‹ Étude sur HokusaiChapitre 22 sur 33 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Nous avons comparé le cerveau de l'artiste à une machine : il serait plus exact encore de le représenter comme un organisme vivant, qui. conçoit et enfante. L'âme, fécondée par les images qui lui arrivent du dehors, les porte quelque temps en son sein, puis, après une gestation plus ou moins inconsciente, met au monde un être nouveau. Après quoi, l'artiste travaille à parfaire l’œuvre : il lèche son ours. Mais cette période d'exécution n’est que secondaire ; l'important, c’est la conception primitive tout s’y ramène et tout en dépend.

Le travail intérieur est d’abord conditionné, dans une certaine mesure, à l’espèce et à la qualité des substances recues de l'extérieur. Toute matière, en elle-même, a quelque influence sur la facon dont on la traite. Jetons donc un coup d'œil sur les sujets favoris des grands peintres du Japon, et comparons-les à ceux de Hoksaï. Avant lui, presque toujours, chez les fidèles de l’école classique comme chez ceux de l’école vulgaire, l'artiste choisit un domaine limité, et il s'y tient : tantôt ce sera un genre étendu, comme la peinture sacrée, ou la peinture d'histoire, de l’histoire chinoise ou de l’histoire nationale, ou encore le paysage ; tantôt ce sera un champ plus étroit, et tel évoquera seulement des figures bouddhistes

294 ÉTUDE SUR HOKSAÏ

ou des types de sages chinois, des scènes de cour ou des exploits de guerre, des fleurs ou des oiseaux ; tantôt enfin

le peintre consacrera toute sa vie à dessiner éternellement la même image sereine du Bouddha, le même visage allongé d'acteur, la même carpe ou le même tigre (1). Ces bornes une fois tracées, il est rare que l'artiste ait la tentation d’en sortir, et s’il les dépasse, il n’est plus luimême : son esprit et sa main se sont peu à peu façonnés de telle manière que, s’il quitte son royaume, il perd toute force et toute souveraineté. Hoksaï, lui, s'empare de l’univers, nature, hommes et dieux ; il ne peint pas seulement,

comme on dit là-bas, « ce qui estentre le ciel et la terre, »

c'est-à-dire toute la fourmilière humaine, mais encore la terre elle-même et Le ciel; tout ce qu’il pouvait saisir, il l’a embrassé : son œuvre est un tableau du monde. Qu'il ne soit pas également supérieur en toutes choses, rien de plus évident ; mais du moins, jamais il n’est banal, et toujours

il crée de la vie ; même dans les parties les plus faibles

de cette encyclopédie prodigieuse, la main du maître apparaît. Reste à savoir comment il voit cet univers qu'il

décrit, commentil le comprend, comment il le conçoit lors-

qu'il laisse les images s’amasser dans son âme; car l'œil d'un peintre a beau être clair et pénétrant : s’il porte des lunettes construites d’une certaine facon, il ne distinguera pas les choses de la même manière qu'un autre peintre muni de lunettes différentes ; la même force d’observation, appliquée aux mêmes objets, mais à travers des milieux qui modifient la vision, donnera à chacun un spectacle composé d’impressions si diverses qu'elles pourront n'avoir plus rien de commun entre elles. Or, la des-

” (4)-Cf£. notre EF partie, ch. 1, pass. © © © |

tinée impose à tout homme, de bonne heure, des lunettes spéciales qu'il lui est très difficile de changer ensuite et qu'il garde le plus souvent jusqu’à sa mort. Il ya des verres fins et des verres épais, des verres grossissants et des verres rapetissants, des verres gris et des verres roses ; ceux du personnage riche et heureux se bombent sur une monture d’or, et ceux du pauvre hère mélancolique se creusent dans une garniture de fer ; un peintre de cour ou de couvent est plus près des dieux qu'un peintre de la rue, et si la fortune capricieuse possède, à un certain moment, des lentilles de cristal merveilleusement taillées, c’est de préférence au premier qu’elle les donnera.

