CHAPITRE VII
murs, mais éclairés par une lumière vengeresse, par un éclat sidéral qui crie : « Là, il y a eu un crime, un incendie ou une tuerie humaine; » et depuis longtemps , car l’herbe pousse à l’entour, mais les pierres sont toujours blêmes et tachées de clartés; taches lumineuses, comme celles de la main de lady Macbeth; et au fond, un digne cadre au tableau : une plaine verte, labourée, mais dans l’ombre, qu’un orage, tonnant à grand bruit, va inonder. Tout cela est visible et réel, personne n’a manqué de le sentir ainsi.
Le mode pathétique est la plus puissante des notes de Michel.
C’est sa vraie éloquence, celle d’un homme des faubourgs, abrupte et fier, mais d’une éloquence mâle qui est de la famille de Charlet dans ses premiers dessins, de Géricault dans les paysages titaniques des crêtes de Montmartre.
Michel recommencera à l’infini ce tableau, il en fera peut-être de plus surprenants d’harmonies, de plus intéressants de composition, mais il vivra toujours dans ses trois effets : la profondeur, la perspective et le contraste des lumières.
Nous voudrions avoir le don de Théophile Gautier, qui savait voir tant de choses dans les œuvres d’un même peintre, qui décrivait comme un rapsode de génie, une chaîne d’historiettes et de fantaisies à propos de ses artistes de prédilection , qui découvrait en eux le germe de leur inspiration, leur seconde vue et comme une autre page invisible à leurs yeux.
Nous pourrions donner à Michel une élasticité de conception qu’il a sans doute ignorée et un idéal au-dessus de sa poétique ; mais il nous faut rester sur terre avec l'homme et nous résigner à le considérer comme un paysagiste d’une lignée lointaine, avec ces maîtres émouvants qui n’ont que des images peu variées devant les yeux, mais qui en varient l’atmosphère, le mode lumineux et la puissance d’expansion.
Il ne faut pas chercher, dans les pages de Michel, une autre pensée que celle d’exercer la faculté de peindre et de la porter à sa plus extrême puissance. On n’y trouvera ni un système
humanitaire ni une philosophie. Michel se tient dans le parc étroit de la peinture, il voit ce qu’on voit et n’atteint pas aux rêves des malades de génie; il ne sera jamais à la hauteur du critique de son temps qui demandait « à jouir de la rencontre de ce qu’on doit rechercher partout. : la morale (i).»
11 n’aura pas la prétention de rappeler Platon comme Bidault, Virgile comme Michallon, Millevoye et sa Chute des feuilles comme Watelet.
Michel, comme un bon arbre, produira toujours les mêmes fruits, mais n’en variera guère l’espèce; seulement, il en modulera la saveur; ses effets auront deux ou trois combinaisons et cela suffira. Un premier plan dans l’ombre, un horizon éclairé et un ciel nébuleux ou calme, ou dramatique, ou des effets contraires, ces trois problèmes suffiront à son programme, et il n’aura pas assez de toute sa vie pour le réaliser selon ses désirs.
Le mode lumineux n’aura pas le calme élyséen de Claude Lorrain, la rêverie poétique de Ruysdaël, la magie de Rembrandt et l’atmosphère d'une idylle antique de Corot. Cependant Michel aura ses belles harmonies rousses et fauves, ses gris argentins, transparents comme ceux de Chardin, ses finesses translucides des ciels, ses épaisseurs boueuses des chemins campagnards et les silhouettes sévères des collines de Paris. 11 aura des profondeurs insondables, des horizons et des pays qui s’enchaîneront à perte de vue et d’imagination.
C’est sous ce point de vue qu’il est bon d'analyser Michel, comme perspecteur et comme habile stratégiste. Il restera toujours homme du peuple, grossier dans ses manières, mais souvent profond, vrai et éloquent.
Quand Michel devint tout à fait vieux de corps, son esprit vit plus sommairement encore les images et la robustesse des harmonies.
C’est alors qu’il se livra, comme avec furie, à une suite
(i) Lettres sur le Salon de 1791.
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