RUE JACOB
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C'est au moyen de la bibliothèque que j'ai formée depuis plus d'un demi-siècle pour publier un jour Y Histoire de l'imprimerie, et aussi avec le secours d'une collection de la presque totalité des livres et estampes gravés sur bois, qu'il m'a été possible de signaler, en 1863 (1) et en 1867 (2), le mérite des travaux de Jean Cousin dans cette branche si intéressante des beauxarts. J'offre aujourd'hui le résultat de mes nouvelles recherches.
En me livrant à ces études, qui m'ont fait connaître Jean Cousin sous un nouvel aspect, j'ai voulu m'enquérir de ses autres œuvres, et pénétrer le mystère où il semble avoir voulu les cacher, à l'exemple de ses prédécesseurs, et même de ses contemporains.
Les documents recueillis dans les excursions que j'ai faites à cet effet, les renseignements obtenus par correspondance, sans être aussi complets, aussi satisfaisants que je l'espérais, m'ont semblé cependant offrir assez d'intérêt pour être présentés au public, non pas comme un travail définitif, mais comme un
(1) Essai sur la gravure sur bois. Paris, 4 803, in-8.
(2) Première partie du Catalogue des livres de ma bibliothèque; Paris, 1867, in-8.
cadre destiné à recevoir des rectifications et des additions. On devra donc m'excuser de n'avoir pas craint de m'exposer à la critique en m'aventurant dans un labyrinthe où, faute de guide, je devais me tromper souvent; mais c'est ainsi, et par mes erreurs mêmes, qu'on finira par mieux connaître et mieux apprécier ce célèbre artiste que ses talents divers ont placé à côté des Jean Goujon, des Philibert de l'Orme et des Palissy. Cette première tentative s'adresse donc à tous ceux qu'elle peut intéresser, en appelant l'attention sur ce qui reste à découvrir et que le temps n'a pas entièrement détruit parmi les nombreux travaux de Jean Cousin durant sa longue carrière.
Dans son Etude sur l'histoire du seizième siècle, M. Vitet a constaté le peu d'importance que les artistes, au moyen âge, attachaient à transmettre leurs noms à la postérité en signant leurs œuvres, et la profonde indifférence du public à leur égard, en sorte qu'il semblerait, dit-il, « qu'avant le dix-septième « siècle il n'existait en France ni art ni artistes fran- « çais. Ce n'est pas seulement Voltaire qui l'a dit, u c'est tout le monde, et, jusqu'à ces derniers a temps, cette opinion s'était maintenue sans con- « teste chez les hommes les plus doctes et les plus « accrédités (1). »
Mais ce mépris de la gloire mondaine qui nous étonne et, en nous dérobant le nom de l'auteur, ajoute encore à l'intérêt que l'œuvre nous inspire,
(1) Études sur l'Histoire de l'art, 4e série, p. 76.
était un effet de la vertu chrétienne qui exigeait cette marque d'humilité et l'obtenait avec abnégation.
Athènes l'exigeait aussi, mais par un autre sentiment, l'amour de la patrie! Elle voulait que la gloire personnelle fût collective et s'absorbât en celle de la République ; c'est ainsi qu'en accordant à Miltiade l'honneur d'être peint au Pœcile avec les autres chefs, elle lui refusa d'y inscrire son nom , et punit Phidias comme criminel pour avoir subrepticement gravé son portrait et celui de Périclès dans un groupe de guerriers sur le bouclier de la Minerve du Parthénon.
