‹ Étude sur Hartmann d'AueChapitre 8 sur 42 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LES BUCHLEIN

Le /. Bûchlein est une œuvre de jeunesse. ~ C'est un débat. — Trace de l'influence des débais français. — h' Art d'aimer d'Ovide et le /. Bûchlein, — Analyse du poème. — La conclusion du /. Bûchlein est-elle de Hartmann ? — Analyse de cette partie. — Le /. Bûchiein est-il l'expression de sentiments réels? — Le //. Bûchlein n'est pas une œuvre de Hartmann,

Dans la fameuse collection d*Ainbrasse trouvent deux poèmes traitant, sous une forme différente, un sujet identique : l'un et l'autre expriment les peines de l'amant dédaigné. De ces deux œuvres l'une est incontestablement de Hartmann, l'autre lui est attribuée par un certain nombre de critiques. L'auteur du second poème se sert, pour le désigner, du mot Bûchlein, qui est parfois le terme usité au moyen âge pour ce genre d'écrits. Haupt, le premier éditeur des deux ouvrages, leur a donné ce litre, appelant l'un le /. Bûchlein, l'autre le //. Bûchlein, Nous leur conserverons le nom allemand sous lequel ils sont connus, tout en regrettant que Ilaupt n'ait pas gardé au premier le nom de débal qu'il porte dans le manuscrit * et qui, comme nous le montrerons plus loin, en caractérise bien la forme.

Si nous ajoutons foi à la déclaration de Hartmann, qui prétend avoir écrit le Pauvre Henri d'après un modèle, le /. Bûchlein serait le seul poème de longue haleine jailli de l'inspiration de Hartmann. On peut certes y découvrir des réminiscences, on y trouve la trace d'influence de poètes antérieurs, le cadre lui-

1. Ein schône Disputatz. Von der Liebe^ so einer gegen einer scMnen frawen gehabt und getan hat.

li ÉTUDE SUR HARTMANN d'AUK.

même n*a pas élé imaginé par Ilarlmann, mais la somme de ces emprunts est peu imporlanle et ne peut enlever au poème le caractère d*œuvre originale.

Hartmann déclare qu'il était encore un jeune homme lorsqu'il a écrit le /. Buchlein ^ Cette affirmation est corroborée par quelques autres passages du poème. En un certain endroit, Hartmann se trace une ligne de conduite, comme le peut faire seulement l'adolescent qui entre dans la vie 2 ; ailleurs il demande qu'on n'exige pas de lui la vertu ni le discernement, les gens de son âge n'étant pas encore en possession de la sagesse 3. 11 serait, du reste, facile, même sans ces aveux, de se rendre compte que ce poème est une œuvre de jeunesse. Le style en est diffus, le développement traînant, la langue molle, sans précision ni énergie, l'idée parfois vague. On reconnaît l'indécision d'un débutanl, les efforts d'un esprit qui n'est pas encore maître de ses moyens d'expression. Le ton est quelquefois déclamatoire ; la mesure, la sobriété et le tact, que Hartmann a su le plus souvent conserver, n'y apparaissent encore que faiblement. L'exagération de la pensée ^ aussi bien que les obscurités de l'expression, les contradiclions '', certains emportements qui témoignent d'une fougue juvénile, le grand nombre des répétitions <*, prouvent que l'auteur en était à ses premiers essais. Ajoutons encore, sans attacher une grande importance à ces imperfections, en raison de l'état défectueux du manuscrit, que Hartmann ne recule pas devant l'usage de termes de dialecte et de la rime dite rûhrend 7.