Elle les a données à presque tous les vieux peintres du Japon. Pas d'hommes mieux faits pour n’apercevoir les choses qu'à travers un perpétuel trompe-l'œil de poésie, de légendes et de traditions délicates, et non seulement les choses déjà exquisses par elles-mêmes qui les entouraient, mais encore les choses grossières qu'ils pouvaient distinguer plus loin ou plus bas, lorsqu'ils étendaient leurs regards au delà de l'horizon familier des palais et des monastères. Ces peintres comptaient dans leurs rangs des

empereurs ({), des princes (2), des hommes d'Etat (3),

des généraux (4), des chevaliers de tout ordre (5), sans

(4) Par exemple, aux 1xe et xe s., les empereurs Séoua, Ouda,

Rézenn, Kazan.

(2) Comme Shotok Taïshi (vue s.), etc.

(3) Comme le fameux Kiyomori (xn° s.), et comme les shiôghouns Ashikagha des x1ve et xve s., Takaoudji, Yoshimotchi, Yoshimaca.

(&) Ksounoki Maçashighé (xive s.), Takéda Shinnghenn (xvi° s.), etc. |

(5) Presque tous les anciens peintres appartenaient à la classe des chevaliers, F ES

296 ÉTUDE SUR HOKSAÏ

parler de nombre de grandes dames artistes (1) ; ils vivaient à la cour, d’une existence aimable et tranquille, au milieu d’une noblesse lettrée dont eux-mêmes faisaient partie ; ils ne travaillaient que pour leurs égaux, c'est-àdire pour un public rare et choisi, qui les comprenait. Voulez-vous juger de l'estime dans laquelle ils étaient tenus, eux etleur art ? Transportez-vous en plein x° siècle, et assistez(2) à un de ces grands concours esthétiques qui se déroulent au palais, avec mille formalités solennelles, devant un empereur qui lui-même s'enorgueillit de savoir manier le pinceau : on apporte des tableaux, les uns très anciens, d'autres plus modernes, d’autres enfin exécutés par des artistes vivants ; les sujets représentent de beaux paysages, des fêtes de Ja cour, des scènes tirées des vieux romans du Japon et de la Chine ; voici une série de peintures de la cour annotées de la main de l’empereur Daïgho (3), puis un tableau de Kocé-no-Kinnmotchi (4) commandé par la maison impériale, puis un précieux rouleau, retraçant la légende d’un héros national, dont les illustrations sont signées de Tsnémori, (5), le texte d'Onono-Tôfou (6), et qu’on déroule avec respect autour de son bâton de jade ; après un examen attentif de tous ces chefsd'œuvre, l'arbitre du concours décerne le prix au prince Ghenndji, pour des dessins d’après nature qu'il a rap-

(1) L’impératrice Foujihara no Akiko (x° s.), la religieuse Tchoudjô Himé (vu s.), la fille de Kiyomori (xri° s.), la femme de Kano Motonobe (xvre s.), celle d'Ikéno Taïgha (xvirre s), etc.

(2)- D’après le Ghennji monoghatari, dont l’auteur fut témoin oculaire de ces fêtes. (Cf. p. 232.)

(&) Petit-fils de Kanaoka. (Cf. p. 22.)

(b)- Cf. p. 22, n°4.

(6) Cf. p. 229, n. 4.

portés d’un séjour aux rivages de Saoua, et termine son arrêt par cet aveu ; « Jusqu'ici, nous avions regardé votre peinture comme un simple amusement ; mais aujourd’hui, nous devons constater que vos habiles esquisses ne seraient pas indignes des plus fameux dessinateurs à l'encre de Chine. » Etle jeune seigneur, habitué à toutes les faveurs de la fortune, toujours choyé, fêté, heureux dans ses aventures, donc lassé déjà de bien des choses, rougit de plaisir en entendant ces paroles qui l’élèvent au rang des vrais artistes. Quittez maintenant cette cour brillante, et entrez dans la paix d’un monastère bouddhiste. Là, vous vous trouvez au sein d’un monde clérical où, depuis les évêques (1) jusqu'aux derniers novices, chacun se fait une gloire de pratiquer la peinture. Sans relâche, ils travaillent, lentement, avec amour ; point d’ambition : pour eux, l’art est une forme de la prière, une tâche pieuse qui n'attend aucune récompense terrestre ; durant des années, ils sont à l’œuvre devant quelque grand tableau qui ne sera qu'un des trésors cachés de la maison divine ; parfois les dieux eux-mêmes, émus de cette patiente ardeur,

-Jeur apparaissent, viennent poser devant eux ou ajouter

une dernière touche (2) ; enfin la composition est achevée : en général ils ne la signent pas, de peur d'en altérer le caractère sacré par une tache de vanité personnelle (3) ; souvent aussi, ils ne l’exposent même pas à la vue du peuple, de peur que des regards indignes ne viennent souiller une image sainte ; et leurs frères ou leurs suc-

(4) Shôtok Taïshi (vue s.), Kobô Daïshi (rx° s.), Nitchirenn (xrrre s.), etc.

