‹ Étude sur Eustache des ChampsChapitre 57 sur 77 · LB MIROIR DU MARIAOB · texte numérisé non relu

LB MIROIR DU MARIAOB

quand vous prenez femme, vous achetez chat en poche ; tant pis pour vous si Ton vous trompe. Il n'y a pas en pareil cas de vice rédhibitoire : c'est pour toute la vie. Avez- vous eu la main heureuse ? c'est le bonheur parfait ; sinon, c'est un combat sans trêve *. Cela, ditesmoi, ne vaut-il pas qu'on y songe ?

Et voilà Franc- Vouloirbien perplexe. 11 vade-| mander conseil à son docte ami Répertoire de \ Science. Si ce dernier n'est pas Jean de Meung lui-même, c'est quelqu'un à coup sûr qui a libre accès auprès de lui et puise à pleines mains dans son arsenal de méchancetés sophistiques. Répertoire ouvre ses auteurs, feuillette ses livres, prend la plume, et, gravement, sans se hâter, en homme sûr de son fait, il argumente contre les femmes. Il expose, il explique, il àisavAe ; il appelle les considérations mystiques au secours des raisons humaines. Bref, il ferme sibientouteslesavenues, que Franc-Vouloir ne trouve plus une seule porte ouverte sur le mariage. Votre femme est belle : elle sera pour les autres ; laide, vous vous en dégoûte-

Ne por gaaigne (gain), ne por perte. . .

Devant qu'ele soit espousée etc. . .

(B, dâ la Bote, I, 288).

' M. de Mot., Rub. 8.

Des C. 17

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réz tout le premier ; pauvre, vous vous tuez a la soutenir; riche, elle fait de vous son esclave. Mariez-vous, s'il vous plaît ainsi ; mais vous saurez du moins que vous avez contre vous les Pères de l'Eglise, TEcriture Sainte, les philosophes, la raison enfin, et Texpérience des siècles :

Très-chier fils, enton (comprends) qa« {te fiw) tu fait,

Et des nopces le grast domage

Qui puet venir par mariage.

Voy que [ce jue) philosophes en dient

Et pren garde aux divins escripts '. etc. . .

Toutefois, le Mariage accusé n'est pas condamné sans avoir été entendu. On lui constitue quatre défenseurs ; mais le choix même des avocats fait pressentir que la cause est perdue d'avance : ce sont Folie, Faintise (perfidie) ^ Désir et Servitude. Que peuvenHfetirs efforts réunis contre les arguments si variés fournis par Répertoire de Science à son ami ? Nous nous garderons de suivre l'auteur dans les détails de cette controverse dont nous avons vu ailleurs le dernier mot, si piquant dans sa brièveté :

< Je Tenil me marier t • — • Ta es fols : preii uie maâsaft t •

' M. de M., Rob. 14.

L« MIROIR DU ttÂRtÀGK S^lî

Les femmes ne sont paiâ du reste les seuleiâ victimes de Répertoire de Science. Pendant qu'il tient le miroir véridique, et qu'il est en veine de sévérité, il ne lui coûte guère de le présenter à d*autres originaux qui viennent y contempler un instant leur image. C'est ainsi que nous voyons défiler successivement devant nous avocats, moines, juges séculiers et juges d'église, nobles, papes et cardinaux : tous sont mandés à la barre de Franc- Vouloir pour recevoir une verte semonce. Le moindre prétexte suffit à des hors d'œuvre qui deviennent bientôt le corps même de l'ouvrage. La vertu des femmes, mise en cause, amène, dans la bouche de leur avocat, la légende des Onze Mille Vierges, sans compter l'histoire de la Reine Blanche et de la minorité de saint Louis. Franc-Vouloir, en quête d'un argument personnel contre Folie, lui reproche d'avoir causé là révolte d'Elienne Marcel, les désastres de Crécy et de Poitiers, et, lorsque la plume tomba des mains de l'écrivain, il venait de raconter la signature du traité de Brétigny.

