CHAPITRE PR E MIER
et, qu’en supposant que nous ayons mis la main sur un peintre de ce nom, ce n’était point une raison pour que ce fût le Michel, le peintre introuvable de Montmartre.
Et , en effet , les livrets des Salons constataient plusieurs artistes de ce nom ; et Y Almanach des Beaux-Arts , de Landon, signalait aussi un Michel, paysagiste, rue du Four, n° 290, en 1804, et le livret de cette même année, un G. Michel, demeurant rue des Filles-Sainte-Marie.
D’autres artistes s’amusaient à pasticher les plaines de Michel, à se livrer à des empâtements déréglés, à des effets aveuglants, qui eussent répugné à la responsabilité de ces pseudo-créateurs, s’il eût été obligatoire de les signer ou de les reconnaître.
D’autres encore cherchaient à singer ses dessins et les répandaient dans les ateliers et chez les jeunes amateurs trop confiants, comme un papier-monnaie qui devait plus tard prendre une hausse considérable.
Tout ce mouvement était prématuré, car l’esprit public n'était pas encore tourné vers les robustes harmonies de l’art, et, en résumé, c’était un bien petit nombre d’hommes qui comprenaient les qualités de Michel.
On était encore éloigné du temps oû l’on rechercherait les pages de Théodore Rousseau, de Jules Dupré, de Corot, etc. Il était donc logique ‘qu’on eût grande répugnance des toiles de cet « enragé fanatique ». F’opinion s’effarouchait et s’indignait des « inconvenances » de ce peintre mal élevé qui osait insulter à la décence publique.
Nous en étions resté à la version peu probable de 7'horé. Mais nous nous disions qu’un peintre si prompt à saisir les scènes pathétiques du paysage ne pouvait pas être un vulgaire épicurien de barrière, ni un malade d’esprit au cerveau ramolli par la boisson.
Nous étions toujours à interroger ce sphinx oublié, nous bornant à célébrer les louanges de Michel en prose, en vers et en musique, car nous étions quelques jeunes amis réunis chaque soir dans une communauté de pensées sur l’art, et nous
ne nous quittions pas sans entonner le chœur du « grand Michel » en vers très libres et en musique encore plus bruyante-, quand un des nôtres vint, en 1849, nous annoncer qu’il avait fait une précieuse découverte, qu’il avait retrouvé la veuve de Michel le peintre, et qu’elle demeurait, avec sa fille, dans la maison même que cet ami habitait.
11 avait causé avec elle et il était certain qu’elle se prêterait de la meilleure grâce à me donner des renseignements sur l’existence de son mari.
Je me rendis aussitôt à l’atelier de cet ami, rue Breda, et, quelques instants après, je vis entrer une petite femme d’une soixantaine d’années, au maintien modeste et paraissant souffrir dans sa position de fortune.
Son air était digne, et elle avait l’attitude d’une femme qui ne demande rien et dont on est l’obligé.
« Messieurs, nous dit-elle, vous désirez, à ce qu’il paraît, avoir des renseignements sur mon mari; je suis prête à vous servir en tout ce qui vous intéressera sur lui et sur moi; mais avant de commencer, je voudrais bien savoir si, comme d’autres personnes plutôt curieuses qu’intéressées à la mémoire de Michel, vous voulez vous amuser de son caractère et des originalités de sa peinture. De toutes façons, je parlerai, puisque vous le désirez, mais j’ai besoin avant tout de connaître vos dispositions. »
L’air résigné que la pauvre femme opposait aux plaisanteries qui lui avaient été faites, n’était pas un encouragement à l’ironie ou aux charges d’atelier.
Je la rassurai du mieux que je pus, en lui affirmant que le goût et l’admiration que j’avais depuis longtemps pour les œuvres de Michel étaient une garantie suffisante; que dans tout ce que je lui demandais, je n’avais qu’un but : le respect d’un homme injustement méconnu.
Elle parut avoir confiance, me regarda fixement, comme pour scruter une dernière fois mes intentions, et me dit : « Eh bien, laissez-moi un peu me chauffer, car il fait bien froid