ORIGINALITÉ PROPRE DB DES CHAMPS
Patronaiges, chapelles neaf ou dix, Cures aossî^ pour remplir vos boyauls Et de vos gens, estes-vous bien loyauls ?
Ailleurs ramertume de la raillerie se dérobe sous un calme apparent. Une ordonnance royale vient de retrancher aux vieux serviteurs leurs gages à vie. C'est bien, dit-il, les vieux s'en vont et font place aux jeunes : tout est dans l'ordre !
L'un (1$ viêMw) s'en fuit et l'autre [1$ jêune) accourt : Ainsi le pain de Tun à l'autre court * !
Il aflFectionne les vieux proverbes, les dictons familiers et populaires ; il en fait volontiers le refrain d'une ballade, et les rajeunit par l'application :
On ne cognoit aux robes les pensées * . . .
Il n'est trésor qui puist (puitte) valoir franchise (l'in-
[dépêndaneâ]».. *
Veut-il exprimer les misères d'un corps usé ^
par l'âge et les infirmités :
Toujours faut ouvrer (travaillir) en viez (vieille) selle ^,
' MoH.^ 218.
• Cbap., 17.
BftM.f 63.
^ Man. , 252.
SI6 trODS SUR KUdTAOHB DBS GHAMM
dit-il. Entend-il les gens se plaindre et demander : Pourquoi la pluie? pourquoi Torage ?
sottise ! on a beau maugréer :
Bncore est Dieu où il Bouloit (avait Vhaiiiudê) '.
U emprunte aux artisans des termes de métier, des rapprochements, des comparaisons : — le royaume est un « courtil » (jardin) ; malheur au jardinier qui s'y laisse envahir par les mauvaises herbes ! — Si la « règle » est nécessaire au charpentier, au couvreur, au charron, est elle moins indispensable au prince*?
Des Champs a cette pointe de gaieté relevée de fantaisie qui fait les bons contes : c'est un ami qui frappe à sa porte et réclame un conseil^; c'est un courtisan à la recherche des moyens de parvenir et qui présente requête à la Folie*; c'est le poète lui-même courant après la Vérité, demandant de ses nouvelles à Rome, à la Cour,
En Avignon ; mais elle estoit partie '• . .
^ Mon., 26i.
* ifa#., 383.
* Crap., 96.
* Crap., 106.
* Yoid ce piquant apologue ; il se rapporte à U piofiMBion
ORIOmALXTi PaOPRB DB DIS GBIHFS Wl
ce sont des apologues instructifs, d'où la personne et la pensée de l'auteur ne sont
mémo du mortliste satiriqtte t on pountifc rintituler le Voyage à U Recherche de la Vérité *.
Hélas I {je) doi bien mon temne plaindre el gémir,
Et regreter mon labour (peine) et ma vie,
Qui (moi çui) onques jour ne cessai de quérir
Ce que trouver n^aipeu {pu) et nepui miei
fit si (pourtaHi)^ lai quis à Home, en Lombardie,
fin Tempire d^Âlemaigne.
En Aragon, en Navarre, en fispaigne ; De jour en jour ne le fai que cherchier ; Qui le saura» pour Diev ai (t « ce tai) le m'enseigne : C'est Vérité, que l'on doibt avoir obier {<çMre),
On la m'a fait en la cour poursuilr, En Avignon ; mais ele estoit partie t Là n'en pui-Je nulle nouvelle oîr, Après, la quis en Prusse et en Hussio ; Bn maint paîs et en maint abbayS :
En Angleterre, en Behaigne (BokêfM)^ Bn Languedoc, en Quienne, en Cbampaigne; Mais, en quérant {pend^mtçtte je ckerchéis), me dit
[un charruier {It^oureur} t
— « Que quéres-Tous ? vous perdes vostre peine. »
— « C'est Vérité, que Ton doibt avoir chier >.
— « Je ne final * onques de terre ouvrir, Car Von disoit qu'ele y estoit tapie.
Pour lui (lu) trouver ; mais je pu! bien fottïr, Car pour certain ele s*en est partie.
Et sai de vrai qu*ele est en del ravie >.
De sa response me teigne {je me siffne).
— • N'aies paour, il n'est nul qui la preigne (prenne). Dit le vilain ; ele voult (a wmlu) haut logier ;
Je voi trop pou {peu) qui tel chose entreprei|;ae : C'est Vérité, que l'on dotbi avoir chier ».
^ Man.^ 118, col. 3.
' C'est le laboiureur q«t p«ile.