11 est cependant difficile de croire que, comme on l'a dit », Hartmann ait eu moins de vingt et un ans lorsqu'il a composé

1. /. Biichl., 7. — 2. /. Biichl., 1470 rt ss. — 3. 1, Biiohl.y 1479 et w. — 4. Souhaits do mort : 67 et ss., 292, otc. — 5. Lo corps se prétend abattu par son mal (375 et ss.) et le cœur lui démontre qu'il m6ne cependant une vie assez afi-réable (079 et ss.). Le corps s« consolera de ne pas être aimé s'il en devient meilleur (1099 et ss.). Plus loin il dit que s'il n'est pas écoulé il en mourra (1262). Garde liien le secret (1281)» pourtant peu m'importe à qui tu le révéleras (1282). — (>. Les protestations d'amour reviennent il chaque instant. — 7. On nomme rime rvhrend la rime formée par des syllabes dont toutes les lettres sont identiques.W. Orimm : ZuvGesch. d. Reims, p. 521.-- 8. Schônb., op. c, p. 283.

LES BUCnLEIN. 75

le /. Bûchlein. Il y a dans le poème une somme de talent qu*on n'attend pas d*un tout jeune homme. Malgré Texlrême lénuîté du fil, l'auteur a su, ce qui n'était pas une légère difficulté, relier toutes les parties du poème et lui donner l'aspect d'une action progressant régulièrement du début à la fin. Le corps et le cœur s'accusent mutuellement d'être la cause des tourments d'amour dont tous deux souffrent. La discussion, d'abord violente, prend peu à peu un ton plus doux : finalement les deux antagonistes se réconcilient et se promettent de travailler de concert à la réalisation de leurs vœux. Le poème commence par un cri désespéré et finit sur des paroles de confiance : l'aimée, cause de tout le chagrin au début, devient le plus cher désir au dénouement.

A côté de cet arrangement, dont l'habileté témoigne d'une certaine maturité de talent, il faut admirer dans le poème une abondance d'idées et d'images, une facilité d'exposition, une expérience du monde *, une somme de connaissances qu'on serait surpris de rencontrer chez un adolescent. Enfin, et c'est la raison la plus grave, le poème révèle des traces d'imitation d'ouvrages que Hartmann n'a guère pu connaître dans sa prime jeunesse. Le /. Biïchlein a été, avons-nous dit plus haut, composé après un voyage en France 2 : certaines allégations du poète le prouvent, mais le fait est également démontré par l'influence des poètes français sur l'ouvrage allemand. Cette influence est visible dans la forme adoptée par Hartmann, dans les idées et dans les expressions.

Le /. Bûchlein, en effet, n'est pas une plainte, bien que ce nom lui ail été donné par plusieurs critiques allemands; ce n'est pas davantage une lettre d'amour, comme le pensait Haupt, qui l'assimile aux breus et letras des Provençaux ; ce n'est pas enfin, quoi qu'ait prétendu récemment M. Schonbach, une accusation. Rien ne justifie la dénomination de plainte ni celle de lettre d'amour : presque toutes les poésies amoureuses pourraient aussi bien que le /. Bûchlein porter ces titres. La raison essentielle que M. SchOnbach invoque pour assimiler le poème

1. V. surtout idée du mérite personnel, v. 755 et ss. —2. V. plus haut, p. 13.

à une aclion judiciaire est le grand nombre d*expressions ei locutions tirées du langa<^e de la jurisprudence K II est évident que la terminologie du tribunal a été largement mise à contribution par Hartmann dans son poème : mais pouvait-il en être autrement, étant donné le sujet, qui est une contestation, une dispute enlre deux adversaires, l'un accusant, l'autre se défendant. Nous savons par les poèmes français de même nature que les débats, analogues à celui du cœur et du corps de Hartmann, revêtaient volontiers la forme de plaidoiries î. « L'auteur du Z)// des trois jugements semble.... imiter les allures et la manière des avocats dans leurs plaidoiries 3. » Mais entre cet usage de locutions du barreau, qu'impose la nature même du poème, et la conception de celui-ci comme action juridique en règle, comprenant accusation, défense, réplique, conciliation, etc., il y a loin. Pour étayer sa thèse, M. ScliOnbach emploie des arguments dont quelques-uns manquent de justesse, n classe sous l'étiquette de termes juridiques des mots qui appartiennent au langage courant * ; il découvre Tinfluence des coutumes judiciaires là où il y a simplement réminiscence littéraire ^ ; enfin, il énumère comme formules du barreau certaines phrases qui sont l'expression d'idées appartenant à la vie ordinaire 6.