Mais, tout en cédant à cette exigence et à cette abnégation célébrée par Démosthène et par Eschine , et qu'on retrouve aussi aux beaux temps de la République romaine, on voit combien antérieurement au christianisme cette résignation était pénible aux anciens. Lucien , qui exerça la magistrature en Egypte, nous rapporte , au sujet de la septième merveille du monde , le phare d'Alexandrie , « qu'après l'achève- « ment de cet édifice, Sostrate inscrivit son nom sur « la pierre ; puis, ayant caché ce nom sous un lit de « chaux, y grava au-dessus le nom du roi d'alors, « sachant bien, ce qui advint en effet, qu'en trèsce peu de temps ce nom tomberait avec l'enduit et « qu'alors on verrait paraître : Sostrate Cnidien , fils « de Dexiphane, dédie aux Dieux sauveurs (cet édifice) « pour le salut des navigateurs. Il agissait ainsi non pas « en vue seulement du moment actuel, ni de la courte
« durée de sa propre vie, mais tout à la fois pour le « présent et les siècles à venir, tant, du moins, que, « la tour restant debout, son œuvre subsisterait (4).»
Quel contraste offre cet orgueil humain se révoltant contre l'orgueil de la patrie ou d'un souverain, et l'abnégation de l'humilité chrétienne, telle qu'elle se manifeste dans cette hymne pieuse où l'inventeur de l'imprimerie « remercie Dieu qui, dans sa clé- « mence et par un seul signe de son pouvoir, révèle « aux faibles et aux enfants ce qu'il cèle aux savants », sentiment si bien exprimé dans ce beau vers où Gutenberg, interrogé par Pierre Schœffer, sur ses raisons de ne pas attacher son nom à l'œuvre qu'il venait de créer, lui répond :
L'homme amoindrit son œuvre en y mettant son nom (2) !
Considérés à ces divers points de vue , ces sentiments sur l'immortalité inhérents à l'homme ont été admirablement exposés par deux des plus beaux génies, l'un des temps anciens, l'autre des temps modernes, Thucydide et Bossuet.
Par la voix de Périclès Thucydide nous fait entendre ces belles paroles prononcées devant le monument funèbre élevé à la gloire des guerriers morts pour la patrie et dont il tait les noms :
(1) Apologia XXII, p. 202, de ma Biblioth. gr. Voyez aussi les Inscriptions de V Egypte, par Letronne, t. II, p. 529; Paris, Firmin Bidot, 1848.
(2) Drame intitulé Gutenberg, par M. Edouard Fournier, représenté à l'Odéon et qu'il a bien voulu me dédier.
« C'est la terre entière qui est la tombe des hommes « illustres, et ce n'est pas sur des cippes funéraires « où leur nom serait inscrit que leur gloire réside; « mais elle reste éternellement gravée au fond de « tous les cœurs en Grèce et même aux terres étran- « gères. »
El cette gloire terrestre, bien qu'immortelle dans la bouche des hommes, qu'est-elle aux yeux de Bossuet? Il nous le dit dans son éloge non moins impérissable du grand Gondé : « Des titres ! des inscriptions ! « vaines marques de ce qui n'est plus; voilà ce qu'a « pu faire la magnificence et la piété pour honorer un « héros et témoigner de notre néant ! »
C'est avec la génération actuelle qu'une véritable réaction s'est manifestée dans toute la France contre un oubli immérité et dont nous nous sentons responsables. Restituer à chacun ce qui lui est dû est un devoir et une satisfaction. C'est donc avec un zèle exemplaire qu'on se livre aux recherches qui, peu à peu, nous font pénétrer des ténèbres qu'on ne pourra jamais entièrement dissiper. Trop de ruines se sont accumulées sans laisser après elles aucune trace.
Pour ne citer qu'un exemple de la fatalité qui s'attache aux œuvres de Jean Cousin, c'est par un boulet prussien que fut mutilé, en 1814, l'un des plus beaux vitraux de la cathédrale de Sens, sa ville natale; en 1822, une explosion de la poudrière de Vincennes a endommagé considérablement les superbes vitraux
de Jean Cousin, dans la chapelle où ils venaient d'être restaurés par les soins de M. Viollet-le-Duc; et, en juillet 1871, une nouvelle explosion vient de causer un plus grand dommage encore à ces mêmes vitraux, que M. Viollet-le-Duc va de nouveau restaurer.
