DBS CHAMPS, POÈTE COMIQUE S
ment grossières ; des mots, on va passer aux coups, lorsqu'un maître d'hôtel, attiré par les cris, intervient pour apaiser la querelle et mettre les parties d'accord :
Suffise à chascun son état.
N'aiez plus ensemble débat ; Départez- vous en bonne paix * •
* V. Crapblbt, Préf.
Une citation, choisie entre les cinq cents vers de la pièce, permettra d'en apprécier le ton :
PANNETBRIE.
Orde (taie) loudière [ribaude)^ hé ! qui es-tu, A tout (avec) ton pot et ta cuiller, Qui portes un si gros chouQer [soufflet) Que ce semble estre une buisine {trompette) ?
CUI6IRB.
Par ma foi. Je sui la Cuisine,
Plus armée que tu ne soies.
Tous jours vont les gens par les voies
A luit [avec) grans plats tuit pleins de soupes ;
Les eschançons, à tuit leurs coupes,
Chambellans, tuit officiers.
Sont chascun jour en mes dangiers {ma jmitianee) .
Je leur dépars {distribue) de cras {gras) lopins
De bouilli, de rots, de connins {lapins).
De Jaisans, d^oës {oies), de chapons* . .
Par moi se fait la cour plénière.
Que seroit-ce de pain et vin
Sans moi ? le disner d'un coquin . . •
PANNBTERIB.
Noire beste, y hors {sors) de ma voie 1 Tu as les ieuls tuit esplourés, Ton visaige est encharbonnés.
Et ta robe est orde et souillée,
La pièce de des Champs fut-elle jouée en effet î servit-elle un jour d't entremets » à quelque repas de cérémonie donné par le roi ou par son frère à l'hôtel Saint-Pol ou à l'hôtel d'Orléans ? Cette conjecture n'a rien d'inadmissible.
Vers la fin du xiv* siècle, les représentations dramatiques sont devenues l'objet d'une passion universelle. D'abord mêlée au drame religieux, où elle fait même souvent irruption sous forme d'épisode et d'intermède, la comédie a fini par rompre ses lisières et se frayer librement sa voie. Elle avait fait un premier pas, le jour où maître Adam de la Halle, le malin bossu d'Arras, était monté sur les tréteaux, livrant aux quolibets de la ville et sa femme, et ses proches, et lui-même. Elle en fit un second, et cette fois décisif, quand les Basochiens l'introduisirent au Palais sous la bannière de leur confrérie. Ils commencèrent par la Mora-
Et s^as la chemise mouillée
De suour, de cre0$e et d'ordure, etc. . . '
Assurément le goût d'un courtisan de Louis XIV ou d'un lettré contemporain de Molière se fût trouvé mal satisfait d'un semblable régal.
* I£am„ 378, col. 3.
DBS CHAMPS, POÂTE COMIQUE 233
lité, petite pièce ingénieuse, subtile, où Ton vit cette multitude d'abstractions, vices, vertus, maladies morales ou physiques, que le roman allégorique avait mis à la mode, prendre un visage, un sexe, s'agiter sur la scène et se prêter à un simulacre d'action. Ce n'étaient là que des fantômes : la réalité vivante, on la découvrit dans le Fabliau. De cette mine inépuisable de bons mots, de propos gaillards, d'aventures risibles, de médisances contre le prochain, sortit la Farce, triomphe des Basochiens et, bientôt, de leurs bruyants émules, les Enfants Sans- Souci. Les nouveaux venus, dont le privilège remontait aux premières années du règne de Charles VI, achèvent d*émanciper la muse comique. Tandis que les Basochiens se confinent au Palais, ils vont dresser leurs tréteaux sous les piliers des halles, au centre du Paris bourgeois ; de là ils poussent autour d'eux des reconnaissances hardies, prenant leur bien où ils le trouvent : hommes de loi, hommes d'église, avocats, juges, médecins, procureurs, moines et prélats, les maris, les femmes, les servantes, les galants, les gens d'armes, originaux de toute nature, « sots »
de toute robe et de toute condition, viennent défiler sous les éclats de rire du public. Paro-
284 ÉTUDE SUR BUSTACHB DBS CHAMPS
die bouffonne, satire plus ou moins outrée des mœurs du jour, la Farce plaçait du moins la comédie sur son vrai terrain, l'observation et la peinture de la vie réelle.
Le succès grandissant de la Basoche et des Enfants Sans-Souci n'avait pas tardé à provoquer la création d'une foule de sociétés rivales. Mais Paris n'eut pas seul le privilège des confréries dramatiques; les provinces eurent leurs troupes fixes ou ambulantes. Des Champs compte le « théâtre » au nombre des séductions les plus irrésistibles de la ville*. Les princes eux-mêmes partagent l'entraînement général. Ils quitteront bientôt leurs hôtels pour aller voir jouer, à l'hôpital de la Trinité, le Mystère de la Passion. En attendant, ils ont à leurs gages* des « joueurs de personnages », qui leur procurent le plaisir des parades et des divertissements scéniques.