Le /. Biïchlein n'est donc pas plus une accusation qu'une lettre d'amour ni une plainte. 11 appartient par sa forme au genre très répandu au moyen âge du débat 7. Au lieu de mettre

1. Schônb., op. c, p. 276. — 2. « 1/onseinhle do ces débats constitue une sorte de manuel de jurisprudence fjralanto, » O. Paris, La litt. fr. au m, rt., p. 184. — 3. Dinaux : Ti*ouvt>rcs de la Flandre et du TournaUh, p. 52. — 4. Kx. : unniinnc (p. 2:^'>} se trouve chez Ueinmar, M. S. F., 178 : 34; fluht^ dans le sens de rcfu^'o, est employé par Hartmann, P. IL, 04; umuht est emprunté non à la lanjrue du droit, mais h celle de la poésie courtoise. V. Knéide, 11)01>, Iv., 768, 4783, Er., DlXi, etc. — 5. Les vers 55 et ss. et 75 et «s., sont inspirés par le passaj^e suivant : Cuer, je l'apel de traïson — Qui m'a mis en si grant errour, — La dont n'istra mes aultre jor — .I*ai mis moi et toi en prison — Plaie m*as fet sans fjruerison — Se la belle por qui me dueil — Ne rasouajj-^e ma dolor. (I)iuaux : l'rourf^rrs artêsietis, j). 116.) — 6. Kx , p. 248 : Mine sinne sint sO guof, — Vil hezzer danne din. — 7. La vofruc du débat s'est même conservée jusque dans les temj)s modernes. M. Oreif cite (Zeitsch. fin' rertjl. Lift, ycsrh. imd lienaissnncelitt., Xeitr Folgc, I, p 293) des restes de l'ancien conflit en Esi)agne, en Siyrie et dans la littérature tchèque.

LFS BfcnLEIN. 77

aux prises, comme le font les auteurs des débats français, le printemps et Diiver, Teau et le vin, le cœur et Tœil, Tàme et le corps, Hartmann a choisi comme personnages de son conflit le cœur et le corps. Cette substitution ne doit pas nous étonner : elle était en germe dans le Minnesang. Là, en effet, apparaît fréquemment l'opposition du corps et du cœur. Celui-ci esl considéré comme indépendant du premier ; il vit d'une vie propre, peut séjourner où il lui plaît. Si le corps veut s'éloigner de la dame, le cœur reste près d'elle * ; le corps, prêt à aller combattre les païens, esl abandonné par le cœur, qui ne veut pas quitter l'aimée 2 ; si le corps, enclin à la frivolité, veut changer d'amie, le cœur refuse de le suivre 3 ; Reinmar se plaint que son cœur appartienne à sa dame plus qu'à lui et qu'il ait fixé sa demeure près d'elle ^. D'autres poètes vont plus loin. Ils emploient avant Hartmann le motif de l'antagonisme du cœur et du corps. Ils attribuent au premier des aspirations contraires à celles du second. Ils en font le serviteur aveugle de la passion, le représentant des intérêts de la dame, le funeste conseiller qui les exhorte à aimer sans se soucier de leur repos. Johansdorf lui reproche de l'avoir entraîné à un amour sans joie «"»; Uugge l'accuse d'avoir trahi le corps 6 ; Ilorheim l'apostrophe directement, comme Hartmann, et le déclare responsable des maux que ses avis ont causés 7; enfin Gutenburg le personnifie et lui tient le même langage que l'auteur du /. Bûchlein fait tenir au corps ». Mais l'idée de conflit ne fait qu'apparaître dans ces passages. Hartmann l'a développée. Se plaçant sur le terrain des auteurs de débals, il a posé le cœur et le corps comme deux personnages qui prennent successivement la parole et traitent sous forme de discussion un sujet d'amour.