En témoignant sa reconnaissance à tous ceux qui, à l'exemple de M. le comte de Laborde, n'ont reculé devant aucune fatigue pour dépouiller dans des actes et registres de comptabilité tout ce qui pouvait nous indiquer le nom de tant d'artistes complètement oubliés, M. Vitet exprime le regret que M. de Laborde, « malgré ses explorations si longnes et si répétées , « n'ait pu découvrir la preuve que ce grand artiste « ait été une seule fois employé à la cour de France. « Ce Jean Cousin, dont la postérité a g^ardé le souve- (( nir avec une sorte de prédilection , et par une de « ces faveurs dont elle a été si avare envers les hom- « mes de ce temps ; ce Jean Cousin , que le public « même le moins lettré appelle aujourd'hui par son « nom en admirant ses œuvres, ne pas le trouver « dans cet immense répertoire, dans cette foule d'arec tistes, c'est là quelque chose d'étrange, assuréce ment , et nous serions tentés de n'en rien croire si « d'autres souvenirs ne nous avertissaient que le gé- « nie lui-même n'est pas toujours une sauvegarde « contre de tels oublis. »
La seule mention que j'aie trouvée parmi les renseignements donnés par M. le comte de Laborde est celle-ci, qui pour mon travail est d'une grande impor^
tance. Jean Cousin a figuré dans les comptes royaux comme imagier (1) ; or cet emploi concernait la sculpture et peinture sur pierre et sur bois, l'enluminure des étoffes, et plus particulièrement la gravure d'estampes sur bois et la miniature des manuscrits, et c'est précisément sous ce rapport que mon Essai offrira le plus de détails nouveaux.
On s'étonnera moins du grand nombre de ses travaux en ce g,enre, si l'on considère le développement qu'avait pris la gravure sur bois avant celui de la gravure en taille - douce. La xylographie a donc rendu, sous le rapport de l'art qu'elle vulgarisait, le même service que la typographie rendait aux lettres par la célérité de l'mpression aussi bien des textes que des gravures sur bois ; il suffira de rappeler les œuvres d'Albert Durer, de Burg^kmaier, de Cranach, de Lucas de Leyde, de Holbein , et surtout ceux de Jost Amman, de Tobias Stimmer et enfin de Virgule Solis, cet artiste si fécond puisqu'une seule des Bibles qu'il a illustrées contient plus de quinze cents gravures portant sa signature (2).
Pour mieux justifier mes appréciations j'ai fait exécuter un grand nombre de fac-similé de ses œuvres dessinées sur bois et peut-être en partie gravées
(1) A raison de 14 livres par mois. [Laborde, Renaissance des arts à la Cour de France, t. Ier, p. 423, dans les comptes des bâtiments (1540-1550), à Fontainebleau.]
(2) Imprimé à Anvers en 1 657 par Pierre-Jacob Paet, dans le format in-fol. En voici le litre : Biblia sacra dat is deGeheele heylighe Schrifture. Verciert met veele schoon figueren (toutes portant la marque de Virgile Solis); T'Antewerpen, by Jan Van Moerentorf.
par lui-même. Elles sont devenues d'une extrême rareté et sont précieuses pour l'histoire de l'art en France. Leur comparaison et l'analogue qu'elles ont entre elles m'ont servi de point d'appui pour justifier ce que leur propre mérite et les traditions m'ont permis d'attribuer ou de restituer à Jean Cousin.
On jugera, par la représentation d'un des principaux vitraux de Jean Cousin et aussi de l'une des grandes miniatures que je lui attribue, des services que la chromolithographie, cette nouvelle invention qui se perfectionne de jour en jour, peut rendre à la peinture en la popularisant. Il serait désirable que les chefs-d'œuvres accumulés dans les livres d'Heures fussent ainsi reproduits. C'étaient nos véritables musées au moyen âge.
