Les Sentiments — L’Inspiration — L’Action
L’audition-conférence peut viser différents buts : enseigner, vulgariser ou émouvoir. Prétendre enseigner c’est se croire très savant ; vulgariser c’est supposer son auditoire très ignorant. 11 me paraît certes plus convenable de ne faire à vous ou à moi ni cet excès d’honneur ni cette indignité. Entre ce qui pourrait s’intituler leçon ou cours d’histoire de la musique et la conférence de vulgarisation, à caractère souvent anecdotique, n’y a-t-il pas place pour un genre que j’appellerais volontiers la conférence lyrique; un genre où l’audition des pages les plus vibrantes, les plus confidentielles ou les plus caractéristiques d’un musicien de génie, déterminerait la nature de l’émotion dans l’âme du public ; où la conférence aurait pour but essentiel de fortifier, de nuancer cette émotion par une étude vibrante elle aussi de
passion et d’enthousiasme, qui essaierait de ressusciter l’homme et l’œuvre à l’heure mystérieuse, divine où, frémissante de vie et de jeunesse éternelle, cette œuvre est éclose en l’âme de l’artiste. Revivre, s’il se peut, la vie d’un homme de génie en s’inspirant de toute son œuvre musicale ou littéraire ; s’élancer avec lui sur ces deux ailes de l’âme, l’amour et la musique, comme l’a dit Berlioz, vers le monde de ses imaginations poétiques, sentir profondément à son contact, puis tenter de rendre, de traduire avec des mots « tout cet obscur frisson où bat toute une vie », tel serait, dans cette conception, l’idéal de la conférence biographique.
Bien que l’œuvre et la vie puissent paraître inséparables dans la mesure où l’uue n’est qu’un reflet de l’autre, il serait impossible de les faire connaître sérieusement et à la fois.
D’ailleurs l’œuvre musicale vit en quelque sorte d’une double existence, d’abord comme expression subjective d’un rêve de poète, d’une vie toute intérieure, puis une fois créée et exécutée, de l’existence plus ou moins durable que le génie ou le talent confèrent à leurs productions. État d âme avant d être combinaison de sons et de rythmes, elle nous intéresse et dans sa genèse et dans son devenir. 11 faut l’étudier à ce double point de vue.
Écrire la vie d'un grand musicien ce sera donc pénétrer d’abord la poésie de son âme, suivie son rêve ou ses rêves depuis leur éclosion sentimentale jusqu’à leur épanouissement artistique, assister à la
transformation de ce qui fut vécu, beauté poétique, en ce qui sera musicalement exprimé, beauté esthétique. Ce roman d’enthousiasmes et de souffrances, ce poème d’une imagination qui ne se perd point en a illusoires mirages mais se réalise à coups de volonté par de puissantes créations, il est là se survivant encore œn la splendeur des sons et la beauté des phrases où 1 artiste exprima ses fièvres, magnifiquement. A 1 entendre chanter ses joies ou pleurer sa douleur, à lire ses lettres ou ses mémoires, nous le sentons revivre tel qu’il fut, pitoyable souvent dans la vie, grand par le cœur et la volonté. Ce roman poétique, je voudrais en quelque sorte l’écrire sous la dictée du Maître, inspiré par son œuvre chaque fois qu’il est possible de le faire. Il n’en est pas de plus vrai, déplus vécu. Et s’ii ne saurait passer toujours pour un chapitre de la morale en action, il vaut par la qualité de l’àme qui le vécut. Exaltation de sentiments rares, souvent nobles, il réveille en nous les volontés qui hésitent ou les enthousiasmes que la vie a calmés. Rien n’est plus nécessaire à notre époque d arrivisme et d’américanisme. Car il faut vivre sans doute d une vie intense, mais il n’y a pas de vie intense que la vie pratique, et la valeur morale d’un homme se chiffre moins par le total de ses affaires que par la noblesse de sa vie intime. Il ne nous convient pas de 1 oublier à nous Normands, en qui revit ou doit revivre l’héroïque grandeur de l’âme cornélienne. Vouer un culte aux grands Maîtres qui : affirmèrent les droits de l’idéal contre les nécessités
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pratiques, c’est travailler à développer eu soi le sentiment de la vie intense à laquelle aspire toute âme en inal d'idéal — et la musique est l’école de l’enthousiasme.