Hartmann ne s'est pas contenté d'emprunter le cadre de son poème aux auteurs français. Il y a pour les motifs et les idées, entre lui et certains débats français, une telle analogie, qu'on est en droit de conclure à une imitation directe. Deux de ces

1. Hausen, 51 : 29. — 2. Hausen, 47 : 11 ot ss. — 3. Reinni.. 159 : 19, 22.

— 4. M. S. F., 194 : 30 et ss. - 5. M. S. F., 86 : 3 ot s. — 6. M. S. F.. 101 : 31.

— 7. M. S. F., 112 : 26 et s. - 8. M. S. F., 70 : 21 otss. — V. aussi Rietonburjr, 19:33; Hausen, 49 : 13 ot ss. ; Vcldeke, 56 : 7; Feni8,82: 23; Moruii^ron. 134 : 6.

débats surloul nous inléressenl : Tun est la Disputaiio intercor et oculunij l'autre le Dialogus inter corpus et animam. De la Disputatio nous avons à considérer deux formes un peu différentes : 1) la chanson : Li cuers se vait de Vueil plaignant^ qui peut être attribuée au chancelier Philippe et qui est Timitation d'une poésie latine du même autour i ; 2) une poésie de Kande de la Kakerie ou de la Quarrière 2. Dans la première de ces pièces, le cœur et Toeil se renvoient mutuellement le reproche d'avoir induit Thomme à faire le mal; dans la seconde, dont le sujet se rapproche davantage de la donnée du /. Bûchlein, le poète accuse son cœur de l'avoir contraint à aimer une dame, et le cœur se défend en rejetant la faute sur les yeux. Toutes deux ont, en commun, une idée que nous retrouvons chez Hartmann : dans l'une et l'autre, le cœur dénonce les méfaits de l'œil, « portier de la maison, • qui trahit son maître, et par la t fenêtre • duquel entre le péché 3. Tout un passage du /. Bûchlein est un développement de ce motif. Le cœur, en effet, y réplique au corps, qui le prend à partie parce qu'il lui a conseillé d'aimer une dame inexorable, qu'il ne peut être coupable, puisqu'il ignore tout des choses extérieures. Ce sont, dit-il, les yeux qu'il faut blâmer. C'est par eux qu'il sait ce qui se passe au dehors : ce sont ses « observateurs » (spaeher) *.

Plus important encore, à cause de la vraisemblance de l'imitation, est le Dialogue entre le corps et Vâme. Ce poème, très célèbre au moyen âge, est conservé dans plusieurs rédactions en diverses langues &. Nous n'envisagerons que le poème français, Un samedi par nuit, antérieur à Hartmann «, et que nous pensons avoir été imité par le poète allemand.

1. V. Paul Meyer : Henri d'Andeli et le chancelier Philippe. Rom., I, p. 201.

— 2. Citée par Dinaux : Trouvères artésiens, p. 116 et k. — 3. « Tu es portier do ma maison » — fait li cuers « la nuit et le jor, — Mes tu me sers corne mauves liom — Qui est traîtres son seifrnor — .... — Par toi sui touz jors enlochié. — Par ta fenestre «'est tichié — En moi le péchié qui m'a mort. » Rom., 1, 202 et s. — 4. /. Ihlchl., 535 et ss. On no peut voir, chez Ilausen (M. S. F., 47 : 15), l'idée du développement de Hartmann : Hausen, en effet, se contente de se plaindre du mal que lui ont fait ses yeux, mais ne parle pas de leur rôle.

— 5. V. Batiouchkof : I^e Débat de Vàine et du corps. R')m., 20, p. 1-55, 513- 578 — G. Selon M. l*aul Meyer, il est du milieu ou de la seconde moitié dti

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Le litre du /. Bûchlein parait emprunté au débat français. Nous nous rappelons que le manuscrit d'Ambras le désigne sous le nom de Disputalz^ qui est également le titre des poèmes anglais ^ et vraisemblablement aussi du poème français, au cours duquel apparaît le mot desputison 2. La pièce française est une œuvre d'édification, une sorte d'exhortation religieuse : nous ne pouvons donc nous attendre à y rencontrer les idées du /. Bûchlein, où, sous forme de débat, est présentée une déclaration d'amour. Cependant les analogies sont nombreuses.

