PRINCIPAL REPRÉSENTANT DU MYSTICISME PRO- TESTANT. LES ŒUVRES DE BACH
Pendant la seconde moitié du dix-septième siècle, l1 Allemagne a offert le plus triste des spectacles. Déchirée par les dissensions religieuses, humiliée par ses adversaires, elle n'est plus, après trente années de guerre, qu'une agglomération sans force ni cohérence de petits états presque ruinés. Il ne lui reste pas même la consolation d'avoir succombé pour une noble cause, en faisant son devoir et en défendant la tradition nationale. La Grèce et l'Italie, après avoir perdu leur liberté politique, avaient pu demeurer la patrie des
arts, des mœurs aimables et élégantes, le refuge des esprits délicats, et affirmer de plus en plus leur suprématie dans le domaine de la civilisation. Rien de pareil pour l'Allemagne; sa vie intellectuelle avait été atteinte plus gravement encore que sa puissance nationale: mœurs, langage, sciences, arts, tout était tombé dans un état de décadence qui semblait exclure tout espoir de relèvement. Mais le siècle touche à peine à sa fin qu'une vie nouvelle s'annonce, faible d'abord, puis de plus en plus intense. Le protestantisme, après avoir été un élément dissolvant, se révèle comme la grande force capable de reconstituer l'Allemagne. Toutes les fractions protestantes contribuent à l'œuvre de régénération, l'orthodoxie luthérienne comme le piétisme et le libéralisme. La Réformation montre alors toute la puissance latente qu'elle renferme : les états catholiques de l'Allemagne ne sont sortis de leur léthargie que cent ans plus tard, réveillés enfin par la tempête qui ébranlait l'Europe. Le protestantisme, au contraire, a valu à l'Allemagne toute la série des grands hommes qui ont fait sa gloire.
La philosophie fut la première à se relever. La doctrine des harmonies préétablies, la théodicée de Leibniz montrèrent quel fond inépuisable de vigueur il y avait encore dans ce peuple si affaissé. Chose étrange ! l'Allemagne d'alors, saignant de mille blessures, vaincue et humiliée, puise dans sa foi chrétienne assez d'espoir pour prêcher hautement l'optimisme et le progrès; l'empire d'aujourd'hui, victorieux et redouté, s'éprend du pessimisme de Schopenhauer et de Hartmann.
La musique, devançant de beaucoup la littérature, suivit de près la philosophie. Ici, deux noms s'imposent de prime abord : Hândel et Bach. Tous deux étaient déjà célèbres alors que Klopstock et Lessing ne faisaient que naître; ils sont morts au moment où Gœthe et Schiller venaient au monde. Hândel et Bach, nés à un mois de distance, l'année même où Louis XIV croyait détruire le protestantisme en révoquant l'édit de Nantes, représentent les deux tendances opposées du caractère allemand. Hândel, applaudi en Italie, revendiqué par l'Angleterre comme l'un des siens, est un exemple frappant de la
faculté merveilleuse que possède l'Allemand de s'acclimater partout et de s'assimiler les qualités des peuples les plus divers. Bach, au contraire, n'est jamais sorti de son pays ; c'est un Allemand pur sang, les influences étrangères ne l'ont touché qu'à la surface. Plus même que Hândel, il résume les efforts des musiciens qui l'ont précédé. Mais il offre encore un autre intérêt, d'une plus grande portée : il est l'interprète éloquent du mysticisme protestant; à ce titre il occupe une place d'honneur dans l'histoire des idées et sort du cercle restreint de l'art musical.
L'âme religieuse a besoin d'un idéal qui ne soit pas purement moral et intellectuel : elle veut pouvoir s'absorber dans l'idée de Dieu. Ce désir, qui a existé chez tous les peuples réellement pieux, le catholicisme avait su jadis admirablement le satisfaire : doctrine, prédication, poésie, peinture, architecture, tout concourait alors à entretenir les esprits dans le même ordre d'idées. Mais après la scission du seizième siècle, l'église romaine, reconstituée par le concile de Trente et par les jésuites, dénatura le mysticisme en
le matérialisant, et l'étiola en lui imposant des exercices réglementaires; cependant, par ses pompes, par la cérémonie si solennelle et si poétique de la messe, par la douceur pénétrante du culte de la Vierge, elle continue à donner un aliment toujours nouveau à ces aspirations vagues, souvent indéfinissables, mais légitimes et réellement existantes. Le protestantisme, le calvinisme surtout, n'a pas suffisamment compris l'étroite parenté qui existe entre l'émotion artistique et le sentiment religieux. Effrayés de la prépondérance que l'amour de l'art avait prise dans les esprits des hommes de la Renaissance, craignant cette influence qu'ils qualifient de payenne, les Réformateurs, de Savonarole à Calvin, lui ont déclaré la guerre. Ils n'ont pas pu se rendre compte qu'ils ouvraient la voie à des éléments révolutionnaires qui nécessairement porteraient un jour atteinte à leur propre ouvrage, à moins d'être tenus en échec par des sentiments moins rationnalistes, tels que celui de l'art. Quant aux tendances mystiques, ils ne les ont jamais exclues en théorie, leur foi était trop vive, trop individuelle
pour cela, mais ils ne leur ont pas donné dans le culte la part qu'elles méritent. Le mysticisme n'a dans le temple protestant d'autre refuge que la musique. Luther avait déjà consacré tous ses soins au chant d'église; avec Bach l'art protestant arriva à son plein épanouissement.
Le sort des œuvres de Bach a été bizarre. Restées en manuscrit pour la plupart, elles furent presque complètement oubliées pendant les cinquante années qui suivirent la mort du maître. Elles ne recommencèrent à attirer l'attention qu'au commencement de notre siècle. Dès lors leur réputation n'a cessé de grandir. A l'occasion du centième anniversaire de la mort du grand compositeur ( 1 85o), il se forma une société dont le but était de publier toutes ses œuvres, pour la plupart encore inédites. La Bach-Gesellschaft a fait preuve d'une louable activité '. Ses principaux éditeurs, Moritz Hauptmann, A. Dôriîel et surtout Wilhelm Rust ont procédé avec
i. La société compte en France 43 membres, dont 37 à Paris.
une méthode toute philologique dont les résultats peuvent être considérés comme définitifs. Les textes ont été constitués d'après les documents les plus authentiques; des introductions fort bien étudiées donnent sur chaque pièce des renseignements historiques et critiques. Cette publication, qui comprend déjà trente-huit magnifiques volumes in-folio, est le plus beau monument qui ait été élevé en l'honneur du maître de la Passion '.
Ecrire sa vie était chose plus difficile encore qu'imprimer ses innombrables ouvrages. Depuis le nécrologe de Mizler et la biographie de Forkel (1802) bien des tentatives ont été faites. En i865, M. Bitter, qui fut depuis ministre des finances en Prusse, publia sur Jean-Sébastien Bach le meilleur travail qui eût paru jusqu'alors, abondant en résultats nouveaux et en documents inédits2. Il man-
1. La maison Peters a publié toute la musique de chambre de Bach, les motets, les compositions pour l'orgue et, en partition pour piano et chant, un grand nombre de cantates, les messes et les oratorios. Nous citons toujours d'après l'édition de la Bach-Gesellschaft.