Le roman poétique ou psychologique écrit, il faut s’attacher à l’œuvre en elle-même, telle qu elle nous apparaît, avec le recul de l’histoire, telle qu elle nous impressionne à l’audition ou à la représentation. Cette œuvre, elle aussi, coin nie l’âme qui 1 engendra, possède sa beauté, beauté propre qui tient à la nature spéciale de l’effet musical et qu’il faut définir et surtout manifester : tentative délicate et difficile où l’on seut trop souvent l’insuffisance des mots et des phrases en regard des combinaisons magiques des sons. Et pourtant toute musique éveille en nous un cortège d’images, de sentiments, d’idées qu il appartient à la parole de rendre précis, alors que la musique ne peut souvent que suggérer. La traduction sonoie d’un état d’âme en surexcitant notre imagination l’incite à évoquer toute la splendeur poétique dont l’âme du musicien-poète para son rêve de beauté. A défaut de représentation surtout, cet effort d’imagination devient nécessaire. Et c’est cette démonstration de la beauté poétique de l’œuvre que j’essaierai de faire en ma dernière conférence, après avoir écrit le roman de l’homme.
Un homme, une œuvre ne sauraient rester isolés.
En traçant le portrait de l’artiste, esquisser au moins le tableau de^l’époque où il créa douloureusement ses chefs-d’œuvre, des milieux où il a tantôt
puisé son inspiration, tantôt souffert les pires souffrances; en analysant l’œuvre, déterminer sa place dans l’histoire de l’art, dans l’évolution de tel ou tel genre musical et laisser entrevoir tout ce (ju’elle a engendré — ceci s’impose encore — et peut d’ailleurs à la réflexion paraître suffisant, une conférence n’étant point nécessairement un exercice préparatoire aux travaux forcés à perpétuité. Mais on sait ce que valent les programmes : il ne faut y voir que l’affirmation d’une très grande bonne volonté et d’une non moins grande naïveté.
Un Berliozien cependant a-t-il le droit d’être naïf? — Grave question. Cela serait dangereux, le métier même de Berliozien devenant de jour en jour plus difficile. Ils se sont multipliés en effet les commentateurs du Maître, depuis qu’il a conquis la gloire et le public. Selon leur tempérament, ils le chantent aux accords de toutes les harpes qu’il a pu jamais réunir ou le considèrent attentivement à la loupe, puis au microscope. Et ce sont frères, mais frères ennemis... Berliozien dévot ou agenouillé... Berliozien minutieux, voire agressif... on s’appelle ou l’on a envie de se qualifier ainsi.. . et qu’aller faire, dira-t-on, dans cette galère? Dans quelle espèce se ranger? Berliozien debout, assis, agenouillé — panégyriste, détracteur; lyrique, méticuleux — Berliozien en extase, en oraison, en pénitence — non, simplement Berliozien loquace : ce sont les pires de tous.