D'abord les reproches adressés par l'àme (c'est le cœur chez Hartmann) au corps :

Fel fus et mençoignor Tuo nihi mère aïs ein zago,

Chicher et losenger; lâz dîn uppige klage,

Ënfron fus et escars

Et de malvaises ars erriute dich der bôsheit I

Et de pute nature....

319 et ss. dû weist wol daz du ie waere

ein rehter sUchaere

niht wan ze gemache stèt dtn muot.

803 et 8., 809, 813 et s., 860.

Les devoirs de fidélité tracés par Hartmann sont la contrepartie de la conduite du corps dans le Dialogue :

El cuer avoies fiel Swer ir ingesinde wosen wil,

Et en la bouce miel. der darf solhes muotes vil

Quant a home parlotes, daz er gcdcnke dar zuo

Félonie pensoies ; wic er mère guotes tuo

dann er dâ von gespreche :

Souvent te periuroies; stn triwe durch niemcn brèche.

Tôt faus a escient G21 et ss.

En fesis plus de cent.

140 et ss.

Les invectives du cœur, d*une part, de l'âme, de l'autre, se ressemblent dans les deux poèmes. Chez Hartmann le corps reproche au cœur son infidélité envers lui, dont il devrait être le prolecteur. De même, dans le poème français, l'àme fait au corps un grief de l'avoir trahie :

xii* siècle. Rom. y 23, p. 10. Nos citations se réfèrent îi Tédition donnée par M. Varnhagen dans les Erlanger Beitr. zur engl. Philologie, 1, p. 120-187. — 1. Varnhagen, op. c, p. 24. — 2. V. 861.

De traison ponscr Nu wic mahta angetriwer stn?

Ne fu onques ton per wan ich soit zuo dir haben flaht.

326 et s.

Tu fesis a envers

Con fait li malvais sers,

Qui traist son scprnor.

149 et s., 179 et ss.

L'inlervention du diable el de l'enfer, assez inallendue dans le poème allemand, a pu être inspirée à Hartmann par le débat, où elle est parfaitement en place :

Cant n'ontrcriens iamais En enfer le pusnais

Al mortel ennemi Totans avons Kervi.

Sans fin nos pcnora, la merci non ara.

755 et s., 761 et ss.

Daz er dom tiufel onteil sîm altherren werden mUeze.

ich wil si ir mcister ergeben,

daz cr sine kncchte

lôno wol nAch rchte,

und got in heneme deu trAst,

daz si immer werden erlôst

von der liello grunde,

250 et s., 256 et ss.

La comparaison de l'àme de Hartmann avec une mer subitement soulevée par la tempête a pu être amenée par une image du débat où la mer joue un rôlQ :

Quant en la haute mer Mo doves govorner Kt moi mener al port, Por moi garir do mort Kn la wage parfonde.

803 et S8.

rohte al s des mères fluot sô daz dor ebonwint verlât.

352 et s.

La digression de Hartmann, qui esl un pur hors-d'œuvre, sur le sort réservé à Tàme dans la vie future, est vraisemblablement un résumé de révocation du jugement dernier, que nous trouvons dans le débat, ei de la séparation qui y est faite des hommes, les uns auxquels sera donné le paradis 519, die liehten htmelkrone 1048, et ceux à qui on dira : Allez avec le diable 532, dem tiuvel zingesinde 1052.

L'intervention de l'àme ne se comprend pas dans le Mchlein si l'on n'admet que Hartmann connaissait le poème français :

A l'y m âge de soi Fist deus et moi et toi, Kusamblc nos iosta.

Got der hat uns bciden cine 8(^lo gegcben ...

1034 et s.

