleur et passion Comme les gens de povre nation {origÎHe, naissance), En vos règnes n*aiez trop grant fiance.
Sans Dieu douter (t'ils ne craignent Dt0»), sans
[bonne conscience.
Cils dépose les puissans de leur lieu { Force n'y vaut, bataille ne puissance :
Les victoires sont en la main de Dieu ^.
Mais les fêtes^ un instant suspendues^,
* V. Tabb., 1, 165, la ballade dont le refrain est :
Je ne voj que tristesce et plour, Et obsèques soir et matin.
' Princes et rois, menez tous bonne Tîe. . .
Pensez de Romanie, Du temps présent à Damas, à Turquie. . .
(Mq$^., 328).
* Man., 329.
^ Man,, 328, c. 2.
■ V. Tarb., 1, 165.
avaient repris leur cours. La maladie du roi n'empêche pas les mascarades, les orgies. Les scandales s'étalent publiquement* : chacun tient à son vice :
Envie, ambition, Péchié de char (chair), luit Tice vil et ord (sale) Régnent partout ' . . .
Princes, Tueillez à ces poins regarder, Ou nous aurons jugement (condamnation) trop amer. Dont grant doleur venrra (viendra) prochainement '.
Les princes auxquels des Champs adresse cette adjuration pressante sont les premiers fauteurs de la corruption publique et de l'anarchie ; et ce n'est plus entre eux, comme autrefois, une rivalité sourde, c'est presque une lutte à main armée. Bourguignons, Flamands, Brabançons se pressent autour du duc de Bourgogne, pendant que le duc d'Orléans appelle à lui les bandes du Poitou, de la Gascogne, de l'Armagnac. Les deux rivaux prennent position en face l'un de l'autre, et Ton put craindre un instant que Paris ne devînt le théâtre sanglant de leur querelle. La France a comme un avantgoût delà guerre civile, et la guerre étrangère va se rallumer. On réussit pourtant à réconci-
* Man., 254.
* Mon., 284.