L’ENFANCE ET l’adolescence — ESTELLE — VIRGILE
De la côte Saint-André, où il naquit en 1*03, des environs de Grenoble, de la délicieuse vallée du Grésivaudan où serpente l’Isère, Berlioz n’oublia jamais l’aspect riant, varié, frais, riche, pittoresque, beau de masses, beau de détails. Il y avait passé les plus belles heures de son enfance, les premiers rêves poétiques y étaient venus l’agiter. Son instinct musical s’éveilla lentement sous la poussée des imaginations poétiques, à la faveur des crises passionnelles qui dramatisent déjà cette adolescence rêveuse. Peut-être ne faut-il pas négliger le voisinage et l’influence du maréchal-ferrand « qui ne contribua pas peu, écrirat-il, à développer en moi le sentiment du rythme dont mes ennemis prétendent que je suis dépourvu ». Peutêtre même, peut-on ajouter, qu’en sa qualité de tapin au séminaire, Hector battit vaillamment le rappel des idées mélodiques. Cette instruction musicale, pour artistique qu’elle fut, ne le sacrait pas encore compositeur. Le véritable éducateur d’Hector fut son père ; comme Lesueur plus tard, il respecta ce qui pour nous est l’élément essentiel du génie de Berlioz, sa personnalité. L’enfant, avec sa curiosité éprise des lointains, découvrait sur les mappemondes ou dans les atlas toutes sortes de mondes inconnus où il promenait son désir d’aventures mystérieuses et son goût de sensations pittoresques. 11 se reposait des rêves
océaniques en s’initiant aux splendeurs de l’astronomie. Dans la ferveur des pieuses émotions, au jour de sa première communion, il éprouve sa première impression musicale. Merveilleuse puissance de l’expression vraie, incomparable beauté de la mélodie du cœur, voilà ce qu’il devine dans la romance de Dalayrac, devenue motet au Saint-Sacrement. Sur un flageolet, puis sur une flûte, aidé de la méthode de Devienne, il s’étonne des accords qu’il improvise, tel Siegfried sous les arbres de la forêt. Et librement, capricieusement, tel un petit conquistador de l’éternel mystère, il aspire à vivre , attendant les premières révélations qui éclaireront son cœur tout pénétré déjà de mysticisme passionné. Il se fait romanesque à lire Y Estelle et Némorin de Florian; il pressent les passions épiques en traduisant Virgile : il va aimer. S’il faut bénir, avec le grave M. Doumic, ce jour, cet heureux jour d’été qui, dans la chère vallée d’Aix, montra Elvire à Lamartine — car ce jour-là, sous les traits de la femme qu’il allait aimer, c’est toute la poésie moderne qui vient au devant du premier de nos poètes modernes — il faut bénir aussi le jour, l’heureux jour d'automne où, radieux de tous les sourires, armé de toutes les séductions d’un paysage incomparable, dont l’aspect seul avait déjà suffi à l’émouvoir, l’amour d’Estelle tit éprouver à Berlioz enfant, pour la première fois et à la fois, à l’âge de douze ans, le sentiment du grand amour et celui de la grande nature.
Ce jour-là le lyrisme musical se révèle en sa source
profonde au premierde nos grands musiciens lyriques. Lorsqu’à Muriauette, de son geste fier et ravi, Estelle Dubceuf, la jeune fille de dix-huit ans qui inspirait au pauvre enfant un amour capable de le briser, lui montrait la poétique vallée où flottaient devant son regard la silhouette charmante de l’Estelle florianesque et l’ombre douloureuse de la virgilienne Didon, elle faisait mieux qu’accomplir un gracieux devoir d’hospitalité ; son geste s’élargit d’une symbolique grandeur si l’on songe aux infinis de rêve, de sentiment, de poétiques visions qu’elle découvrait à ce génial enfant. A cette heure de trouble mystérieux elle éveilla peut-être en lui le désir, sinon le pressentiment de l'œuvre à laquelle aboutiront plus tard les aspirations de toute une vie. Estelle lui révéla autre chose que l’existence des brodequins roses (encore que la couleur de ces brodequins eût vivement frappé ses yeux mal habitués, faute d’avoir encore pu étudier la palette romantique et contemplé le fameux gilet d’Hernani aux fantaisies imprévues de la mode parisienne). Une première romance et un projet d’opéra, d’après Florian, voilà ce qu’il lui dut d’abord. Mais Estelle n’incarna point seulement, pour l’adolescent trop nerveux et trop littéraire, la fade bergère de Florian : il avait en lui le germe d’autres sentiments que ceux d’un Némorin. Estelle lui fit comprendre Didon ; et l’immortelle beauté du chant do 1 ’Énéide dont se pénétra cet enfant, qui cachait sa douleur profonde, tel un oiseau blessé, muet et souffrant, cessa d’être pour lui comme pour tant d’écoliers une
pure convention scolaire : d’une passion à la fois classique comme l’image pure et légendaire en laquelle elle se retrouvait magnifiée et romantique en ses déjà volcaniques soubresauts, il fit surgir un monde intérieur de héros dans l’héroïsme figé desquels il insuffla des sentiments capables de faire éclater son cœur. Estelle l’ignorait ou le raillait. Son martyre d’amour, transformé par une imagination créatrice à force de sentiment, le mettait si près de la belle reine carthaginoise trahie par Enée, qu’elle lui devenait comme un symbole réel de sa propre douleur. L’épopée virgilienne revit en lui, pour lui, au moindre choc, à toute impression : qu’il subisse l’effet magnétique de Vin exitu Israël, qu’il se pénètre de l’infinie mélancolie des plaines romaines, qu’il regarde un soir le soleil se coucher derrière le cap Misène, partout, toujours il ressuscitera le mirage poétique dont le génie de Virgile et l’amour d’Estelle avaient auréolé ses premières émotions.