(2) Voy. Ie partie, ch. 1er, pass.

(3) D’où la difficulté qu’on éprouve à établir l'authenticité de presque toutes les anciennes peintures bouddhistes:

298 ÉTUDE SUR HOKSAÏ

cesseurs ne sortiront plus l’œuvre adorée de son fourreau précieux que pour la montrer à quelques rares fidèles, après lavoir élevée au-dessus de leur tête en signe de respect et déroulée, d’un mouvement très lent, avec des vénérations infinies. Manifestement de tels hommes, les ecclésiastiques comme les laïques, voient le monde d'une certaine façon, qui n’est pas celle du vulgaire. Leur conception artistique sera aussi aristocratique, aussi réservée, aussi fine que leur vie de seigneurs lettrés, ou aussi sereine, aussi pure, aussi supérieure que leur vie de saints moines ; c’est de leur milieu, matériel et moral, que vient toute leur poésie ; et c’est en méditant dans les salles d’un palais ou dans les jardins d’un temple qu’on surprend le secret de leur art.

Hoksaï, lui, vivait dans un logis sale, ouvert sur une pauvre rue, en plein quartier populaire ; il ne voyait passer que des gens de métier, des marchands ou des paysans allant au marché ; les images qu'il recevait de son milieu élaient d'essence trop grossière pour que son cerveau pût les rendre fines : la meilleure machine, si vous lui donnez à pétrir du blé noir, ne produira pas du pain blanc. Il ne pouvait pas réussir dans la grande peinture d'histoire ; car pour bien peindre les exploits des héros, il faut au moins avoir connu des chevaliers qui leur ressemblent, et pour bien peindre le lustre exquis d’une civilisation brillante, il faut vivre auprès d’une cour quien garde le reflet; il ne pouvait pas davantage réussir dans la peinture religieuse : car pour y atteindre, il ne suffit pas d'adorer l'étoile du Nord et d’avoir chez soi la statuette d’un grand saint nichée dans une vieille boîte à oranges (1), mais il

(4) Cf. p. 104.

faut absolument être un moine, ou en avoir l'âme: la plupart des grands sujets lui étaient donc interdits, sinon en eux-mêmes, comme matières banales, du moins dans la forme supérieure qu'ils veulent revêtir. Puis, il devait gagner sa vie: il lui fallait peiner comme un artisan, s’assurer du travail, écrire des lettres aux éditeurs quand l’argent manquait (1); et de tels soins ne servent guère le génie. Enfin, et précisément pour trouver ce riz quotidien, il devait songer à son public, dessiner avec une arrière-pensée de succès ; et un auditoire de marchands de vin, de fruitiers, de poissonniers, même nés au Japon et par suite artistes nés, a plutôt le goût des grosses plaisanteries qui font rire que celui des délicatesses qui font réver. Pour toutes ces causes, la conception de Hoksaï devait être vulgaire, et elle le fut. Regardez ces torses populaires, ces gestes violents, ces visages aplatis dont la passion s'exprime presque toujours par une grimace, tous ces types pleins de vie et dépourvus d'idéal, qui rient, pleurent et se démènent dans son œuvre ; puis comparez-les aux nobles personnages classiques, à ces hautes attitudes sévères

ou souriantes, à ces allures élégantes et souples, à ces

figures où le sentiment ne se révèle que par un frémissement profond et contenu : d’un côté, ce sont les convulsions de la bête humaine mal dégrossie, de l’autre, les harmonies de l'être grandi par une longue sélection sociale, raffiné par l'étude et par l’action, arrivé aux suprêmes épanouissements de l’héroïsme ou de la sagesse. Les vieux classiques ont vu la réalité à travers un idéal lumineux et pur, à travers des lunettes qui embellissent; le pauvre

(4) Pour tous ces soucis, voy. sa correspondance, dans Katsshika Hoksaï den, vol. II, pp. 22 seq., pass.