Ce recueil des fac-similé paraîtra ultérieurement.
Cette étude, dont l'impression était commencée en 1869, devait paraître en 1870. Sa publication a été retardée par les affreux événements qui, en accablant la France, ont atteint l'humanité tout entière et fait reculer les soi-disant progrès des lumières jusqu'aux époques où l'abus de la victoire avait du moins pour excuse l'igriorance et la barbarie.
Paris, 5 avril 1872.
JEAN COUSIN D'après son tableau du Jugement dernier ( Musse du Louvre, )
ÉTUDE
SUR
En France, Jean Cousin nous représente ces hommes d'élite qui, tels que Michel-Ange, Léonard de Vinci, Albert Durer, toujours infatigables , ont excellé dans les diverses branches des arts du dessin. Sans être l'égal en tout de ces grands maîtres, Jean Cousin a aussi dans quelques parties sa supériorité, et son nom s'allie à ceux de ses émules, Germain Pilon, Jean Goujon et Bernard Palissy, qui ont illustré en France la grande époque de la renaissance des arts.
Sa carrière fut longue, fut laborieuse, et cependant il fut peu connu, soit comme homme, soit comme auteur de tant de productions maintenant perdues ou encore ignorées. Quelles en sont les causes? C'est ce qu'il est du devoir de tous de rechercher, de découvrir et de signaler. Si je puis y concourir, du moins pour une partie de ses œuvres presque entièrement négligées, je croirai m' acquitter d'une dette d'autant plus sacrée pour moi, qu'elle se rattache plus particulièrement à l'histoire de l'imprimerie, et que la modestie de l'artiste, qui n'a pas mis son nom à son œuvre, est à mes yeux un mérite de plus.
Dans ces derniers temps, on s'est enfin enquis de ce qui pouvait subsister encore des travaux divers -de Jean Cousin, et les épaves qu'on en a recueillies attestent la grandeur de nos pertes.
C'est dans une modeste habitation située auprès des portes de la ville de Sens, à Soucy, qu'on prétend qu'il est né. Cette habitation , qui n'a qu'un étage, est flanquée de deux tourelles (1). En 1654, par un acte du 10 mai, une maison en ruine, sise également à Soucy, fut mise en vente par Bascharmé, peintre du Roi, et sa femme portant le nom de Marie Cousin : il serait bien étrange que cette vente faite par le mari d'une personne de ce nom ne se rapportât pas à une descendante en ligne collatérale du maître peintre.
On ignore la date précise de la naissance et celle de la mort de Jean Cousin ; on sait seulement que c'est au commencement du seizième siècle (de 1500 à 1501) qu'il naquit à Soucy, et sa vie, que Félibien assure s'être prolongée jusqu'en 1589, aurait alors atteint près de 89 ans, «renseignement auquel, dit Mariette, ordinairement bien informé, on doit s'en tenir (2). » Jean Cousin a donc vécu sous les règnes de Louis XII, François Ier, Henri II, François II, Charles IX et Henri III.
Cependant, d'après un manuscrit du seizième siècle écrit à Sens par un de ses contemporains, Jacques Taveau, qui fut ensuite transcrit par le neveu de Taveau Maulmirey, échevin de
(1) On en voit le dessin dans le Musée pittoresque, t. VII, p. 8.