LES BUCHLEIN.

Bien qu'expliquée en d'autres termes, la loute-puissance du cœur chez Hartmann est analogue à la tyrannie à laquelle le corps, dans le débat, se plaint d'être soumis :

Dex ne flst cors tant fier, Qui paisse gnerroier Vers son aspirement Qui de mort le deffent

A tôt le tien plaisir.

M'estovait obéir.

633 et ss.

Wan dû mich leider twingest mit dîner krefte swes dû wil.

Wan des gewaltes ist sô vil des dir an mir verlàzen ist, daz mir deheines mannes list fride dâ vor mac gegeben, ich'n mlieze in dtme gewalte leben.

44 et ss.

Comme le cœur de Hartmann, Tâme du trouvère français est impuissante à triompher du mauvais vouloir du corps:

Ne te poi refréner Ne de mal retomer Ne te poi conseillier, Dolent, ne castier.

183 et ss.

SU ich an dir niht enkan deheine tugendo vinden noch mit 1ère uberwinden

862 et s.

nû ist mir leider niht gegeben des gewaltes mère

dû bist dû mir niht gehôrsam.

920 et ss.

Ces coïncidences paraissent caractéristiques. Elles ne sont pas le fait d'une analogie du sujet. Il est donc impossible de les attribuer au hasard. Mais ce ne sont pas les seules. 11 y a enlre les deux poèmes des ressemblances textuelles qui complètent la démonstration, et contraignent à admettre une influence directe da poème français sur le /. Bûchlein:

Qui forent bon ovrier S'en aront bon loier.

495 et s.

Volontiers t'ochiroie Si faire le pooie.

799 et s.

Sô ist ir lôn bereite nach unserm geleite.

1044 et s.

N'est drois que te maldîe Car piecha fns m'amie.

935 et s.

waer' ich gowaltec liber dich

dîn leben waere unstaete.

527 et ss.

... und ein messer in dich stiche und bclîbc mit dir tôt.

70 et s.

and waere ez niht ein unzuht ich schrire wafon liber dich.

82 ÉTUDE SLR HARTMANN D'aUE.

Se toi ne herbergaisse. sft dû in mir gehftset hast.

Cesto desputison dà von s() zaeme ans beiden wol,

Ne nos fait se mal non. daz wir lebten âne strit

mit ein ander aile ztt.

1012 et 8.

A cela ne se borne pas la somme des emprunts faits par Hartmann aux œuvres d*autrui ^

Le /. Bûchlein contient en abondance des préceptes relatifs à la façon de toucher le cœur des dames. C'est une longue énumérallon des moyens déplaire. Le plus souvent ils sont donnés sous forme d'exhortations, que le cœur, en qui résident l'honneur et Tardent désir de la vertu, adresse au corps, enclin au relâchement et à la mollesse. Il n'est pas besoin de faire remarquer que ce n'est pas pour son propre usage que Hartmann a tracé ces règles de conduite. Il avait de plus hautes visées. Il a voulu faire un ouvrage didactique 2, une sorte d'art d'aimer. W recommande aux amants le renoncement, l'abnégation, le sacrifice de soi-même, joint à l'exercice des vertus qui font le loyal chevalier : bravoure et fidélité, générosité et courtoisie, humilité et constance, pudeur et virile confiance. Il sait qu'il ne faut pas d'impétuosité en amour, que la discrétion, la mesure, ont plus de chances de succès que de tumultueuses protestations. Ce qu'il interdit surtout, c'est la félonie, c'est de feindre des sentiments d'amour avec l'arrière-pensée de tromper les femmes et de se faire un jeu de leur honneur. Il voue à l'enfer les faux amants. II réprouve les charmes magiques, les philtres, qu'emploient les hommes sans scrupule pour faire naître l'ainour. Les enseignements donnés aux amants sont complétés par des remarques sur le caractère des femmes. Leur caractère irrésolu les entraine à de regrettables hésitations : il ne faut donc pas s'étonner ni se rebuter, si l'offre d'amour n'est pas acceptée surle-champ. Il est difficile de persuader les femmes de la vérité des sentiments qu'on éprouve pour elles. Elles ont été si souvent trompées, qu'elles n'osent se fi3r aux serments: de là leurs refus.