300 ÉTUDE SUR HOKSAÏ

Hoksaï l’a observée à travers de grosses et fortes lunettes, qui enlaidissent; tous furent également sincères dans l'expression de ce qu'ils voyaient ou de ce qu'ils croyaient voir: mais ils ne se placèrent pas devant le même objectif; et de même que tout à l'heure, pour ressusciter en soi la vision classique, il fallait entrer dans un palais ou dans un temple, de même maintenant, pour bien comprendre la conception vulgaire du fils du miroitier de Hondjô, c’est dans une rue de Hondjô qu'il faut aller.

Les délicats n'aiment pas à fréquenter ces rues populaires, et dans ce sentiment réside tout le secret de leur antipathie pour Hoksaï. On a prétendu que, si la classe lettrée le dédaigna, c’est parce qu'il était né du peuple, parce qu'il n’élait pas sorti des académies de Kano ou de Toca, parce qu’enfin il s'était fait le peintre de la vie moderne(1). Rien de moins exact. Ilouaça Matahé (2), qui était fils d’un chevalier, il est vrai, mais d'un chevalier condamné à mort pour traîtrise envers son seigneur, et qui, après avoir abandonné les Tocça, s'était fait le précurseur de l'école nouvelle, fut cependant toujours tenu en haute estime par les amateurs les plus sévères ; pourquoi? Parce qu'en dépit de sa naissance, de sa révolte artistique et de ses motifs favoris, il n'avait pas la conception vulgaire et qu'il peignait dans un style distingué. Même avant lui, nombre de grands classiques (3) avaient évoqué les êtres etles scènes de la vie populaire; ils avaient surpris le cuisinier et le cocher, les valets et les servantes causant et riant à l'office ou dans la cour de la maison; ils avaient

(1) Pour cette opinion, générale en Europe, voyez par exemple Gonse, op. cit., vol. I, pp. 278, 279, et pass.

(2) Voy. p. 41 seq.

(3) Parmi lesquels Kano Motonobe lui-même. (Cf. p. 34 seq.)

regardé le paysan sur son champ et l'artisan dans son

échoppe ; ils s'étaient amusés aux spectacles de la rue :

pourtant leur conception restait spirituelle et leur touche exquise; s'ils défiguraient le peuple, du moins ils l’embellissaient de leur poésie; et c'est pourquoi on les admirait dans ces motifs secondaires comme dans leurs plus nobles sujets. Mais Hoksaï, avec ses dieux bâtis, comme des portefaix, avec ses personnages de cavalcade historique, avec ses femmes sans charme, avec ses héros de romans du jour et ses figures de la dernière classe, n’offrait rien qui pût réjouir les yeux des délicats; s'il voulait représenter ses contemporains, il ne rencontrait guère que d’épais visagès; et s’il voulait entrer dans l’histoire ancienne ou dans la légende divine, il ne pouvait guère faire naître en lui que les images familières aux cerveaux des hommes de sa condition, c’est-à-dire à des artisans dont le champ d'esprit se bornait à peu près aux forces de l'atelier, aux récits de la maison publique, aux créations du théâtre et à la lecture de quelques brochures comiques. Malgré tous ses efforts, en dépit de tous les élargissements successifs qu'il tenta de se donner par les livres et par les voyages, il ne pouvait sortir de sa classe, s’arracher aux manières de voir essentielles du milieu où il vivait, se donner des lunettes de grand seigneur ou de chevalier, d'évèque ou de philosophe : il avait les siennes, et il les garda. Inutile d’insister davantage sur ce caractère grossier de sa vision artistique ; on l'a pu remarquer, par mille détails, à chaque page deson œuvre, et toute la puissance qui se révèle ne peut le faire oublier ; mais il convenait de le rappeler ici pour établir une conclusion qui a son importance : à savoir que, si Hoksaï fut méprisé de l’aristocratie intellectuelle du Japon, ce n’est point parce qu'il était un homme

302 ÉTUDE SUR HOKSAÏ

de naissance vulgaire, ni parce qu’il appartenait à l’école vulgaire, ni parce qu'il peignait des sujets vulgaires, mais parce qu'à la vulgarité facilement excusable de sa classe, de son école et de ses sujets venait s’ajoutér une autre vulgarité, condamnable chez tout artiste, la vulgarité des conceptions.

Page 1