Un autre amour de femme, une autre passion littéraire : Miss Smithson et Shakespeare détermineront dans la vie d’Hector Berlioz une crise de cœur et d’imagination, plus violente peut-être, aussi féconde en chefs-d’œuvre. Mais le charme singulier de cette existence, la beauté poétique de ce roman, c’est que l’amour de l’enfant redeviendra la passion du vieillard, et que la première admiration littéraire inspirera le dernier chef-d’œuvre. Estelle Dubœuf, Estelle Former plus tard, recevra de Berlioz les lettres les plus douloureusement jeunes que l’on puisse imaginer,
ardentes ou respectueuses, d’une sincérité romantique où les violences, pourtant défendues de la forme, expriment bien ce qu’il y eut de désespérément beau dans un amour qui ne s’épanouit qu’à l’approche de la mort. Berlioz rouvrit souvent aussi Y Enéide, à la page où l’émotion l'avait arrêté naguère, lorsqu'il l’expliquait avec le Docteur. Sa sublime Didon, qui lui avait appris la beauté de la souffrance, il lui apprendra, quarante ans plus tard, à exprimer sa souffrance, leur souffrance devrais-je dire, dans les plus admirables récitatifs sanglotés qu'il ait composés avec toute son àme au dernier acte des Troyens.
Une éducation sentimentale si précoce le prépare à la vie romantique dont le René de Chateaubriand lui offre une première image. Mais il lui faudrait bien commencer aussi son instruction technique : il ne sait encore jouer que de la guitare et de la flûte. 11 a vite appris ce que ses premiers maîtres de musique, Imbert et Dorant, pouvaient lui montrer ; il cherche du nouveau dans Rameau, dans Catel, dans la Biographie universelle : il y découvre Gluck, mais pas encore le secret de composer. Tout au plus varie-t-il les accompagnements de guitare pour les romances qu’il copie : ce recueil est le premier autographe de Berlioz. Il constitue un orchestre d’amateurs côtois : on exécute des quatuors ; il compose un pot-pourri concertant et somme aussitôt, et inutilement d’ailleurs, deux éditeurs de le faire graver. A ce sextuor sur des airs italiens pour flûte, cor et quatuor d’archets, il faut ajouter deux quintettes originaux pour flûte et quatuor
et quelques romances sur des paroles de Y Estelle de Florian, dont la plupart ne sont sans doute que des arrangements. Dans ces premiers essais de jeunesse, il y a plus de hardiesse que de savoir. Le génie musical n’apparaît pas encore, sauf peut-être en quelques phrases expressives : la sincérité des sentiments y a eu raison de l’insuffisance de la technique. Berlioz ne sait pas encore la musique ; ses émotions aspirent d’elles-mêmes à revêtir une forme d'art dont il n’est pas encore maître. Il possède le don, l’instinct, mais point la science.
On peut saisir cet instinct musical à l’œuvre dans la mélodie qu’il composa, vers 1819, sur des paroles de Florian, inspiré par son Estelle. Elle nous révèle déjà le double caractère du génie de Berlioz : lyrisme et couleur. Cette mélodie deviendra le thème initial de la symphonie fantastique.
Le Docteur, qui veut faire de son fils un médecin, l’oblige à des études plus prosaïques, et notre Hector, reçu bachelier, va partir pour Paris le 26 octobre 1821, à la seule fin d’en revenir médecin : il en reviendra prix de Rome, mais seulement en 1830.