‹ Étude sur Eustache des ChampsChapitre 74 sur 77 · ORIGINALITÉ PKOPRB DB DES CHAMPS · texte numérisé non relu

ORIGINALITÉ PKOPRB DB DES CHAMPS

qui s'évanouit en un instant « comme la neige se fond au premier rayon de soleil * » , soit qu'il montre les hommes, princes et sujets, grands et petits^ égaux devant la mort qui les jette tous également aux pieds du juge suprême et sans appel*; soit qu'il nous oflFre dans le vaisseau longtemps battu des ondes, une image de la vie huipaine :

Quant une nef par vieillesse périt.

Qui paf mer a couru très-longuement,

Le fuste {les poutres, fustis) bas et le bois se pourrit,

Et les costés branlent légièrement (a» moindre ehoe). . .

Âinsis est-il de Thomme ' . . .

Il a des strophes d'un fiar élan, d'une gra« vite mâ|e; tel est ce début à l'adresse des rois qui se laissant manquer de respect :

Se (si) ceula qui ont seignorie i garder Savoiônt bien que c'est d'obéissance [ce que c'est que

[tûèéissêMcejf Et comment roi se doit faire douter Et en tuit cas tenir son ordonnance, L'on puniroit tant désobéissance Qu'à tous jours mais (d tout jamais) en seroit men-

[iion ^. . .

^ Crap., 2.

* Crap., 103.

* Man.f 48, col. 1.

^ Man„ 255, col. 4.

Que pourrait-on changer à ce couplet d'une si vive allure ?

De deux seigneurs, doat l'un est souverain, Auquel des deux vaut (vaut-il) mieux servir {(uservir)

[sa vie.

Ou au plus grant, qui est de pitié plein, Qui cognoit tout, qui donne et ne toult mie [retire

[rien}.

Qui le mesfait pardonne à sa mesnie (ses serviteurs) Quant se repent, et les a en chierté (amitié}. Ou au seigneur moyen, plein de fierté Qui donne et toult, et qui n'a rien estable , Et qui punit sans grâce et sans pilié.

Périlleux [eapricieuai) est, attrayant (exiçeant), déco-

[vable (trompeur) * ?

Ce ne sont là sans doute que des éclairs ; mais ils révèlent Tâme d'un poète. Ajoutons qu'on trouverait sans trop de peine des pièces de tout point remarquables par la justesse de l'expression, l'heureux choix des tours, le développement harmonieux de l'idée. Telle est cette ballade d'un accent si vrai et si ému, où le poète répond aux attaques des jeunes fous qui dénigrent le passé sans le connaître*; et cette autre dans laquelle, apostrophant ce siècle « lâche et recréant » où manquent les grandes pensées, les généreux sentiments, il lui demande

* Man., 105. col. 3.

" Crap., «9.

ORIGINÂLITé PROPRE DE DES CHAMPS 321

OÙ sont ses Roland et ses Olivier *. Mais d'ordinaire, il faut Tavouer, l'inspiration est courte et ne se soutient pas.

Une chose a manqué à des Champs pour remplir toute sa destinée poétique : c'est le goût. Le goût est le sentiment et le besoin de la perfection dans les œuvres de l'esprit ; il est le fruit de l'étude, et ne s'acquiert que dans la pratique et le commerce des modèles ; il suppose une étendue de connaissances, une maturité de raison dont le XIV® siècle était incapable et que l'éducation scolastique ne pouvait donner aux lettrés. Le français du XIV® siècle ne valait pas l'italien de Pétrarque ; mais la Ballade, comme forme poétique, valait peut-être le Sonnet, dont la fortune a été plus brillante. En enfermant l'écrivain dans un cadre circonscrit, elle Tobligeait à donner à sa pensée toute l'exactitude, toute la concision, toute la vigueur dont elle était susceptible : des Champs est diffus^ inégal, incorrect. Il n'a pas su maîtriser la langue et la soumettre au frein. Tardet-elle à répondre à son impatience? il la briçe, au lieu d'essayer de l'assouplir. Pétrarque, à la même époque, s'est montré poète achevé

* ifan., 255, col. 3.

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dans sa langue matemelley parce qu'il arait appris à penser et à écrire à l'école de CSicéron et de l'antiquité ; il n'eût pas produit ses admirables sonnets, s'il n'eût puisé dans Virgile l'habitude et le goût de la perfection. La France, auXIV^ siàde, n'a pas eu son Pétrarque.

Ces réserves faites, il convient de rendre à des Champs toute la justice qui lui est due. Il possède un genre de mérite que les règles ne donnent pas, et que la mauvaise poétique de son temps n'a pu lui enlever. Tandis que les poètes en vogue autour de lui se bornent ii ressasser les mâmes allégories fkdes, les mô* mes mignardises apprêtées, il conserve un vif sentiment de la réalité. Il a passé une notable partie de son existence à regarder les gens entrer et sortir, aller et venir devant lui. Il a vu la diversité des caractères se révéler par le geste^ le son de voix, le rire. Celui-ci rit des yeux, celui-là du bout des lèvres, cet autre a le rire hypocrite, ou méchant '. Il rend son impression d'un trait brusque, négligé, mais juste et firanc. Ses ballades abondent en mots heu-

* Ij'ua rit des ieuls , , • Et l'autre rit qui ne passe le dent.

Aucuns y a qui rit fainteusement, Et Tautre rit qui a Joie du mal. . .

(Mon., »9).

OKUnSALOà tROFU DB DU CMÂMM 318

rsQX, M détails originaux et de premier jet.

— • Voilà quarante ans qne son curé ehantô le i Requiem ' » : à quand la paix ?~Voulei«yoUB des nouvelles fraîches de Rome et d'Avignon?

un homme en vient, qu*il fait parler :

Tout ira bien — Bt quand ? — L'antre semaine !

et, de couplet en couplet, il vous poursuit, il vous harcèle de son ironique refrain.

Demandes-lui son avis sur le temps présent; il répond :

C'est tout honeor, LoTtnté, Térittf el Iby i

mais il vous fait un signe, et vous l'entendez murmurer entre sês dents :

Je ne di pas q[nan q[ne (tou$ e$ pu) Je pense '•

Il a des entrées en matière pleines de bonne humeur et de gaieté :

Alarme, alarme I hiver est descendu *. • .

n a des tours expressifs, comme La Bruyère en invente pour réveiller la curiosité :

Avant, avant 1 tirez-vous ça Ifaitêi place) $ Je voi merveille, ce me semble 1 . . .

^ Tarb., I, 81.

' Crap., 32.

* Tàrb., î, 156.

Grande merveille en effet ! dix mille rats (les soldats Français en 1386) prêts à passer la Manche sur un radeau !

Il a surpris le manège des courtisans, ces pénitents d'un nouveau genre, qui se disputent l'oreille du prince afin d'y glisser la même confession :

Sire, souviegne-Yous de moi * !

Pour lui, il n'a pas de chance ; il arrive toujours trop tard :

Toujours je vien à escourre {^uand on secoue, lève) les

[nappes * I

D ne raflOine guère sur l'expression : il suflat que le coup porte. Lisez cette rude boutade' :

Que font prélas aux courts rojauls, Que font les lais [laïcs) aux courts d'église ?. . . Que fait chanoine^ qui ricane {éclate de rire) Comme un asnes, en un moustier ?. . .

ou celle-ci, contre le cumul des bénéfices ecclésiastiques * :

Vous qui tenez cinq pronvendea ou six. . .

* Tarb., I, 168, ' Àfan., 218.

* Man., 294.

^ Tarb., I, 182.

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