Dans un acte authentique sur parchemin que m'a communiqué M. le curé de Soucy, daté du 10 mars 1654 et enregistré au Châtelet de Paris, il est dit :
« Charles-Armand, sieur de Bascharmé, peintre ordinaire du Roi, et damoiselle Marie Cousin, demeurant à Paris, rue Tireboudin, ont vendu à Sébastien Prunay, sieur du Chambourdin, demeurant en la ville de Sens, une maison en ruine, sise au bourg du Soucy, près ledit Sens, sur le bord des fossés dudit Soucy, appartenant auxdits sieur et damoiselle vendeurs, à cause d'elle connue seule héritière de défunt Louis Cousin, son père, vivant bourgeois de Melun. »
(2) Abecedario de Mariette, t. II, p. 21. Il ajoute que « les dates données pat- François Bardon sont absolument fausses. »
cette ville, Jean Cousin serait mort «à. . . , le jour de ... . MDLX. . . , « plus riche de nom que de biens de fortune , qu'il a toute sa « vie négligés comme tous les hommes de gentil esprit, faisant « profession des arts et métiers et qui s'y sont arrêtés (1). »
On voit par ces paroles quel degré d'estime avaient déjà pour lui ses contemporains; cette bonne opinion s'est de plus en plus affirmée par tous les témoignages postérieurs.
Quant à l'époque de sa mort, ce chiffre MDLX, que Maulmirey aura par mégarde écrit 1560 en chiffres arabes dans la transcription qu'il a faite plus tard du manuscrit de son oncle , date dont on s'est beaucoup préoccupé dernièrement, elle doit être erronée et provenir d'une méprise. En effet, dans le manuscrit original ce passage est ainsi écrit ail mourut
à le jour de MDLX plus riche de nom que de
biens, etc. — Or, l'indication inachevée du lieu de la mort, celle du jour de cette mort et celle de la date de l'année restées en blanc, prouvent qu'à l'époque où écrivait Taveau, avocat célèbre et présidial de Sens en \ 592 , ces renseignements lui faisaient défaut , et il n'en pouvait être autrement , puisque Félibien nous affirme que Jean Cousin vivait encore en 1589. Taveau, pour la plupart des autres biographies de Senonais remarquables dont il ignorait les dates de naissance et de mort, ou qui étaient encore vivants , a laissé également eri blanc ces indications dans son manuscrit. Plus tard quelquesunes de ces dates ont été remplies ou rectifiées dans la copie, de Maulmirey , mais celle de Jean Cousin ne Fa pas été ; on doit donc croire que Maulmirey ou son copiste n'a fait que transcrire en chiffres arabes les chiffres romains restés incomplets au manuscrit de Taveau.
M. Jules Renouvier, qui s'est occupé particulièrement de Jean
(1) C'est probablement une fausse interprétation de ce document manuscrit qui a trompé plusieurs biographes sur la date de la mort de Jean Cousin. Ainsi } Alexandre Lenoir, dans les premières éditions de sa Description du Musée des monuments français , le fait mourir, tantôt en 1550, et tantôt en 1560.
Cousin comme graveur sur bois, dit qu1 il vivait encore en 1572.
Ce qui confirmerait l'opinion de Félibien, et la tradition est d'accord avec lui, c'est le portrait de Jean Bouvier III, peint par Jean Cousin, lequel porte la date de 1582. Ce portrait, de même dimension et de même style que les quatre autres de cette famille, peints également par Jean Cousin et transmis de père en fils, sont conservés religieusement dans la famille Bouvier, dont le chef habite maintenant Tours. Une gravure en taille-douce, que je possède et que je crois être de Jean Cousin, porte aussi la date de 1582.
Au Livre de la Lingerie, le privilège accordé le 7 septembre 1583 dit que Jean Cousin l'a décoré de patrons , points coupés dont il est l'inventeur , ce qui constate qu'il vivait à cette époque (1).
