‹ Étude sur Hector Berlioz, 1803-1869Chapitre 2 sur 9 · ANNÉES DE PRÉPARATION · texte numérisé non relu

ANNÉES DE PRÉPARATION

11 n’entrera d’ailleurs au Conservatoire qu’en 1826, et les cinq premières années de son séjour à Paris sont encore des années de tâtonnements et d’appren-

tissage. Elles sont calmes, relativement calmes. Entouré de provinciaux et d’ultras, il appartient à une société conservatrice, respectueuse des dehors : il ne s’arrache pas encore les cheveux, il ne joue ni à l’Hamlet, ni auByron. Il suit les cours d’Andrieux et de Lacretelle. Il essaie de faire de la médecine, et le cousin Alphonse Robert, carabin studieux, qui veille sur lui comme à la Côte, peut affirmer qu’il ne manque pas de bonne volonté. Sans doute il s’est sauvé à la vue du premier cadavre qu’il fallait disputer aux rats, sans doute encore il dissèque en chantant les Danaïdes, mais il s’applique au moins pendant deux mois. Déjà, hélas ! ses plaisirs se réduisent à faire frémir. Sans l’opéra !... « à moins de m'évanouir je ne pouvais éprouver une impression plus grande quand j’ai vu jouer Iphigénie en Tauride , écrit-il à sa sœur Nanci..., il n’y tient plus..., c’est épouvantable ». Huit mois après, en août 1822, s’il ne s’évanouit pas à l’annonce de la reprise (YIphigénie, il saigne au moins du nez et claque des dents.. . c’est quelque chose. On ferme l’école à la suite de troubles. Hector libéré devient chef de claque pour chefs-d’œuvre à l’Opéra; il passe ses journées à la bibliothèque du Conservatoire, il découvre l’instrumentation, il déclare à son père qu’il sera compositeur. Actif et passionné, il s’exerce à agir sur ceux qui l’entourent par la force de contagion de ses sentiments artistiques. Par là sans doute aussi conquiert-il Lesueur, auquel Gérono l’avait présenté. Une même admiration les rapprochait, celle de Gluck et des tragédies lyriques. Isolé

dans ces enthousiasmes, vieilli, presque oublié, après une vie où l’on a pu trouver comme un modèle de ce que sera celle de Berlioz, Lesueur se sentait îenaitre au contact d’un être aussi sincère et désintéressé. 11 exerça sur son disciple une influence tnéorique sérieuse, le devina et le soutint. Il commentait pour lui Gluck ou Salieri, évoquait le spectacle de M n,u Branchu dont la mimique réalisait plastiquement ce que suggérait le rythme musical et lui expliquait longuement ses intentions, les programmes de ses Messes pour la chapelle des Tuileries. Il l’initiait à ses théories sur la musique ancienne, il lui ouvrait les arcanes de sa science. Cet enseignement confirmait Berlioz dans la conviction, instinctive chez lui, que la musique est un art d’expression qui impose le sentiment par la vérité d’accent, par la force du rythme, par la suggestion visuelle. Elle agit sur tous les sens et par là même elle exige un commentaire préalable, un programme.

Ainsi toutes les influences subies jusque-là tendaient à faire d’Hector Berlioz le continuateur des continuateurs de Gluck : un pur classique. Au classique Andrieux il demandait un livret d opéra ; au non moins classique Kreutzer il écrivait une lettre frénétique, après avoir entendu la Mort d'Abel. Par intérêt — car c’étaient gens influents — et par passion il se range derrière ceux qu’il traitera de podagres dans deux ans, lorsqu’il connaîtra Shakespeare et Beethoven. Pour l’instant, dans ses articles au Corsaire , il les défend contre ce pantin de Rossini

et s’attaque aux dillettantes dont il définit le type : « un homme de bonne compagnie qui doit sans cesse parler musique et ne pas avoir le sens commun, surtout quand il en parle ».