32S ÉTUDE SUR BUSTAGHB DBS CHAMPS
jamais absentes. Voici compère Isangrin : il vient apprendre à ses dépens que
AdoQC se va le v&ilei [laboureur] estourmir (éàkaufer). Qui li chevauls chaçoit (chassait) d*une esopnrgie
(foueiïy Bn moi disant : — « Tu la deusses suîr En France droit, où ele est endormie.
S'ele n'y est, quier-la en Picardie ;
De i'esveiller te souyiegne ; Car son dormir tout le monde méhaigne {fait sou frir). Si qu'il convient ^ tout honeur trébuchier. Mentir, flater faut que la dame estaigne :
C'est Vérité, que Ton doibt avoir chier > .
Or sui si las ! ne me pui soustenir.
Sans la treuver : dont Je souspire et crie, Et ne la voi de nulle part venir.
Ne n'ai espoir que nuls jamais la die.
Hélas ! véez ci piteuse maladie,
Dont le pauvre cuer me saigne.
Plus ne querrai. Au vrai Dieu en conviegoe (çue U
[vrai Dieu s* en charge).
Car sans lui voi tout perdre (p^rir) et périller [être
[en péril) .
Or n'a (il n'y a) nuls port : qui * est qui est bré-
[baigne (stérile, désert, abandonné)^ C'est Vérité, que Ton doibt avoir chier.
BNVOI :
Prince, aujourd'hui fje) voi tout anientir (aller àn^ant).
Le voir (la vérité) cesser et régner le mentir.
Et tuit vices de pluseurs aprocbicr.
Si ne vueil plus celé en terre quérir
Qui avec Dieu se vuet en ciel tenir :
C'est Vérité, que Ton doibt avoir chier.
* • De sorte qu'on voit partout l'honneur chanceler >. ' Construction analogue dans Benoît de Sainte More, R. de Troie, v. 18020 :
Qui eet qui contre Amours est sages T
ORiaiNALITÉ PROPRB DB DBS CHAMPS 329
Tait voir (toutes vAités) ne sont pas bel à dire * ; .
voici dom Tiercelin , le corbeau , à qui Renart laisse, au prix d'un fromage, cette moralité à méditer :
On se déçoit par léglèrement croire * ;
voici le peuple souriquois bien sûr de déjouer à l'avenir les ruses de son redoutable ennemi ;
Sonnette ara au coa pendant ;
une toute petite difficulté le gène :
Qui pendra la sonnette au chat * ?
Les circonstances favorisèrent l'inclination naturelle qui portait notre poète vers l'observation satirique. Livré de bonne heure à luimême, il acquiert l'expérience que l'étude, les plaisirs, les voyages, le spectacle des troubles civils et de la guerre étrangère peuvent donner à l'homme. Viennent ensuite plusieurs années de repos, de loisirs, d'apaisement. Sa première satire dut suivre de bien près la mort du roi Charles V : à partir de ce moment, il ne désarme plus. Aussi, quel poste d'observation
* Tarb., II, 136.
• Chap., iw.
' Crap., 188.
MO ÉTODIB SUA I0STAC3RB DX8 CHAMPS
plus commode que celui où Ta placé la fortune 1 quel champ d'étude plus vaste et mieux éclairé 1 La part de l'action, dans sa vie, n'est pas assez considérable pour le gêner et le distraire. Il ne figure pas au premier rang ni même au second ; mais il ne perd pas de vue les acteurs principaux, Hommes ^de guerre, gens de robe et de finance, ministres, cour*tisans, seigneurs et princes, il voit défiler ceux qui mènent la « tresdie » (danse) et le train des choses humaines. Puis la scène change ; après la cour, les camps ; ce sont les mêmes hommes dans d'autres rôles, mais donnant prise aux mêmes attaques. Les voilà qui s'offrent à lui, amis et ennemis, Allemands, Anglais, Flamands ou Français, les petits à côté des grands, les paysans près des hommes d'armes. Bientôt ses fonctions judiciaires et administratives le mettent en relation avec de nouveaux acteurs ; ses assises aux différents sièges de son bailliage lui sont une occasion d'étudier la société provinciale, bourgeois des bonnes villes, gens de métiers, « femmes d'état b, c femmes du commun ». U pénètre dans le logis bourgeois comme il a pénétré dans l'intérieur des cours ; il connaît la rue, le « moutier » du bourg ou de la cité comme il connaît la c chambre »
OAXaiNÀLlTÉ PRO»RB DS DSS GBÀICPS 331
et la« salle » des princes. Du reste il écrit au jour le Jour, dans une chambre d*aaberge « rhumatique '»,d&us la salle des assises, daus un coin de l'hôtel Saint-Pol ; il note ses impressions à mesure qu'elles loi viennent; ce sont en général des pièces courtes : les longs poèmes ap^ paraîtront sur le déoHn de l'âge. U ne prend pas la plume pour imiter Machaut ou tel autre écrivain à la mode ; il n'est d'aucune école ; il obéit à sa conscience ou à son caprice : éloge ou blâme, exhortation ou satire^ tout sort de la même veine de franchise.