Jean Cousin est aussi cité parmi les plus habiles architectes de son temps, dans la Galliade, ou la Révolution des Arts et des Sciences, qui parut en 1578 et dont Guy Le Fèvre de la Boderie, né en 1541, est l'auteur. Le nom de Jean Cousin figure parmi les artistes qui existaient encore lors de l'apparition de ce poëme peu connu (2) :
Et toy, illustre et clair comte de Dammartin,
Et toy, laborieux et propre Jan Martin,
Qui cest art illustrant, as avec illustrée
Nostre langue des mots de l'art mesme accoustrée :
Et toy, de Lorme orné, qui t'es fait vivre assez
Menant le bastiment de Sainct-Mor des Fossez ;
Et Verdun verdoyant d'invention fleurie
Au somptueux palais ornant la Tuillerie,
Et l'autre ingénieux architecte divin
Qui du grand Charles-Val l'ouvrage même à fin :
Maître Aubin inventif, Abel et de Gourlenge,
Et Cousin, qui entr'eux mérite grand louange.
(1) Voir plus loin, au chapitre Imprimerie, l'article Marnef. Si Jean Cousin eût été mort alors, le privilège aurait porté feu Jean Cousin .
(2) Il en parut une seconde édition, revue et augmentée par le commandement du Roy, en 1582, in-4.
Le passage, qui est beaucoup plus long et qui dorme beaucoup d'autres noms, concerne particulièrement les architectes, puisqu'il commence ainsi :
Dieu-gard gentils ouvriers, et vous doctes esprits, Qui avez le bel art d'architecture appris, Les uns pour desseigner en plan et en modelle, Autres pour employer l'esquierre et la cordelle.
Jean Cousin n'est peut-être mentionné ici que comme dessinateur d'architecture, plus habile dans la théorie que dans la pratique. Quant à maître Aubin inventif *, dont parle la Gallia&e, il était graveur des monnaies de Paris et beaufrère de Iehan Le Royer, imprimeur du Roi ; ce sont tous deux qui ont gravé les planches du Traité de Perspective que Jean Cousin avait portraittes de sa main sur planches de bois (1).
Le portrait de cet Aubin Olivier est le dernier de ceux que Léonard Gaultier a gravés clans ses Pourtraictz de plusieurs hommes illustres qui ont flory depuis l'an 1500 iusgucs à présent (vers 1585) (2).
Or, Léonard Gaultier n'eût pas manqué de faire entrer dans la collection le portrait de son ami Jean Cousin , si celui-ci était mort avant la publication de ces feuilles de portraits.
Dans les Œuvres morales et diversifiées en histoires, pleines de beaux exemples, par Jean Descaurres, publiées en 1584, il est fait mention de Jean Cousin (3) parmi les peintres les plus célèbres.
«Peintres : Zotte, Florentin, qui a restitué la peinture pieça délaissée , la rendant très-illustre ; Belin , qui fut envoyé pour
(1) Livre de la perspective de Jehan Cousin Senonoîs, maistre painctre. Paris, 1560, de l'imprimerie de lehan Le Rojer, imprimeur du Roy pour les mathématiques.
(2) Eu deux grandes feuilles, portraits qui ont été employés depuis dans le recueil connu sous le nom de Chronologie collée.
(3) Paris, Guillaume Chaudière, 1584, in-8°, feuillet 550. La Croix du Maine cite aussi ce passage.
excellence à Sultan Mahomet, empereur de Constantinople, par le seigneur de Venise; Pierre du Bourg ; Raphaël d'Urbin; Albert Durer, qui a escrit en Allemagne de la peinture comme Jean Cousin en français; Jean-Baptiste Albert, en latin ; maistre Antoine Caron; Picart, demeurant à Paris; Cousin, etc. (1). »
Mais une preuve décisive qui lèverait tous les doutes qu'a fait naître le manuscrit de Taveau, serait, si elle est bien authentique, la lettre en date du 20 juin 1588, de son élève Rabel, insérée en 1831 au Journal des Artistes (2).
o Lettre adressée à messire Jehan Cousin, peinctre verrier, par Jehan Rabel, son élève, maistre peinctre, à Paris, le 20 juin 1588:
« Messire et très honoré maistre, c'est avec grand douleur « et appitoiement que j'apprens Testât maladif en lequel se « trouve votre santé. Je suis assuré que prompte vous advien- « droit garison et confortement, si mes vœux et indignes prières « avoient accueil d'en haut (3). »
Cette date de 1588 (4) et cet état maladif en lequel se trouvait sa santé donneraient lieu de croire qu'il mourut dans le cours de cette même année ou de l'année suivante.