^ n dit, à propos des femmes de province :
Pou (peu) Yuelent estre en une vill^ Champestre (en un hùwrg) . . .
Elles désirent les cités.
Les douls mos à euls (elles) récités.
Pestes, marchiés, et le théâtre, Lieux de délis pour euls esbatre. • .
(Afir. ^0iftfr..Rttb.53).
* Le duc d'Orléans, par exemple. V. H. Utt. t. XXIV.
DBS CHAMPS, POÂTE COMIQUE 285
Des Champs, vers la fin du siècle^ n'était plus d'âge ni d'humeur à s'enrôler parmi les confrères de la Basoche , encore moins dans la bande folle des Enfants Sans-Souci ; mais il avait des amis parmi les avocats et les gens de loi : il dut être convié plus d'une fois aux représentations des Basochiens ; il riait sans doute comme tout le monde aux joyeuses bouffonneries qui se débitaient sous les piliers des halles. Rien d'étonnant qu'il ait écrit l'amusante • Histoire de l'avocat Trubert, et comment il fut despouillé aux dez par un nommé Antroignart. » *
Cet Antroignart, natif, à ce qu'il assure, d'Antroigne,
Une bonne ville en Soloigne,
est un fougueux plaideur. Un homme a pénétré dans son jardin par escalade, et lui a dérobé une amande. Il veut le faire mettre en prison. — En prison pour une amande ! — Oui sans doute ; et c'est dans ce beau dessein qu'il va heurter à la porte de l'avocat Trubert. Maître Trubert est friand de ces bons procès qui durent des siècles, et nourrissent leur homme. Il
^ Jftfn., 372, aq, q.
286 ÉTÛDS SÛÉ KUSÏACRE DBÈ CHAMPS
accueille avec nn Joyetix empressement cette nouvelle dupe que le hasard lui amène. Sa conscience est large ; mais quelle faconde !
quelle puissance d'argumentation ! de quoi n'est-il pas capable ?
J« feroie, par moQ argaé [met ttiàiilité»).
Ce qui est noir deyenir blanc. . .
Je feroid d'an ebîen qui mort
Un signe 1 simple et débonnaire. . .
Je fai d'un preudbomme larron,
Bt ti fai d^nn mauvais garson
Homme de bonne renommée. . .
Une fois en verve, il ne tarit plus sur ïe châpitre de ses talents. Il sait le fin du métier. Un client a-t-il intérêt à traîner les choses en longueur? Maître Trubert saura découvrir les moyens dilatoires, réclamer enquête nouvelle, produire des témoignages inattendus ; d'ajournements en igoumements, la cause reste pendante» au grand profit de l'avocat, et c mattgré les médisans ». Cours laïques, cours d'église, tout lui est bon; mais il a un faible pour les cours d'église : l'argent y joue un plus grand rôle, et la corruption des avocats y fleurit à l'ombre de la prévarication des juges. — Sur ce. Maître Trubert reprend haleine. L'énumération de sed mérites ne l'empêche pas de songer à l'argent : point d'argent, serviteur I donc, 11 eiige des
arrhes de son nouveau client. Antroignart s'exécute :
V<es ei quAtr* frtna^ douls uni.
Trubert les exanline, les tourne et les ra^ tourne :
— Sont-Us de poids? — Je les ai mis Par quatre fois sur le buquet (irébueket)* . .
L'avocat insiste ; le client s'impatiente à la fin :
Pour moi n'ave2 rien fait encor.
Et s* (poMrtMt) espeluohlez ti (fiimêi) Fargent !
Ils sont de bon or, et de gent,
Du coin du roi, et ont leur eôurse (eoun), • .
Et Antroignart lui en fait voir vingt autres, d'aussi bon aloi, qu'il a gagnés au jeu. Les yeux de l'avocat brillent de convoitise :
Montres ça fiW), ]e tous le requier. . .
Par saint Fiacre, ce sont bons frans»
A cheval, armés pour la guerre. . .
et il les caresse avec amour, et s'oublie à led contempler. Puis, comme saisi d'enthousiasme :
Votre homme sera ravalé Si fort et de tele manière Qu'il n'osera lever la chière [Ut$), Tenez sa cause pour perdue. • .
288 ÉTUDE SUR BUSTACHB DBS CHAMPS
D a son idée ; mais, en rusé compère, il n'a garde de la laisser paraître. Il n'aborde pas le front de Tennemi : il fait un détour. — Quelle fatigue que cette vie d'avocat ! avoir Tesprit toujours tendu à la chicane ! On a besoin de se reposer parfois :
Si {aussi) me voudroie un po eebatre (jouer) Avecques vous, s'il vous plaisoit . . .