1. Sur les locations empruntées par Hartmann aax poètes français, v. chap. i. — 2. C'est dans cette catégorie d'œuvres qae le range W'ackornagel, Litt. gesch. *, p. 347.

LES bCcrleix. 83

Il esl infiniment probable que Hartmann, qui était encore jeune, suivait un guide, lorsqu'il donnait ces conseils aux amants. Ce n'est pas dans sa propre expérience qu'il trouvait cette connaissance du cœur des femmes et des moyens de le toucher. Ce n'est pas non plus chez les poètes allemands de son temps, assez sobres de renseignements sur cette matière, et occupés plutôt à plaindre leurs maux qu'à indiquer aux autres les remèdes des leurs. 11 faut remonter plus haut et chercher en d'autres pays les sources auxquelles il a puisé. Il est un poète de Tantiquité, célèbre au moyen âge, qui, lui aussi, a formulé les préceptes qui régissent la matière d'amour. Si Hartmann n'a pas connu VArl d'aimer d'Ovide, il a fort vraisemblablement lu la traduction qu'en avait faite Chrétien de Troyes, l'auteur de Vivain et de YÉrec, qu'il adapta plus lard <. Malheureusement, y Art (Tamorz de Chrétien est perdu. En l'absence de ce chaînon intermédiaire, c'est à Ovide lui-même qu'il nous faut comparer le poème allemand.

Les différences sont certes plus frappantes que les analogies, et un examen superficiel ferait croire à une indépendance absolue des deux œuvres. C'est que le but d'Ovide n'est pas le même que celui de Hartmann, pas plus que la société romaine au temps d'Auguste ne ressemble au monde féodal du xn« siècle. Le poète latin donne des conseils en vue d'un amour grossier, qui n'est qu'un besoin charnel, Hartmann songe surtout à la satisfaction d'un désir du cœur. Les préceptes d'Ovide ont en vue la séduction immédiate : ceux de Hartmann, la conquête d'une affection durable. Ovide s'attache à détailler les artifices matériels de loilette, d'altitude, etc., propres à prévenir en faveur de l'amant; Hartmann exalte les plus nobles facultés de l'àme. Ovide a rédigé le code de la passion et du libertinage, Hartmann celui de l'amour courtois, qui n'exclut pas la possession, mais s'appuie sur la vertu et non sur une surprise des sens pour réussir. Ovide, enfin, écrivait pour un monde de courtisanes et d'affranchies -, Hartmann s'adressait aux dames de l'aristocra-

1. Cil qui ftst crEror ot d'Enido — Et les oommandcmanz Ovide — Et l'art d'aiiiors an romanz inist (Cli{4:és, 1 et ss.;. — 2. V. Tristes, II, 303.

lie, avec lesquelles une décente réserve élail do rigueur. Ainsi le caractère, les mœurs, Tidéal des doux poètes et des deux époques, expliquent suffisamment que Hartmann n*ail pas fait de plus fréquents emprunts à VArs amatoria.

Ceux que nous constatons sont, semble-til, assez nombreux et assez caractéristiques pour démontrer Tinfluence d'Ovide ou de son traducteur sur Hartmann.

Dans Tun et Tautre poème on trouve la réprobation des pratiques magiques :

Nec data profuerint pallentia philtra

[puc'llis :

Philtra noccnt animis, vimqae faro-

{ri8 habent.

H, 105 et 8.

Wan daz wacr* misselangen wurde ein wlp betwangen mit zonberllchen dingcn. da endarftû....

1351 et S8.

rindication des difficultés qui attendent celui qui veut se faire aimer :

Quod juvat, oxigaum ; pIuA est, quod

[laodit amantes Proponant animo mnlta fercnda suo.

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