Dans le censier de Saint-Germain-des-Prés, on lit, à l'année 1595, peu d'années probablement après la mort de Jean Cousin : « De Claude Alexandre et de sa femme, ayant les droits
(1) Je tiens ces citations, ainsi que la précédente, de l'obligeance de M. Paul Lacroix (bibliophile Jacob).
(3) Nous ne donnons cette lettre que sous toutes réserves, car on peut concevoir quelques soupçons sur son authenticité. Non-seulement on ne trouve dans le Journal des Artistes aucune indication relative à la source d'où elle est tirée, mais encore le style et la forme du billet nous laissent des doutes assez sérieux.
(4) Les meilleures biographie* s'accordent à dire qu'il est mort à Paris, en 1589. Un de nos amis nous assure avoir rencontré, dans un recueil de mélanges, Supplém. français, au département des manuscrits, de la Bibliothèque impériale, un fascicule imprimé, de 8 ou 10 pages in-4° à deux colonnes , en petit caractère, avec, la signature de Mercier de Saint-Léger, et devant être le spécimen d'une publication qui n'a pas eu de suite ; à la fin de ce fascicule, Mercier de Saint-Léger discutait la date delà mort de Jean Cousin, et fixait cette mort à l'année 1590.
« des héritiers, hoirs et ayant cause de M. Jehan Cousin, pour « une maison et appartenances assises à la rue Des Marets. » Dans le même censier, à la date de 1545, on trouve cette indication : « De maistre Jean Cousin, painctre, pour sa « maison et jardin assis en ladicte rue Des Marets (1). »
Dans son Livre de la Perspective, il se désigne ainsi : « Jean Cousin, Senonois, maître peintre. »
On croit que Jean Cousin eut pour maîtres Jacques Hympe et Tassin Grassot , peintres verriers, et pour élèves le célèbre peintre et graveur sur cuivre Jean Rabel, à Paris, et Salomon Bernard , dit le Petit Bernard 9 habile graveur sur bois , qui consacra son talent à l'ornementation des livres à Lyon.
Par son premier mariage, Jean Cousin s'était allié à la famille de Richer, de Thorigny, conseiller, valet de chambre et secrétaire de François Ier, et son ambassadeur en Danemark et en Turquie. Devenu veuf, il épousa en secondes noces Christine- Nicole Rousseau, fille de Lubin Rousseau, procureur du roi, puis lieutenant général au bailliage de Sens. Elle mourut, après lui avoir donné une fille appelée Marie Cousin.
C'est en troisièmes noces qu'il épousa, en 1537, Marie Bouvier, fille de Henri Ier, fils aîné et héritier de Jehan Bowyef , écuyer, Anglais d'origine, qui, sous le règne de Charles VII, vint se fixer en France, où il posséda le château de Monthard, près de Sens.
Quoique Jean Cousin ait passé la plus grande partie de sa vie à Paris, il allait souvent à Sens, où l'on montre encore sa maison dans la rue qui porte son nom, et il dut quelquefois habiter le château de Monthard, qu'il avait orné de ses pein-
(1) C'est dans cette rue des Marais, près l'école des Beaux-Arts, que demeurait Racine.
Cette désignation de peintre ne peut donner lieu de croire que cette propriété appartînt à Jean Cousin l'aîné, orfèvre et garde de la Monnaie de Paris, marié à Marie Debourge et mort en 1563.
tures sur verre (1) et d'ornements sculptés qu'on y voit encore. C'est là qu'avec sa femme Marie Bouvier il allait voir sa fille Marie Cousin, mariée à Étienne Bouvier, devenu le neveu par alliance du grand artiste ; en sorte que Jean Cousin se trouvait à la fois père et oncle par alliance de sa fille.