Au drinquet? à la vachette? peu lui importe. Antroignart choisira. Mais celui-ci se méfie des roueries de l'avocat. Il prend ses garanties, et exige de son adversaire le ser- • ment de ne pas tricher, sans vouloir le prêter lui-même :
Non fai pas, âit-^y Car je ne sui pas advocat.
Voilà les joueurs aux prises. La chance favorise Antroignart; il gagne une première fois, puis une seconde, puis une troisième ; et chaque fois l'eigeu de Trubert augmente avec sa rage. Il perd douze florins. Il ne se possède plus, et se répand en injures, en blasphèmes. — Je n'ai plus d'argent! s'écrie-t-il. — Qu'à
cela ne tienne ! répond le complaisant Antroignart :
DBS CHAMPS, POÂTB GOMIQUB 28ft
Sur 70 mante {votre manteau) yous preaterti. . .
Le manteau y passe et la ceinture.
Prestes sur ma cote et pourpoint !
Cotte et pourpoint deviennent la propriété d'Antroignart.
L'avocat tout nu, en haut de chausses et en chemise, tempête, menace de « former appel ». L'autre le raille : pareil appel est-il recevable en justice? Qui forçait à Trubert à jouer? — Et Antroignart, peu scrupuleux, ne s'arrête pas en si beau chemin :
Maistre Trubert, Je vous alB (affirme) Que quatre frans qu'avez eus Me sont par tous à présent dus, Car pas n'avez plaidié pour mi (mai) . . .
Maître Trubert, bafoué, humilié et repentant, se charge de tirer lui-même la leçon de sa mésaventure :
Bien voi ceste chose estre vraie :
Il n'est nul si grant advocat Que convoitise ne déçoive . . .
et il demande grâce à son heureux adversaire :
Quitte-moi (tiem-moi çnittê)^ Je te quitterai, De» C. 19
119 irttiri dttft cdstâChc dss csiups
Pour iâkâaS ne |)l8iâoirti Jamais, pour nois ne pour noisette ; Je te pri, auitte-moi ta debte.
Et accorde avec {a partie. . .
Puis, prenant lé bras d'Antroighart , il Tinrite à venir c humer de la purée » à la taverne prochaine, et noyer dans les pots le souvenir de leur dispute. Ils sortent
Bn chantant : Barât (ruse) et âasâri {jeu) Bt Faintise S. avpc Açtroignart, Ont Maistre Trubèrt trumelé (donné le eroe en jamhe ;
[de trumau.jàmàe) . . .
La morale de cette petite pièce pourrait être, comme on voit : tel est pris qui croyait prendre.
Il y a sans dbutë dans bette Composition
bien des longueurs, des négligences, des développiemèiits parasites. Si des Chanlps eût travaillé pour titté scène véritable, il eût senti le besoin d'une composition moins confuse ; il eût introduit des divisions plus claires dans l'ac-
^ Ce ne sont pas seulement des personnages muets. A un moment de la scène, Faintise intervient pour gUsser à Toreille de Trabert un perfide a-parte :
Jouez, car je vous aiderai,
Dit Faintise, et vous gagnerez ;
Vous Jetez plus bel [vous jouez mieum) cju'Antroignarl ;
Gê n'est quMn vilain • . .
DBS CHAMPS, POiTB COMIQUE 294
tion et imprimé au dialogue une allure plus rapide et plus nette. Est-ce un fabliau, est-ce une farce ! On ne le démêle pas tout d'abord. Il semble que l'auteur, fidèle à ses vieilles habitudes de conteur satirique; ait eu peine à céder la parole' à ses personnages, à rompre les lisières qui gênent leurs mouvements.
Mais il a ptié sbn stijét dans lé vif des mœurs contemporaines ; après avoir plus d'une fois persiflé les avocats, il les a mis éii scène ; il a chargé Turf fl'elix de représenter touâ ses fcdhfrêréâ feh fourberie et en chicané, et de notlâ tévéler^ par une confessioiî naïve, lëtir caractère, leurs habitudes, leurs tràters: C'est un art plus savant, par cela même qu'il se dérobe. On se méfie de l'écrivaih satirique, qui peut paraltte exagérer à dësSëih les vices du modèle, mais cominent suspecter la bonne foi du poète comique ; qrti S'eflFacè et disparaît derrière ses personnages ? Voilà ce que des Champs semble avoir entretu; eti fcrayonnant une ébauche qUi fait songer de loin à ce chef-d'ffeuvre d*observatiota et de fine raillerie, l'Avocat patelin.