On se demande de quelle conclusion eût été susceptible une œuvre si disparate, et comment des Champs s'y fût pris pour en rattacher la fin au début. Mais des Champs tenait-il à con-

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dure ? Son poème était pour lui une longue promenade à travers le dédale de ses souvenirs et de ses pensées. Nous n'aurons pas l'imprudence de Ty suivre; et, nous frayant un passage au milieu des digressions sans valeur, des théories insipides, et, pour tout dire, des bavardages de la vieillesse, nous le ramènerons à son temps, qu'il connaît à mei'veille. Il s'entend comme personne à médire des femmes:

demandons-lui de nous ouvrir la galerie de portraits qu'il leur a consacrée ; les originaux n'y manquent pas.

Voici d'abord la « femme d'estat * (de qualité), la riche héritière, avec toutes les exigences qu'elle fait entrer avec elle dans la maison de son mari. Celui-ci n'a rien épargné : vêtements tissus d'or et de soie, bordés de fine dentelle d'Ypres, pour Tété, ceinture d'or, couvrechefs d'or battu rehaussés de pierreries, chaperons fourrés d'hermine, surcots à la dernière mode, ouverts sur la poitrine, serrés à la taille, avec longue jupe traînante, le tout garni de menu vair et d'écureuil, robe brune avec mante assortie pour aller aux enterrements. Madame est-elle contente ? Point. Sa « hure » (coiffe) est si vieille et si démodée !

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J« sai tel femme de mtsson, Qui n'est pas à moi comparable {p^mr U rang) Qui meilleur Ta (ia kure) et plus coustable (ckère) Quatre foys qae la mienne n^est * . . .

Quoi, encore ? une femme « de parage » (de noble extraction) ira-t-elle à pied dans la rue ? Ce serait pitié ! La nôtre aura donc, pour sortir en ville, selon le temps et la saison, une haquenée ou un carrosse peint et armorié, doublé de « camocas » (drap) :

Je voi bien femmes d'avocas De povres boargois de village (petite ville) ^ Qui l'ont bien ; pourquoi ne Tarai-je A quatre roncins (ehevaua) attelé ?. . .

A ce ton de douceur hautaine, vous reconnaissez une femme peu habituée aux refus. Elle voudrait bien voir que son mari, à chaque voyage de Paris ou de Reims, oubliât de lui rapporter quelque jolie surprise, un miroir avec encadrement d'ivoire, et son étui suspendu à une chaîne d'argent, un livre d'heures richement historié, à dos de velours, à fermoirs d'or, quelque parure nouvelle ou quelque objet d'ameublement ! La maison de Madame est ainsi composée : un écuyer qui va devant elle, une

' Mir. de Màr.y Rubr. 15.

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« chambrière » qui Id suit ; un c)Qrc^ pour tenir sa correspondance, un chapelain ponr lui dire la messe le matin, et puis un cuisinier, une femme de chambre , un maître d'hôtel et an « clacelier i (sommelier). Un peu de patience! la nourrice viendra plus tard, avec l'enfant qu'on attend, et qui verra le jour dans cette belle chambre tendue de camelot blanc ' , préparée tout exprès à son intention, où l'intéressante accouchée, pâle et décolorée, mais plus minaudière encore que de coutume, recevra avec un air de langueur triomphante les féhcitations de ses an^ies.

Des Champs est un terrible visiteur ; une fois entré dans une maisoi^, il n'en sort p}u8 ; il se promène de la cave au grenier. Appartements, cuisine, écurie, garde-meuble et garde-robe, rien n'échappe à son investigation minutieuse, il compte les draps, les serviettes et les napper, les écuelles et les plats, la vaisselle d'argent ou d'étain. Vous demandez grâce: il vous poursuit de son infatigable inventaire ; et pintes et pots, pelles et chaudrons, chaudières et rôtissoires, bois et charbon, poivre et cannelle, tout y passe ; et vous pouvez supputer par le

' Mir. de Mar., Rob. 13.

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