On a supposé que Jean Cousin, comme la plupart des artistes, des littérateurs et imprimeurs célèbres de cette époque, inclinait vers les idées nouvelles qui agitaient alors les esprits au sein du christianisme ; cette conjecture ne se fonde que sur la représentation qu'il aurait faite dans un Jugement dernier , peint par lui à l'église de Saint-Romain à Sens, d'un pape au milieu d'un groupe de réprouvés. Mais Michel-Ange lui-même, à Rome, au Vatican, n'a pas craint de placer dans son Jugement dernier un cardinal parmi les damnés. L'égalité des conditions devant le divin tribunal était une idée qui plaisait au moyen âge, surtout aux artistes. Il n'est pas de danse de la mort où les papes et les rois ne soient confondus avec les simples mortels.
On reconnaît dans les œuvres de Jean Cousin un caractère vraiment religieux. La tradition nous apprend qu'il avait exécuté gratuitement un vitrail dans la cathédrale de Sens, dont son oncle était chanoine; et c'est l'Ancien et le Nouveau Testament qui lui ont inspiré la presque totalité de ses compositions, soit sur verre, soit en peinture, soit dans ses nombreuses gravures sur bois. Mais aucune de ces œuvres ne porte son nom ; Jean Cousin ne l'a pas même mis au monument funèbre de l'amiral Chabot, ce chef-d'œuvre de la
(i) Il ne reste presque plus de ces vitraux, et la dernière fenêtre est tout entière en la possession de M. de Bomiaire; on y voyait cinq médaillons en grisaille qui occupaient les quatre coins. Celui du milieu, un peu plus grand que les autres, a élé » tonné par M. C. de Bonnaire au curé de Soucy. La plupart des beaux médaillo.is eu grisaille que possède à Sens M. Chaulay, propriétaire de VEva Pandora de Jean Cousin , proviennent aussi du château de Monthard , ainsi que quelques autres vitraux qui sont au musée de Sens.
sculpture française que, dans ces derniers temps, le scepticisme critique a voulu lui contester (1).
Cette abnégation de toute personnalité, si commune à la grande époque qu'on a appelée à juste titre Y époque des mérites inconnus, existait encore, au temps de François Ier, chez les grands artistes, à tel point qu'on ne sait à qui attribuer tant de chefs-d'œuvre sans nom : sentiment d'humilité toute chrétienne dont le moyen âge nous offre seul l'exemple et qui inspirait à Gutenberg cette hymne pieuse de gratitude envers la Divinité lorsque, terminant ses premières productions typographiques, il lui en attribuait toute la gloire (2).
Mais cette absence de toute indication rend la tâche difficile pour restituer à Jean Cousin ce qui lui appartient dans les diverses branches de l'art où il s'est distingué, et pour suivre durant sa longue carrière la marche et les progrès de son talent, et peut-être même sa décadence.
La vie de Jean Cousin fut modeste, de même que le fut, sous le grand roi, celle des Poussin et des Le Sueur. Jean Cousin , qui les a précédés , se fit comme eux estimer de ses contemporains par ses talents , son mérite personnel et sa modestie. La préface du principal de ses ouvrages, son Traité de perspective , prouve l'indépendance de son caractère. On ne le voit, en effet, ni solliciter ni obtenir aucune de ces faveurs royales que les Valois prodiguaient volontiers aux artistes, en illustrant ainsi leur règne par l'amour du Beau, qui caractérise la grande époque de la Renaissance.
(1) Voy. les Archives de l'Art français, tomeV,pag. 351 et suiv.
(2) Dans un drame tout récent en l'honneur de Gutenberg ce sentiment est fort bien exprimé, lorsque l'auteur, M. Édouard Fournier, fait dire à son élève :
PIERRE SCHOEFFER
Et la gloire ?