CHAPITRE VII
de paysages qui semblent les élucubrations d’un cerveau en délire, mais en délire du beau, du vaste et du terrible.
Sa palette n’a plus alors que des tons d’une intensité alarmante, ses localités sont d’une témérité extraordinaire, et jamais cependant elles ne tombent ni dans les opacités ni dans les noirs sans échos. Sa facture a des coups de pinceau qui savent formuler des groupes entiers d’arbres, de maisons ou de montagnes; on dirait qu’il puise dans un seau de couleur et qu’il jette sur la toile des créations toutes faites, comme avec une truelle ou un balai de décorateur.
Alors, ce qu’il ose en formes rudimentaires, en figures farouches, est inimaginable. Ses moulins ont des tournures effrayantes; ils font peur à voir, tant ils semblent les produits d’un autre âge d’hommes; ils tournent furieusement et paraissent menacer sur leurs collines de cailloux antédiluviens, de plaines calcaires, de terrains de la plus antique formation. Ses entrées de forêt sont des repaires de malfaiteurs ; ses sorties de village sous des arbres sombres, des lieux d’où l’on se sauve comme d’une hôtellerie de chauffeurs ; ses plaines, des déserts où l’homme doit mourir d’effroi et de faim ; ses marines, des plages du temps de Robert le Diable et de Guillaume le bâtard; ses ciels, des plaies d’Egypte importées en France.
Le pathétique est la dernière expression de Michel; il est sauvage, souvent lumineux; et, si j’osais dire, il entrevoit des effets shakespeariens; mais hâtons-nous d’ajouter qu’il ne traduit le grand poète que comme les dramaturges du dix-huitième siècle, où le mélodrame prit place dans le domaine de l’art. Michel cherche à effrayer, comme Victor Ducange et Pixérécourt, à jeter dans l’inconnu et l’émotion, mais son style lui est naturel et il n’en trouve pas les effets dans les moyens compliqués et creux de l’invention littéraire. Michel est toujours logique et bref, toujours peintre ; si son art est souvent osé, et parfois vulgaire, il ne fait pas sourire comme les mélodrames de son époque.
Et qu’on ne croie pas que nous exagérons les traductions des
peintures de Michel ; tout ce que nous tentons de dire comme images et impressions, nous l’avons vu éprouver par des amateurs, même prévenus contre le talent de Michel.
Ses voyages dans le pays des terreurs le font parfois revenir aux forêts de Fontainebleau, aux grès arrondis et amoncelés des antiques bois de Saint-Louis, aux étangs de Ville-d’Avray, aux abreuvoirs de Montmartre. Il a des retours « à la paix du cœur », des étapes où il met dans une boite ses farouches promeneurs, ses hommes armés regardant les champs en péripatéticiens affamés, pour revenir s’abreuver comme ses bestiaux au bon air et au grand soleil.
Quelle curieuse organisation que ce dramaturge en peinture, et comme d’un coup de main il sait ouvrir une trappe de théâtre qui change sa décoration pacifique en un antre de douleurs !
Voyez-le de loin, à distance, là où il jette sur sa toile un semis de valeurs sans formes, et vous avez subitement devant les yeux un effet arrêté, formulé, qui donne le résumé rudimentaire mais réel d’un lieu, d’un site, d’une perspective.
On peut trouver Michel trop sommaire dans son langage, trop violent dans ses effets, mais on ne lui ôtera pas son originalité de peintre, sa longue vue et sa simplicité d’action. Il a sa place dans la famille de l’art.
Et quels moyens emploie-t-il pour produire de tels effets sans tomber dans l’absurde? Les procédés les plus simples, la palette la plus élémentaire.
Il peint sur de grandes feuilles de papier gris étendues sur une toile, il brosse furieusement, et dans l’espace de quelques heures, ses pages les plus féroces. Sa palette est aussi sommaire que ses compositions-, il emploie les terres d’Italie, les ocres, et il peint en pleine pâte sans jamais revenir sur la séance du jour. Les glacis transparents des laques lui sont inconnus. Les chromes, ces matières pernicieuses qui empoisonnent le regard, il ne les connaît pas. Ses pinceaux sont des brosses, et souvent des brosses desséchées qui en font un ébauchoir de sculpteur. Tout est en lui, effets et moyens simples et rapidité d’exécution.