Ses premiers essais, composés sous l’inspiration des tragédies lyriques et de Lesueur, offraient le même caractère de classicisme conventionnel : le Cheval arabe, les Noces d'or d’Obéron et de Titania, la Scène de Beverley, Estelle et Nèmorin, le Passage de la Mer Rouge, toutes ébauches sacrifiées plus tard, n’étaient que d’encore timides imitations de Catel, Berton, Kreutzer, Chérubini, eux-mêmes imitateurs de Gluck, le modèle et le dieu.

Cependant à la Côte on s’effrayait de l’avenir d’Hector. Aux vacances de 1824 il y passa une partie de juin et de juillet. Grondements : la tempête n’éclatera que dans deux ans. Et de 1824 à 1826 les mêmes influences s’exercent sur lui, tandis que'lentement il prend conscience de son génie. 11 vit dans l’intimité de Lesueur, discutant des points de doctrine, recueillant le souvenir des luttes pénibles ou glorieuses qui avaient agité jadis cette existence maintenant si bourgeoise. 11 tourne dans le cercle de ses admirations classiques et de ses relations monarchiques. A Chateaubriand il déclare son enthousiasme et demande 1,200 fr. Et ce sont d’habiles démarches auprès du vicomte Sosthène de la Rochefoucauld pour obtenir le concours gratuit de l’orchestre de l’Opéra. Hélas ! le plus grand cheval que la maison du roi ait jamais eu à son service, comme il l’appelle, ne marche pas.

Mais Gaspard de Pons prête 1,200 francs, et cette fois on ne sera pas arrêté à la première répétition faute d’exécutants et de copie, comme cela était arrivé pour le Passage de la Mer Rouge. Et le 10 juillet 182 <j, sous les voûtes de Saint-Roch, Hector Berlioz, élève du chevalier Lesueur, produit un effet d’enfer. Deux bulletins de victoire, l’un du 14 à sa mère, l’autre à Albert du Boys, un jeune ultra bien en cour et très serviable. Il mitraille ses auditeurs et il applique un si rude coup de tam-tam que toute l’église en a tremblé... il hume le flot des vibrations sinistres... et après l’exécution, il entend tous les musiciens, blasés sur les effets de leur art, venir lui dire qu’il a le diable au corps... qu’il ira loin. . . Le curé de 8aint-Roch lui tient une longue harangue pour lui prouver, avec saint Augustin, que ses idées viennent du cœur, ex pectore. .. Lesueur lui reconnaît du génie.

Et déjà frénétique et en même temps clairvoyant, Hector s’analyse, s’exalte et se confie. Quelques mois plus tard il révolutionne la calme et raisonnable Nanci en lui avouant que sa poitrine est le foyer de passions inconnues à plusieurs et incompréhensibles pour tous les individus qui ne les ont pas ressenties ; ceci est écrit dans un de ces moments d’orages auxquels il est sujet depuis qu’il s’occupe sérieusement de musique. 11 se sent capable de produire du grand, du passionné, de l’énergique, du vrai, du beau enfin. Et il a raison, et s’il le dit avec exaltation c est qu il faut convaincre sa famille qui, elle, ne voit qu une chose dans tout cela, les dettes à payer.

Entre temps, cette même année 1825, Hector a entendu Weber ou plutôt les castil-blazades offertes aux Parisiens, sous le nom de Robin des Bois et la Forêt de Sénart. L’originalité de Weber lui échappe encore, mais il s’enflamme pour l'homme, et combatif il attaque Castil-lilaze dans le Corsaire.

Sur des paroles d’Humbert Ferrand, il écrit la Révolution grecque , scène héroïque à grands chœurs et à grand orchestre — imitation de Spontini, de Lesueur, de Gluck ; il ne réussit pas à la faire entendre aux Concerts spirituels. Eliminé à la première épreuve du concours d’entrée au Conservatoire, ii reçoit avis, de la suppression de sa pension. Lesueur plaide sa cause, essuie les boutades du Docteur. Hector part à la Côte.