Il prend au sérieux son métier de moraliste, et se considère volontiers comme une sentinelle chargée de dénoncer l'ennemi, c'est-à-dire les vices qui détruisent toute société. Il n'est pas homme à reculer devant le danger de oo rôle» En vain essaie-t-on de lui foire peur de la liberté de ses critiques. U répond qu'il n'a nommé personne ; ceux-là seulement peuvent se trouver blessés qui se sentent c entéchiés » (coupables)' ; c'est aux vices qu'il livre bataille : tant pis pour les vicieux. D'ailleurs, il ne fait que répéter tout haut ce que chacun dit tout
* Jfa#.| 429.
* Mon., 115.
332 éTUDB SUR EUSTACHB DBS CHAMPS
bas * : c'est l'excuse d'un homme peu disposé à désavouer ce qu'il écrit. Aussi bien cette réputation de brusque sincérité ne saurait lui déplaire, et le nom de Diogène * ne l'effraie pas.
Il convient de joindre à l'éloge une restriction nécessaire : des Champs n'a pas échappé à tous les défauts de son siècle ; le plus grave est sans contredit l'absence d'élévation, de pureté morale. Ouvrez son manuscrit ; non loin d'un pieux sirventois en l'honneur de la Vierge^ vous rencontrez un badinage obscène ; à côté d'une pièce sérieuse, un conte d'une révoltante effronterie. Par là, il reste bien audessous de Christine de Pisan, si chaste, si contenue dans l'expression même de la tendresse passionnée, d'Alain Chartier, si réservé, si austère. Chez lui c'est la rude honnêteté) mais trop souvent aussi la crudité brutale et le rire grossier du cynique.
Admirateur fervent du passé "qu'il regrette, censeur morose du présent qu'il gourmande, des Champs corrige pour nous et complète Froissart. Cette chevalerie française qui donne de si beaux coups d'épée à Crécy, à Poitiers, à NicopoUs, nous la voyons dans le désordre de
* Tarb., 11, 134.
ORIGINALITé PROPRE DE DES CHAMPS 333
sa vie journalière, en proie aux vices qui lui feront bientôt perdre jusqu'à sa dernière vertu, le courage. Les fêtes, les tournois, les défis^ les belles apertises d'armes, tous ces dehors brillants et mensongers , ne nous font plus illusion ; nous nous sentons en face d'une société qui s'affaisse et va se dissoudre. Des Champs a reconnu et signalé le mal qui la dévore , Tégoïsme sous toutes ses formes, orgueil et cruauté des grands envers les petits, guerres folles entre les puissants, mépris universel de la justice et de la loi. Il a vu chacane des institutions qui composaient la société monarchique et féodale s'écarter de son principe : la Royauté s'est abîmée dans la folie ; l'Eglise, perdant l'esprit de charité, est devenue simoniaque ; la Noblesse, avide et turbulente, bouleverse le royaume qu'elle ne sait plus défendre ; le Peuple lui-même, atteint par la convoitise dont l'exemple lui vient de si haut, a pris en dégoût le travail et l'obéissance. Une société si malade n'est-elle pas condamnée à périr ? La France ne mourut pas de ses maux ; mais elle devait tomber au dernier degré de l'abaissement et de la honte. Le réveil du sentiment national se fit longtemps attendre, et des Champs n'eut pas la consolation d'y assister.
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Il a parlé pour son siècle, qui ne l'a pas entendu ; mais les ballades nous font connaître et apprécier cet esprit modéré, judicieux, ami de la règle à une époque de dérèglement et d'anarchie^ soucieux du bien public à une époque d'égoïsme profond. Elles lui assurent, dans notre histoire littéraire» une place hono* rable à côté de Christine de Pisan et d'Alain Chartier, qull dépasse peut-être en vigueur, qu'il égale certainement en patriotisme. L'idée de la patrie n'a pas cessé d'être présente au cœur et à Tesprit d'Eustache des Champs ; il a tâché d'en raviver autour de lui l'image efia* oée ; il a signalé les périls, dénoncé lesfkutes, combattu les vices qui lui paraissaient mener le royaume à sa perte; et cette lutte, soutenue vingt anSy ne fait pas moins d'honneur à la justesse, à la netteté de ses vues qu'à sa droi* ture et à sa loyauté.
Vu et lu à Ptrli on Sorbonne, le 26 janvier 1878 par le Doyen de la Faculté des Lettrée de Paris,