Là, nulle aspiration à la vie romantique, aucune tendance à l’exaltation sentimentale. Famille bourgeoise où l’irritation nerveuse n’aboutit qu’à des scènes d’intérieur, où l’on prend plaisir à se calmer en s’analysant. Le livre de raison du Docteur, le journal de la sœur aînée Nauci, les mémoires du fils, l’abondante correspondance d’Hector .avec les siens, nous documentent, avec toute la précision désirable, sur les habitudes de chacun : Le Docteur, intelligence originale mais caractère faible, contrarié dans son libéralisme par les exigences de sa femme. Celle-ci bilieuse, autoritaire, exagérant tous les sentiments au point de rendre la vie familiale souvent difficile. Nauci, littéraire et mesurée, le type de ces charmantes jeunes filles qui n’ouvrent la bouche ou ne prennent la

plume que pour exprimer de très convenables idées, en termes de morceaux choisis ; en elle, si le visage n’est pas émaillé ou peint, le cœur, la pensée, les gestes, tout semble s’envelopper d’une élégante couche du plus pur ripolin — d’ailleurs spirituelle, moqueuse et mettant quelque coquetterie à confier à son journal la mauvaise opinion qu’elle prend d’autrui et la meilleure opinion qu’elle garde d’elle-mêine. Adèle, encore enfant, mais si naturelle, si vive dans ses passions et ses amitiés, celle qui adora et comprit le mieux son pauvre grand homme de frère. Tels ils nous apparaissent au moment où se produit la crise qui détermine la vocation d’Hector en l’obligeant à s'affirmer contre les répugnances familiales. Il ne convient pas d’oublier cependant une tante d’Hector. Un jour que celui-ci, au cours d’une discussion littéraire, lui demandait si elle eût été heureuse de compter Racine parmi les membres de sa famille, elle ne craignit pas de lui répondre : « Mon ami, la considération avant tout ». Ceci représente très exactement l’opinion de M me Berlioz et celle du milieu sur la littérature et les arts, le Docteur excepté toutefois.

Aussi la scène inévitable devait-elle éclater entre la mère et le fils. Je m’abstiendrai de la commenter, parce qu’elle est connue et pénible. Hector dut repartir avec le consentement tacite de son père, sans qu’on eût pu faire revenir M me Berlioz sur les graves paroles dont elle avait accablé son fils.

Il fut inscrit au Conservatoire, élève de Lesueur et de Rejcha, ce dernier plus préoccupé de science que

d’expression, mathématicien dénué d’imagination musicale. Leur autorité, comme celle de Chérubini, auquel Hector se vante d’avoir fait avaler passablement de couleuvres, avec lequel il eut en effet des démêlés fréquents et comiques, ne pèsera plus longtemps sur notre aspirant romantique. Si confuse qu’ait été l’impression des œuvres de Weber, son idéal esthétique ne s’en est pas moins trouvé comme élargi. Dans cette période de transition et de difficultés, il travaille à un opéra des Francs-Juges , livret d’Humbert Ferrand, œuvre où la survivance des habitudes classiques n’empêche pas l’imitation de Walter Scott et de Weber. Hector évolue sans bien savoir encore où il va. 11 se débat surtout dans des difficultés pécuniaires : il a des dettes à payer et le Docteur supprime la pension pendant quelques mois. Il fait ménage en commun avec Charbonnel, autre étudiant côtois : on use d’expédients. Hector est choriste aux Nouveautés, supplice antimusical, déchéance mondaine. 11 parle de s’embarquer comme flûtiste pour le Nouveau-Monde. Au premier concours de Rome il est admissible, mais on déclare sa cautate d'Orphée inexécutable. Rage, maladie, abcès à la gorge ouvert à coups de canif.

Année pénible en somme, en apparence vide, importante au point de vue de la formation technique et de l’éducation morale. Au Conservatoire, Berlioz s’indigne des préjugés officiels, de la routine, des admirations surannées, mais il y apprend son métier, sinon son art de musicien. Et dans les luttes quoti-

diennes, en même temps qu’il exerce son active ingéniosité s’exaspère en lui cette faculté de sentir, cette nervosité qui le prédispose aux exaltations prochaines.

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